Mathematics · Book 4 · Bachelor Year 2

Mathématiques universitaires — Licence 2

Mathématiques universitaires — Licence 2 · Bachelor Year 2

8Fonctions d’une variable réelle

Avant que l’analyse ne passe aux fonctions de fonctions (le Chapitre 10), il est utile de connaître le paysage à une variable plus finement que ne l’exigeait la première année : à quel point une fonction monotone peut être discontinue, à quel point une fonction convexe doit être régulière, et quelles propriétés particulières possèdent les dérivées (Darboux). Ces résultats structurels sont courts, tranchants, et chers aux examinateurs.

8.1 Fonctions monotones

Théorème 8.1 (Régularité des fonctions monotones)

Soit f ⁣:IRf \colon I \to \R croissante sur un intervalle.

  1. En tout point intérieur aa, les limites latérales existent :

    f(a)=supx<af(x)    f(a)    f(a+)=infx>af(x);f(a^-) = \sup_{x < a} f(x) \;\leq\; f(a) \;\leq\; f(a^+) = \inf_{x > a} f(x) ;

    toute discontinuité est un saut.

  2. L’ensemble des points de discontinuité de ff est au plus dénombrable.

Démonstration. (1) L’ensemble {f(x):x<a}\{f(x) : x < a\} est non vide, majoré par f(a)f(a) : sa borne supérieure ss vérifie f(x)sf(x) \to s quand xax \to a^- (étant donné ε\varepsilon, il existe f(x0)>sεf(x_0) > s - \varepsilon, et la monotonie piège f(x)(sε,s]f(x) \in \intoc{s - \varepsilon}{s} pour x(x0,a)x \in \intoo{x_0}{a}). Symétriquement à droite.

(2) À chaque discontinuité aa on associe l’intervalle ouvert non vide Ja=(f(a),f(a+))J_a = \intoo{f(a^-)}{f(a^+)} (un véritable saut). Pour des discontinuités a<ba < b, JaJ_a et JbJ_b sont disjoints : f(a+)f(c)f(b)f(a^+) \leq f(c) \leq f(b^-) pour tout cc entre les deux. Chaque JaJ_a contient un rationnel ; des discontinuités distinctes reçoivent des rationnels distincts : c’est une injection de l’ensemble des discontinuités dans Q\Q, qui est dénombrable (la Proposition 1.6).

Exemple 8.2

La borne est optimale : fixons une énumération (rn)(r_n) de Q(0,1)\Q \cap \intoo{0}{1} et posons f(x)=n:rnx2nf(x) = \sum_{n : r_n \leq x} 2^{-n} (une définition par famille sommable, la Définition 7.8). Alors ff est croissante sur [0,1]\intcc{0}{1} et discontinue exactement en tout rationnel de (0,1)\intoo{0}{1} (saut 2n2^{-n} en rnr_n) : une fonction monotone peut être discontinue sur un ensemble dénombrable dense.

Exemple 8.3 (Les sauts ne peuvent l’emporter sur la montée)

Pour ff croissante sur [a,b]\intcc{a}{b}, les sauts disposent d’un budget : si a<c1<<cm<ba < c_1 < \dots < c_m < b sont des discontinuités de sauts si=f(ci+)f(ci)>0s_i = f(c_i^+) - f(c_i^-) > 0, alors en choisissant des points intercalés a<c1<t1<c2<a < c_1 < t_1 < c_2 < \dots et en utilisant la monotonie sur chaque morceau,

i=1msi    f(b)f(a):\sum_{i=1}^{m} s_i \;\leq\; f(b) - f(a) :

la montée totale majore la somme des sauts. Conséquence : pour chaque kk, au plus k(f(b)f(a))k\,\bigl(f(b) - f(a)\bigr) discontinuités ont un saut 1k\geq \frac1k — un raffinement quantitatif du Théorème 8.1 (2), puisque l’ensemble des discontinuités est la réunion dénombrable sur kk de ces ensembles finis. Sur la fonction à sauts rationnels ci-dessus, le budget est dépensé exactement : les sauts 2n2^{-n} ont pour somme 1=f(1+)f(0)1 = f(1^+) - f(0^-) au sens étendu évident. Les fonctions monotones peuvent sauter de manière dense, mais seulement dans les limites d’une allocation stricte.

8.2 Fonctions convexes

Lemme 8.4 (Inégalité des pentes)

Soit ff convexe sur II et x<y<zx < y < z dans II. Alors

f(y)f(x)yx    f(z)f(x)zx    f(z)f(y)zy:\frac{f(y) - f(x)}{y - x} \;\leq\; \frac{f(z) - f(x)}{z - x} \;\leq\; \frac{f(z) - f(y)}{z - y} :

les pentes des cordes croissent en chacune des deux extrémités.

Démonstration. Écrivons y=zyzxx+yxzxzy = \frac{z - y}{z - x}\,x + \frac{y - x}{z - x}\,z : une combinaison convexe, puisque les deux coefficients sont positifs et de somme 11. La convexité donne

f(y)    zyzxf(x)+yxzxf(z).f(y) \;\leq\; \frac{z-y}{z-x}\,f(x) + \frac{y-x}{z-x}\,f(z).

Pour l’inégalité de gauche, retranchons f(x)f(x) des deux membres, en utilisant zyzx1=yxzx\frac{z-y}{z-x} - 1 = -\frac{y-x}{z-x} :

f(y)f(x)yxzx(f(z)f(x)),f(y) - f(x) \leq \frac{y - x}{z - x}\bigl(f(z) - f(x)\bigr),

et divisons par yx>0y - x > 0. Pour l’inégalité de droite, retranchons plutôt de f(z)f(z) :

f(z)f(y)f(z)zyzxf(x)yxzxf(z)=zyzx(f(z)f(x)),f(z) - f(y) \geq f(z) - \frac{z-y}{z-x}f(x) - \frac{y-x}{z-x}f(z) = \frac{z - y}{z - x}\bigl(f(z) - f(x)\bigr),

et divisons par zy>0z - y > 0. Les deux étapes affichées sont la même identité barycentrique lue par rapport à une extrémité différente.

Théorème 8.5 (Régularité des fonctions convexes)

Soit ff convexe sur un intervalle II.

  1. En tout point intérieur, ff possède des dérivées latérales finies fgfdf'_g \leq f'_d ; toutes deux sont des fonctions croissantes du point ; en particulier ff est continue sur l’intérieur de II (mais peut-être pas aux extrémités).
  2. ff est au-dessus de chaque droite d’appui : pour aa intérieur et tout m[fg(a),fd(a)]m \in \intcc{f'_g(a)}{f'_d(a)},

    f(x)f(a)+m(xa)(xI).f(x) \geq f(a) + m(x - a) \qquad (x \in I).
  3. (Jensen, pondérée) Pour xiIx_i \in I et des poids λi0\lambda_i \geq 0, λi=1\sum\lambda_i = 1 :

    f(iλixi)iλif(xi).f\Bigl(\sum_i \lambda_i x_i\Bigr) \leq \sum_i \lambda_i f(x_i) .

Démonstration. (1) Fixons aa intérieur. D’après le Lemme 8.4, la pente τ(h)=f(a+h)f(a)h\tau(h) = \frac{f(a + h) - f(a)}{h} est une fonction croissante de hh (des deux côtés, et τ(h)τ(h+)\tau(h_-) \leq \tau(h_+) pour h<0<h+h_- < 0 < h_+). Donc τ\tau admet une limite finie quand h0h \to 0^- (croissante, majorée par n’importe quelle pente à droite) — c’est fg(a)f'_g(a) — et quand h0+h \to 0^+ (fd(a)f'_d(a)), avec fg(a)fd(a)f'_g(a) \leq f'_d(a). Des dérivées latérales finies forcent la continuité en aa. Monotonie en le point : pour a<ba < b intérieurs, fd(a)f(b)f(a)bafg(b)f'_d(a) \leq \frac{f(b) - f(a)}{b - a} \leq f'_g(b), de nouveau par l’inégalité des pentes.

(2) Pour x>ax > a : f(x)f(a)xafd(a)m\frac{f(x) - f(a)}{x - a} \geq f'_d(a) \geq m ; pour x<ax < a : f(a)f(x)axfg(a)m\frac{f(a) - f(x)}{a - x} \leq f'_g(a) \leq m. Les deux se réarrangent en l’assertion.

(3) Récurrence sur le nombre de points exactement comme dans le volume de première année (le cas à deux points est la définition) — ou d’un seul coup : appliquons (2) en a=λixia = \sum\lambda_i x_i et moyennons les inégalités de droite d’appui aux points xix_i avec les poids λi\lambda_i : iλif(xi)f(a)+miλi(xia)=f(a)\sum_i \lambda_i f(x_i) \geq f(a) + m\sum_i\lambda_i(x_i - a) = f(a).

La convexité en une image : entre -1.5 et 2, le graphe de f(x) = x2 reste en dessous de sa corde (la définition) et au-dessus de la droite d’appui en x = 0.5 (le  (2)) — toute inégalité du problème du week-end de ce chapitre est un réarrangement de ces deux positions.
La convexité en une image : entre 1.5-1.5 et 22, le graphe de f(x)=x2f(x) = x^2 reste en dessous de sa corde (la définition) et au-dessus de la droite d’appui en x=0.5x = 0.5 (le Théorème 8.5 (2)) — toute inégalité du problème du week-end de ce chapitre est un réarrangement de ces deux positions.

Exemple 8.6 (Discontinuité au bord)

Sur [0,1]\intcc{0}{1}, la fonction f(0)=1f(0) = 1, f(x)=0f(x) = 0 pour x>0x > 0 est convexe mais discontinue à l’extrémité 00 : l’assertion (1) est optimale.

Exemple 8.7 (Coins et le faisceau de droites d’appui)

Pour f(x)=xf(x) = \abs x en a=0a = 0 : les dérivées latérales sont fg(0)=1f'_g(0) = -1 et fd(0)=+1f'_d(0) = +1, et le Théorème 8.5 (2) fournit une droite d’appui pour chaque pente m[1,1]m \in \intcc{-1}{1} :

xmx(xR, 1m1),\abs x \geq m\,x \qquad (x \in \R,\ -1 \leq m \leq 1),

chacune étant une égalité exactement sur une demi-droite ou en 00. Une fonction convexe est dérivable en aa précisément lorsque le faisceau se réduit à une seule droite (fg(a)=fd(a)f'_g(a) = f'_d(a)) ; les coins portent tout un intervalle de tangentes. Ce faisceau est le germe en dimension finie du sous-différentiel de l’optimisation convexe — et la raison pour laquelle les fonctions convexes sont si robustes : même là où la dérivée fait défaut, la géométrie d’appui subsiste, et c’est tout ce dont s’est servie la démonstration de Jensen.

Exemple 8.8 (Inégalité des moyennes de puissances)

Pour 0<p<q0 < p < q et des xix_i positifs de poids λi\lambda_i de somme 11, en appliquant Jensen à la fonction convexe ttq/pt \mapsto t^{q/p} aux points xipx_i^p :

(λixip)1/p(λixiq)1/q:\Bigl(\sum \lambda_i x_i^{p}\Bigr)^{1/p} \leq \Bigl(\sum \lambda_i x_i^{q}\Bigr)^{1/q} :

les moyennes de puissances croissent avec l’exposant — englobant l’inégalité entre moyenne arithmétique et moyenne quadratique, et, à la limite p0p \to 0 (l’Exercice 8.6), de nouveau l’inégalité arithmético-géométrique.

La moyenne de puissance M_p des valeurs 1, 2, 4 (poids égaux), en fonction de l’exposant p : croissante de = 1 (quand p -∈fty) à = 4 (quand p +∈fty), en passant par les moyennes harmonique (p = -1), géométrique (le trou en p = 0, valeur 2), arithmétique (p = 1) et quadratique (p = 2). Toute la chaîne des inégalités classiques entre moyennes est une seule courbe croissante — démontrée dans le problème du week-end de ce chapitre, Partie III.
La moyenne de puissance MpM_p des valeurs 1,2,41, 2, 4 (poids égaux), en fonction de l’exposant pp : croissante de min=1\min = 1 (quand pp \to -\infty) à max=4\max = 4 (quand p+p \to +\infty), en passant par les moyennes harmonique (p=1p = -1), géométrique (le trou en p=0p = 0, valeur 22), arithmétique (p=1p = 1) et quadratique (p=2p = 2). Toute la chaîne des inégalités classiques entre moyennes est une seule courbe croissante — démontrée dans le problème du week-end de ce chapitre, Partie III.

Exemple 8.9 (Entropie maximale)

Pour un vecteur de probabilité (p1,,pn)(p_1, \dots, p_n) (positif, de somme 11), l’entropie H(p)=ipilnpiH(p) = -\sum_i p_i\ln p_i vérifie

H(p)lnn,avec eˊgaliteˊ si et seulement si pi=1n pour tout i.H(p) \leq \ln n , \qquad\text{avec égalité si et seulement si } p_i = \frac1n \text{ pour tout } i .

Démonstration par Jensen (le Théorème 8.5 (3)) appliqué à la fonction concave ln\ln avec les poids pip_i aux points 1pi\frac{1}{p_i} :

H(p)=ipiln1piln(ipi1pi)=lnn,H(p) = \sum_i p_i\ln\frac{1}{p_i} \leq \ln\Bigl(\sum_i p_i\,\frac1{p_i}\Bigr) = \ln n ,

l’égalité forçant tous les points 1pi\frac1{p_i} à être égaux (concavité stricte), c’est-à-dire pp uniforme. De façon équivalente, c’est l’Exercice 8.7 avec qq uniforme. L’incertitude est maximisée par l’ignorance uniformément répartie — le principe variationnel derrière le codage, la mécanique statistique, et les apparitions de l’entropie du Chapitre 22.

Méthode 8.10 (Trouver la fonction convexe derrière une inégalité)

La plupart des inégalités classiques sont du Jensen déguisé ; pour le déshabiller : (1) normaliser pour qu’apparaisse une moyenne pondérée (poids positifs, de somme 11 — diviser par une masse totale si nécessaire) ; (2) regarder quelle fonction est appliquée à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur de la moyenne : l’assertion « f(moyenne)f(\text{moyenne}) \leq moyenne de ff » nomme la fonction convexe ff ; (3) certifier la convexité par la dérivée seconde, et traiter l’égalité par la stricte convexité ; (4) si aucune moyenne n’est visible, prendre d’abord des logarithmes — produits et puissances deviennent des moyennes, et la concavité de ln\ln porte l’inégalité arithmético-géométrique, Young et leurs parentes (le problème du week-end de ce chapitre déroule les étapes 1–4 sur chacune d’elles). Si même les logarithmes ne révèlent aucune moyenne, essayer de lire l’inégalité comme une monotonie des pentes (le Lemme 8.4) — les énoncés de sur-additivité comme l’Exercice 8.9 vivent là.

Remarque 8.11 (Pièges classiques)

(i) La convexité n’est pas préservée par produit : xx et (x1)2(x - 1)^2 sont convexes sur [0,2]\intcc{0}{2}, mais leur produit x(x1)2x(x-1)^2 a pour dérivée seconde 6x46x - 4, négative sur [0,23)\intco{0}{\frac23} — non convexe ; la convexité n’est pas non plus préservée par composition sans monotonie (l’Exercice 8.10). (ii) Jensen se renverse pour les fonctions concaves : la moitié des inégalités classiques sont la version concave en ln\ln ; appliquer la forme convexe à ln\ln est le moyen le plus rapide de démontrer l’inégalité arithmético-géométrique à l’envers. (iii) La convexité au milieu seule n’implique pas la convexité — il faut la continuité (ou seulement le caractère borné) (l’Exercice 8.8) ; les contre-exemples pathologiques vivent au-delà des axiomes de ce livre. (iv) Une fonction convexe sur un intervalle ouvert est continue, et même localement lipschitzienne (l’Exercice 8.12) ; aux extrémités, rien n’est gratuit. (v) Les dérivées obéissent à Darboux mais ne sont pas nécessairement continues (l’Exemple 8.15) : « ff' n’a pas de saut » ne signifie jamais « ff' est continue ».

8.3 La propriété de Darboux

Théorème 8.12 (Darboux)

Soit ff dérivable sur un intervalle II. Alors ff' prend toute valeur comprise entre deux quelconques de ses valeurs — bien que ff' ne soit pas nécessairement continue.

Démonstration. Soient a<ba < b dans II et vv strictement compris entre f(a)f'(a) et f(b)f'(b), disons f(a)<v<f(b)f'(a) < v < f'(b). La fonction g(x)=f(x)vxg(x) = f(x) - vx est dérivable avec g(a)<0<g(b)g'(a) < 0 < g'(b) : son minimum sur [a,b]\intcc{a}{b} (atteint : continuité sur un compact) n’est pas en aa (juste après aa, gg décroît en dessous de g(a)g(a)) ni en bb (juste avant bb, gg est en dessous de g(b)g(b)) : il est intérieur, et là g(c)=0g'(c) = 0, c’est-à-dire f(c)=vf'(c) = v. (C’était un exercice étoilé de première année ; sa place dans la théorie est ici.)

Exemple 8.13 (Quelles fonctions sont des dérivées ?)

Le théorème de Darboux est une machine à non-existence. La fonction partie entière x\lfloor x\rfloor n’est la dérivée d’aucune fonction sur R\R : elle prend les valeurs 00 et 11 mais saute 12\frac12 sur [0,1]\intcc{0}{1}, ce que le Théorème 8.12 interdit aux dérivées. Le même verdict frappe toute fonction ayant un saut — signe, Heaviside, toutes les fonctions en escalier — si innocentes qu’elles paraissent ; leurs « primitives » (x\abs x pour le signe, etc.) n’existent qu’en dehors du saut et s’y nouent en un coin. Par contraste : la ff' sauvagement discontinue de l’Exemple 8.15 est une dérivée — sa discontinuité est une oscillation, que Darboux tolère. La frontière entre les deux comportements est exactement le corollaire d’absence de saut ci-dessous.

Corollaire 8.14

Une dérivée n’a pas de discontinuité de saut : si f(a)f'(a^-) et f(a+)f'(a^+) existent, elles valent f(a)f'(a). Les discontinuités d’une dérivée sont toujours de type oscillation (la dérivée de x2sin1xx^2\sin\frac1x en 00, volume de première année).

Démonstration. Si f(a+)=limxa+f(x)f'(a^+) = \lim_{x\to a^+} f'(x) existe et diffère de f(a)f'(a), les valeurs strictement comprises entre les deux seraient sautées par ff' sur un voisinage à droite — contredisant Darboux sur les intervalles [a,a+h]\intcc{a}{a + h}. (Autrement : le théorème des accroissements finis force f(a)=limh0+f(a+h)f(a)h=f(a+)f'(a) = \lim_{h\to0^+} \frac{f(a+h)-f(a)}{h} = f'(a^+), le taux d’accroissement étant une valeur de ff' en un point intermédiaire.) De même à gauche.

Exemple 8.15 (La dérivée oscillante canonique)

Soit f(x)=x2sin1xf(x) = x^2\sin\frac1x pour x0x \neq 0 et f(0)=0f(0) = 0. En 00 : f(h)f(0)h=hsin1hh0\bigl|\frac{f(h) - f(0)}{h}\bigr| = \abs{h\sin\frac1h} \leq \abs h \to 0, donc f(0)=0f'(0) = 0 existe. En dehors de 00,

f(x)=2xsin1xcos1x,f'(x) = 2x\sin\frac1x - \cos\frac1x ,

dont le premier terme tend vers 00 tandis que cos1x\cos\frac1x oscille dans [1,1]\intcc{-1}{1} sur tout intervalle (0,δ)\intoo{0}{\delta} : la limite f(0+)f'(0^+) n’existe pas. Ainsi ff' est définie partout mais discontinue en 00 — et, exactement comme le prédit le Corollaire 8.14, la discontinuité est une oscillation, non un saut : sur chaque (0,δ)\intoo{0}{\delta}, ff' balaie encore tout un intervalle autour de 00. Les dérivées peuvent être sauvages, mais seulement de la manière compatible avec Darboux.

Remarque 8.16 (Où ce chapitre est utilisé)

La convexité est le moteur de l’industrie des inégalités : le problème du week-end de ce chapitre en fabrique Young, Hölder, Minkowski et la chaîne des moyennes de puissances, que la théorie des normes du Chapitre 5 et les estimations intégrales du Chapitre 9 consomment ; Jensen reparaît en probabilité sous la forme des inégalités de moments du Chapitre 22. La régularité des fonctions monotones revient au Chapitre 9 (les fonctions monotones sont intégrables) et, dans le volume de troisième année, sous la forme de la dérivabilité presque partout des fonctions monotones — où « un ensemble dénombrable de sauts » devient le premier pas de la théorie de Lebesgue.

8.4 Exercices

Exercice 8.1

Déterminer les ensembles de discontinuité et les tailles des sauts : x\lfloor x \rfloor ;   xx\;x - \lfloor x\rfloor ;   x+xx\;\lfloor x \rfloor + \sqrt{x - \lfloor x\rfloor} ; la fonction de l’exemple suivant le Théorème 8.1 restreinte aux rationnels dyadiques rnr_n.

Solution

Solution de Exercice 8.1.

x\lfloor x\rfloor : sauts de taille 11 en tout entier. xxx - \lfloor x\rfloor : sauts de taille 1-1 aux entiers (limite à gauche 11, valeur 00). x+xx\lfloor x\rfloor + \sqrt{x - \lfloor x\rfloor} : en un entier nn, limite à gauche (n1)+1=n(n - 1) + 1 = n et valeur nn : continue partout (la racine carrée répare le saut), bien que non dérivable aux entiers. La fonction à sauts rationnels : en restreignant la construction à une énumération des dyadiques, elle saute de 2n2^{-n} exactement au nn-ième rationnel dyadique et est continue ailleurs.

Exercice 8.2

Démontrer qu’une fonction croissante f ⁣:IRf \colon I \to \R ayant la propriété des valeurs intermédiaires (l’image de tout sous-intervalle est un intervalle) est continue.

Solution

Solution de Exercice 8.2.

Supposons que ff croissante ait une discontinuité en un point intérieur aa : alors f(a)<f(a+)f(a^-) < f(a^+) (le Théorème 8.1) et l’image de II évite l’intervalle ouvert non vide (f(a),f(a+))\intoo{f(a^-)}{f(a^+)} sauf peut-être la seule valeur f(a)f(a) : l’image de tout sous-intervalle contenant aa dans son intérieur n’est pas un intervalle (il a un trou d’au moins un côté de f(a)f(a)). Cela contredit la propriété des valeurs intermédiaires. Les discontinuités aux extrémités sont exclues de la même manière avec des trous unilatéraux.

Exercice 8.3

Lesquelles des fonctions suivantes sont convexes sur leur domaine ? xxlnxx \mapsto x\ln x (x>0x > 0) ;   xln(1+ex)\;x \mapsto \ln(1 + \eu^x) ;   x1+x2\;x \mapsto \sqrt{1 + x^2} ;   xx3\;x \mapsto x^3.

Solution

Solution de Exercice 8.3.

xlnxx\ln x : dérivée seconde 1x>0\frac1x > 0 : convexe. ln(1+ex)\ln(1 + \eu^x) : dérivée ex1+ex=111+ex\frac{\eu^x}{1 + \eu^x} = 1 - \frac{1}{1 + \eu^x}, croissante : convexe. 1+x2\sqrt{1 + x^2} : dérivée seconde (1+x2)3/2>0(1 + x^2)^{-3/2} > 0 : convexe. x3x^3 : non convexe sur R\R (f=6xf'' = 6x change de signe) ; convexe seulement sur R+\R_+.

Exercice 8.4 ★★

Soit ff convexe sur R\R et majorée. Démontrer que ff est constante. (Si f(a)f(b)f(a) \neq f(b), l’inégalité des pentes propage la pente de corde non nulle : au-delà du point de plus grande valeur, ff croît au moins linéairement — ce qui contredit le caractère borné. Traiter les deux signes de la pente.) En déduire qu’une fonction convexe sur R\R admettant une asymptote aux deux bouts est affine.

Solution

Solution de Exercice 8.4.

Supposons f(a)f(b)f(a) \neq f(b), disons f(b)>f(a)f(b) > f(a) avec a<ba < b (le cas f(b)<f(a)f(b) < f(a) est symétrique, en regardant à gauche). Pour x>bx > b, l’inégalité des pentes (le Lemme 8.4) sur a<b<xa < b < x donne

f(x)f(a)xaf(b)f(a)ba=m>0f(x)f(a)+m(xa)x++,\frac{f(x) - f(a)}{x - a} \geq \frac{f(b) - f(a)}{b - a} = m > 0 \quad\Longrightarrow\quad f(x) \geq f(a) + m(x - a) \xrightarrow[x\to+\infty]{} +\infty,

ce qui contredit le caractère majoré. Donc ff est constante.

Asymptotes : si f(x)(αx+β)0f(x) - (\alpha x + \beta) \to 0 en ++\infty et f(x)(αx+β)0f(x) - (\alpha' x + \beta') \to 0 en -\infty, la fonction convexe g(x)=f(x)(αx+β)g(x) = f(x) - (\alpha x + \beta) est majorée au voisinage de ++\infty ; la convexité plus une asymptote en -\infty (qui force αα\alpha' \leq \alpha puis α=α\alpha' = \alpha en comparant les pentes en \mp\infty : les pentes d’une fonction convexe croissent) rend gg majorée sur tout R\R, donc constante =0= 0 à la limite : ff est affine.

Exercice 8.5 ★★

Soit ff dérivable sur II avec ff' monotone. Démontrer que ff' est continue (combiner le Théorème 8.1 et le Corollaire 8.14).

Solution

Solution de Exercice 8.5.

ff' est monotone, donc par le Théorème 8.1 ses seules discontinuités possibles sont des sauts, avec des limites latérales existant partout. Par le Corollaire 8.14, une dérivée n’a pas de discontinuité de saut. Donc ff' n’a aucune discontinuité : continue.

Exercice 8.6 ★★

(Moyenne géométrique comme limite) Pour des xix_i positifs et des poids λi\lambda_i de somme 11, démontrer

limp0+(iλixip)1/p=ixiλi,\lim_{p \to 0^+} \Bigl(\sum_i \lambda_i x_i^p\Bigr)^{1/p} = \prod_i x_i^{\lambda_i} ,

via xip=eplnxi=1+plnxi+O(p2)x_i^p = \eu^{p\ln x_i} = 1 + p\ln x_i + O(p^2), et en déduire l’inégalité arithmético-géométrique pondérée à partir de l’Exemple 8.8.

Solution

Solution de Exercice 8.6.

Prenons les logarithmes :

1pln(iλixip)=1pln(1+piλilnxi+O(p2))=iλilnxi+O(p)p0+iλilnxi,\frac1p \ln\Bigl(\sum_i \lambda_i x_i^p\Bigr) = \frac1p \ln\Bigl(1 + p\sum_i \lambda_i \ln x_i + O(p^2)\Bigr) = \sum_i \lambda_i \ln x_i + O(p) \xrightarrow[p \to 0^+]{} \sum_i \lambda_i \ln x_i ,

en utilisant λi=1\sum\lambda_i = 1 et ln(1+u)=u+O(u2)\ln(1 + u) = u + O(u^2). En exponentiant on obtient la moyenne géométrique. Or pour tout p(0,1)p \in \intoo{0}{1}, l’inégalité des moyennes de puissances (l’Exemple 8.8, exposants p<1p < 1) donne

(iλixip)1/piλixi;\Bigl(\sum_i \lambda_i x_i^p\Bigr)^{1/p} \leq \sum_i\lambda_i x_i ;

en faisant p0+p \to 0^+ à gauche on obtient ixiλiiλixi\prod_i x_i^{\lambda_i} \leq \sum_i \lambda_i x_i : l’inégalité arithmético-géométrique pondérée.

Exercice 8.7 ★★

(Inégalité d’entropie) À l’aide de la stricte convexité de ttlntt \mapsto t\ln t, démontrer que pour des pi,qip_i, q_i positifs avec pi=qi=1\sum p_i = \sum q_i = 1 :

ipilnpiqi0,\sum_i p_i \ln\frac{p_i}{q_i} \geq 0 ,

avec égalité si et seulement si p=qp = q. (Écrire le membre de gauche sous la forme qiφ(piqi)\sum q_i\, \varphi\bigl(\frac{p_i}{q_i}\bigr) avec φ(t)=tlnt\varphi(t) = t\ln t et appliquer Jensen avec les poids qiq_i.)

Solution

Solution de Exercice 8.7.

Avec φ(t)=tlnt\varphi(t) = t\ln t (convexe : φ=1t>0\varphi'' = \frac1t > 0) et les poids qiq_i aux points ti=piqit_i = \frac{p_i}{q_i} :

ipilnpiqi=iqiφ(piqi)    φ(iqipiqi)=φ(1)=0,\sum_i p_i \ln\frac{p_i}{q_i} = \sum_i q_i\, \varphi\Bigl(\frac{p_i}{q_i}\Bigr) \;\geq\; \varphi\Bigl(\sum_i q_i \frac{p_i}{q_i}\Bigr) = \varphi(1) = 0 ,

par Jensen (le Théorème 8.5 (3)). L’égalité dans Jensen pour une fonction strictement convexe force tous les points tit_i à coïncider : piqi\frac{p_i}{q_i} constant, et en sommant, la constante est 11 : p=qp = q. (Cette quantité — la divergence de Kullback–Leibler — revient dans le monde du Chapitre 22.)

Exercice 8.8 ★★★

(Convexité au milieu) f ⁣:IRf \colon I \to \R est convexe au milieu lorsque f(x+y2)f(x)+f(y)2f\bigl(\frac{x+y}{2}\bigr) \leq \frac{f(x) + f(y)}{2} toujours. Démontrer qu’une fonction continue convexe au milieu est convexe. (Établir l’inégalité de convexité pour les poids dyadiques k2m\frac{k}{2^m} par récurrence sur mm, puis passer à la limite en utilisant la densité et la continuité.)

Solution

Solution de Exercice 8.8.

Poids dyadiques. Par récurrence sur mm : le cas m=1m = 1 est l’hypothèse. Pour un poids λ=k2m+1\lambda = \frac{k}{2^{m+1}} (kk impair), écrivons λ=12(λ1+λ2)\lambda = \frac12(\lambda_1 + \lambda_2) avec λj=k12m+1\lambda_j = \frac{k \mp 1}{2^{m+1}}, tous deux de dénominateur 2m2^m après simplification ; alors

f(λx+(1λ)y)=f(u+v2)f(u)+f(v)2λf(x)+(1λ)f(y),f\bigl(\lambda x + (1{-}\lambda)y\bigr) = f\Bigl(\tfrac{u + v}{2}\Bigr) \leq \frac{f(u) + f(v)}{2} \leq \lambda f(x) + (1 - \lambda) f(y),

u=λ1x+(1λ1)yu = \lambda_1 x + (1 - \lambda_1)y et v=λ2x+(1λ2)yv = \lambda_2 x + (1-\lambda_2)y, en utilisant la convexité au milieu puis l’hypothèse de récurrence sur u,vu, v.

Passage à la limite. Pour un λ[0,1]\lambda \in \intcc{0}{1} quelconque, prenons des dyadiques λnλ\lambda_n \to \lambda : la continuité de ff et des applications affines passe l’inégalité f(λnx+(1λn)y)λnf(x)+(1λn)f(y)f(\lambda_n x + (1-\lambda_n)y) \leq \lambda_n f(x) + (1-\lambda_n)f(y) à la limite : ff est convexe.

Exercice 8.9 ★★★

Soit ff convexe sur [0,+)\intco{0}{+\infty} avec f(0)0f(0) \leq 0. Démontrer que xf(x)xx \mapsto \frac{f(x)}{x} est croissante sur (0,+)\intoo{0}{+\infty}, et en déduire que pour ff convexe avec f(0)=0f(0) = 0 : f(x+y)f(x)+f(y)f(x + y) \geq f(x) + f(y) pour x,y0x, y \geq 0 (sur-additivité).

Solution

Solution de Exercice 8.9.

Pour 0<x<y0 < x < y : l’inégalité des pentes (le Lemme 8.4) aux points 0<x<y0 < x < y donne

f(x)f(0)xf(y)f(0)y,c.-aˋ-d.f(x)xf(y)y+f(0)(1x1y).\frac{f(x) - f(0)}{x} \leq \frac{f(y) - f(0)}{y}, \qquad\text{c.-à-d.}\qquad \frac{f(x)}{x} \leq \frac{f(y)}{y} + f(0)\Bigl(\frac1x - \frac1y\Bigr).

Comme f(0)0f(0) \leq 0 et 1x1y>0\frac1x - \frac1y > 0, le dernier terme est 0\leq 0 : f(x)xf(y)y\frac{f(x)}{x} \leq \frac{f(y)}{y}. Donc xf(x)xx \mapsto \frac{f(x)}x croît.

Sur-additivité pour f(0)=0f(0) = 0 : pour x,y>0x, y > 0 (les cas avec une variable nulle sont triviaux),

f(x)=xf(x)xxf(x+y)x+y,f(y)yf(x+y)x+y,f(x) = x\,\frac{f(x)}{x} \leq x\,\frac{f(x+y)}{x+y}, \qquad f(y) \leq y\,\frac{f(x+y)}{x+y},

par la monotonie qu’on vient de démontrer ; en additionnant on obtient f(x)+f(y)f(x+y)f(x) + f(y) \leq f(x+y).

Exercice 8.10

Soit ff convexe sur II et gg convexe croissante sur un intervalle contenant f(I)f(I). Démontrer que gfg \circ f est convexe, et montrer par un contre-exemple que la monotonie de gg ne peut être abandonnée.

Solution

Solution de Exercice 8.10.

Pour x,yIx, y \in I et λ[0,1]\lambda \in \intcc01 : convexité de ff, puis monotonie de gg, puis convexité de gg :

g(f(λx+(1λ)y))g(λf(x)+(1λ)f(y))λg(f(x))+(1λ)g(f(y)).g\bigl(f(\lambda x + (1{-}\lambda)y)\bigr) \leq g\bigl(\lambda f(x) + (1{-}\lambda)f(y)\bigr) \leq \lambda\,g(f(x)) + (1{-}\lambda)\,g(f(y)).

Contre-exemple sans monotonie : g(t)=tg(t) = -t est convexe (affine) mais décroissante, f(x)=x2f(x) = x^2 est convexe, et gf=x2g \circ f = -x^2 est strictement concave.

Exercice 8.11 ★★

(Hermite–Hadamard) Soit ff convexe et continue sur [a,b]\intcc{a}{b}. Démontrer

f(a+b2)    1baabf(t) ⁣dt    f(a)+f(b)2.f\Bigl(\frac{a+b}{2}\Bigr) \;\leq\; \frac{1}{b - a}\int_a^b f(t)\,\dd t \;\leq\; \frac{f(a) + f(b)}{2} .

(Gauche : intégrer une droite d’appui au milieu. Droite : majorer ff par la corde.)

Solution

Solution de Exercice 8.11.

Inégalité de gauche : posons m=a+b2m = \frac{a+b}2 et prenons une droite d’appui en mm (le Théorème 8.5 (2)) : f(t)f(m)+μ(tm)f(t) \geq f(m) + \mu(t - m) pour tout t[a,b]t \in \intcc ab. En intégrant sur [a,b]\intcc{a}{b} : le terme linéaire s’intègre en μab(tm) ⁣dt=0\mu\int_a^b(t - m)\dd t = 0 (symétrie autour de mm), donc abf(ba)f(m)\int_a^b f \geq (b - a)f(m).

Inégalité de droite : sur [a,b]\intcc ab, la convexité majore ff par sa corde : f(t)f(a)+f(b)f(a)ba(ta)f(t) \leq f(a) + \frac{f(b) - f(a)}{b - a}(t - a). En intégrant : abf(ba)f(a)+f(b)f(a)ba(ba)22=(ba)f(a)+f(b)2\int_a^b f \leq (b-a)f(a) + \frac{f(b) - f(a)}{b - a}\cdot\frac{(b-a)^2}2 = (b - a)\,\frac{f(a) + f(b)}2. Diviser par bab - a.

Exercice 8.12 ★★★

Démontrer qu’une fonction convexe sur un intervalle ouvert II est localement lipschitzienne : pour tout segment [a,b]I\intcc{a}{b} \subseteq I et toute marge δ>0\delta > 0 avec [aδ,b+δ]I\intcc{a - \delta}{b + \delta} \subseteq I, la restriction de ff à [a,b]\intcc{a}{b} est lipschitzienne, de constante max(f(a)f(aδ)δ,f(b+δ)f(b)δ)\max\Bigl(\bigl|\frac{f(a) - f(a - \delta)}{\delta}\bigr|, \bigl|\frac{f(b + \delta) - f(b)}{\delta}\bigr|\Bigr) (piéger toute pente de corde entre ces deux par l’inégalité des pentes).

Solution

Solution de Exercice 8.12.

Soit aδ<ax<yb<b+δa - \delta < a \leq x < y \leq b < b + \delta, tous dans II. Deux applications de l’inégalité des pentes (le Lemme 8.4), d’abord à aδ<ax<ya - \delta < a \leq x < y, puis à x<yb<b+δx < y \leq b < b + \delta :

f(a)f(aδ)δf(y)f(x)yxf(b+δ)f(b)δ\frac{f(a) - f(a - \delta)}{\delta} \leq \frac{f(y) - f(x)}{y - x} \leq \frac{f(b + \delta) - f(b)}{\delta}

(les pentes des cordes croissent quand les deux extrémités se déplacent vers la droite). Ainsi toute pente de corde dans [a,b]\intcc ab est piégée entre deux nombres fixes, et

f(y)f(x)Kyx,K=max(f(a)f(aδ)δ,f(b+δ)f(b)δ):\abs{f(y) - f(x)} \leq K\,\abs{y - x}, \qquad K = \max\Bigl(\Bigl|\frac{f(a) - f(a-\delta)}{\delta}\Bigr|, \Bigl|\frac{f(b+\delta) - f(b)}{\delta}\Bigr|\Bigr):

ff est lipschitzienne sur [a,b]\intcc ab. Tout point de l’ouvert II possède un tel segment-avec-marge autour de lui : localement lipschitzienne, donc (de nouveau) continue sur II.

8.5 Problème : la boîte à outils de la convexité

Une seule définition — la corde au-dessus du graphe — engendre toute la boîte à outils des inégalités classiques. Ce problème du week-end la construit dans l’ordre logique : critères de convexité et Jensen strict, puis Young, Hölder et Minkowski (les actes de naissance des pp-normes), la chaîne complète des moyennes de puissances du minimum au maximum, et deux dividendes de couronne — l’inégalité de Carleman, et Hölder lu comme une dualité. Tout est démontré ; rien n’est importé.

Problème 8.1

Problème du week-end — Young, Hölder, Minkowski, et la chaîne des moyennes de puissances

Partout, p,q>1p, q > 1 sont des exposants conjugués : 1p+1q=1\frac1p + \frac1q = 1 ; les vecteurs sont a=(a1,,an)Rna = (a_1, \dots, a_n) \in \R^n ; les poids λi>0\lambda_i > 0 vérifient iλi=1\sum_i\lambda_i = 1.

Partie I — Critères et Jensen strict.

  1. Soit ff dérivable sur un intervalle II. Démontrer que ff est convexe si et seulement si ff' est croissante (un sens en passant à la limite dans l’inégalité des pentes (le Lemme 8.4) ; l’autre par le théorème des accroissements finis). En déduire le critère C2C^2 f0f'' \geq 0.
  2. Supposons f>0f''> 0 sur II. Démontrer que ff est strictement convexe (inégalité stricte pour xyx \neq y et λ(0,1)\lambda \in \intoo01), et qu’une fonction strictement convexe vérifie l’inégalité de Jensen (le Théorème 8.5 (3)) avec égalité seulement lorsque tous les xix_i coïncident.
  3. Certifier les matières premières de la boîte à outils : ln-\ln est strictement convexe sur (0,+)\intoo{0}{+\infty} ; ttrt \mapsto t^r y est strictement convexe pour r>1r > 1 et strictement concave pour 0<r<10 < r < 1 ; exp\exp est strictement convexe sur R\R.
  4. (Inégalité de Young) Pour a,b0a, b \geq 0, démontrer

    ab    app+bqq,ab \;\leq\; \frac{a^p}{p} + \frac{b^q}{q},

    avec égalité si et seulement si ap=bqa^p = b^q (appliquer la concavité de ln\ln aux deux points ap,bqa^p, b^q avec les poids 1p,1q\frac1p, \frac1q).

  5. Redémontrer l’inégalité arithmético-géométrique pondérée en une ligne à partir de la concavité de ln\ln :

    ixiλiiλixi(xi>0),\prod_i x_i^{\lambda_i} \leq \sum_i\lambda_ix_i \qquad (x_i > 0),

    avec le cas d’égalité ; comparer avec la voie par limite de l’Exercice 8.6.

Partie II — Hölder et Minkowski. Notons ap=(iaip)1/p\norm{a}_p = \bigl(\sum_i \abs{a_i}^p\bigr)^{1/p} et a=maxiai\norm{a}_\infty = \max_i\abs{a_i}.

  1. (Hölder) Démontrer

    i=1naibi    apbq,\sum_{i=1}^{n}\abs{a_ib_i} \;\leq\; \norm a_p\,\norm b_q ,

    avec égalité si et seulement si les vecteurs (aip)(\abs{a_i}^p) et (biq)(\abs{b_i}^q) sont proportionnels (normaliser ap=bq=1\norm a_p = \norm b_q = 1 et appliquer Young terme à terme).

  2. Identifier les cas particuliers : p=q=2p = q = 2 (Cauchy–Schwarz), et le couple extrême (p,q)=(1,)(p, q) = (1, \infty) : énoncer et démontrer aibia1b\sum\abs{a_ib_i} \leq \norm a_1\norm b_\infty.
  3. (Minkowski) Pour p1p \geq 1, démontrer

    a+bpap+bp\norm{a + b}_p \leq \norm a_p + \norm b_p

    (écrire ai+bipai+bip1(ai+bi)\abs{a_i + b_i}^p \leq \abs{a_i + b_i}^{p-1}(\abs{a_i} + \abs{b_i}) et appliquer Hölder à chaque produit). Conclure : p\norm\cdot_p est une norme sur Rn\R^n pour tout p[1,+)p \in \intco{1}{+\infty}, complétant le tableau du Chapitre 5.

  4. Versions intégrales : pour f,gf, g continues sur [a,b]\intcc{a}{b}, énoncer et démontrer Hölder et Minkowski pour fp=(abfp)1/p\norm f_p = \bigl(\int_a^b\abs f^p\bigr)^{1/p} (mêmes démonstrations, avec la stricte positivité de l’intégrale pour la discussion de l’égalité).
  5. Démontrer la monotonie aqap\norm a_q \leq \norm a_p pour 1pq1 \leq p \leq q, la limite apa\norm a_p \to \norm a_\infty quand pp \to \infty, et la comparaison inverse avec la constante optimale :

    apn1p1qaq\norm a_p \leq n^{\frac1p - \frac1q}\,\norm a_q

    (Hölder contre le vecteur constant). Identifier les vecteurs réalisant chaque égalité.

  6. (Interpolation) Pour 1p<r<q1 \leq p < r < q et θ(0,1)\theta \in \intoo01 avec 1r=θp+1θq\frac1r = \frac\theta p + \frac{1-\theta}q, démontrer

    arapθaq1θ\norm a_r \leq \norm a_p^{\theta}\, \norm a_q^{1-\theta}

    (appliquer Hölder avec les exposants pθr\frac{p}{\theta r} et q(1θ)r\frac{q}{(1-\theta)r} à aiθrai(1θ)r\abs{a_i}^{\theta r}\abs{a_i}^{(1-\theta)r}).

Partie III — La chaîne des moyennes de puissances, complète. Pour p0p \neq 0 posons Mp=(iλixip)1/pM_p = \bigl(\sum_i\lambda_i x_i^p\bigr)^{1/p} (xi>0x_i > 0), et M0=ixiλiM_0 = \prod_i x_i^{\lambda_i}.

  1. Démontrer que pMpp \mapsto M_p est croissante sur tout R\R^* : traiter p<q<0p < q < 0 par l’identité réciproque Mp(x)=Mp(1/x)1M_{-p}(x) = M_p(1/x)^{-1}, et faire le pont à travers 00 en montrant MpM0MqM_p \leq M_0 \leq M_q pour p<0<qp < 0 < q (appliquer la concavité de ln\ln à xiqx_i^q, et l’inégalité renversée pour les exposants négatifs).
  2. Démontrer les limites MpmaxixiM_p \to \max_i x_i quand p+p \to +\infty et MpminixiM_p \to \min_i x_i quand pp \to -\infty.
  3. Écrire la chaîne minHMGMAMQMmax\min \leq \mathrm{HM} \leq \mathrm{GM} \leq \mathrm{AM} \leq \mathrm{QM} \leq \max pour des poids égaux, et démontrer la conséquence classique : pour des a1,,ana_1, \dots, a_n positifs,

    (iai)(i1ai)n2.\Bigl(\sum_i a_i\Bigr)\Bigl(\sum_i\frac1{a_i}\Bigr) \geq n^2 .
  4. Relier les moyennes aux normes : pour des poids égaux λi=1n\lambda_i = \frac1n, Mp(x)=n1/pxpM_p(x) = n^{-1/p}\norm x_p. Concilier les deux monotonies — les moyennes croissent avec pp tandis que les normes décroissent (question 10) — en une phrase sur le facteur n1/pn^{-1/p}.
  5. Déterminer les cas d’égalité tout au long de la chaîne de la question 14 (poids positifs) : l’égalité en un point quelconque force tous les xix_i égaux — la stricte convexité paie.

Partie IV — Dividendes.

  1. (Young avec un réglage) Pour a,b0a, b \geq 0 et ε>0\varepsilon > 0, démontrer

    abεapp+εq/pbqq,ab \leq \varepsilon\,\frac{a^p}{p} + \varepsilon^{-q/p}\,\frac{b^q}{q},

    et le cas de travail abεa2+b24εab \leq \varepsilon a^2 + \frac{b^2}{4\varepsilon} : l’astuce d’absorption utilisée dans toute l’analyse.

  2. (Vers Carleman) Soit ck=(k+1)kkk1c_k = \frac{(k+1)^k}{k^{k-1}}. Démontrer l’identité télescopique k=1nck=(n+1)n\prod_{k=1}^{n}c_k = (n+1)^n, et en déduire, par l’inégalité arithmético-géométrique appliquée aux nombres ckakc_ka_k,

    (a1a2an)1/n1n(n+1)k=1nckak(ak>0).(a_1a_2\cdots a_n)^{1/n} \leq \frac{1}{n(n+1)}\sum_{k=1}^{n} c_k a_k \qquad (a_k > 0).
  3. (Inégalité de Carleman) Sommer sur nn, échanger l’ordre de sommation (familles sommables positives, le Théorème 7.14), et utiliser nk1n(n+1)=1k\sum_{n \geq k}\frac{1}{n(n+1)} = \frac1k et ck/k=(1+1k)k<ec_k/k = \bigl(1 + \frac1k\bigr)^k < \eu pour conclure : pour toute série ak\sum a_k convergente à termes positifs,

    n=1(a1a2an)1/n    ek=1ak.\sum_{n=1}^{\infty}(a_1a_2\cdots a_n)^{1/n} \;\leq\; \eu\sum_{k=1}^{\infty}a_k .
  4. Pour ff continue et positive sur [0,1]\intcc{0}{1}, démontrer

    (01f)(011f)1,\Bigl(\int_0^1 f\Bigr)\Bigl(\int_0^1\frac1f\Bigr) \geq 1,

    avec égalité si et seulement si ff est constante (Cauchy–Schwarz sur f1f\sqrt f\cdot\frac1{\sqrt f}).

  5. (Géométrie des boules) À l’aide du cas d’égalité de Minkowski, montrer que pour 1<p<1 < p < \infty la sphère unité de p\norm\cdot_p ne contient aucun segment (la norme est strictement convexe au sens du Problème 5.1), tandis que pour p=1p = 1 et p=p = \infty elle en contient : exhiber les morceaux plats.

Partie V — Dualité et synthèse.

  1. (Hölder comme dualité) Démontrer que pour tout aRna \in \R^n,

    ap=maxbq1 iaibi,\norm a_p = \max_{\norm b_q \leq 1}\ \sum_i a_ib_i ,

    en exhibant explicitement un bb maximisant. (La pp-norme est la duale de la qq-norme — le germe en dimension finie de la dualité LpL^p.)

  2. (Moments) Soit XX une variable aléatoire prenant un nombre fini de valeurs positives xix_i avec les probabilités λi\lambda_i. Reformuler la question 12 ainsi : rE[Xr]1/rr \mapsto \E[X^r]^{1/r} est croissante — l’inégalité des moments (Lyapunov), à réutiliser au Chapitre 22.
  3. Résoudre avec des outils nommés, en deux lignes chacun : (i) pour a,b,ca, b, c positifs : a3+b3+c3(a+b+c)39a^3 + b^3 + c^3 \geq \frac{(a+b+c)^3}{9} ; (ii) pour x1,,xnx_1, \dots, x_n positifs : (ixi)2nixi\bigl(\sum_i\sqrt{x_i}\bigr)^2 \leq n\sum_i x_i.
  4. (Synthèse) Tracer la généalogie en cinq phrases : de la définition par corde au lemme des pentes ; des pentes aux droites d’appui à Jensen ; de la concavité de ln\ln à Young à Hölder à Minkowski aux pp-normes ; de Jensen à la chaîne des moyennes de puissances aux moments ; de l’inégalité arithmético-géométrique à Carleman. Nommer les sommets (Hölder–Minkowski ; Carleman), et dire où se dirige la boîte à outils : les espaces LpL^p du volume de troisième année, dont les axiomes sont exactement les questions 6 et 8.
Solution

Solution de Problème 8.1.

1. Convexe \Rightarrow ff' croissante : pour a<ba < b, l’inégalité des pentes donne, pour h>0h > 0 petit, f(a+h)f(a)hf(b)f(a)baf(b)f(bh)h\frac{f(a+h) - f(a)}h \leq \frac{f(b) - f(a)}{b-a} \leq \frac{f(b) - f(b-h)}{h} ; en faisant h0h \to 0 : f(a)f(b)f(a)baf(b)f'(a) \leq \frac{f(b) - f(a)}{b - a} \leq f'(b). Réciproquement, si ff' croît et x<y<zx < y < z : le théorème des accroissements finis donne c1(x,y)c_1 \in \intoo{x}{y}, c2(y,z)c_2 \in \intoo yz avec

f(y)f(x)yx=f(c1)f(c2)=f(z)f(y)zy,\frac{f(y) - f(x)}{y - x} = f'(c_1) \leq f'(c_2) = \frac{f(z) - f(y)}{z - y},

et cette inégalité des pentes à trois points, appliquée avec y=λx+(1λ)zy = \lambda x + (1 - \lambda)z, se réarrange en l’inégalité de convexité. Pour le cas C2C^2 : f0f'' \geq 0 si et seulement si ff' croît.

2. Si f>0f'' > 0, ff' est strictement croissante, et le calcul par accroissements finis ci-dessus donne une inégalité stricte entre les deux pentes de corde : stricte convexité. Appui strict : en un point intérieur aa de pente d’appui mm, si f(x0)=f(a)+m(x0a)f(x_0) = f(a) + m(x_0 - a) pour un x0ax_0 \neq a, alors sur le segment de aa à x0x_0 la droite d’appui et la corde coïncident, et la stricte convexité au milieu donne f(a+x02)<f(a)+mx0a2f\bigl(\frac{a + x_0}2\bigr) < f(a) + m\,\frac{x_0 - a}2, ce qui contredit l’inégalité d’appui. Donc f(x)>f(a)+m(xa)f(x) > f(a) + m(x - a) pour tout xax \neq a. Jensen strict : avec a=λixia = \sum\lambda_ix_i, en moyennant les inégalités d’appui on obtient λif(xi)f(a)\sum\lambda_if(x_i) \geq f(a), avec égalité si et seulement si chaque terme est une égalité, c’est-à-dire si et seulement si tout xi=ax_i = a.

3. (ln)=1t2>0(-\ln)'' = \frac1{t^2} > 0 ; (tr)=r(r1)tr2(t^r)'' = r(r - 1)t^{r-2}, positive pour r>1r > 1, négative pour 0<r<10 < r < 1 ; exp=exp>0\exp'' = \exp > 0. Toutes strictes par la question 2.

4. Les cas ab=0ab = 0 sont triviaux. Pour a,b>0a, b > 0, concavité de ln\ln aux points ap,bqa^p, b^q avec les poids 1p,1q\frac1p, \frac1q :

ln(app+bqq)1pln(ap)+1qln(bq)=ln(ab),\ln\Bigl(\frac{a^p}p + \frac{b^q}q\Bigr) \geq \frac1p\ln(a^p) + \frac1q\ln(b^q) = \ln(ab),

et ln\ln croît : abapp+bqqab \leq \frac{a^p}p + \frac{b^q}q. Égalité si et seulement si les deux points coïncident (concavité stricte) : ap=bqa^p = b^q.

5. Concavité de ln\ln avec les poids λi\lambda_i : ln(λixi)λilnxi=lnxiλi\ln\bigl(\sum\lambda_ix_i\bigr) \geq \sum\lambda_i\ln x_i = \ln\prod x_i^{\lambda_i} ; exponentier. Égalité si et seulement si tous les xix_i égaux (question 2). La voie de l’Exercice 8.6 obtenait la même inégalité comme limite de moyennes de puissances ; ici c’est une seule application de Jensen — la boîte à outils a de la redondance intégrée.

6. Si a=0a = 0 ou b=0b = 0 l’inégalité est triviale. Normalisons : en remplaçant aa par a/apa/\norm a_p et bb par b/bqb/\norm b_q, on peut supposer ap=bq=1\norm a_p = \norm b_q = 1 et il faut montrer aibi1\sum\abs{a_ib_i} \leq 1. Young terme à terme :

iaibii(aipp+biqq)=1p+1q=1.\sum_i\abs{a_i}\abs{b_i} \leq \sum_i\Bigl(\frac{\abs{a_i}^p}{p} + \frac{\abs{b_i}^q}{q}\Bigr) = \frac1p + \frac1q = 1 .

Égalité si et seulement si chaque inégalité de Young est serrée : aip=biq\abs{a_i}^p = \abs{b_i}^q pour tout ii — après avoir défait la normalisation, (aip)(\abs{a_i}^p) proportionnel à (biq)(\abs{b_i}^q).

7. p=q=2p = q = 2 est Cauchy–Schwarz avec le même cas d’égalité (proportionnalité). Cas extrême : aibi(maxibi)iai=a1b\sum\abs{a_ib_i} \leq \bigl(\max_i\abs{b_i}\bigr)\sum_i\abs{a_i} = \norm a_1\norm b_\infty, immédiat terme à terme.

8. Pour p=1p = 1 c’est l’inégalité triangulaire terme à terme. Pour p>1p > 1, avec qq conjugué :

a+bpp=iai+bipiai+bip1ai+iai+bip1bi,\norm{a+b}_p^p = \sum_i\abs{a_i + b_i}^p \leq \sum_i\abs{a_i+b_i}^{p-1}\abs{a_i} + \sum_i\abs{a_i+b_i}^{p-1}\abs{b_i},

et Hölder sur chaque somme, en notant (p1)q=p(p - 1)q = p :

iai+bip1ai(iai+bip)1/qap=a+bpp/qap,\sum_i\abs{a_i+b_i}^{p-1}\abs{a_i} \leq \Bigl(\sum_i\abs{a_i+b_i}^{p}\Bigr)^{1/q}\norm a_p = \norm{a + b}_p^{p/q}\,\norm a_p ,

de même avec bb. Donc a+bppa+bpp/q(ap+bp)\norm{a+b}_p^p \leq \norm{a + b}_p^{p/q}\bigl(\norm a_p + \norm b_p\bigr) ; si a+b0a + b \neq 0, diviser par a+bpp/q\norm{a+b}_p^{p/q} et utiliser ppq=1p - \frac pq = 1. Avec l’homogénéité et la séparation (claires), p\norm\cdot_p est une norme sur Rn\R^n.

9. Pour f,gf, g continues sur [a,b]\intcc ab : Hölder

abfg(abfp)1/p(abgq)1/q\int_a^b\abs{fg} \leq \Bigl(\int_a^b\abs f^p\Bigr)^{1/p}\Bigl(\int_a^b\abs g^q\Bigr)^{1/q}

par la même normalisation plus Young ponctuel, intégrée ; et Minkowski f+gpfp+gp\norm{f + g}_p \leq \norm f_p + \norm g_p par le même découpage, Hölder sur chaque morceau. La séparation de la norme utilise la stricte positivité : un fp\abs f^p continu d’intégrale nulle s’annule identiquement (volume de première année).

10. Monotonie : on peut supposer ap=1\norm a_p = 1 ; alors chaque ai1\abs{a_i} \leq 1, donc aiqaip\abs{a_i}^q \leq \abs{a_i}^p et aqq1\norm a_q^q \leq 1 : aq1=ap\norm a_q \leq 1 = \norm a_p. L’égalité exige aiq=aip\abs{a_i}^q = \abs{a_i}^p pour tout ii, c’est-à-dire chaque ai{0,1}\abs{a_i} \in \{0, 1\} ; avec aip=1\sum\abs{a_i}^p = 1 cela ne laisse exactement qu’une coordonnée de module 11 : égalité si et seulement si aa a au plus une coordonnée non nulle. Limite : aapn1/pa\norm a_\infty \leq \norm a_p \leq n^{1/p}\norm a_\infty, et n1/p1n^{1/p} \to 1. Comparaison inverse : Hölder avec les exposants qp\frac qp et son conjugué qqp\frac{q}{q-p}, appliqué à aip1\abs{a_i}^p\cdot 1 :

app=iaip1(iaiq)p/qn1p/q=aqp  n1p/q,\norm a_p^p = \sum_i\abs{a_i}^p\cdot 1 \leq \Bigl(\sum_i\abs{a_i}^{q}\Bigr)^{p/q}\,n^{1 - p/q} = \norm a_q^{p}\; n^{1-p/q},

d’où apn1p1qaq\norm a_p \leq n^{\frac1p - \frac1q}\norm a_q, avec égalité si et seulement si tous les ai\abs{a_i} sont égaux (le cas d’égalité de Hölder contre le vecteur constant).

11. Écrivons air=aiθrai(1θ)r\abs{a_i}^r = \abs{a_i}^{\theta r}\,\abs{a_i}^{(1-\theta)r} et appliquons Hölder avec les exposants conjugués pθr\frac{p}{\theta r} et q(1θ)r\frac{q}{(1-\theta)r} (conjugués précisément parce que θrp+(1θ)rq=1\frac{\theta r}p + \frac{(1-\theta)r}q = 1) :

arr=iaiθrai(1θ)r(iaip)θr/p(iaiq)(1θ)r/q=apθraq(1θ)r.\norm a_r^r = \sum_i \abs{a_i}^{\theta r}\abs{a_i}^{(1-\theta)r} \leq \Bigl(\sum_i\abs{a_i}^{p}\Bigr)^{\theta r/p} \Bigl(\sum_i\abs{a_i}^{q}\Bigr)^{(1-\theta)r/q} = \norm a_p^{\theta r}\,\norm a_q^{(1-\theta)r} .

Prendre les racines rr-ièmes : les pp-normes sont log-convexes en 1p\frac1p.

12. Les deux négatifs : si p<q<0p < q < 0 alors 0<q<p0 < -q < -p, et Mq(y)Mp(y)M_{-q}(y) \leq M_{-p}(y) pour les exposants positifs (cas du cours, l’Exemple 8.8) appliqué à y=(1/xi)y = (1/x_i) ; en inversant l’identité Mp(x)=Mp(1/x)1M_p(x) = M_{-p}(1/x)^{-1} l’inégalité se renverse en Mp(x)Mq(x)M_p(x) \leq M_q(x). Pont : pour q>0q > 0, la concavité de ln\ln donne lnMq=1qln(λixiq)1qλilnxiq=lnM0\ln M_q = \frac1q\ln\bigl(\sum\lambda_ix_i^q\bigr) \geq \frac1q\sum\lambda_i\ln x_i^q = \ln M_0 ; pour p<0p < 0, la même concavité donne ln(λixip)pλilnxi\ln\bigl(\sum\lambda_ix_i^p\bigr) \geq p\sum\lambda_i\ln x_i, et en divisant par p<0p < 0 cela s’inverse : lnMplnM0\ln M_p \leq \ln M_0. Donc MpM0MqM_p \leq M_0 \leq M_q dès que p<0<qp < 0 < q : avec les deux cas de même signe, MM croît sur tout R\R^* (et à travers 00).

13. Soit xmax=maxxix_{\max} = \max x_i, atteint en ii^*. Pour p>0p > 0 :

λi1/pxmaxMpxmax,\lambda_{i^*}^{1/p}\,x_{\max} \leq M_p \leq x_{\max},

et λi1/p1\lambda_{i^*}^{1/p} \to 1 : MpxmaxM_p \to x_{\max}. Pour pp \to -\infty : Mp(x)=Mp(1/x)1(maxi1xi)1=minixiM_p(x) = M_{-p}(1/x)^{-1} \to \bigl(\max_i\frac1{x_i}\bigr)^{-1} = \min_ix_i.

14. Avec λi=1n\lambda_i = \frac1n, la chaîne MM1M0M1M2M+M_{-\infty} \leq M_{-1} \leq M_0 \leq M_1 \leq M_2 \leq M_{+\infty} s’écrit

minn1ai(ai)1/nainai2nmax.\min \leq \frac{n}{\sum\frac1{a_i}} \leq \Bigl(\prod a_i\Bigr)^{1/n} \leq \frac{\sum a_i}{n} \leq \sqrt{\frac{\sum a_i^2}{n}} \leq \max .

La comparaison arithmético-harmonique (M1M1M_{-1} \leq M_1) se réarrange directement en (ai)(1ai)n2\bigl(\sum a_i\bigr)\bigl(\sum\frac1{a_i}\bigr) \geq n^2.

15. Avec des poids égaux, Mp(x)=(1nxip)1/p=n1/pxpM_p(x) = \bigl(\frac1n\sum\abs{x_i}^p\bigr)^{1/p} = n^{-1/p}\norm x_p. Quand pp croît, xp\norm x_p décroît (question 10) mais le normalisateur n1/pn^{-1/p} croît plus vite, et le produit croît (question 12) : les moyennes font la moyenne, les normes accumulent, et le facteur n1/pn^{-1/p} est exactement le taux de change entre les deux conventions comptables.

16. Chaque maillon est une instance de Jensen strict (question 2) avec les fonctions strictement convexes/concaves de la question 3 (tq/pt^{q/p}, ln\ln), donc l’égalité à un maillon quelconque force tous les xix_i égaux ; et min=Mp\min = M_p ou Mp=maxM_p = \max force de même toutes les valeurs égales à l’extremum commun. La chaîne est stricte dès que deux xix_i diffèrent.

17. Appliquer Young (question 4) au couple ε1/pa\varepsilon^{1/p}a et ε1/pb\varepsilon^{-1/p}b :

ab=(ε1/pa)(ε1/pb)εapp+εq/pbqq.ab = (\varepsilon^{1/p}a)(\varepsilon^{-1/p}b) \leq \varepsilon\,\frac{a^p}p + \varepsilon^{-q/p}\,\frac{b^q}q .

Pour p=q=2p = q = 2, en remplaçant ε\varepsilon par 2ε2\varepsilon : abεa2+b24εab \leq \varepsilon a^2 + \frac{b^2}{4\varepsilon} — l’inégalité d’absorption : un produit est échangé contre un petit multiple d’un carré plus un grand multiple de l’autre.

18. Télescopage :

k=1nck=k=1n(k+1)kk=1nkk1=2132(n+1)n1021nn1=(n+1)n,\prod_{k=1}^{n}c_k = \frac{\prod_{k=1}^n(k+1)^k} {\prod_{k=1}^{n}k^{k-1}} = \frac{2^1\,3^2\cdots(n+1)^n}{1^0\,2^1\cdots n^{n-1}} = (n+1)^n,

chaque facteur (k+1)k(k+1)^k du numérateur s’annulant contre le terme suivant du dénominateur. Inégalité arithmético-géométrique sur les nn nombres ckakc_ka_k :

(a1an)1/n=(kckak)1/n(n+1)1n+11nk=1nckak.(a_1\cdots a_n)^{1/n} = \frac{\bigl(\prod_k c_ka_k\bigr)^{1/n}}{(n+1)} \leq \frac{1}{n+1}\cdot\frac1n\sum_{k=1}^{n}c_ka_k .

19. En sommant sur nn et en échangeant les deux sommations (tous les termes positifs : le Théorème 7.14) :

n1(a1an)1/nn11n(n+1)k=1nckak=k1ckaknk1n(n+1)=k1ckakk,\sum_{n\geq1}(a_1\cdots a_n)^{1/n} \leq \sum_{n\geq1}\frac{1}{n(n+1)}\sum_{k=1}^{n}c_ka_k = \sum_{k\geq1}c_ka_k\sum_{n\geq k}\frac1{n(n+1)} = \sum_{k\geq1}\frac{c_ka_k}{k},

en utilisant le télescopage nk(1n1n+1)=1k\sum_{n\geq k}\bigl(\frac1n - \frac1{n+1}\bigr) = \frac1k. Enfin ckk=(k+1)kkk=(1+1k)k<e\frac{c_k}k = \frac{(k+1)^k}{k^k} = \bigl(1 + \frac1k\bigr)^k < \eu (suite croissante de limite e\eu, volume de première année) :

n1(a1an)1/nek1ak:\sum_{n\geq1}(a_1\cdots a_n)^{1/n} \leq \eu\sum_{k\geq1}a_k :

l’inégalité de Carleman. (La constante e\eu est optimale, bien qu’on ne le démontre pas.)

20. Cauchy–Schwarz (question 9, p=q=2p = q = 2) appliqué à f\sqrt f et 1f\frac1{\sqrt f} :

1=(01f1f)2(01f)(011f).1 = \Bigl(\int_0^1\sqrt f\cdot\frac{1}{\sqrt f}\Bigr)^{2} \leq \Bigl(\int_0^1 f\Bigr)\Bigl(\int_0^1\frac1f\Bigr).

Égalité si et seulement si f\sqrt f et 1f\frac1{\sqrt f} sont proportionnels, c’est-à-dire f2f^2 constant, c’est-à-dire ff constant (f>0f > 0 continue).

21. Soit 1<p<1 < p < \infty, ap=bp=1\norm a_p = \norm b_p = 1, aba \neq b, et supposons a+b2p=1\bigl\Vert\frac{a+b}2\bigr\Vert_p = 1, c’est-à-dire Minkowski est une égalité pour a,ba, b. En retraçant la démonstration de la question 8, l’égalité force l’égalité dans les deux applications de Hölder et dans les inégalités triangulaires terme à terme : (aip)(\abs{a_i}^p) et (bip)(\abs{b_i}^p) tous deux proportionnels à (ai+bip)(\abs{a_i + b_i}^p), et ai,bia_i, b_i de même signe — d’où b=tab = ta pour un t0t \geq 0, et bp=ap\norm b_p = \norm a_p donne t=1t = 1 : b=ab = a, contradiction. Donc la pp-sphère ne contient aucun milieu de points distincts de la sphère : aucun segment. Pour p=p = \infty dans R2\R^2 : tous les (1,t)(1, t), t1\abs t \leq 1, sont sur la sphère unité — un bord plat ; pour p=1p = 1 : le segment (t,1t)(t, 1 - t), t[0,1]t \in \intcc01, y est.

22. Pour a=0a = 0 les deux membres s’annulent. Sinon Hölder majore tout aibi\sum a_ib_i par apbqap\norm a_p\norm b_q \leq \norm a_p. Atteinte : prenons

bi=sign(ai)aip1app/q:bqq=iai(p1)qapp=appapp=1,iaibi=appapp/q=ap,b_i = \frac{\operatorname{sign}(a_i)\,\abs{a_i}^{p-1}} {\norm a_p^{p/q}} : \qquad \norm b_q^q = \frac{\sum_i\abs{a_i}^{(p-1)q}}{\norm a_p^{p}} = \frac{\norm a_p^p}{\norm a_p^p} = 1, \quad \sum_ia_ib_i = \frac{\norm a_p^p}{\norm a_p^{p/q}} = \norm a_p ,

en utilisant (p1)q=p(p-1)q = p et ppq=1p - \frac pq = 1. Donc la borne supérieure est un maximum, égal à ap\norm a_p : chaque pp-norme est la norme duale de sa conjuguée — le germe de la dualité LpL^pLqL^q.

23. E[Xr]=iλixir\E[X^r] = \sum_i\lambda_ix_i^r, donc E[Xr]1/r=Mr(x;λ)\E[X^r]^{1/r} = M_r(x; \lambda), croissante en rr par la question 12 (et à travers r0,±r \to 0, \pm\infty par les questions 12–13) : l’inégalité des moments de Lyapunov, purement un énoncé sur les moyennes de puissances pondérées. Elle revient pour de véritables variables aléatoires au Chapitre 22.

24. (i) Moyennes de puissances M1M3M_1 \leq M_3 avec des poids égaux : a+b+c3(a3+b3+c33)1/3\frac{a+b+c}3 \leq \bigl(\frac{a^3+b^3+c^3}3\bigr)^{1/3} ; élever au cube et multiplier par 33 : a3+b3+c3(a+b+c)39a^3 + b^3 + c^3 \geq \frac{(a+b+c)^3}9. (ii) Cauchy–Schwarz contre le vecteur constant : ixi1(ixi)1/2n1/2\sum_i\sqrt{x_i}\cdot1 \leq \bigl(\sum_ix_i\bigr)^{1/2}n^{1/2} ; élever au carré.

25. La définition par corde livre le lemme des pentes par un seul réarrangement algébrique ; les pentes resserrées en un point produisent des dérivées latérales et des droites d’appui, dont la moyenne pondérée est Jensen. Appliqué à ln-\ln, Jensen devient Young, qui sommé contre des vecteurs normalisés est Hölder, qui découpé et réabsorbé est Minkowski — et les pp-normes du Chapitre 5 naissent, avec leur dualité (question 22) et leur géométrie (question 21). Jensen appliqué le long de l’échelle des puissances enchaîne toutes les moyennes de min\min à max\max (questions 12–14), qui lues sur des variables aléatoires est l’inégalité des moments (question 23). Et l’inégalité arithmético-géométrique, pondérée par une astuce de télescopage, livre la borne de Carleman avec sa constante irréductible e\eu (questions 18–19). Sommets : Hölder–Minkowski, et Carleman. Destination : les espaces LpL^p du volume de troisième année, dont les axiomes fondateurs sont exactement les questions 6 et 8 avec des intégrales à la place des sommes.