Mathematics · Book 4 · Bachelor Year 2

Mathématiques universitaires — Licence 2

Mathématiques universitaires — Licence 2 · Bachelor Year 2

21Probabilités sur les espaces dénombrables

Les trois derniers chapitres développent la théorie des probabilités du programme moderne de MP* : mesures de probabilité sur des univers dénombrables, variables aléatoires discrètes et fonctions génératrices. La théorie finie du volume de lycée acquiert toute son infrastructure : la σ\sigma-additivité remplace l’additivité finie, et la machinerie des familles sommables du Chapitre 7 est exactement ce qui rend maniables les univers infinis. Les résultats centraux ici sont la continuité de la probabilité le long des suites monotones d’événements et le lemme de Borel–Cantelli.

21.1 Espaces probabilisés

Définition 21.1 (Espace probabilisé dénombrable)

Soit Ω\Omega un ensemble non vide fini ou dénombrable (l’univers). Une mesure de probabilité sur Ω\Omega est une application P\P de l’ensemble P(Ω)\mathcal{P}(\Omega) de toutes les parties de Ω\Omega (les événements) dans [0,1][0, 1] telle que :

  1. P(Ω)=1\P(\Omega) = 1 ;
  2. (σ\sigma-additivité) pour toute suite (An)nN(A_n)_{n\in\N} d’événements deux à deux disjoints,

    P(nNAn)=n=0P(An).\P\Bigl(\,\bigcup_{n \in \N} A_n\Bigr) = \sum_{n=0}^{\infty} \P(A_n) .

Le couple (Ω,P)(\Omega, \P) est un espace probabilisé (dénombrable).

Remarque 21.2

Sur un Ω\Omega dénombrable, on peut prendre toutes les parties comme événements ; sur les espaces non dénombrables (comme il en faut pour les modèles continus en Année 3), cela n’est plus possible, et l’on restreint P\P à une collection convenable d’événements, une σ\sigma-algèbre. Toutes les formules de ce chapitre survivent à cette généralisation mot pour mot.

Proposition 21.3 (Règles élémentaires)

Pour des événements A,BA, B et une mesure de probabilité P\P : P()=0\P(\emptyset) = 0 ; P\P est finiment additive ; P(Ac)=1P(A)\P(A^c) = 1 - \P(A) ; si ABA \subseteq B alors P(A)P(B)\P(A) \leq \P(B) ; et

P(AB)=P(A)+P(B)P(AB).\P(A \cup B) = \P(A) + \P(B) - \P(A \cap B) .

Démonstration. En appliquant la σ\sigma-additivité à A0=ΩA_0 = \Omega, An=A_n = \emptyset (n1n \geq 1), on obtient 1=1+n1P()1 = 1 + \sum_{n\geq1}\P(\emptyset), donc P()=0\P(\emptyset) = 0 ; compléter une union disjointe finie par des ensembles vides donne alors l’additivité finie. Le reste suit comme dans le cas fini (volume de lycée) : 1=P(A)+P(Ac)1 = \P(A) + \P(A^c) à partir de Ω=AAc\Omega = A \sqcup A^c ; P(B)=P(A)+P(BA)P(A)\P(B) = \P(A) + \P(B \setminus A) \geq \P(A) lorsque ABA \subseteq B ; et en décomposant en trois morceaux disjoints,

P(AB)=P(AB)+P(BA)+P(AB)=(P(A)P(AB))+(P(B)P(AB))+P(AB),\begin{align*} \P(A \cup B) &= \P(A \setminus B) + \P(B \setminus A) + \P(A \cap B)\\ &= \bigl(\P(A) - \P(A\cap B)\bigr) + \bigl(\P(B) - \P(A\cap B)\bigr) + \P(A \cap B), \end{align*}

qui est le principe d’inclusion–exclusion ; la version générale à nn ensembles est l’Exercice 21.4.

Proposition 21.4 (Lois sur un espace dénombrable)

Se donner une mesure de probabilité sur un Ω={ω0,ω1,}\Omega = \{\omega_0, \omega_1, \dots\} dénombrable revient exactement à se donner des poids pi=P({ωi})0p_i = \P(\{\omega_i\}) \geq 0 avec ipi=1\sum_i p_i = 1 ; alors pour tout AΩA \subseteq \Omega,

P(A)=ωAP({ω}),\P(A) = \sum_{\omega \in A} \P(\{\omega\}) ,

une sous-somme (absolument convergente) de la famille (pi)(p_i).

Démonstration. Étant donné P\P, les singletons {ω}\{\omega\}, ωA\omega \in A, forment un recouvrement disjoint dénombrable de AA, de sorte que la σ\sigma-additivité impose

P(A)=ωAP({ω}),\P(A) = \sum_{\omega\in A}\P(\{\omega\}),

une sous-somme inconditionnelle de la famille sommable positive (pi)(p_i) — le réarrangement est sans conséquence précisément parce que les termes sont positifs (Chapitre 7) ; en particulier ipi=P(Ω)=1\sum_ip_i = \P(\Omega) = 1. Réciproquement, étant donné des poids positifs de somme totale 11, on définit P(A)=ωApω\P(A) = \sum_{\omega \in A}p_\omega : la famille est sommable, et la σ\sigma-additivité est exactement le théorème de sommation par paquets du Chapitre 7 appliqué à la partition de An\bigcup A_n en les AnA_n.

Exemple 21.5 (Modèle géométrique : l’attente du premier pile)

On lance répétées une pièce de probabilité de pile p(0,1)p \in \intoo{0}{1}, et l’on pose Ω=N{}\Omega = \N^* \cup \{\infty\} pour enregistrer le rang du premier pile. Les poids naturels sont

P({k})=(1p)k1p(kN),P({})=0,\P(\{k\}) = (1 - p)^{k-1}p \quad (k \in \N^*), \qquad \P(\{\infty\}) = 0 ,

une mesure de probabilité puisque k1(1p)k1p=p1(1p)=1\sum_{k\geq1}(1-p)^{k-1}p = \frac{p}{1 - (1-p)} = 1 : avec probabilité 11 le jeu se termine — mais l’univers doit tout de même contenir la possibilité qu’il ne se termine pas. L’additivité dénombrable est ce qui nous permet d’affirmer P(le jeu se termine)=kP({k})\P(\text{le jeu se termine}) = \sum_k \P(\{k\}).

Théorème 21.6 (Continuité monotone)

Soit (An)(A_n) une suite d’événements.

  1. Si AnAn+1A_n \subseteq A_{n+1} pour tout nn (croissante), alors P(nAn)=limnP(An)\P\bigl(\bigcup_n A_n\bigr) = \lim_{n\to\infty} \P(A_n).
  2. Si AnAn+1A_n \supseteq A_{n+1} pour tout nn (décroissante), alors P(nAn)=limnP(An)\P\bigl(\bigcap_n A_n\bigr) = \lim_{n\to\infty} \P(A_n).

Démonstration. 1. Disjonction : posons B0=A0B_0 = A_0 et Bn=AnAn1B_n = A_n \setminus A_{n-1}. Les BnB_n sont deux à deux disjoints avec knBk=An\bigcup_{k \leq n} B_k = A_n et nBn=nAn\bigcup_n B_n = \bigcup_n A_n. Par σ\sigma-additivité et additivité finie,

P(nAn)=n=0P(Bn)=limNn=0NP(Bn)=limNP(AN).\P\Bigl(\bigcup_n A_n\Bigr) = \sum_{n=0}^\infty \P(B_n) = \lim_{N\to\infty}\sum_{n=0}^N \P(B_n) = \lim_{N\to\infty}\P(A_N) .

2. On passe aux complémentaires : (Anc)(A_n^c) est croissante d’union (An)c\bigl(\bigcap A_n\bigr)^c, et l’on applique la partie 1 : 1P(An)=lim(1P(An))1 - \P(\bigcap A_n) = \lim (1 - \P(A_n)).

Corollaire 21.7 (Sous-additivité dénombrable)

Pour toute suite d’événements, P(nAn)n=0P(An)\P\bigl(\bigcup_n A_n\bigr) \leq \sum_{n=0}^\infty \P(A_n).

Démonstration. La sous-additivité finie P(A0AN)0NP(An)\P(A_0 \cup \dots \cup A_N) \leq \sum_0^N \P(A_n) découle de l’inclusion–exclusion par récurrence (ou de l’additivité sur les BnAnB_n \subseteq A_n disjonctés). Faisons NN \to \infty : le membre de gauche converge vers P(nAn)\P(\bigcup_n A_n) par continuité monotone appliquée à la suite croissante CN=A0ANC_N = A_0 \cup \dots \cup A_N.

Exemple 21.8 (La borne de l’union : grossière mais indestructible)

La sous-additivité avec un nombre fini d’événements — la borne de l’union — échange la précision contre l’universalité. Pour le problème des anniversaires avec 2323 personnes, borner la probabilité de collision par la somme sur les paires donne

P(collision)(232)1365=2533650.693,\P(\text{collision}) \leq \binom{23}2\cdot\frac1{365} = \frac{253}{365} \approx 0.693 ,

contre la vraie valeur 0.5070.507 : éloignée d’une large marge, car les collisions se recouvrent. Pourtant la borne ne requiert aucune indépendance, aucune loi jointe, rien d’autre que les probabilités des paires — c’est pourquoi, dans le devoir du week-end et tout au long du Chapitre 22, la borne de l’union est le premier outil dégainé : lorsqu’elle se trouve être petite, l’affaire est réglée sans autre modélisation.

Exemple 21.9 (Un six finit par sortir)

Lançons un dé équilibré indéfiniment et posons Bn=B_n = {}« au moins un six parmi les nn premiers lancers », une suite croissante d’événements avec P(Bn)=1(5/6)n\P(B_n) = 1 - (5/6)^n. La continuité monotone donne

P(un six finit par apparaıˆtre)=P(nBn)=limn(1(5/6)n)=1.\P(\text{un six finit par apparaître}) = \P\Bigl(\bigcup_nB_n\Bigr) = \lim_n\bigl(1 - (5/6)^n\bigr) = 1 .

Le point n’est pas la limite (évidente) mais l’étape logique : « finir par » est un événement portant sur une infinité de lancers, hors de portée de l’additivité finie, et la continuité monotone — c’est-à-dire la σ\sigma-additivité — est précisément l’axiome qui lui attribue une probabilité. Tout énoncé presque sûr dans la suite de ce livre passe par cette même porte étroite.

21.2 Conditionnement et indépendance

Définition 21.10 (Probabilité conditionnelle)

Pour des événements A,BA, B avec P(B)>0\P(B) > 0, la probabilité conditionnelle de AA sachant BB est

P(AB)=P(AB)P(B).\P(A \mid B) = \frac{\P(A \cap B)}{\P(B)} .

L’application AP(AB)A \mapsto \P(A \mid B) est elle-même une mesure de probabilité sur Ω\Omega.

Remarque 21.11

Que APB ⁣(A)A \mapsto \pcond BA soit à nouveau une mesure de probabilité mérite un instant : PB ⁣(Ω)=1\pcond B\Omega = 1 et la σ\sigma-additivité passent au quotient parce que l’intersection avec BB respecte les unions disjointes. La conséquence pratique : toute identité de ce chapitre — inclusion–exclusion, continuité monotone, Borel–Cantelli — peut s’appliquer après conditionnement, sans nouvelles démonstrations. Les probabilistes « travaillent sous PB ⁣()\pcond B{\cdot} » constamment pour exactement cette raison.

Exemple 21.12 (Le conditionnement peut créer de l’uniformité)

Lançons deux dés équilibrés et conditionnons par le fait que la somme vaut 77 : pour chaque k[ ⁣[1,6] ⁣]k \in \intint16,

P{S=7} ⁣(X=k)=P(X=k, Y=7k)P(S=7)=1/366/36=16:\pcond{\{S = 7\}}{X = k} = \frac{\P(X = k,\ Y = 7 - k)}{\P(S = 7)} = \frac{1/36}{6/36} = \frac16 :

sachant une somme de 77, le premier dé est exactement uniforme — 77 est le seul total compatible avec chaque face, de sorte que le conditionnement efface toute information sur XX. Tout autre total biaise la loi (sachant S=4S = 4, le premier dé est uniforme sur {1,2,3}\{1, 2, 3\} seulement). Calculer une loi conditionnelle revient à renormaliser les poids joints le long de l’événement de conditionnement, rien de plus.

Exemple 21.13 (Le second tirage vaut le premier)

Une urne contient 33 boules blanches et 22 noires ; on tire deux boules sans remise. Tout le monde s’accorde sur P(W1)=35\P(W_1) = \frac35 ; que vaut P(W2)\P(W_2) ? Probabilité totale le long du premier tirage :

P(W2)=PW1 ⁣(W2)P(W1)+PB1 ⁣(W2)P(B1)=2435+3425=1220=35:\P(W_2) = \pcond{W_1}{W_2}\,\P(W_1) + \pcond{B_1}{W_2}\,\P(B_1) = \frac24\cdot\frac35 + \frac34\cdot\frac25 = \frac{12}{20} = \frac35 :

exactement P(W1)\P(W_1). Aucun calcul n’était nécessaire : par symétrie, chaque boule a la même probabilité d’être la seconde tirée, de sorte que le second tirage — inconditionnellement — a la même loi que le premier. Conditionner par le premier résultat change les cotes ; l’ignorer ne les change pas. Cet argument d’échangeabilité revient au chapitre suivant pour l’échantillonnage sans remise, où il donne la moyenne hypergéométrique npnp sans aucune identité binomiale.

Théorème 21.14 (Probabilités composées, probabilités totales, Bayes)

  1. (Règle des probabilités composées) Si P(A1An1)>0\P(A_1 \cap \dots \cap A_{n-1}) > 0,

    P(A1An)=P(A1)P(A2A1)P(AnA1An1).\P(A_1 \cap \dots \cap A_n) = \P(A_1)\,\P(A_2 \mid A_1)\cdots \P(A_n \mid A_1 \cap \dots \cap A_{n-1}) .
  2. (Probabilités totales) Si (Bi)iI(B_i)_{i \in I} est une partition finie ou dénombrable de Ω\Omega avec P(Bi)>0\P(B_i) > 0, alors pour tout événement AA :

    P(A)=iIP(ABi)P(Bi).\P(A) = \sum_{i \in I} \P(A \mid B_i)\,\P(B_i) .
  3. (Bayes) Sous les mêmes hypothèses, si de plus P(A)>0\P(A) > 0 :

    P(BjA)=P(ABj)P(Bj)iIP(ABi)P(Bi).\P(B_j \mid A) = \frac{\P(A \mid B_j)\,\P(B_j)} {\sum_{i \in I} \P(A \mid B_i)\,\P(B_i)} .

Démonstration. 1. Écrivons chaque probabilité conditionnelle comme un quotient : le membre de droite vaut

P(A1)P(A1A2)P(A1)P(A1A2A3)P(A1A2)P(A1An)P(A1An1),\P(A_1)\cdot\frac{\P(A_1 \cap A_2)}{\P(A_1)}\cdot \frac{\P(A_1 \cap A_2 \cap A_3)}{\P(A_1 \cap A_2)}\cdots \frac{\P(A_1 \cap \dots \cap A_n)}{\P(A_1 \cap \dots \cap A_{n-1})},

un produit télescopique : chaque dénominateur simplifie le numérateur précédent, laissant P(A1An)\P(A_1 \cap \dots \cap A_n). Tous les dénominateurs sont P(A1An1)>0\geq \P(A_1 \cap \dots \cap A_{n-1}) > 0 par monotonie, de sorte que rien ne s’annule. (L’hypothèse garde exactement cela : conditionner par un événement de probabilité nulle n’a pas de sens.) 2. Les ensembles ABiA \cap B_i sont deux à deux disjoints d’union AA ; on applique la (σ\sigma-)additivité et la définition du conditionnement. 3. Les deux membres de P(BjA)P(A)=P(ABj)P(Bj)\P(B_j \mid A)\P(A) = \P(A \mid B_j)\P(B_j) valent P(ABj)\P(A \cap B_j) ; on divise par P(A)\P(A) et on développe P(A)\P(A) par les probabilités totales.

Exemple 21.15 (La collision d’anniversaires, par la règle des probabilités composées)

Avec nn personnes dont les anniversaires sont indépendants et uniformes sur 365365 jours, posons Dn=D_n = {}« les nn anniversaires sont tous distincts ». En conditionnant personne par personne (règle des probabilités composées) :

P(Dn)=k=1n1(1k365),\P(D_n) = \prod_{k=1}^{n-1}\Bigl(1 - \frac{k}{365}\Bigr),

chaque nouvelle personne devant éviter les kk jours déjà pris. Pour n=23n = 23 : P(D23)0.493\P(D_{23}) \approx 0.493 — un anniversaire partagé est déjà plus probable qu’improbable. L’heuristique qui explique la petitesse de 2323 : en prenant les logarithmes, lnP(Dn)k<nk365=(n2)365-\ln \P(D_n) \approx \sum_{k<n}\frac k{365} = \frac{\binom n2}{365}, et (232)=253\binom{23}2 = 253 donne 253/3650.693ln2253/365 \approx 0.693 \approx \ln 2. Ce qui importe, c’est le nombre de paires, qui croît quadratiquement : les problèmes de collision vivent à l’échelle n365n \sim \sqrt{365}, non n365n \sim 365 — le paradoxe des anniversaires est une racine carrée déguisée.

Exemple 21.16 (Monty Hall, par Bayes)

Un prix se cache derrière l’une de trois portes, uniformément. Vous choisissez la porte 11 ; l’animateur, qui sait où est le prix, ouvre l’une des autres portes, toujours vide (en choisissant uniformément lorsqu’il a le choix), disons la porte 33. Posons Bi=B_i = {}« le prix est derrière la porte ii » et A=A = {}« l’animateur ouvre la porte 33 ». Alors PB1 ⁣(A)=12\pcond{B_1}{A} = \frac12, PB2 ⁣(A)=1\pcond{B_2}{A} = 1, PB3 ⁣(A)=0\pcond{B_3}{A} = 0, de sorte que par Bayes (Théorème 21.14),

P(B2A)=1131213+113+013=23:\P(B_2 \mid A) = \frac{1\cdot\frac13} {\frac12\cdot\frac13 + 1\cdot\frac13 + 0\cdot\frac13} = \frac23 :

changer de porte fait gagner deux fois sur trois. Le calcul localise exactement la confusion populaire : le geste de l’animateur est informatif (il ne pourrait pas ouvrir la porte 22 si le prix s’y trouvait), et la formule de Bayes est le dispositif comptable qui convertit cette asymétrie en le 23\frac23. Conditionner par « ce qui a été vu » plutôt que par « ce qui est vrai » est tout l’art de la formule.

Exemple 21.17 (Les deux paris du Chevalier de Méré)

Deux paris du dix-septième siècle, réglés par l’indépendance. Pari un : au moins un six en 44 lancers d’un dé,

P=1(56) ⁣40.518>12.\P = 1 - \Bigl(\frac56\Bigr)^{\!4} \approx 0.518 > \frac12 .

Pari deux : au moins un double-six en 2424 lancers de deux dés,

P=1(3536) ⁣240.491<12.\P = 1 - \Bigl(\frac{35}{36}\Bigr)^{\!24} \approx 0.491 < \frac12 .

De Méré raisonnait que 2424 lancers à chance 136\frac1{36} devaient égaler 44 lancers à chance 16\frac16 (même rapport 2436=46\frac{24}{36} = \frac46) ; l’échec de cette proportionnalité — les probabilités d’unions ne varient pas linéairement — aurait, dit-on, motivé sa lettre à Pascal, et par là la naissance de la théorie des probabilités. La comparaison correcte se fait par les logarithmes : nn essais à chance pp réussissent au moins une fois avec probabilité 1(1p)n1enp1 - (1-p)^n \approx 1 - \eu^{-np}, de sorte que l’invariant honnête est npnp : ici 416=234\cdot\frac16 = \frac23 contre 24136=2324\cdot\frac1{36} = \frac23 — égaux ! Les deux paris ne diffèrent qu’au second ordre en pp, et juste assez pour faire passer l’un de part et d’autre de la ligne des cinquante pour cent : les petites probabilités sont un domaine où l’intuition a besoin de l’exponentielle, non de la règle graduée.

Remarque 21.18 (Erreurs courantes de conditionnement)

Trois confusions récurrentes, toutes visibles dans les exemples ci-dessus. (i) Inversion : PB ⁣(A)\pcond BA et PA ⁣(B)\pcond AB diffèrent du facteur P(A)/P(B)\P(A)/\P(B) — un test 99%99\% exact sur les malades peut tout de même laisser un patient positif presque certainement en bonne santé lorsque la maladie est rare (Exercice 21.3) ; citer Pmalade ⁣(positif)\pcond{\text{malade}}{ \text{positif}} là où Ppositif ⁣(malade)\pcond{\text{positif}}{ \text{malade}} est visé est l’erreur du taux de base. (ii) Conditionner par le mauvais événement : dans Monty Hall, le bon événement de conditionnement est « l’animateur a ouvert la porte 33 », et non « le prix n’est pas derrière la porte 33 » ; les deux portent des informations différentes, et tout le 23\frac23 repose sur cette différence. (iii) Disjoint contre indépendant : des événements disjoints de probabilité positive ne sont jamais indépendants (P(AB)=0P(A)P(B)\P(A\cap B) = 0 \neq \P(A)\P(B)) — l’indépendance est une compatibilité d’information, non l’absence de recouvrement.

Définition 21.19 (Indépendance)

Deux événements AA et BB sont indépendants si P(AB)=P(A)P(B)\P(A \cap B) = \P(A)\P(B). Une famille (Ai)iI(A_i)_{i \in I} d’événements est (mutuellement) indépendante si pour toute partie finie JIJ \subseteq I,

P(iJAi)=iJP(Ai).\P\Bigl(\bigcap_{i \in J} A_i\Bigr) = \prod_{i \in J} \P(A_i) .

Remarque 21.20

L’indépendance mutuelle est strictement plus forte que l’indépendance deux à deux : avec deux lancers de pièce équilibrée, les événements « le premier est pile », « le second est pile », « les deux coïncident » sont deux à deux indépendants (chaque paire a une probabilité d’intersection 14=1212\frac14 = \frac12\cdot\frac12), pourtant l’intersection triple a une probabilité 1418\frac14 \neq \frac18. Notons aussi que si A,BA, B sont indépendants, alors A,BcA, B^c le sont aussi (calcul : P(ABc)=P(A)P(AB)=P(A)(1P(B))\P(A \cap B^c) = \P(A) - \P(A\cap B) = \P(A)(1 - \P(B))), donc aussi Ac,BcA^c, B^c.

Exemple 21.21 (Indépendance lue sur une structure de produit)

Lançons deux dés équilibrés : Ω=[ ⁣[1,6] ⁣]2\Omega = \intint16^2 avec des poids uniformes. Posons A=A = {}« premier dé pair » et B=B = {}« second dé au moins 55 ». Dénombrement : A=36=18\abs A = 3\cdot6 = 18, B=62=12\abs B = 6\cdot2 = 12, AB=32=6\abs{A\cap B} = 3\cdot2 = 6, de sorte que

P(AB)=636=18361236=P(A)P(B):\P(A\cap B) = \frac6{36} = \frac{18}{36}\cdot\frac{12}{36} = \P(A)\,\P(B) :

indépendants, et le mécanisme est visible — AA ne contraint que la première coordonnée, BB que la seconde, et la mesure uniforme sur un ensemble produit fait multiplier les dénombrements par coordonnée. Toute affirmation du type « des événements dépendant de groupes disjoints de lancers sont indépendants » (utilisée massivement dans le devoir du week-end) est ce calcul, avec davantage d’indices.

Exemple 21.22 (Analyse au premier pas)

Pour le modèle géométrique de l’Exemple 21.5, quelle est la probabilité uu que le premier pile tombe à un rang pair ? Conditionnons par le premier lancer : avec probabilité pp le rang est 11 (impair) ; avec probabilité q=1pq = 1 - p le jeu recommence avec toutes les parités inversées, de sorte que

u=p0+q(1u)u=q1+q.u = p\cdot0 + q\,(1 - u) \qquad\Longrightarrow\qquad u = \frac{q}{1 + q} .

Une ligne, aucune série — et cela concorde avec la sommation directe de l’Exercice 21.9, qui donne 1u=11+q1 - u = \frac1{1+q}. Cette technique « au premier pas » (conditionner par la première expérience, reconnaître une copie décalée du problème) est la forme probabiliste d’une récurrence, et elle est le moteur des équations de durée de jeu de l’Exercice 21.6 et des calculs de premier passage du devoir du week-end.

21.3 Le lemme de Borel–Cantelli

Définition 21.23 (Limite supérieure d’événements)

Pour une suite (An)(A_n) d’événements, l’événement

lim supnAn=N=0 nNAn={ωΩ:ωAn pour une infiniteˊ de n}\limsup_n A_n = \bigcap_{N=0}^{\infty}\ \bigcup_{n \geq N} A_n = \{\omega \in \Omega : \omega \in A_n \text{ pour une infinité de } n\}

est l’événement « AnA_n se produit une infinité de fois ».

Exemple 21.24 (Traduire « une infinité de fois » et « à partir d’un certain rang »)

Le complémentaire de lim supnAn\limsup_nA_n est, par de Morgan,

(NnNAn) ⁣c=NnNAnc={ω:ωAn pour tout n assez grand},\Bigl(\bigcap_N\bigcup_{n\geq N}A_n\Bigr)^{\!c} = \bigcup_N\bigcap_{n\geq N}A_n^c = \{\omega : \omega \notin A_n \text{ pour tout $n$ assez grand}\},

l’événement « à partir d’un certain rang, AnA_n échoue » (noté lim infnAnc\liminf_nA_n^c). Ainsi « AnA_n une infinité de fois » et « AncA_n^c à partir d’un certain rang » sont complémentaires — garder ce dictionnaire au clair prévient la plupart des accidents de quantificateurs. Traductions types pour le lancer de pièce : « une infinité de piles » est lim sup{Xn=H}\limsup\{X_n = H\} ; « seulement un nombre fini de suites de 100100 piles » est le complémentaire d’une limsup ; « la fréquence courante converge vers 12\frac12 » est jNnN{p^n12<1j}\bigcap_j\bigcup_N\bigcap_{n\geq N}\{\abs{\widehat p_n - \tfrac12} < \tfrac1j\} — des opérations dénombrables partout, donc toutes celles-ci sont d’honnêtes événements.

Théorème 21.25 (Borel–Cantelli)

  1. Si nP(An)<\sum_{n} \P(A_n) < \infty, alors P(lim supnAn)=0\P\bigl(\limsup_n A_n\bigr) = 0.
  2. Si les événements AnA_n sont indépendants et nP(An)=\sum_n \P(A_n) = \infty, alors P(lim supnAn)=1\P\bigl(\limsup_n A_n\bigr) = 1.

Démonstration. 1. Posons CN=nNAnC_N = \bigcup_{n \geq N}A_n ; la suite (CN)(C_N) est décroissante d’intersection lim supAn\limsup A_n, et par sous-additivité dénombrable (Corollaire 21.7)

P(CN)nNP(An)N0\P(C_N) \leq \sum_{n \geq N}\P(A_n) \xrightarrow[N\to\infty]{} 0

(reste d’une série convergente). La continuité monotone (Théorème 21.6) conclut : P(lim supAn)=limNP(CN)=0\P(\limsup A_n) = \lim_N \P(C_N) = 0.

2. Il suffit de montrer P(nNAn)=1\P\bigl(\bigcup_{n\geq N}A_n\bigr) = 1 pour tout NN : en effet, si des événements BNB_N ont tous probabilité 11, alors

P((NBN) ⁣c)=P(NBNc)NP(BNc)=0\P\Bigl(\Bigl(\bigcap_NB_N\Bigr)^{\!c}\Bigr) = \P\Bigl(\bigcup_NB_N^c\Bigr) \leq \sum_N\P(B_N^c) = 0

par sous-additivité dénombrable (Corollaire 21.7), de sorte que l’intersection dénombrable lim supAn=NnNAn\limsup A_n = \bigcap_N\bigcup_{n\geq N}A_n a encore probabilité 11. Fixons NN, et considérons pour M>NM > N le complémentaire :

P(n=NMAnc)=n=NM(1P(An))n=NMeP(An)=exp(n=NMP(An)),\P\Bigl(\bigcap_{n=N}^{M} A_n^c\Bigr) = \prod_{n=N}^{M}\bigl(1 - \P(A_n)\bigr) \leq \prod_{n=N}^{M} e^{-\P(A_n)} = \exp\Bigl(-\sum_{n=N}^M \P(A_n)\Bigr) ,

en utilisant l’indépendance des complémentaires et la borne de convexité 1xex1 - x \leq e^{-x}. Lorsque MM \to \infty l’exposant tend vers -\infty par divergence de la série, de sorte que par continuité monotone (suite décroissante) P(nNAnc)=0\P\bigl(\bigcap_{n \geq N}A_n^c\bigr) = 0, c’est-à-dire P(nNAn)=1\P\bigl(\bigcup_{n \geq N}A_n\bigr) = 1.

Exemple 21.26 (Suites infinies de piles)

Lançons une pièce équilibrée indéfiniment, et soit AnA_n l’événement « les lancers n,n+1,,n+k1n, n+1, \dots, n + k - 1 sont tous piles » (une suite de kk piles commençant à l’instant nn), pour kk fixé. Les événements AjkA_{jk} (j=1,2,j = 1, 2, \dots), dépendant de blocs disjoints de lancers, sont indépendants, chacun de probabilité 2k2^{-k}, et j2k=\sum_j 2^{-k} = \infty : par Borel–Cantelli 2, avec probabilité 11 une infinité de blocs sont tout-piles — tout motif fixé se reproduit une infinité de fois, presque sûrement. Réciproquement, si l’on laisse la longueur de la suite croître, Bn=B_n = {}« une suite de 2log2n2\log_2 n piles commence à nn » a P(Bn)=n2\P(B_n) = n^{-2} sommable, de sorte que presque sûrement seul un nombre fini de telles longues suites commencent : Borel–Cantelli calibre précisément quelle longueur ont les plus longues suites.

Exemple 21.27 (Le singe infini, quantifié)

Un singe tape des lettres uniformes indépendantes d’un alphabet de 2626 lettres. Découpons le texte tapé en blocs disjoints de quatre lettres ; les événements Aj=A_j = {}« le bloc jj épelle MATH » sont indépendants avec P(Aj)=264\P(A_j) = 26^{-4}, et jP(Aj)=\sum_j\P(A_j) = \infty : par Borel–Cantelli 2 le singe tape MATH une infinité de fois, presque sûrement — et il en va de même pour tout texte fixé de toute longueur, blocs ajustés. La note de bas de page quantitative dégonfle le miracle : 264=45697626^4 = 456\,976, de sorte que le premier MATH prend environ un demi-million de frappes en moyenne, et une pièce de Shakespeare de 10510^5 caractères attend de l’ordre de 2610526^{10^5} blocs — presque sûr est un énoncé sur l’horizon \infty, non sur un horizon qu’un singe rencontrera. Borel–Cantelli certifie la limite ; la taille des sommandes raconte l’histoire aux échelles humaines.

Remarque 21.28

Dans l’Exemple 21.26, l’univers sous-jacent (suites infinies de lancers) est non dénombrable, de sorte qu’à proprement parler l’exemple vit dans le cadre de la théorie de la mesure de l’Année 3 ; les calculs, cependant, n’utilisent que les règles démontrées dans ce chapitre, appliquées à des événements déterminés par un nombre fini de lancers et leurs combinaisons dénombrables. C’est la convention MP* standard : la théorie est énoncée sur des espaces dénombrables, et les exemples de jeu infini sont traités avec le même arsenal.

Remarque 21.29 (Perspectives au sein de ce volume)

La machinerie de ce chapitre est consommée en gros par les deux suivants. Les indicatrices transforment les événements en variables aléatoires, et la σ\sigma-additivité devient la sommabilité qui définit l’espérance (Chapitre 22) ; Borel–Cantelli plus une borne de reste sommable est exactement la façon dont la loi forte des grands nombres pour les pièces s’y démontre. Au Chapitre 23, la continuité monotone réapparaît au moment décisif : la probabilité d’extinction d’un processus de branchement est définie comme la limite monotone limP(Zn=0)\lim\P(Z_n = 0), et l’équation de point fixe qu’elle satisfait s’obtient en passant à la limite dans cette suite croissante — le dernier théorème du livre repose sur le premier théorème de ce chapitre.

Remarque 21.30 (Méthode : trois voies vers la probabilité un)

Les énoncés presque sûrs se démontrent avec trois leviers, par ordre croissant de force. Continuité monotone : exhiber l’événement comme une union croissante (ou une intersection décroissante) d’événements à horizon fini de probabilités calculables (Exemple 21.9). Unions nulles : une union dénombrable d’événements de probabilité nulle est nulle (sous-additivité dénombrable), de sorte qu’il suffit de tuer chaque mauvais événement séparément — c’est ainsi que « pour tout jj, à partir d’un certain rang p^np<1/j\abs{\widehat p_n - p} < 1/j » s’assemble en la convergence. Borel–Cantelli : lorsque l’événement est une limsup, sommer les probabilités ; la convergence le tue (aucune indépendance nécessaire), et la divergence plus l’indépendance le certifie. Choisir le bon levier est en général toute la démonstration ; le devoir du week-end fait tourner les trois dans un unique argument.

Remarque 21.31 (Où cela est utilisé)

La continuité monotone et Borel–Cantelli sont les deux leviers de tout énoncé « presque sûr » : ils gouvernent la récurrence de la marche aléatoire dans le devoir du week-end de ce chapitre, le versant presque sûr de la loi des grands nombres (Chapitre 22), et l’analyse d’extinction des processus de branchement (Chapitre 23). Le volume de l’Année 3 reconstruit la théorie sur les σ\sigma-algèbres et l’intégration de Lebesgue, où les univers non dénombrables utilisés informellement ici deviennent pleinement rigoureux.

21.4 Exercices

Exercice 21.1

Une urne contient nn boules numérotées. On tire les boules une à une sans remise. Calculer la probabilité que la boule numéro 11 soit tirée avant la boule numéro 22. Généraliser : la probabilité que la boule 11 soit tirée en premier parmi les boules 1,,k1, \dots, k.

Solution

Solution de Exercice 21.1.

Par symétrie : l’ordre de tirage induit un ordre relatif uniforme sur les boules 11 et 22, de sorte que P(1 avant 2)=12\P(1 \text{ avant } 2) = \frac12. Formellement : échanger les positions des boules 11 et 22 dans une suite de tirages est une bijection des issues (équiprobables) qui échange l’événement avec son complémentaire. Parmi les boules 1,,k1, \dots, k : l’ordre relatif de ces kk boules est uniforme parmi les k!k! ordonnancements, et la boule 11 est première dans (k1)!(k-1)! d’entre eux : probabilité (k1)!k!=1k\frac{(k-1)!}{k!} = \frac1k.

Exercice 21.2

Montrer que sur Ω=N\Omega = \N^* les poids pk=1k(k+1)p_k = \frac{1}{k(k+1)} définissent une mesure de probabilité, et calculer P(2N)\P(2\N^*) (résultats pairs) comme une série ; montrer qu’elle vaut 1ln21 - \ln 2. (Télescoper 12j(2j+1)=12j12j+1\frac{1}{2j(2j+1)} = \frac{1}{2j} - \frac{1}{2j+1} et utiliser la série harmonique alternée, Chapitre 7.)

Solution

Solution de Exercice 21.2.

1k(k+1)=1k1k+1\frac{1}{k(k+1)} = \frac1k - \frac1{k+1}, de sorte que k1pk\sum_{k\geq1} p_k télescope vers 11 : une mesure de probabilité. Résultats pairs :

P(2N)=j=112j(2j+1)=j=1(12j12j+1)=1213+1415+\P(2\N^*) = \sum_{j=1}^{\infty}\frac{1}{2j(2j+1)} = \sum_{j=1}^{\infty}\Bigl(\frac{1}{2j} - \frac{1}{2j+1}\Bigr) = \frac12 - \frac13 + \frac14 - \frac15 + \cdots

C’est la série harmonique alternée avec son premier terme retiré et les signes inversés : puisque ln2=112+1314+\ln 2 = 1 - \frac12 + \frac13 - \frac14 + \cdots (Chapitre 7),

P(2N)=(ln21)=1ln20.307.\P(2\N^*) = -\bigl(\ln 2 - 1\bigr) = 1 - \ln 2 \approx 0.307 .

Exercice 21.3

(Faux positifs) Une maladie affecte une personne sur 1000010\,000. Un test la détecte avec probabilité 0.990.99 sur les malades, et donne un faux positif avec probabilité 0.010.01 sur les bien portants. Calculer la probabilité d’être malade sachant un test positif, et commenter.

Solution

Solution de Exercice 21.3.

Soit SS = malade, ++ = test positif. Bayes (Théorème 21.14) avec la partition {S,Sc}\{S, S^c\} :

P(S+)=0.99×1040.99×104+0.01×0.9999=0.0000990.000099+0.0099990.0098,\P(S \mid +) = \frac{0.99 \times 10^{-4}} {0.99 \times 10^{-4} + 0.01 \times 0.9999} = \frac{0.000099}{0.000099 + 0.009999} \approx 0.0098 ,

en dessous de 1%1\%. Bien que le test soit « exact à 99% », un résultat positif vous laisse environ 99%99\% de chances d’être bien portant : les faux positifs parmi la vaste majorité bien portante submergent les vrais positifs de la minuscule minorité malade. Les tests de dépistage de conditions rares doivent toujours être lus à travers ce calcul du taux de base.

Exercice 21.4 ★★

Soient A1,,AnA_1, \dots, A_n des événements. Démontrer la formule d’inclusion–exclusion

P(i=1nAi)=J{1,,n}(1)J+1P(iJAi)\P\Bigl(\bigcup_{i=1}^n A_i\Bigr) = \sum_{\emptyset \neq J \subseteq \{1,\dots,n\}} (-1)^{\abs J + 1}\,\P\Bigl(\bigcap_{i \in J}A_i\Bigr)

en intégrant l’identité 1i=1n(11Ai)=1Ai1 - \prod_{i=1}^n(1 - \mathbf{1}_{A_i}) = \mathbf{1}_{\bigcup A_i} sur Ω\Omega (c’est-à-dire en sommant pondéré par P({ω})\P(\{\omega\})).

Solution

Solution de Exercice 21.4.

Ponctuellement sur Ω\Omega : ωAi\omega \in \bigcup A_i ssi un certain facteur 11Ai(ω)1 - \mathbf{1}_{A_i}(\omega) s’annule, de sorte que

1Ai=1i=1n(11Ai)=J{1,,n}(1)J+1iJ1Ai,\mathbf{1}_{\bigcup A_i} = 1 - \prod_{i=1}^n\bigl(1 - \mathbf{1}_{A_i}\bigr) = \sum_{\emptyset \neq J \subseteq \{1,\dots,n\}} (-1)^{\abs J + 1}\prod_{i \in J}\mathbf{1}_{A_i} ,

en développant le produit et en faisant passer le 11. Or iJ1Ai=1iJAi\prod_{i\in J}\mathbf{1}_{A_i} = \mathbf{1}_{\bigcap_{i \in J} A_i}, et sommer contre les poids P({ω})\P(\{\omega\}) — légitime : un nombre fini de termes bornés, chaque famille sommable — transforme chaque indicatrice en la probabilité de son événement, donnant la formule.

Exercice 21.5 ★★

(Problème des rencontres, par inclusion–exclusion) nn lettres sont placées uniformément au hasard dans nn enveloppes, une chacune. En utilisant l’Exercice 21.4, montrer que la probabilité d’aucune correspondance correcte est k=0n(1)kk!e1\sum_{k=0}^n \frac{(-1)^k}{k!} \to e^{-1}, et en déduire la probabilité d’exactement une correspondance.

Solution

Solution de Exercice 21.5.

Soit AiA_i = « la lettre ii est dans la bonne enveloppe ». Pour JJ de taille kk, P(iJAi)=(nk)!n!\P\bigl(\bigcap_{i\in J}A_i\bigr) = \frac{(n-k)!}{n!} (fixer kk lettres, permuter le reste). Par inclusion–exclusion,

P(Ai)=k=1n(1)k+1(nk)(nk)!n!=k=1n(1)k+1k!,\P\Bigl(\bigcup A_i\Bigr) = \sum_{k=1}^n (-1)^{k+1}\binom nk \frac{(n-k)!}{n!} = \sum_{k=1}^n \frac{(-1)^{k+1}}{k!} ,

de sorte que

P(aucune correspondance)=1P(Ai)=k=0n(1)kk!ne10.368.\P(\text{aucune correspondance}) = 1 - \P\Bigl(\bigcup A_i\Bigr) = \sum_{k=0}^{n}\frac{(-1)^k}{k!} \xrightarrow[n\to\infty]{} e^{-1} \approx 0.368 .

Exactement une correspondance : une permutation avec exactement un point fixe est déterminée par le choix de la lettre fixe (nn façons) et un dérangement (arrangement sans correspondance) des n1n - 1 autres ; en notant Dn1=(n1)!k=0n1(1)kk!D_{n-1} = (n-1)!\sum_{k=0}^{n-1}\frac{(-1)^k}{k!} pour le nombre de dérangements (la première partie, multipliée par (n1)!(n-1)!),

P(exactement une correspondance)=nDn1n!=Dn1(n1)!=k=0n1(1)kk!ne1:\P(\text{exactement une correspondance}) = \frac{n\,D_{n-1}}{n!} = \frac{D_{n-1}}{(n-1)!} = \sum_{k=0}^{n-1}\frac{(-1)^k}{k!} \xrightarrow[n\to\infty]{} e^{-1} :

à la limite, « aucune correspondance » et « exactement une correspondance » sont également probables, chacune de probabilité e1e^{-1}.

Exercice 21.6 ★★

Une pièce biaisée (probabilité de pile p(0,1)p \in \intoo{0}{1}) est lancée jusqu’à ce que deux piles consécutifs apparaissent. Soit qnq_n la probabilité que le jeu dure plus de nn lancers. Montrer, en conditionnant par le(s) premier(s) lancer(s), que qn=(1p)qn1+p(1p)qn2q_n = (1-p)\,q_{n-1} + p(1-p)\,q_{n-2} pour n2n \geq 2, et en déduire que le jeu se termine avec probabilité 11. (Montrer qn0q_n \to 0 en comparant avec une suite géométrique : les deux racines de l’équation caractéristique sont dans (0,1)\intoo{0}{1} en valeur absolue.)

Solution

Solution de Exercice 21.6.

Conditionnons par le début (règle des probabilités composées / Théorème 21.14) :

  • premier lancer face (probabilité 1p1 - p) : le jeu recommence à neuf ; durer plus de nn signifie durer plus de n1n - 1 à partir de là : contribution (1p)qn1(1-p)\,q_{n-1} ;
  • premiers lancers PF (probabilité p(1p)p(1-p)) : redémarrage après deux lancers : contribution p(1p)qn2p(1-p)\,q_{n-2} ;
  • premiers lancers PP : le jeu s’est terminé (en nn lancers, n2n \geq 2) : contribue 00.

Donc qn=(1p)qn1+p(1p)qn2q_n = (1-p)q_{n-1} + p(1-p)q_{n-2}. L’équation caractéristique r2=(1p)r+p(1p)r^2 = (1-p)r + p(1-p) a pour racines

r±=(1p)±(1p)2+4p(1p)2,r_\pm = \frac{(1-p) \pm \sqrt{(1-p)^2 + 4p(1-p)}}{2},

avec r±<1\abs{r_\pm} < 1 : en effet le polynôme χ(r)=r2(1p)rp(1p)\chi(r) = r^2 - (1-p)r - p(1-p) satisfait χ(1)=1(1p)p(1p)=p2>0\chi(1) = 1 - (1-p) - p(1-p) = p^2 > 0 et χ(1)=1+(1p)p(1p)>0\chi(-1) = 1 + (1-p) - p(1-p) > 0, tandis que χ(0)=p(1p)<0\chi(0) = -p(1-p) < 0 : une racine dans (1,0)\intoo{-1}{0}, une dans (0,1)\intoo{0}{1}. Donc qn=αr+n+βrn0q_n = \alpha r_+^n + \beta r_-^n \to 0. Les événements « le jeu dure plus de nn » décroissent vers « le jeu ne se termine jamais » ; la continuité monotone (Théorème 21.6) donne P(ne se termine jamais)=limqn=0\P(\text{ne se termine jamais}) = \lim q_n = 0 : le jeu se termine presque sûrement.

Exercice 21.7 ★★★

(Records) Tirer une suite infinie de classements uniformes indépendants, au sens combinatoire suivant : pour chaque nn, l’ordre relatif des nn premiers tirages est uniforme parmi les n!n! possibilités, et Rn=R_n = {}« le nn-ième tirage est un record (plus grand que tous les précédents) ». En admettant que les événements RnR_n sont indépendants avec P(Rn)=1/n\P(R_n) = 1/n (démontrer au moins cette dernière égalité par symétrie), montrer à l’aide de Borel–Cantelli qu’une infinité de records se produisent presque sûrement, mais que les records à des instants consécutifs n,n+1n, n+1 se produisent une infinité de fois avec probabilité — calculer nP(RnRn+1)\sum_n \P(R_n \cap R_{n+1}) et conclure ce que donne Borel–Cantelli 1.

Solution

Solution de Exercice 21.7.

P(Rn)=1/n\P(R_n) = 1/n : parmi les nn premiers tirages, chacune des nn positions relatives du dernier tirage est équiprobable (uniformité de l’ordre relatif), et RnR_n est l’événement où c’est la plus grande : probabilité 1/n1/n.

Une infinité de records : nP(Rn)=1/n=\sum_n \P(R_n) = \sum 1/n = \infty et les RnR_n sont indépendants (admis), de sorte que Borel–Cantelli 2 (Théorème 21.25) donne P(lim supRn)=1\P(\limsup R_n) = 1 : les records ne cessent jamais, presque sûrement — mais ils se raréfient logarithmiquement.

Records consécutifs : par indépendance,

nP(RnRn+1)=n1n(n+1)<,\sum_n \P(R_n \cap R_{n+1}) = \sum_n \frac{1}{n(n+1)} < \infty ,

de sorte que Borel–Cantelli 1 s’applique : presque sûrement, seul un nombre fini de fois un record est immédiatement suivi d’un autre record. Les deux moitiés du lemme travaillent de concert : une infinité de records, mais (p.s.) à partir d’un certain rang jamais deux d’affilée.

Exercice 21.8 ★★★

(Saveur de Kochen–Stone, version plus facile) Soit (An)(A_n) des événements indépendants avec P(An)=1n+1\P(A_n) = \frac{1}{n+1}. Montrer que P(lim supAn)=1\P(\limsup A_n) = 1, bien que P(An)0\P(A_n) \to 0 : « individuellement rares, collectivement certains ». Réciproquement, exhiber une suite d’événements (dépendants) avec P(An)=\sum\P(A_n) = \infty et P(lim supAn)=0\P(\limsup A_n) = 0, montrant que l’indépendance ne peut être abandonnée dans Borel–Cantelli 2.

Solution

Solution de Exercice 21.8.

Première partie : P(An)=1n+1=\sum \P(A_n) = \sum\frac{1}{n+1} = \infty avec indépendance : Borel–Cantelli 2 donne P(lim supAn)=1\P(\limsup A_n) = 1. Chaque AnA_n individuel est de plus en plus improbable, pourtant presque tout ω\omega appartient à une infinité d’entre eux.

Contre-exemple sans indépendance : prenons Ω=N\Omega = \N^* avec les poids pk=1k(k+1)p_k = \frac{1}{k(k+1)} de l’Exercice 21.2, et An={kN:kn}A_n = \{k \in \N^* : k \geq n\}. Alors

P(An)=kn(1k1k+1)=1n,nP(An)=,\P(A_n) = \sum_{k \geq n}\Bigl(\frac1k - \frac1{k+1}\Bigr) = \frac1n , \qquad \sum_n \P(A_n) = \infty ,

mais les AnA_n sont décroissants, de sorte que lim supnAn=nAn=\limsup_n A_n = \bigcap_n A_n = \emptyset : P(lim supAn)=0\P(\limsup A_n) = 0. La divergence de P(An)\sum\P(A_n) seule ne garantit rien lorsque les événements s’accumulent sur une partie rétrécissante de l’espace — l’indépendance est ce qui interdit cette conspiration.

Exercice 21.9

Une pièce de probabilité de pile p(0,1)p \in \intoo01 est lancée jusqu’au premier pile. Calculer la probabilité que cela arrive à un rang impair, et l’évaluer pour une pièce équilibrée.

Solution

Solution de Exercice 21.9.

Avec q=1pq = 1 - p, le premier pile tombe au rang 2j+12j + 1 avec probabilité q2jpq^{2j}p, de sorte que

P(rang impair)=j0q2jp=p1q2=11+q.\P(\text{rang impair}) = \sum_{j\geq0}q^{2j}p = \frac{p}{1 - q^2} = \frac{1}{1 + q} .

Pour une pièce équilibrée : 11+1/2=23\frac1{1 + 1/2} = \frac23. (Vérification de bon sens : les rangs impairs devraient être plus probables, puisque le rang 11 vient en premier — et en effet 11+q>12\frac1{1+q} > \frac12 toujours.)

Exercice 21.10 ★★

Soit (An)n1(A_n)_{n\geq1} des événements indépendants avec P(An)=pn<1\P(A_n) = p_n < 1. Montrer que

P(n1Anc)=n1(1pn):=limNn=1N(1pn),\P\Bigl(\bigcap_{n\geq1}A_n^c\Bigr) = \prod_{n\geq1}(1 - p_n) := \lim_{N\to\infty}\prod_{n=1}^N(1 - p_n),

et que cette limite est >0> 0 si et seulement si pn<\sum p_n < \infty. Réconcilier avec Borel–Cantelli : lorsque pn=\sum p_n = \infty, non seulement un certain AnA_n se produit presque sûrement — une infinité s’en produisent.

Solution

Solution de Exercice 21.10.

Les événements BN=n=1NAncB_N = \bigcap_{n=1}^N A_n^c décroissent vers nAnc\bigcap_nA_n^c, et par indépendance des complémentaires P(BN)=n=1N(1pn)\P(B_N) = \prod_{n=1}^N(1 - p_n) ; la continuité monotone (Théorème 21.6) donne la limite affichée. En prenant les logarithmes, (1pn)>0\prod(1 - p_n) > 0 ssi ln(1pn)<\sum-\ln(1 - p_n) < \infty. Si pn<\sum p_n < \infty alors pn0p_n \to 0 et ln(1pn)pn-\ln(1 - p_n) \sim p_n : la série des logarithmes converge. Si pn=\sum p_n = \infty, alors ln(1pn)pn-\ln(1 - p_n) \geq p_n force la divergence, de sorte que le produit est 00. Cela concorde avec Borel–Cantelli 2 : pour pn=\sum p_n = \infty, non seulement P(aucun An ne se produit)=0\P(\text{aucun }A_n\text{ ne se produit}) = 0, mais presque sûrement une infinité de AnA_n se produisent.

Exercice 21.11 ★★

(La boîte d’allumettes de Banach) Un fumeur garde une boîte de nn allumettes dans chaque poche et plonge la main dans une poche uniformément au hasard à chaque fois. Lorsqu’il trouve pour la première fois une boîte vide, quelle est la probabilité que l’autre boîte contienne exactement kk allumettes ? Montrer que la réponse est (2nkn)2(2nk)\binom{2n-k}{n}2^{-(2n-k)} et vérifier que ces probabilités somment à 11 pour n=1n = 1.

Solution

Solution de Exercice 21.11.

Disons que la boîte AA est celle découverte vide en premier, l’autre boîte contenant kk. Cela signifie : parmi les 2nk2n - k premiers gestes, exactement nn sont allés vers AA et nkn - k vers BB (dans un certain ordre), et le geste numéro 2nk+12n - k + 1 est reparti vers AA, la trouvant vide. Les gestes sont des choix équilibrés indépendants, de sorte que cet événement a probabilité (2nkn)2(2nk)12\binom{2n-k}{n}2^{-(2n-k)}\cdot\frac12 ; en doublant (la boîte vide peut être l’une ou l’autre) on obtient

P(l’autre boıˆte a k)=(2nkn)2(2nk).\P(\text{l'autre boîte a }k) = \binom{2n-k}{n}\,2^{-(2n-k)} .

Pour n=1n = 1 : k=1k = 1 donne (11)21=12\binom11 2^{-1} = \frac12 et k=0k = 0 donne (21)22=12\binom21 2^{-2} = \frac12 : total 11, comme il se doit.

Exercice 21.12 ★★★

(La σ\sigma-additivité est un vrai axiome) (a) Montrer qu’il n’existe pas de mesure de probabilité sur (N,P(N))(\N, \mathcal P(\N)) donnant à tous les singletons le même poids. (b) Pour ANA \subseteq \N^*, soit d(A)=limnA[ ⁣[1,n] ⁣]nd(A) = \lim_n\frac{\abs{A\cap\intint1n}}{n} lorsque la limite existe (la densité naturelle). Montrer que dd est finiment additive sur les paires où les trois densités existent, donne à chaque singleton la densité 00 et à N\N^* la densité 11 — et conclure que dd n’est pas σ\sigma-additive. (c) Exhiber un ensemble sans densité. (Alterner les blocs [ ⁣[22k,22k+11] ⁣]\intint{2^{2k}}{2^{2k+1}-1} dedans et dehors.)

Solution

Solution de Exercice 21.12.

(a) Si P({n})=c\P(\{n\}) = c pour tout nn, la σ\sigma-additivité impose 1=nc1 = \sum_nc : impossible, que c=0c = 0 (somme 00) ou c>0c > 0 (somme infinie). Il n’existe pas de probabilité uniforme sur N\N.

(b) Si AB=A \cap B = \emptyset et d(A)d(A), d(B)d(B) existent, alors (AB)[ ⁣[1,n] ⁣]=A[ ⁣[1,n] ⁣]+B[ ⁣[1,n] ⁣]\abs{(A \sqcup B)\cap\intint1n} = \abs{A\cap\intint1n} + \abs{B\cap\intint1n}, de sorte que d(AB)=d(A)+d(B)d(A \sqcup B) = d(A) + d(B) : additivité finie sur de telles paires. Chaque singleton a une fonction de comptage constante à partir d’un certain rang, donc densité 00, tandis que d(N)=1d(\N^*) = 1. Si dd était σ\sigma-additive, N=k{k}\N^* = \bigsqcup_k\{k\} donnerait 1=k0=01 = \sum_k 0 = 0 : la densité est finiment additive mais non σ\sigma-additive — l’axiome a un contenu.

(c) Soit A=k0[ ⁣[4k,24k1] ⁣]A = \bigcup_{k\geq0}\intint{4^k}{2\cdot4^k - 1} (blocs de 4k4^k à 24k12\cdot4^k - 1). En n=24K1n = 2\cdot4^K - 1 le compte est kK4k434K\sum_{k\leq K}4^k \sim \frac43 4^K, donnant un rapport 23\to \frac23 ; en n=4K+11n = 4^{K+1} - 1 le compte est inchangé, donnant un rapport 13\to \frac13. Le rapport oscille entre les limites 13\frac13 et 23\frac23 : pas de densité.

21.5 Problème : la marche aléatoire simple sur Z\Z est récurrente

Vingt-quatre pas d’une marche aléatoire simple ; les points rouges marquent les retours à l’origine. Le problème montre que, avec probabilité 1, ces points ne cessent jamais d’apparaître — pourtant le temps d’attente entre eux a une moyenne divergente.
Vingt-quatre pas d’une marche aléatoire simple ; les points rouges marquent les retours à l’origine. Le problème montre que, avec probabilité 11, ces points ne cessent jamais d’apparaître — pourtant le temps d’attente entre eux a une moyenne divergente.

Problème 21.1

Devoir du week-end — le théorème de récurrence de Pólya sur Z\Z, avec le problème du scrutin et la saveur de l’arcsinus en chemin

Lançons une pièce équilibrée indéfiniment ; soit Xi=±1X_i = \pm1 le ii-ième pas et Sn=X1++XnS_n = X_1 + \dots + X_n la marche aléatoire simple sur Z\Z, S0=0S_0 = 0. Comme dans l’Exemple 21.26, tous les événements ci-dessous sont déterminés par un nombre fini de lancers ou sont des combinaisons dénombrables de tels événements, et l’indépendance des événements dépendant de blocs disjoints de lancers fait partie du modèle. On note un=P(S2n=0)u_n = \P(S_{2n} = 0) et Nn(k)N_n(k) le nombre de chemins ±1\pm1 de longueur nn de 00 à kk.

Partie I — Dénombrer les chemins.

  1. Montrer que Nn(k)=(n(n+k)/2)N_n(k) = \binom{n}{(n+k)/2} lorsque n+kn + k est pair et kn\abs k \leq n, et 00 sinon ; en déduire P(Sn=k)=Nn(k)2n\P(S_n = k) = N_n(k)\,2^{-n}. Pourquoi chaque chemin individuel de longueur nn est-il équiprobable ?
  2. Montrer S2n+10S_{2n+1} \neq 0, un=(2nn)4nu_n = \binom{2n}{n}4^{-n}, et calculer u1,u2,u3u_1, u_2, u_3.
  3. Démontrer un=2n12nun1u_n = \frac{2n-1}{2n}\,u_{n-1} ; en déduire que (un)(u_n) décroît vers 00, et à partir de l’Exemple 6.14 que

    un1πn,doncnun=.u_n \sim \frac{1}{\sqrt{\pi n}}, \qquad\text{donc}\qquad \sum_n u_n = \infty .
  4. (Principe de réflexion) Pour k1k \geq 1, montrer que les chemins de longueur nn de 11 à kk qui touchent 00 sont en bijection avec les chemins de 1-1 à kk ; en déduire que le nombre de chemins de 00 à kk qui restent >0> 0 après l’instant 00 est Nn1(k1)Nn1(k+1)N_{n-1}(k-1) - N_{n-1}(k+1).
  5. (Théorème du scrutin) En déduire que

    P(S1>0,,Sn1>0Sn=k)=kn(k1):\P\bigl(S_1 > 0, \dots, S_{n-1} > 0 \bigm| S_n = k\bigr) = \frac kn \qquad (k \geq 1) :

    dans un dépouillement où le vainqueur mène par kk sur nn bulletins, la probabilité que le vainqueur ait mené tout au long du dépouillement est k/nk/n. Vérifier à la main pour n=3n = 3, k=1k = 1.

Partie II — Retour à l’origine.

  1. Démontrer l’identité clé

    P(S10, S20, , S2n0)=un\P(S_1 \neq 0,\ S_2 \neq 0,\ \dots,\ S_{2n} \neq 0) = u_n

    (conditionner par le premier pas, sommer les dénombrements de la question 4 sur le point d’arrivée, et télescoper ; finir avec 2(2n1n)=(2nn)2\binom{2n-1}{n} = \binom{2n}{n}).

  2. Déduire de la continuité monotone (Théorème 21.6) que la marche revient à 00 au moins une fois avec probabilité 11, et que fn:=P(premier retour aˋ l’instant 2n)f_n := \P(\text{premier retour à l'instant }2n) satisfait

    fn=un1un=un2n1,n1fn=1.f_n = u_{n-1} - u_n = \frac{u_n}{2n-1}, \qquad \sum_{n\geq1}f_n = 1 .
  3. Montrer que n2nfn=\sum_n 2n\,f_n = \infty : le retour est certain, mais la série qui calculerait le temps d’attente moyen diverge (dans le vocabulaire du Chapitre 22, le temps de retour a une espérance infinie).
  4. Démontrer que pour tout k1k \geq 1, P(au moins k retours aˋ 0)=1\P(\text{au moins } k\text{ retours à }0) = 1 (décomposer sur les instants des kk premiers retours : les blocs de lancers correspondants sont disjoints, de sorte que les probabilités se multiplient et somment à (nfn)k(\sum_nf_n)^k) ; conclure avec la continuité monotone :

    P(Sn=0 pour une infiniteˊ de n)=1:\P(S_n = 0 \text{ pour une infinité de } n) = 1 :

    la marche aléatoire simple sur Z\Z est récurrente.

  5. Montrer que la marche visite chaque site kZk \in \Z presque sûrement, donc (par récurrence, redémarrée au premier passage) une infinité de fois. (Les signes des excursions successives à partir de 00 sont des pièces équilibrées indépendantes ; une excursion positive visite 11.)

Partie III — Borel–Cantelli et la marche biaisée.

  1. Les événements An={S2n=0}A_n = \{S_{2n} = 0\} satisfont P(An)=\sum\P(A_n) = \infty ; expliquer pourquoi Borel–Cantelli 2 ne s’applique pas à eux, et ce que Borel–Cantelli 1 donnerait si la série convergeait. (C’est la stratégie de toute la Partie.)
  2. Laissons maintenant la pièce avoir un biais p12p \neq \frac12, q=1pq = 1 - p. Montrer P(S2n=0)=(2nn)(pq)n=un(4pq)n\P(S_{2n} = 0) = \binom{2n}n(pq)^n = u_n\,(4pq)^n avec 4pq<14pq < 1, en déduire nP(S2n=0)<\sum_n\P(S_{2n} = 0) < \infty, et conclure par Borel–Cantelli 1 que la marche biaisée revient à 00 seulement un nombre fini de fois, presque sûrement.
  3. Toujours pour p12p \neq \frac12 : montrer P(Sn=k)(nn/2)(pq)n/2(p/q)k/2\P(S_n = k) \leq \binom{n}{\floor{n/2}}\,(pq)^{n/2}\,(p/q)^{k/2} pour chaque kk fixé, en déduire que chaque site est visité un nombre fini de fois presque sûrement, et conclure Sn\abs{S_n} \to \infty presque sûrement : la marche biaisée est transiente.
  4. Retour à la pièce équilibrée : en utilisant la question 6, calculer la probabilité que 200200 lancers ne produisent aucune égalité (Sn0S_n \neq 0 pour 1n2001 \leq n \leq 200), numériquement u1000.056u_{100} \approx 0.056. Commenter la lente décroissance en 1/πn1/\sqrt{\pi n} : les égalités sont certaines à long terme mais plus rares que l’intuition ne le suggère.
  5. (Premier passage) Soit T1T_1 le premier instant où la marche atteint 11. En utilisant le principe de réflexion pour le maximum Mn=maxinSiM_n = \max_{i\leq n}S_i (démontré à la question 16, qui ne dépend pas de celle-ci), ou directement à partir de la question 7 en conditionnant par le premier pas, montrer P(T1=2n1)=fn\P(T_1 = 2n - 1) = f_n ; en déduire P(T1<)=1\P(T_1 < \infty) = 1 tandis que la série des temps moyens (2n1)fn\sum(2n-1)f_n diverge.

Partie IV — Maxima, dernier zéro, longues avances.

  1. (Réflexion pour le maximum) Pour k1k \geq 1, démontrer

    P(Mnk)=2P(Sn>k)+P(Sn=k)\P(M_n \geq k) = 2\,\P(S_n > k) + \P(S_n = k)

    en réfléchissant le chemin après son premier passage au niveau kk.

  2. En déduire P(M2n1)=1un\P(M_{2n} \geq 1) = 1 - u_n, c’est-à-dire P(Si0 pour tout i2n)=un\P(S_i \leq 0 \text{ pour tout } i \leq 2n) = u_n : la probabilité de n’être jamais en tête égale la probabilité de n’être jamais à zéro (question 6) — deux événements différents, une seule probabilité.
  3. (Dernier zéro) Soit L2n=max{k2n:Sk=0}L_{2n} = \max\{k \leq 2n : S_k = 0\} (pair). En combinant la question 6 avec l’indépendance des blocs de lancers disjoints, montrer

    P(L2n=2k)=ukunk(0kn),\P(L_{2n} = 2k) = u_k\,u_{n-k} \qquad (0 \leq k \leq n),

    et en déduire, sans aucun autre calcul, l’identité binomiale k=0nukunk=1\sum_{k=0}^n u_ku_{n-k} = 1.

  4. Montrer que la loi de L2nL_{2n} est symétrique (P(L=2k)=P(L=2n2k)\P(L = 2k) = \P(L = 2n - 2k)) et, en utilisant uj1/πju_j \sim 1/\sqrt{\pi j}, que ses extrêmes sont ses valeurs les plus probables. Tabuler pour n=5n = 5 : P(L10=0)=u50.246\P(L_{10} = 0) = u_5 \approx 0.246 contre P(L10=4)=u2u30.117\P(L_{10} = 4) = u_2u_3 \approx 0.117. Interpréter : dans un long jeu équilibré, la dernière égalité tend à être très précoce ou très tardive — les longues avances sont la règle, non l’exception.
  5. Assembler les questions 16–19 en un paragraphe sur l’image des fluctuations de la marche équilibrée : l’échelle diffusive suggérée par la question 3, la certitude du retour contre le temps d’attente moyen divergent, et la persistance des avances, à saveur d’arcsinus.

Partie V — L’identité de renouvellement et le théorème de Pólya.

  1. Démontrer, en partitionnant {S2n=0}\{S_{2n} = 0\} sur l’instant du premier retour, l’identité de renouvellement

    un=k=1nfkunk(n1),doncU(x)(1F(x))=1(0x<1),u_n = \sum_{k=1}^n f_k\,u_{n-k} \quad (n \geq 1), \qquad\text{donc}\qquad U(x)\bigl(1 - F(x)\bigr) = 1 \quad (0 \leq x < 1),

    U(x)=n0unxnU(x) = \sum_{n\geq0}u_nx^n et F(x)=n1fnxnF(x) = \sum_{n\geq1}f_nx^n (justifier les rayons et le produit de séries avec le Chapitre 11).

  2. En déduire la dichotomie de récurrence : en faisant x1x \to 1^- (limites monotones de séries à coefficients positifs),

    nun=    nfn=1,\sum_n u_n = \infty \iff \sum_n f_n = 1 ,

    et la vérifier sur les questions 3, 7 (marche équilibrée) et 12 (marche biaisée).

  3. (Dimension 22) La marche simple sur Z2\Z^2 fait des pas (±1,0)(\pm1, 0), (0,±1)(0, \pm1) uniformément. Montrer que les coordonnées tournées Un=Xn+YnU_n = X_n + Y_n et Vn=XnYnV_n = X_n - Y_n effectuent des marches équilibrées indépendantes sur Z\Z, en déduire

    P(S2n(2)=(0,0))=un21πn,nun2=,\P\bigl(S^{(2)}_{2n} = (0,0)\bigr) = u_n^2 \sim \frac1{\pi n}, \qquad \sum_n u_n^2 = \infty ,

    et conclure avec les questions 21–22 (dont les démonstrations se transfèrent mot pour mot) que la marche sur Z2\Z^2 est récurrente.

  4. (Dimension 33) Pour la marche simple sur Z3\Z^3, admettre l’estimation locale P(S2n(3)=0)Cn3/2\P(S^{(3)}_{2n} = 0) \leq C\,n^{-3/2} (démontrée avec le théorème limite local dans le volume de l’Année 3). En déduire de Borel–Cantelli 1 que la marche sur Z3\Z^3 est transiente, et énoncer le résultat complet : le théorème de Pólya — la marche aléatoire simple est récurrente en dimensions 11 et 22, transiente en dimension 33 et au-delà.
  5. Synthèse. Lister le rôle exact joué par : le dénombrement de chemins et la réflexion ; la continuité monotone ; l’indépendance des blocs de lancers disjoints ; Borel–Cantelli 1 ; l’identité de renouvellement. Quel unique fait analytique (un1/πnu_n \sim 1/\sqrt{\pi n}, donc un=\sum u_n = \infty mais un2=\sum u_n^2 = \infty et n3/2<\sum n^{-3/2} < \infty) décide entre récurrence et transience en chaque dimension ?
Solution

Solution de Problème 21.1.

1. Un chemin de longueur nn est déterminé par l’ensemble de ses pas montants ; terminer en kk signifie uu pas montants et nun - u pas descendants avec u(nu)=ku - (n - u) = k, c’est-à-dire u=n+k2u = \frac{n+k}2 : possible ssi n+kn + k est pair et kn\abs k \leq n, de (n(n+k)/2)\binom{n}{(n+k)/2} façons. Chaque chemin spécifique est un point de la mesure produit équilibrée sur nn lancers : probabilité 2n2^{-n}. Donc P(Sn=k)=Nn(k)2n\P(S_n = k) = N_n(k)2^{-n}.

2. SnS_n a la parité de nn, de sorte que S2n+10S_{2n+1} \neq 0 ; et un=N2n(0)4n=(2nn)4nu_n = N_{2n}(0)4^{-n} = \binom{2n}n4^{-n}. Valeurs : u1=12u_1 = \frac12, u2=616=38u_2 = \frac6{16} = \frac38, u3=2064=516u_3 = \frac{20}{64} = \frac5{16}.

3. unun1=(2nn)4(2n2n1)=(2n)(2n1)4n2=2n12n<1\dfrac{u_n}{u_{n-1}} = \dfrac{\binom{2n}n}{4\binom{2n-2}{n-1}} = \dfrac{(2n)(2n-1)}{4n^2} = \dfrac{2n-1}{2n} < 1 : décroissante. Par l’Exemple 6.14, (2nn)4nπn\binom{2n}n \sim \frac{4^n}{\sqrt{\pi n}}, de sorte que un1πn0u_n \sim \frac1{\sqrt{\pi n}} \to 0, et un\sum u_n diverge par comparaison avec n1/2\sum n^{-1/2}.

4. Étant donné un chemin de 11 à kk touchant 00, réfléchir son segment initial (jusqu’au premier passage à 00) par rapport à l’axe horizontal : le résultat est un chemin de 1-1 à kk, et l’opération est une involution — tout chemin de 1-1 à k1k \geq 1 doit croiser 00, et réfléchir son segment initial en retour retrouve l’original. Donc les chemins touchants sont au nombre de Nn1(k+1)N_{n-1}(k + 1) (de 1-1 à kk le déplacement est k+1k + 1). Un chemin de 00 à kk restant >0> 0 après l’instant 00 commence par un pas montant puis va de 11 à kk en n1n - 1 pas sans toucher 00 : il y en a Nn1(k1)Nn1(k+1)N_{n-1}(k-1) - N_{n-1}(k+1).

5. Avec m=n+k2m = \frac{n+k}2, en utilisant (n1m1)=mn(nm)\binom{n-1}{m-1} = \frac mn\binom nm et (n1m)=nmn(nm)\binom{n-1}{m} = \frac{n-m}n\binom nm :

Nn1(k1)Nn1(k+1)Nn(k)=(n1m1)(n1m)(nm)=m(nm)n=kn.\frac{N_{n-1}(k-1) - N_{n-1}(k+1)}{N_n(k)} = \frac{\binom{n-1}{m-1} - \binom{n-1}{m}}{\binom nm} = \frac{m - (n - m)}{n} = \frac kn .

Pour n=3n = 3, k=1k = 1 : N3(1)=3N_3(1) = 3 chemins (++++-, +++-+, ++-++), dont seul ++++- reste positif (+++-+ revient à 00 à l’instant 22) : un sur trois, et kn=13\frac kn = \frac13.

6. Par symétrie la probabilité est 2P(Si>0 i2n)2\P(S_i > 0\ \forall i \leq 2n). En sommant sur le point d’arrivée 2k2k et en utilisant la question 4 (avec nn remplacé par 2n2n) :

P(Si>0 i)=22nk1(N2n1(2k1)N2n1(2k+1))=22nN2n1(1),\P(S_i > 0\ \forall i) = 2^{-2n}\sum_{k\geq1} \bigl(N_{2n-1}(2k-1) - N_{2n-1}(2k+1)\bigr) = 2^{-2n}\,N_{2n-1}(1),

une somme télescopique. Or N2n1(1)=(2n1n)N_{2n-1}(1) = \binom{2n-1}{n} et 2(2n1n)=(2nn)2\binom{2n-1}n = \binom{2n}n (Pascal), de sorte que la probabilité affichée est 222n(2n1n)=(2nn)4n=un2\cdot2^{-2n}\binom{2n-1}n = \binom{2n}n4^{-n} = u_n.

7. Les événements Dn={Si0, i2n}D_n = \{S_i \neq 0,\ i \leq 2n\} décroissent, d’intersection « aucun retour jamais » ; par continuité monotone et la question 6, P(aucun retour)=limun=0\P(\text{aucun retour}) = \lim u_n = 0 : la marche revient presque sûrement. De plus fn=P(Dn1)P(Dn)=un1unf_n = \P(D_{n-1}) - \P(D_n) = u_{n-1} - u_n, et par la question 3

un1un=un(2n2n11)=un2n1;n1fn=u0limun=1.u_{n-1} - u_n = u_n\Bigl(\frac{2n}{2n-1} - 1\Bigr) = \frac{u_n}{2n-1}; \qquad \sum_{n\geq1}f_n = u_0 - \lim u_n = 1 .

8. 2nfn=2n2n1unun2n\,f_n = \frac{2n}{2n-1}u_n \geq u_n, et un=\sum u_n = \infty (question 3) : la série 2nfn\sum 2nf_n diverge. Le premier retour est certain mais n’a pas de temps d’attente moyen fini — la marche est récurrente nulle, dans le vocabulaire que le Chapitre 22 fournira.

9. L’événement « au moins kk retours » est l’union dénombrable disjointe, sur 0<n1<<nk0 < n_1 < \dots < n_k, des événements « les kk premiers retours se produisent exactement aux instants 2n1,,2nk2n_1, \dots, 2n_k ». Un tel événement est l’intersection de kk événements dépendant des blocs de lancers disjoints [ ⁣[1,2n1] ⁣]\intint1{2n_1}, [ ⁣[2n1+1,2n2] ⁣]\intint{2n_1+1}{2n_2}, …, chaque bloc exigeant d’une marche fraîche qu’elle fasse son premier retour après exactement le nombre alloué de pas ; par indépendance des blocs sa probabilité est fn1fn2n1fnknk1f_{n_1}f_{n_2-n_1}\cdots f_{n_k-n_{k-1}}. En sommant par paquets (Chapitre 7, tous les termes positifs) :

P(au moins k retours)=(n1fn) ⁣k=1k=1.\P(\text{au moins }k\text{ retours}) = \Bigl(\sum_{n\geq1}f_n\Bigr)^{\!k} = 1^k = 1 .

Les événements décroissent en kk, de sorte que par continuité monotone P(une infiniteˊ de retours)=1\P(\text{une infinité de retours}) = 1 : récurrence.

10. Par la question 9 la marche fait une infinité d’excursions loin de 00. Le premier pas de chaque excursion est une pièce fraîche, indépendante de tout ce qui précède : la probabilité que les mm premières excursions commencent toutes vers le bas est 2m2^{-m}. Pour atteindre 11 la marche n’a besoin que d’un début d’excursion vers le haut (depuis <0<0 elle doit passer par 00 avant d’atteindre 11, les pas étant ±1\pm1), de sorte que P(n’atteint jamais 1)2m\P(\text{n'atteint jamais }1) \leq 2^{-m} pour tout mm : la marche atteint 11 presque sûrement. En décomposant sur le temps d’atteinte (presque sûrement fini), la marche redémarrée là est une marche fraîche partie de 11 : par récurrence elle atteint chaque k1k \geq 1 presque sûrement, et par symétrie chaque k1k \leq -1. Enfin, en redémarrant au premier passage en kk, la question 9 s’applique à la marche fraîche : chaque site est visité une infinité de fois, presque sûrement.

11. Les événements An={S2n=0}A_n = \{S_{2n} = 0\} sont loin d’être indépendants (être en 00 à l’instant 2n2n rend le fait d’être en 00 à l’instant 2n+22n + 2 bien plus probable que un+1u_{n+1}), de sorte que Borel–Cantelli 2 est indisponible, et en effet tout le travail de la Partie II était de le remplacer. L’autre direction ne requiert aucune indépendance : si P(An)\sum\P(A_n) converge, Borel–Cantelli 1 donne un nombre fini de retours presque sûrement. Cette implication est le moteur de toute preuve de transience ci-dessous.

12. Un retour à l’instant 2n2n requiert nn pas montants et nn pas descendants : P(S2n=0)=(2nn)pnqn=un(4pq)n\P(S_{2n} = 0) = \binom{2n}np^nq^n = u_n(4pq)^n, et 4pq=1(pq)2<14pq = 1 - (p - q)^2 < 1 pour p12p \neq \frac12. Puisque un1u_n \leq 1, la série P(S2n=0)\sum\P(S_{2n} = 0) est dominée par la géométrique (4pq)n\sum(4pq)^n : convergente. Par Borel–Cantelli 1, P(S2n=0 une infiniteˊ de fois)=0\P(S_{2n} = 0 \text{ une infinité de fois}) = 0 : un nombre fini de retours, presque sûrement.

13. Pour n+kn + k pair, P(Sn=k)=(nn+k2)pn+k2qnk2\P(S_n = k) = \binom{n}{\frac{n+k}2}p^{\frac{n+k}2}q^{\frac{n-k}2} ; le coefficient binomial est au plus le coefficient central, et pn+k2qnk2=(pq)n/2(p/q)k/2p^{\frac{n+k}2}q^{\frac{n-k}2} = (pq)^{n/2}(p/q)^{k/2}, donnant la borne annoncée 2n(pq)n/2(p/q)k/2=(4pq)n/2(p/q)k/2\leq 2^n(pq)^{n/2}(p/q)^{k/2} = (4pq)^{n/2}(p/q)^{k/2}, sommable en nn puisque 4pq<1\sqrt{4pq} < 1. Borel–Cantelli 1 : le site kk est visité un nombre fini de fois presque sûrement ; l’union sur kZk \in \Z des événements nuls exceptionnels est encore nulle (sous-additivité dénombrable). Presque sûrement chaque site est visité un nombre fini de fois, de sorte que la suite d’entiers (Sn)(S_n) quitte définitivement toute fenêtre bornée : Sn\abs{S_n} \to \infty.

14. P(Sn0, 1n200)=u100=(200100)41001100π0.056\P(S_n \neq 0,\ 1 \leq n \leq 200) = u_{100} = \binom{200}{100}4^{-100} \approx \frac1{\sqrt{100\pi}} \approx 0.056 : plus d’une chance sur vingt que 200200 lancers équilibrés ne s’égalisent jamais. La décroissance 1/πn1/\sqrt{\pi n} est atrocement lente : la certitude d’une égalité (question 7) est compatible avec de très longues plages sans égalité — un premier avant-goût des phénomènes d’arcsinus de la Partie IV.

15. Conditionnons par le premier pas. Si X1=+1X_1 = +1 alors T1=1T_1 = 1, et f1=12f_1 = \frac12 concorde. Si X1=1X_1 = -1, la marche doit remonter de 1-1 à 11 ; par la décomposition en blocs, revenir à 00 pour la première fois à l’instant 2n2n se scinde en : un pas vers le bas, puis une marche fraîche partie de 1-1 atteignant 00 pour la première fois — de façon équivalente une marche fraîche atteignant +1+1 pour la première fois — en 2n12n - 1 pas, ou l’événement symétrique vers le haut. Les deux signes contribuent également :

fn=212P(T1=2n1)=P(T1=2n1).f_n = 2\cdot\tfrac12\,\P(T_1 = 2n - 1) = \P(T_1 = 2n-1) .

Donc P(T1<)=fn=1\P(T_1 < \infty) = \sum f_n = 1, tandis que n(2n1)fn=nun=\sum_n(2n - 1)f_n = \sum_n u_n = \infty par la question 7 : la marche atteint 11 presque sûrement, en temps moyen infini.

16. Partitionnons {Mnk}\{M_n \geq k\} par la valeur terminale Sn=mS_n = m. Pour mkm \geq k la condition MnkM_n \geq k est automatique. Pour m<km < k, réfléchir le chemin après son premier passage au niveau kk : c’est une bijection entre {Mnk,Sn=m}\{M_n \geq k, S_n = m\} et {Sn=2km}\{S_n = 2k - m\} (tout chemin terminant en 2km>k2k - m > k visite kk ; réfléchir en retour est l’inverse). Donc

P(Mnk)=m>kP(Sn=m)+P(Sn=k)+m<kP(Sn=2km)=2P(Sn>k)+P(Sn=k).\P(M_n \geq k) = \sum_{m > k}\P(S_n = m) + \P(S_n = k) + \sum_{m < k}\P(S_n = 2k - m) = 2\P(S_n > k) + \P(S_n = k).

17. À l’instant pair 2n2n avec k=1k = 1 : P(S2n=1)=0\P(S_{2n} = 1) = 0 et P(S2n>1)=P(S2n2)\P(S_{2n} > 1) = \P(S_{2n} \geq 2), de sorte que

P(M2n1)=2P(S2n2)=P(S2n2)+P(S2n2)=1un.\P(M_{2n} \geq 1) = 2\P(S_{2n} \geq 2) = \P(S_{2n} \geq 2) + \P(S_{2n} \leq -2) = 1 - u_n .

Ainsi P(Si0 i2n)=un\P(S_i \leq 0\ \forall i \leq 2n) = u_n : la marche ne mène jamais dans les premiers 2n2n pas exactement aussi souvent qu’elle ne s’égalise jamais (question 6) — deux événements bien différents, portés par le même unu_n.

18. {L2n=2k}={S2k=0}{la marche des lancers 2k+1,,2n n’a aucun zeˊro}\{L_{2n} = 2k\} = \{S_{2k} = 0\} \cap \{\text{la marche des lancers } 2k+1, \dots, 2n \text{ n'a aucun zéro}\}. Les deux événements dépendent de blocs de lancers disjoints, de sorte qu’ils sont indépendants ; le premier a probabilité uku_k, le second unku_{n-k} par la question 6 appliquée à la marche fraîche à (2n2k)(2n-2k) pas. Donc P(L2n=2k)=ukunk\P(L_{2n} = 2k) = u_ku_{n-k}. Puisque L2nL_{2n} prend exactement les valeurs 0,2,,2n0, 2, \dots, 2n, ces probabilités somment à 11 : k=0nukunk=1\sum_{k=0}^nu_ku_{n-k} = 1, une identité binomiale livrée par une partition probabiliste.

19. La symétrie est immédiate : ukunk=unkuku_ku_{n-k} = u_{n-k}u_k. Comme uju_j décroît en jj, le produit ukunku_ku_{n-k} est le plus petit pour kk central et le plus grand aux extrêmes k{0,n}k \in \{0, n\}, où il vaut unu_n ; quantitativement ukunk1πk(nk)u_ku_{n-k} \approx \frac1{\pi\sqrt{k(n-k)}} dans le corps, contre un1πnu_n \approx \frac1{\sqrt{\pi n}} aux bords. Pour n=5n = 5 : P(L10=0)=P(L10=10)=u5=632560.246\P(L_{10} = 0) = \P(L_{10} = 10) = u_5 = \frac{63}{256} \approx 0.246, tandis que P(L10=4)=u2u3=38516=151280.117\P(L_{10} = 4) = u_2u_3 = \frac38\cdot\frac5{16} = \frac{15}{128} \approx 0.117. Dans un long jeu équilibré la dernière égalisation est le plus probablement près du tout début ou de la toute fin : un joueur mène typiquement pendant d’énormes plages, sans aucun biais dans la pièce.

20. L’image : à l’instant nn la marche vit à l’échelle n\sqrt n (l’étalement binomial de la question 3 — un1/πnu_n \sim 1/\sqrt{\pi n} est la hauteur du pic central) ; elle revient à 00 une infinité de fois avec probabilité 11 (Partie II), pourtant le temps d’attente entre retours a une moyenne divergente (question 8), ce qui explique pourquoi des excursions isolées peuvent occuper une fraction positive de tout horizon ; corrélativement la dernière égalité d’un jeu à 2n2n pas est étalée avec les valeurs extrêmes les plus probables (questions 18–19), et le fait de ne jamais mener a la même probabilité lentement décroissante unu_n que le fait de ne jamais s’égaliser (question 17). Certitude à la limite, persistance à chaque horizon fini : voilà la marche équilibrée.

21. Partitionnons {S2n=0}\{S_{2n} = 0\} (n1n \geq 1) par le premier instant de retour 2k2k, 1kn1 \leq k \leq n : le premier bloc de 2k2k lancers réalise un premier retour, les 2n2k2n - 2k lancers restants réalisent un retour d’une marche fraîche, et les blocs sont indépendants : un=k=1nfkunku_n = \sum_{k=1}^nf_ku_{n-k}. Les deux séries U(x)=unxnU(x) = \sum u_nx^n, F(x)=fnxnF(x) = \sum f_nx^n ont un rayon 1\geq 1 (coefficients dans [0,1]\intcc01), et le produit de Cauchy (Chapitre 11) donne, pour 0x<10 \leq x < 1,

U(x)1=n1(k=1nfkunk)xn=F(x)U(x),c’est-aˋ-direU(x)(1F(x))=1.U(x) - 1 = \sum_{n\geq1}\Bigl(\sum_{k=1}^n f_ku_{n-k}\Bigr)x^n = F(x)\,U(x), \qquad\text{c'est-à-dire}\qquad U(x)\bigl(1 - F(x)\bigr) = 1 .

22. Lorsque x1x \uparrow 1, U(x)U(x) et F(x)F(x) croissent (coefficients positifs) ; toute somme partielle nNun\sum_{n\leq N}u_n est une limite de nNunxnU(x)\sum_{n\leq N}u_nx^n \leq U(x), de sorte que U(x)un(0,+]U(x) \uparrow \sum u_n \in \intoc0{+\infty}, et de même F(x)f=fnF(x) \uparrow f = \sum f_n. Si un=\sum u_n = \infty : 1F(x)=1/U(x)01 - F(x) = 1/U(x) \to 0, de sorte que f=1f = 1. Si un=S<\sum u_n = S < \infty : 1f=1/S>01 - f = 1/S > 0, de sorte que f<1f < 1. Vérifications : marche équilibrée, un=\sum u_n = \infty et f=1f = 1 (questions 3, 7) ; marche biaisée, un(4pq)n<\sum u_n(4pq)^n < \infty et corrélativement f=11/n0un(4pq)n<1f = 1 - 1/\sum_{n\geq0}u_n(4pq)^n < 1, cohérent avec la finitude presque sûre du nombre de retours (question 12).

23. Pour les quatre pas (±1,0),(0,±1)(\pm1, 0), (0, \pm1) de la marche sur Z2\Z^2, les accroissements de U=X+YU = X + Y et V=XYV = X - Y sont : (+,+)(+,+) pour (1,0)(1,0), (+,)(+,-) pour (0,1)(0,1), (,+)(-,+) pour (0,1)(0,-1), (,)(-,-) pour (1,0)(-1,0) — chaque paire de signes de probabilité 14=1212\frac14 = \frac12\cdot\frac12 : les deux marches de coordonnées (Un)(U_n) et (Vn)(V_n) sont des marches équilibrées indépendantes sur Z\Z. Puisque S2n(2)=(0,0)S^{(2)}_{2n} = (0,0) ssi U2n=0U_{2n} = 0 et V2n=0V_{2n} = 0,

P(S2n(2)=(0,0))=un21πn,nun2=.\P\bigl(S^{(2)}_{2n} = (0,0)\bigr) = u_n^2 \sim \frac1{\pi n}, \qquad \sum_nu_n^2 = \infty .

L’identité de renouvellement de la question 21 et la dichotomie de la question 22 n’ont rien utilisé d’unidimensionnel (seulement la décomposition sur le premier retour et l’indépendance des blocs disjoints), de sorte que un(2)=\sum u_n^{(2)} = \infty donne f(2)=1f^{(2)} = 1, et l’argument de la question 9 le renforce : la marche sur Z2\Z^2 revient à l’origine une infinité de fois presque sûrement.

24. Avec la borne admise P(S2n(3)=0)Cn3/2\P(S^{(3)}_{2n} = 0) \leq Cn^{-3/2}, la série converge, et Borel–Cantelli 1 donne un nombre fini de retours presque sûrement : la marche sur Z3\Z^3 est transiente (et la même borne d’exposant d/2-d/2 traite tout d3d \geq 3). En tout : le théorème de Pólya — la marche aléatoire simple est récurrente sur Z\Z et Z2\Z^2, transiente sur Zd\Z^d pour d3d \geq 3. Un homme ivre trouve son chemin de retour ; un oiseau ivre peut ne pas le trouver.

25. Le dénombrement de chemins et la réflexion ont produit les lois exactes (unu_n, le théorème du scrutin, fnf_n, le maximum, le dernier zéro) ; la continuité monotone a converti tout énoncé limite (« revient au moins une fois », « une infinité de fois ») en une limite de probabilités à horizon fini ; l’indépendance des blocs disjoints a alimenté les décompositions de renouvellement (questions 9, 18, 21) — c’est le squelette dénombrable de la propriété de Markov ; Borel–Cantelli 1 a été l’arme de transience (questions 12–13, 24), ne requérant aucune indépendance ; l’identité de renouvellement a organisé le tout en la dichotomie un=    \sum u_n = \infty \iff récurrence. L’unique apport analytique est l’estimation locale un1/πnu_n \sim 1/\sqrt{\pi n} : son carré 1/(πn)1/(\pi n) diverge encore (dimension 22, récurrente), tandis que n3/2n^{-3/2} converge (dimension 33, transiente) — le théorème de Pólya est, au fond, un énoncé sur la divergence de nd/2\sum n^{-d/2}.