Mathématiques universitaires — Licence 2 · Bachelor Year 2
2Algèbre linéaire
L’algèbre linéaire du volume de première année travaillait sur R ou C en dimension finie, et admettait le déterminant général. Ce chapitre lève ces trois restrictions : la théorie est énoncée sur un corps quelconque K, l’interaction entre un espace et son dual est développée systématiquement (bases duales, annulateurs, transposées), et le déterminant est enfin construit à partir des formes multilinéaires alternées et de la signature du Chapitre 1 — soldant chaque admission de première année.
Partout, K est un corps (Q, R, C, ou Z/pZ — la théorie ne s’en soucie pas) et, sauf mention contraire, les espaces sont de dimension finie sur K. Les résultats de première année (bases, dimension, théorème du rang, matrices) se transposent mot pour mot : leurs démonstrations n’utilisaient rien d’autre que les axiomes de corps.
2.1 Espace dual
Définition 2.1(Espace dual, base duale)
Le dual de E est E∗=L(E,K), l’espace des formes linéaires. Si B=(e1,…,en) est une base de E, les formes coordonnéese1∗,…,en∗ définies par ei∗(ej)=δij (Kronecker : 1 si i=j, sinon 0) forment la base dualeB∗ de E∗ ; en particulier dimE∗=dimE, et
x=i=1∑nei∗(x)ei(x∈E),φ=i=1∑nφ(ei)ei∗(φ∈E∗).
Démonstration que B∗ est une base. Libre : appliquer une combinaison nulle ∑λiei∗=0 à ej donne λj=0. Génératrice : pour φ∈E∗, la forme φ−∑iφ(ei)ei∗ annule tout ej, donc est nulle (une application linéaire s’annulant sur une base est nulle). Les deux formules encadrées sont les mêmes calculs lus à l’endroit. ∎
Exemple 2.2
Sur Kn[X] avec la base (1,X,…,Xn) : la base duale est P↦k!P(k)(0) (coefficients de Taylor). Une autre base du dual : les évaluations P↦P(xi) en n+1 points distincts — sa base « préduale » dans Kn[X] est exactement la famille des polynômes de Lagrange Li (volume de première année), puisque Li(xj)=δij. L’interpolation est la dualité.
Méthode 2.3(Bases duale et antéduale en pratique)
Pour décomposer une forme φ sur une base (ei) de E : les coordonnées sont les valeursφ(ei) — aucun système à résoudre. Pour trouver la base (uj) de E dont la duale est une base donnée (φ1,…,φn) de E∗ (l’antéduale) : résoudre les n systèmes linéaires
φi(uj)=δij(1≤i≤n),
une colonne uj à la fois ; en termes matriciels, si les lignes de M listent les coefficients des φi dans une base connue de E∗, les colonnes de M−1 sont les uj. L’existence et l’unicité de l’antéduale sont démontrées dans le problème du week-end de ce chapitre ; le calcul est toujours cette inversion.
Exemple 2.4(Une base duale de R2, entièrement calculée)
Pour la base b1=(1,1), b2=(1,−1) de R2 : la base duale(b1∗,b2∗) doit vérifier bi∗(bj)=δij. En écrivant b1∗(x,y)=αx+βy, les conditions α+β=1 et α−β=0 donnent
b1∗(x,y)=2x+y,et de meˆmeb2∗(x,y)=2x−y.
Vérifications de bon sens : b1∗ n’est pase1∗+e2∗ évalué naïvement — la base duale dépend de la base entière, pas de chaque vecteur séparément (remplacer b2 par (0,1) change b1∗ en x↦x). Et la formule de décomposition marche : (x,y)=2x+yb1+2x−yb2, la décomposition paire/impaire d’un couple — les bases duales sont des extracteurs de coordonnées, et celle-ci extrait les parties symétrique et antisymétrique.
Définition 2.5(Annulateur)
Pour un sous-espace F⊆E, l’annulateur est
F∘={φ∈E∗:φ∣F=0},
un sous-espace de E∗.
Théorème 2.6(Dimension de l’annulateur)
dimF∘=dimE−dimF. De plus F↦F∘ renverse les inclusions, et F se retrouve à partir de son annulateur :
F={x∈E:∀φ∈F∘,φ(x)=0}.
Par conséquent tout sous-espace de dimension p en dimension n est l’ensemble des solutions de n−p équations linéaires indépendantes — et réciproquement.
Démonstration. Choisir une base (e1,…,ep) de F complétée en une base de E. Une forme φ=∑φ(ei)ei∗ annule F ssi ses p premiers coefficients s’annulent : F∘=Vect(ep+1∗,…,en∗), de dimension n−p. Le renversement des inclusions est immédiat. Pour la reconstitution : le membre de droite contient F ; réciproquement, si x∈/F, compléter une base de F par x et d’autres vecteurs ; la forme coordonnée de x dans cette base annule F mais pas x. La lecture « équations » prend une base (φ1,…,φn−p) de F∘ : alors F=⋂kerφj, une intersection de n−p hyperplans indépendants. ∎
Exemple 2.7(Un annulateur, dans les deux sens)
Soit F=Vect((1,2,1),(1,0,−1))⊆R3. Une forme φ=ae1∗+be2∗+ce3∗ annule F ssi
a+2b+c=0eta−c=0,
c’est-à-dire c=a et b=−a : F∘=R(e1∗−e2∗+e3∗), de dimension 3−2=1 comme le Théorème 2.6 l’exige. Lu à l’envers : F={(x,y,z):x−y+z=0} — le plan retrouvé comme noyau de l’unique forme engendrant F∘. Passer d’une famille génératrice à des équations est calculer un annulateur ; passer des équations à un paramétrage est calculer un préannulateur. (Vérification : les deux vecteurs générateurs vérifient x−y+z=0.)
Définition 2.8(Application transposée)
Pour u∈L(E,F), la transposéeuT∈L(F∗,E∗) est
uT(ψ)=ψ∘u.
Elle vérifie (v∘u)T=uT∘vT, et dans les bases duales, la matrice de uT est la matrice transposée de u — ce qui explique enfin la transposée de première année.
Exemple 2.9(La transposée, coefficient par coefficient)
Soit u:R2→R3 de matrice A=(103210) dans les bases canoniques. Pour ψ=b1f1∗+b2f2∗+b3f3∗∈(R3)∗, calculons uT(ψ)=ψ∘u sur la base de R2 :
Ainsi uT(ψ)=(b1+3b3)e1∗+(2b1+b2)e2∗, et dans les bases duales la matrice de uT est
(120130)=AT:
la transposée abstraite est la matrice retournée, sans aucun calcul à croire sur parole. Notons le mécanisme : la j-ème colonne de A est devenue la j-ème ligne de la nouvelle matrice parce que ψ∘u lit les sorties de u à travers les coefficients de ψ.
Proposition 2.10
keruT=(imu)∘ et imuT=(keru)∘. Par conséquent rk(uT)=rk(u) : le rang par lignes égale le rang par colonnes, démontré structurellement.
Démonstration.ψ∈keruT⟺ψ∘u=0⟺ψ annule imu : la première identité. Pour la seconde : uT(ψ)=ψ∘u annule toujours keru, donc imuT⊆(keru)∘ ; les dimensions coïncident par le théorème du rang et le Théorème 2.6 :
Rang par colonnes : la troisième ligne est la somme des deux premières, donc rkA≤2 ; les colonnes 1 et 2 sont libres : rkA=2. Le noyau de la transposée : résoudre ATy=0 donne y∈R(1,1,−1), donc kerAT est de dimension 1=3−2 : exactement (imA)∘ sous l’identification de (R3)∗ avec les vecteurs lignes, comme la Proposition 2.10 l’affirme — l’unique relation « ligne3 = ligne1 + ligne2 » est l’annulateur de l’espace des colonnes. Le rang par lignes (2 lignes libres) et le rang par colonnes coïncident non par hasard mais parce que les deux égalent rkA=rkAT.
Exemple 2.12(La dualité lit une règle de quadrature)
Pourquoi une règle comme celle de Simpson (Exercice 2.4) existe-t-elle et pourquoi est-elle unique ? La dualité répond avant tout calcul. Sur E=R2[X], l’intégrale P↦∫01P est un vecteur bien précis du dualE∗ de dimension trois ; les évaluations en 0, 21, 1 forment une base de E∗ ; donc l’intégrale se décompose de manière unique sur elles — cette décomposition est la règle de Simpson, coefficients inclus. Un décompte de dimensions calibre aussi les attentes : sur R3[X], quatre dimensions de formes ne peuvent en général être engendrées par trois évaluations, donc l’exactitude sur les cubiques n’est pas due par la dualité ; que Simpson intègre malgré tout les cubiques exactement est une symétrie en prime (annulation de degré impair autour de 21), à vérifier à la main. Les règles à n+1 nœuds sont les décompositions de la forme d’intégration dans une base d’évaluation de Rn[X]∗ : existence et unicité coûtent un théorème de base duale ; seuls les degrés en prime coûtent du travail.
2.2 Formes multilinéaires alternées
Définition 2.13
Une application f:En→K est n-linéaire quand elle est linéaire en chaque variable, et alternée quand elle s’annule dès que deux arguments sont égaux. Le caractère alterné implique le caractère antisymétrique : échanger deux arguments change le signe (développer f(…,x+y,…,x+y,…)=0) ; plus généralement, pour σ∈Sn,
Les termes avec un indice répété s’annulent (caractère alterné) ; les tuples (i1,…,in) survivants sont les injectifs, c’est-à-dire ik=σ(k) pour une permutation σ, et l’antisymétrie réordonne f(eσ(1),…,eσ(n))=ε(σ)f(e1,…,en). Donc
f=f(e1,…,en)⋅detB:
toute forme alternée est ce multiple, pourvu que detB lui-même (la somme encadrée) soitn-linéaire alterné et prenne la valeur 1 sur B. La multilinéarité est claire (chaque terme est linéaire en chaque colonne). Valeur sur B : le seul terme non nul est σ=id. Caractère alterné : supposons xj=xk (j=k), de sorte que les colonnes de coordonnées vérifient aij=aik pour tout i. Apparions chaque σ avec σ′=σ∘(jk) — une involution sans point fixe sur Sn. Les produits appariés coïncident :
précisément la règle des « diagonales » de Sarrus enseignée à l’école — désormais un théorème, avec les signes mystérieux identifiés comme des signatures. La démolition : pour n=4 il y a 24 permutations, dont seulement 8 sont ramassées par un quelconque schéma de tracé de diagonales ; Sarrus n’a pas de version de degré 4, et le développement par cofacteurs (Théorème 2.17 (4)) prend le relais. Compter les termes est aussi un avertissement : la formule des permutations a n! sommands, c’est donc une définition, pas un algorithme — le pivot de Gauss calcule det en O(n3) opérations à la place.
Définition 2.16(Déterminants)
Le déterminant d’une famille dans une base est detB(x1,…,xn) ; le déterminant d’une matriceA est le déterminant de ses colonnes dans la base canonique — la formule des permutations ci-dessus ; le déterminant d’un endomorphismeu est le scalaire detu tel que
detB(u(x1),…,u(xn))=detu⋅detB(x1,…,xn)pour tous xi
(le membre de gauche est n-linéaire alterné, donc un multiple de detB par le Théorème 2.14 ; le facteur ne dépend pas de B).
Théorème 2.17(Le calcul des déterminants, démontré)
det(uv)=detudetv ; det(AB)=detAdetB.
u est inversible ⟺detu=0 ; une famille est une base ⟺ son déterminant dans une base est non nul.
det(AT)=detA.
Le développement par cofacteurs suivant toute ligne ou colonne, tel qu’énoncé dans le volume de première année, est valide ; des matrices semblables partagent leur déterminant.
Démonstration. (1) Appliquer deux fois la relation de définition : detB(uv(xi))=detu⋅detB(v(xi))=detudetv⋅detB(xi).
(2) Si u est inversible, detudetu−1=detid=1=0. Sinon, les images u(ei) sont liées ; en exprimant l’une par les autres et en développant, detB(u(ei))=0 (le caractère alterné tue les directions répétées), donc detu=0. Le critère de base est le même énoncé pour les familles.
(3) Dans la formule des permutations, réindexer chaque produit par j=σ(i), c’est-à-dire i=τ(j) avec τ=σ−1 : les facteurs sont les mêmes nombres dans un ordre différent, donc
i=1∏naσ(i),i=j=1∏naj,τ(j),
et ε(τ)=ε(σ)−1=ε(σ) (les valeurs sont ±1 ; ε est un morphisme). Sommer sur σ revient à sommer sur τ (l’inversion est une bijection de Sn) :
detA=τ∑ε(τ)j∏aj,τ(j)=det(AT),
la dernière somme étant la formule des permutations appliquée aux coefficients transposés (AT)ij=aji.
(4) Fixer la colonne j et scinder xj=∑iaijei par linéarité : detA=∑iaijdet(…,ei,…), et déplacer ei en dernière position (n−itranspositions de lignes, n−j de colonnes, via (3)) identifie det(…,ei,…)=(−1)i+jΔij au mineur : exactement la règle des cofacteurs de première année. Similitude : det(P−1AP)=detP−1detAdetP=detA par (1). ∎
Exemple 2.18(Développement par cofacteurs, exécuté)
Calculons
det201142310
suivant la première colonne (deux zéros de paresse : un seul). Les signes suivent le damier (−1)i+j :
2det(4210)−0+1⋅det(1431)=2(0−2)+(1−12)=−15.
Contre-vérification par Sarrus (Exemple 2.15) : 0+1+0−12−0−4=−15. Stratégie, pas doctrine : développer suivant la ligne comptant le plus de zéros, et quand aucune n’en a, en fabriquer d’abord par opérations sur les lignes — une passe d’élimination coûte moins que deux couches de cofacteurs.
Exemple 2.19(Un déterminant par les règles)
Soit J∈Mn(K) la matrice de uns et a∈K ; calculons det(aIn+J) avec les outils qui viennent d’être démontrés. Chaque colonne de aIn+J se somme de la même façon : ajouter toutes les lignes à la première (le déterminant est inchangé — ajouter à une ligne un multiple d’une autre ajoute un terme à direction répétée, tué par le caractère alterné). La première ligne devient (a+n,a+n,…,a+n) ; factoriser a+n par linéarité dans cette ligne, puis soustraire la première colonne à toute autre colonne : il reste une matrice triangulaire de diagonale (1,a,…,a). Donc
det(aIn+J)=(a+n)an−1.
L’éclairage final : les racines a=0 (multiplicité n−1) et a=−n disent que J a la valeur propre 0 avec multiplicité n−1 et la valeur propre n une fois — le spectre de la matrice de rang un J, un chapitre en avance (le Chapitre 3 rendra ceci systématique).
Exemple 2.20(Un déterminant par la formule des permutations)
Pour une matrice avec beaucoup de zéros la formule est praticable par elle-même : dans
A=000da0000b0000c0,
la seule permutation ramassant des coefficients non nuls est le 4-cycle σ=(1234) envoyant la colonne 1→ ligne 4, etc. ; ε(σ)=(−1)3=−1, donc detA=−abcd. (Vérification via trois échanges de colonnes pour atteindre une matrice diagonale.)
Exemple 2.21(Un Vandermonde par la formule du produit)
Pour les nœuds 0,1,2 (utilisés par des règles de quadrature comme celle de l’Exercice 2.4), le déterminant de Vandermonde de l’Exercice 2.11 s’évalue d’un coup d’œil :
det100111124=(1−0)(2−0)(2−1)=2,
et par développement direct suivant la première colonne : 1⋅(4−2)=2 : accord. La non-annulation pour des nœuds distincts est toute la théorie de l’interpolation dans un déterminant : les formes d’évaluation P↦P(ai) sont une base du dual exactement quand ce déterminant est non nul, c’est-à-dire toujours pour des ai distincts — l’Exemple 2.2 quantifié.
2.3 La trace, revisitée
Proposition 2.22
La trace tr:Mn(K)→K est l’unique forme linéaire avec tr(AB)=tr(BA) et tr(In)=n (pour charK=0) ; la trace d’un endomorphisme est bien définie via toute représentation matricielle, et
tr(u)=i∑ei∗(u(ei))
dans toute base — la dualité écrit la trace sans référence à une base.
Démonstration.tr(AB)=tr(BA) et l’invariance par changement de base ont été démontrées en première année. Unicité : une forme linéaire t avec t(AB)=t(BA) annule tout commutateur AB−BA. Nous affirmons que les commutateurs engendrent l’hyperplan de trace nulle, de dimension n2−1. Deux familles de commutateurs suffisent. La règle de multiplication des matrices élémentaires est EabEcd=δbcEad. Pour i=j elle donne
EiiEij−EijEii=Eij−0=Eij
(le second produit est EijEii=δjiEii=0 puisque j=i) : tout Eij hors diagonale est un commutateur. Et
EijEji−EjiEij=Eii−Ejj.
Les Eij (i=j, au nombre de n2−n) avec les E11−Ejj (j≥2, au nombre de n−1) forment n2−1 matrices de trace nulle linéairement indépendantes : elles engendrent l’hyperplan kertr. Donc t s’annule là où tr s’annule et se factorise à travers elle : t=ctr ; puis t(I)=n force c=1. La formule encadrée : le i-ème coefficient diagonal de la matrice de u est précisément ei∗(u(ei)). ∎
Remarque 2.23(Pièges courants)
(i) Le déterminant est n-linéaire en les colonnes, pas linéaire en la matrice : det(A+B)=detA+detB en général, et det(λA)=λndetA, pas λdetA. (ii) La transposition renverse les produits : (vu)T=uTvT ; oublier le renversement ruine tout calcul impliquant des inverses. (iii) L’annulateurF∘ vit dans E∗, pas dans E : il devient le familier « complément orthogonal » seulement après qu’un produit scalaire identifie E à E∗ (Chapitre 12) ; aucune telle identification n’est canonique. (iv) « Le rang par lignes égale le rang par colonnes » ne signifie pas que l’espace des lignes égale l’espace des colonnes — les deux vivent dans des espaces différents (Kn et Km) et sont reliés par la Proposition 2.10, pas égaux. (v) La formule des permutations est un instrument de démonstration : pour des nombres, utiliser les opérations sur les lignes et les cofacteurs (Exemple 2.15).
Exemple 2.24(L’accouplement de trace scinde l’espace des matrices)
Sur M2(R) avec l’accouplement ⟨A,B⟩=tr(AB) de l’Exercice 2.9 : décomposons M=(1243) en parties symétrique et antisymétrique,
M=S+A,S=21(M+MT)=(1333),A=21(M−MT)=(0−110).
Alors tr(SA)=tr(−3−313)=0 : les deux parties sont « orthogonales » pour l’accouplement de trace — une instance du fait général (démontré dans le problème du week-end de ce chapitre) que les matrices antisymétriques forment exactement l’annulateur des symétriques. La dualité voit la décomposition Mn=Sn⊕An avant tout choix de produit scalaire.
Remarque 2.25(Perspectives au sein de ce volume)
Regardez les trois constructions de ce chapitre changer de costume plus loin. La transposée revient dans le Chapitre 3 : u et uT partagent leurs valeurs propres avec des multiplicités géométriques égales (le problème du week-end de ce chapitre, question 15), ce qui explique pourquoi les analyses par lignes et par colonnes d’une matrice ne se contredisent jamais. Le déterminant devient une fonction d’un paramètre dans le Chapitre 3 (χu(X)=det(Xid−u)) et un jacobien dans le Chapitre 20, où sa multilinéarité se transforme en le facteur de changement de variables. La trace sème les invariants de similitude : c’est le deuxième coefficient de χu, la somme des valeurs propres, et à terme l’intégrale de la diagonale dans des identités à la manière du Chapitre 14. Un chapitre d’algèbre linéaire, trois longues ombres.
Remarque 2.26(Où ce chapitre est utilisé)
L’espace dual n’est pas une abstraction pour elle-même : annulateurs et transposées font tourner la théorie de la résolubilité des systèmes linéaires (le problème du week-end de ce chapitre démontre l’alternative de Fredholm en dimension finie à partir d’eux), des accouplements non dégénérés réapparaissent comme la forme polaire dans le Chapitre 12 et l’adjoint dans le Chapitre 13, et le déterminant construit ici alimente tout le Chapitre 3. Dans le volume de troisième année la même dualité, transportée en dimension infinie, devient le théorème de représentation de Riesz et la théorie de Fredholm sur les espaces de Hilbert — avec la compacité remplaçant les décomptes de dimension utilisés ici.
2.4 Exercices
Exercice 2.1★
Dans R3, soient φ1(x,y,z)=x+y, φ2=y+z, φ3=x+z. Montrer que (φ1,φ2,φ3) est une base de (R3)∗ et trouver la base de R3 dont elle est la duale.
Solution
Solution de Exercice 2.1.
Trois formes dans un dual de dimension 3 : la liberté suffit. Une relation αφ1+βφ2+γφ3=0 évaluée en (1,0,0),(0,1,0),(0,0,1) donne α+γ=0, α+β=0, β+γ=0, d’où α=β=γ=0.
Base préduale (u1,u2,u3) : résoudre φi(uj)=δij. En écrivant uj=(x,y,z) : pour u1 : x+y=1, y+z=0, x+z=0 donne u1=(21,21,−21) ; symétriquement u2=(−21,21,21), u3=(21,−21,21).
Exercice 2.2★
Calculer par la formule des permutations les déterminants de
00c0b0a00,ac00bd0000eg00fh,
et énoncer la règle diagonale par blocs que le second suggère.
Solution
Solution de Exercice 2.2.
Première matrice : la seule permutation à produit non nul envoie 1↦3, 2↦2, 3↦1 — la transposition(13), signature −1 : déterminant−abc.
Seconde : une permutation à produit non nul ne peut mélanger les deux blocs (un coefficient les reliant est 0), donc elle se scinde en une permutation de {1,2} fois une de {3,4}, et la signature est le produit des deux signatures : la somme se factorise en
(ad−bc)(eh−fg).
Règle générale suggérée (et vraie, même démonstration) : le déterminant d’une matrice diagonale par blocs est le produit des déterminants des blocs.
Exercice 2.3★
Soit F={(x,y,z,t)∈R4:x+y=z+t et x=2y}. Donner une base de F∘ et vérifier le Théorème 2.6 sur les dimensions.
Solution
Solution de Exercice 2.3.
F est défini par les deux équations indépendantes φ1(x,y,z,t)=x+y−z−t=0 et φ2=x−2y=0 : par le Théorème 2.6 lu à l’envers, F∘=Vect(φ1,φ2) — elles sont dans F∘ par construction, elles sont libres (non proportionnelles), et dimF∘=4−dimF=4−2=2 puisque dimF=2 (deux équations indépendantes dans R4). Base : (φ1,φ2) ; dimensions : 2+2=4, comme le théorème l’exige.
Exercice 2.4★★
Soient a0,…,an des points distincts de K et φi:P↦P(ai) sur Kn[X]. Montrer que (φ0,…,φn) est une base de Kn[X]∗, identifier sa base préduale, et décomposer la forme P↦∫01P(t)dt (pour K=R, n=2, ai=0,21,1) dans cette base — en reconnaissant la règle de Simpson.
Solution
Solution de Exercice 2.4.
Les φi sont n+1 formes sur un espace de dimension n+1 : la liberté suffit. Si ∑iλiφi=0, évaluer sur le polynôme de Lagrange Lj des nœuds : λj=0. La base préduale est (L0,…,Ln), puisque φi(Lj)=Lj(ai)=δij.
Pour la forme intégrale avec les nœuds 0,21,1 sur R2[X] : ∫01P=∑iciP(ai) avec ci=∫01Li. Calculons : L0=2(X−21)(X−1), ∫01L0=61 ; L1=−4X(X−1), ∫01L1=64 ; L2=2X(X−21), ∫01L2=61. Donc
∫01P=61(P(0)+4P(21)+P(1))(P∈R2[X]):
la règle de Simpson, exacte sur les polynômes de degré ≤2 — un énoncé sur les bases duales.
Exercice 2.5★★
Soit u∈L(E) avec dimE=n et rku=1. Montrer que u=φ(⋅)a pour un vecteur a et une forme φ ; que tru=φ(a) ; et que u2=(tru)u. En déduire det(I+u)=1+tru.
Solution
Solution de Exercice 2.5.
imu=Ka pour un certain a=0 ; alors u(x)=φ(x)a où φ(x) est la coordonnée de u(x) sur a — linéaire en x. Trace : compléter a=e1 en une base ; la matrice de u a pour colonnes φ(ej)e1, donc son seul coefficient diagonal est φ(e1)=φ(a) : tru=φ(a). Puis
u2(x)=φ(x)u(a)=φ(x)φ(a)a=(tru)u(x).
Déterminant, en deux cas. Si φ(a)=0 : prendre une base quelconque de l’hyperplan kerφ et ajouter a. Alors u annule kerφ (là u(x)=φ(x)a=0) et u(a)=φ(a)a : la matrice de I+u est diagonale, (1,…,1,1+φ(a)), donc det(I+u)=1+φ(a)=1+tru. Si φ(a)=0 : alors a∈kerφ ; prendre une base de kerφ dont le premier vecteur est a, et ajouter un vecteur b avec φ(b)=1. Alors I+u fixe la base de kerφ et envoie b↦b+a : triangulaire de diagonale unité, det(I+u)=1=1+tru. Les deux cas s’accordent avec la formule.
Exercice 2.6★★
Montrer que tout hyperplan de Mn(K) (n≥2) contient une matrice inversible. Indication : un hyperplan est {M:tr(AM)=0} pour un certain A=0 (Exercice 2.9). Si A est scalaire, exhiber une matrice inversible de trace nulle ; sinon, trouver un M inversible rendant AM de diagonale nulle — une matrice de type permutation y suffit.
Solution
Solution de Exercice 2.6.
Par l’Exercice 2.9, l’hyperplan est HA={M:tr(AM)=0} avec A=0.
Si A=λI :HA est l’hyperplan de trace nulle ; la matrice de la permutation en n-cycle (des uns en positions (i,i+1) et (n,1)) est inversible (son déterminant est ±1 par le calcul de l’Exemple 2.20) et est de trace nulle.
Si A n’est pas scalaire : trouver d’abord un P inversible tel que B=P−1AP ait un coefficient hors diagonale non nul bji (j=i). En effet, si A en a déjà un, prendre P=I ; si A est diagonale avec deux coefficients distincts d1=d2, conjuguer par la transvection P=I+E12 produit le coefficient hors diagonale d1−d2=0 (calcul : P−1AP=A+(d1−d2)E12) ; et une matrice diagonale dont tous les coefficients sont égaux est scalaire, exclue. Poser maintenant M′=I+tEij avec t=−tr(B)/bji : alors
tr(BM′)=trB+tbji=0,
et M′ est inversible (triangulaire de diagonale unité). En défaisant la conjugaison, M=PM′P−1 est inversible et tr(AM)=tr(BM′)=0 : M∈HA.
Exercice 2.7★★
(Dérivée du déterminant) Pour A∈Mn(R), montrer à partir de la multilinéarité que
dtdt=0det(In+tA)=trA,
et en déduire det(etA)=ettrA en supposant la dérivabilité de t↦det(etA) et la propriété de groupe e(s+t)A=esAetA (établie dans le Chapitre 16).
Solution
Solution de Exercice 2.7.
det(I+tA) est, par la formule des permutations, un polynôme en t ; son terme constant est 1 (t=0). Son coefficient en t : développer det comme une forme alternée des colonnes ej+tcj(A) ; par multilinéarité, les termes linéaires en t remplacent exactement un ej par cj(A) :
j∑det(e1,…,cj(A),…,en)=j∑ajj=trA,
(le déterminant avec toutes les colonnes canoniques sauf cj(A) à la place j ramasse le j-ème coefficient diagonal). Donc la dérivée en 0 est trA.
Soit g(t)=det(etA). La propriété de groupe donne g(s+t)=g(s)g(t) (multiplicativité de det), g est dérivable, et g′(0)=trA par ce qui précède (etA=I+tA+O(t2)). Un morphisme dérivable (R,+)→(R∗,×) vérifie g′=g′(0)g (dériver g(s+t) en s en 0), donc g(t)=ettrA par l’unicité des solutions de y′=cy avec y(0)=1 (volume de première année).
Exercice 2.8★★
(Circulante, 3×3) Soient j=e2iπ/3 et
C=acbbaccba∈M3(C).
Vérifier que les colonnes de la matrice de Vandermonde de 1,j,j2 sont des vecteurs propres de C, et en déduire
detC=(a+b+c)(a+bj+cj2)(a+bj2+cj).
Solution
Solution de Exercice 2.8.
Soit vk=(1,jk,j2k)T pour k=0,1,2. En utilisant 1+j+j2=0 et j3=1 :
(vérifier la deuxième ligne : jk(a+bjk+cj2k)=ajk+bj2k+cj3k=c+ajk+bj2k). Donc vk est un vecteur propre de valeur propre λk=a+bjk+cj2k. Les vk forment une base (Vandermonde des 1,j,j2 distincts), donc C est diagonalisable avec ces valeurs propres et
detC=λ0λ1λ2=(a+b+c)(a+bj+cj2)(a+bj2+cj).
Exercice 2.9★★★
Montrer que toute forme linéaire t sur Mn(K) est M↦tr(AM) pour un unique A : l’application A↦tr(A⋅) est un isomorphisme de Mn(K) sur son dual. En déduire à nouveau l’énoncé d’unicité de la Proposition 2.22.
Solution
Solution de Exercice 2.9.
L’application Θ:A↦tr(A⋅) est linéaire de Mn(K) dans son dual, entre espaces de même dimension n2 : l’injectivité suffit. Si tr(AM)=0 pour tout M, prendre M=Eji : tr(AEji)=aij=0 pour tous i,j : A=0. Donc Θ est un isomorphisme.
Unicité de la trace (Proposition 2.22) : une forme t annulant tous les commutateurs est tr(A⋅) pour un certain A avec tr(A(MN−NM))=0 pour tous M,N, c’est-à-dire tr((AM−MA)N)=0 pour tout N (cyclicité), c’est-à-dire AM=MA pour tout M (injectivité de Θ) : A commute avec tout, donc est scalaire (A commute avec tous les Eij force les coefficients hors diagonale à 0 et les coefficients diagonaux à être égaux), donc t=ctr.
Exercice 2.10★★★
Soient u,v∈L(E) avec u∘v−v∘u=u. Montrer que u est nilpotent. Indication : montrer que tr(uk)=0 pour tout k≥1 (calculer ukv−vuk par récurrence), puis utiliser le fait suivant, à démontrer via les identités de Newton ou par récurrence sur la dimension : un endomorphisme d’un C-espace vectoriel dont toutes les puissances ont une trace nulle est nilpotent. Travailler sur C.
Solution
Solution de Exercice 2.10.
Travailler sur C (une matrice réelle est nilpotente ssi elle l’est en tant que matrice complexe : la nilpotence est un=0).
Étape 1 : tr(uk)=0 pour k≥1. Par récurrence, ukv−vuk=kuk : pour k=1 c’est l’hypothèse ; pour le passage,
uk+1v−vuk+1=uk(uv−vu)+(ukv−vuk)u=uk+1+kuk+1.
En prenant les traces : 0=tr(ukv)−tr(vuk)=ktr(uk), donc tr(uk)=0.
Étape 2 : des traces de puissances nulles impliquent la nilpotence (sur C). Soient λ1,…,λr les valeurs propres non nulles distinctes de u de multiplicités m1,…,mr (dans le polynôme caractéristique, qui est scindé sur C — Chapitre 3). Les traces de puissances sont tr(uk)=∑imiλik (trigonaliser : la diagonale de la k-ème puissance d’une matrice triangulaire est faite des k-èmes puissances). Le système ∑imiλik=0 pour k=1,…,r est inversible au sens de Vandermonde dans les inconnues miλi (matrice (λik−1) fois la diagonale λi, tous les λi=0 distincts) : tout miλi=0, impossible avec mi≥1 sauf si r=0. Donc u n’a aucune valeur propre non nulle : son polynôme caractéristique est (−X)n, et Cayley–Hamilton (Chapitre 3) donne un=0 : nilpotent.
(Voir le déterminant comme un polynôme en an : identifier son degré, ses racines et son coefficient dominant ; récurrence.)
Solution
Solution de Exercice 2.11.
Notons V(a0,…,an) le déterminant et raisonnons par récurrence sur n ; V(a0)=1 amorce. Fixer a0,…,an−1 et considérer D(T)=V(a0,…,an−1,T), le déterminant de dernière colonne (1,T,…,Tn) : en développant suivant cette colonne, D est un polynôme de degré ≤n en T dont le coefficient de Tn est le mineur V(a0,…,an−1). Supposons d’abord que a0,…,an−1 sont distincts. Pour chaque T=ai (i<n) deux colonnes coïncident, donc D(ai)=0 : avec n racines distinctes et degré ≤n,
D(T)=V(a0,…,an−1)i=0∏n−1(T−ai),
et T=an plus l’hypothèse de récurrence donnent la formule du produit. Si deux des a0,…,an−1 coïncident, les deux membres sont 0 (colonnes répétées ; facteur répété), et la formule est vraie trivialement.
Exercice 2.12★★★
Soient A,B,C,D∈Mn(K) avec K infini, et supposons CD=DC. Montrer que
det(ACBD)=det(AD−BC).
(Traiter d’abord D inversible, en multipliant à droite par (I−D−1C0I) ; puis remplacer D par D+tI et comparer deux polynômes en t.)
Solution
Solution de Exercice 2.12.
D inversible. Multiplier à droite par la matrice par blocs T=(I−D−1C0I), qui est triangulaire par blocs de diagonale unité, detT=1 (son déterminant, par la formule des permutations, ne ramasse que les blocs diagonaux — la règle par blocs de l’Exercice 2.2) :
(ACBD)T=(A−BD−1CC−DD−1CBD)=(A−BD−1C0BD),
dont le déterminant est det(A−BD−1C)detD=det((A−BD−1C)D)=det(AD−BD−1CD). Puisque CD=DC, BD−1CD=BC : le déterminant est det(AD−BC).
D général. Soit Dt=D+tI ; alors CDt=DtC encore. Les deux fonctions
f(t)=det(ACBDt)etg(t)=det(ADt−BC)
sont des fonctions polynomiales de t. Le polynôme det(D+tI) est unitaire de degré n, donc a au plus n racines : pour tous les t sauf un nombre fini, Dt est inversible et f(t)=g(t) par le premier cas. Deux polynômes sur un corps infini coïncidant en une infinité de points sont égaux : f=g, et t=0 conclut.
2.5 Problème : l’alternative de Fredholm
Quand le système linéaire u(x)=b a-t-il une solution ? La réponse complète est un énoncé de dualité : exactement quand b est annulé par toute forme linéaire qui annule l’image de u — et ces formes sont calculables, étant le noyau de la transposée. Ce problème du week-end construit le dictionnaire complet de la dualité en dimension finie (factorisation des formes, bidualité, calcul des annulateurs, la transposée), démontre l’alternative de Fredholm en dimension finie, et se clôt avec la forme trace et une caractérisation : la trace est le seul invariant linéaire de similitude. Partout, E et F sont des K-espaces vectoriels de dimension finie, n=dimE.
Problème 2.1
Problème du week-end — dualité en dimension finie et alternative de Fredholm
Partie I — Le lemme de factorisation. Soient φ1,…,φp,φ∈E∗.
Soit Φ:E→Kp, x↦(φ1(x),…,φp(x)). Identifier kerΦ, montrer que ΦT envoie les formes coordonnées de Kp sur les φi, et en déduire
dim(kerφ1∩⋯∩kerφp)=n−dimVect(φ1,…,φp).
(Lemme de factorisation) Démontrer l’équivalence :
φ∈Vect(φ1,…,φp)⟺kerφ1∩⋯∩kerφp⊆kerφ.
En déduire : (φ1,…,φp) est libre ssi ⋂ikerφi est de dimension n−p ; et un sous-espace de codimension p est une intersection de p hyperplans, jamais moins.
Dans R4, soient φ1=x+y−z, φ2=y+z−t, ψ=x+2y−t et ψ′=x+y+t. Décider, par le lemme de factorisation, si ψ et ψ′ appartiennent à Vect(φ1,φ2).
Sur E=R2[X], montrer que ψ0:P↦P(0), ψ1:P↦P(1), ψ2:P↦∫01P(t)dt forment une base de E∗, calculer la base (P0,P1,P2) de E dont elle est la duale, et trouver l’unique P∈R2[X] avec P(0)=1, P(1)=2, ∫01P=23.
Montrer que l’application d’évaluationJ:E→E∗∗, J(x)(φ)=φ(x), est linéaire et injective, donc un isomorphisme en dimension finie.
(Double annulateur) Montrer J(F)=F∘∘:=(F∘)∘ pour tout sous-espace F⊆E : sous l’identification J, l’annulateur de l’annulateur est le sous-espace lui-même.
Démontrer le calcul des annulateurs : (F+G)∘=F∘∩G∘ et (F∩G)∘=F∘+G∘.
En déduire (et redémontrer directement) : deux formes non nulles de même noyau sont proportionnelles.
(Base antéduale) Montrer que pour toute base (φ1,…,φn) de E∗ il existe une unique base (u1,…,un) de E avec φi(uj)=δij.
Montrer que u↦uT est une bijection linéaire de L(E,F) sur L(F∗,E∗), et que (u−1)T=(uT)−1 quand u est inversible.
(Naturalité) Montrer que uTT∘JE=JF∘u : sous les isomorphismes d’évaluation, la double transposéeestu.
Montrer : u est surjective ssi uT est injective ; u est injective ssi uT est surjective.
Pour u∈L(E) : un sous-espace F est stable sous u si et seulement si F∘ est stable sous uT.
Montrer que ker(uT−λidE∗)=(im(u−λidE))∘, et en déduire que u et uT ont les mêmes valeurs propres avec les mêmes multiplicités géométriques.
Partie IV — L’alternative de Fredholm.
Démontrer que imu=(keruT)∘ pour u∈L(E,F), et en déduire l’alternative de Fredholm en dimension finie : l’équation u(x)=b a une solution si et seulement si tout ψ∈F∗ avec uTψ=0 vérifie ψ(b)=0.
Forme matricielle : pour A∈Mm,n(K) et b∈Km, exactement l’une des propositions suivantes est vraie : (i) Ax=b a une solution ; (ii) il existe y∈Km avec ATy=0 et yTb=1. Démontrer à la fois le « au plus une » et le « au moins une ».
Trouver tous les b∈R3 pour lesquels le système
x+y=b1,y+z=b2,x+2y+z=b3
a une solution, en calculant le noyau de la matrice transposée.
(Un problème de Neumann discret) Sur E=Rn (n≥3), définir L par (Lx)k=xk−21(xk−1+xk+1), indices modulo n. Montrer LT=L (identifications canoniques), montrer que kerL est la droite des vecteurs constants (regarder une coordonnée maximale), et conclure : Lx=b est résoluble ssi ∑kbk=0.
Partie V — La forme trace et le théorème d’invariance. Rappelons de l’Exercice 2.9 que A↦tr(A⋅) identifie Mn(K) à son dual. On suppose charK=0 (par exemple K=Q,R,C).
Sous cette identification, montrer que l’annulateur du sous-espace Sn des matrices symétriques est le sous-espace An des matrices antisymétriques, et réciproquement.
Montrer que l’annulateur de l’hyperplan sln={M:trM=0} est la droite KIn ; de manière équivalente, une forme linéaire s’annulant sur toutes les matrices de trace nulle est un multiple de la trace.
Montrer que toute matrice de Mn(K) est la somme de deux matrices inversibles.
(La trace est le seul invariant linéaire de similitude) Soit t une forme linéaire sur Mn(K) avec t(PMP−1)=t(M) pour tout M et tout P inversible. Montrer d’abord t(PX)=t(XP) pour P inversible, puis t(BX)=t(XB) pour toutB, et conclure t=ctr pour un certain c∈K.
Montrer que rku≤r si et seulement si u est une somme de r applications de rang ≤1, c’est-à-dire u=∑i=1rψi(⋅)fi avec ψi∈E∗, fi∈F ; en déduire rk(u+v)≤rku+rkv.
(Synthèse) Dresser le dictionnaire démontré dans ce problème : sous-espaces contre annulateurs, sommes contre intersections, applications contre transposées, résolubilité contre orthogonalité au noyau transposé, trace contre similitude. Pour chaque entrée, citer la question qui l’a démontrée, et énoncer en une phrase ce qui remplace les décomptes de dimension quand la dimension devient infinie (le volume de troisième année le rend précis sur les espaces de Hilbert).
Solution
Solution de Problème 2.1.
1.Φ est linéaire avec kerΦ=⋂ikerφi (un p-uplet s’annule ssi chaque entrée s’annule). Pour les formes coordonnées εi de Kp : ΦT(εi)=εi∘Φ=φi, donc imΦT⊇Vect(φi) ; réciproquement imΦT est engendré par les ΦT(εi) (les εi engendrent (Kp)∗). Donc rkΦ=rkΦT=dimVect(φ1,…,φp)=:r (Proposition 2.10), et le théorème du rang donne dim⋂ikerφi=n−r.
2. (⇐) Garder une sous-famille libre maximale, disons φ1,…,φr, engendrant le même espace (de sorte que l’hypothèse se lit encore ⋂i≤rkerφi⊆kerφ : l’intersection sur tous les i égale celle sur i≤r, chaque forme écartée étant une combinaison). L’application Ψ=(φ1,…,φr):E→Kr est surjective (question 1 : son rang est r). Si Ψ(x)=Ψ(y) alors x−y∈kerΨ⊆kerφ, donc φ(x)=φ(y) : φ se factorise en φ=λ∘Ψ avec λ:Kr→K bien défini ; λ est linéaire parce que Ψ est linéaire et surjective (pour t=Ψ(x), t′=Ψ(x′) : λ(t+αt′)=φ(x+αx′)=λ(t)+αλ(t′)). En écrivant λ=∑ciεi : φ=∑i≤rciφi. (⇒) Si φ=∑ciφi, tout x annulant chaque φi annule φ.
3. Par la question 1, dim⋂kerφi=n−r avec r=dimVect(φi)≤p, et r=p ssi la famille est libre. Un sous-espace F de codimension p : son annulateur est de dimension p (Théorème 2.6) ; une base (φ1,…,φp) de F∘ donne F=⋂ikerφi (la formule de reconstitution). Moins : une intersection de q hyperplans a une dimension ≥n−q>n−p par la question 1.
4. Calculons kerφ1∩kerφ2 : de x+y−z=0 et y+z−t=0, paramétrer par (y,z) : x=z−y, t=y+z, donnant le plan des vecteurs (z−y,y,z,y+z). Sur lui, ψ=x+2y−t=(z−y)+2y−(y+z)=0 : par le lemme de factorisation ψ∈Vect(φ1,φ2) — en effet ψ=φ1+φ2. Mais ψ′=x+y+t=(z−y)+y+(y+z)=y+2z n’y est pas identiquement nul (y=1,z=0 donne 1) : ψ′∈/Vect(φ1,φ2).
5. Trois formes sur un espace de dimension 3 : la liberté suffit. Si aψ0+bψ1+cψ2=0, tester sur 1,X,X2 : a+b+c=0, b+2c=0, b+3c=0 ; soustraire les deux dernières donne c=0, puis b=0, a=0. Base antéduale : en écrivant P=α+βX+γX2 et en résolvant ψi(Pj)=δij (P(0)=α, P(1)=α+β+γ, ∫01P=α+2β+3γ) :
P0=1−4X+3X2,P1=−2X+3X2,P2=6X−6X2.
(Vérification, p. ex. : ∫01P2=3−2=1, P2(0)=P2(1)=0.) Le problème d’interpolation est résolu par les coordonnées dans la base antéduale :
P=1⋅P0+2⋅P1+23P2=1+X
(coefficient de X−4−4+9=1, coefficient de X23+6−9=0) ; en effet P(0)=1, P(1)=2, ∫01P=23.
6. Linéarité : pour tout φ, J(x+αy)(φ)=φ(x+αy)=J(x)(φ)+αJ(y)(φ), c’est-à-dire J(x+αy)=J(x)+αJ(y). Injectivité : si x=0, compléter x=e1 en une base ; la forme coordonnée e1∗ vérifie J(x)(e1∗)=1=0. Puisque dimE∗∗=dimE∗=dimE, injective implique bijective.
7. Inclusion : pour x∈F et φ∈F∘, J(x)(φ)=φ(x)=0, donc J(F)⊆F∘∘. Dimensions (Théorème 2.6 deux fois) :
dimF∘∘=dimE∗−dimF∘=n−(n−dimF)=dimF=dimJ(F),
J étant injective. Donc J(F)=F∘∘.
8. Première identité : φ annule F+G ssi elle annule à la fois F et G (elle annule les sommes ssi elle annule les morceaux) : (F+G)∘=F∘∩G∘. Seconde : l’inclusion F∘+G∘⊆(F∩G)∘ est claire (chaque terme annule F∩G). Dimensions, en utilisant la première identité et Grassmann :
ce qui par Grassmann dans E égale n−dim(F∩G)=dim(F∩G)∘ : égalité.
9. Via le lemme : kerψ⊆kerφ avec p=1 donne φ∈Vect(ψ), et φ=0 rend le scalaire non nul. Directement : choisir x0 avec ψ(x0)=0 ; tout x s’écrit x=(x−ψ(x0)ψ(x)x0)+ψ(x0)ψ(x)x0 avec le premier terme dans kerψ=kerφ ; en appliquant φ : φ(x)=ψ(x0)φ(x0)ψ(x).
10. Prendre la base duale(φ1∗,…,φn∗) de (φ1,…,φn) dans E∗∗ (Définition 2.1 appliquée à E∗) et poser uj=J−1(φj∗) : une base de E (J est un isomorphisme, question 6), avec φi(uj)=J(uj)(φi)=φj∗(φi)=δij. Unicité : les conditions φi(uj)=δij déterminent J(uj) sur la base (φi), donc déterminent uj.
11. Linéarité : (u+αv)Tψ=ψ∘(u+αv)=uTψ+αvTψ. Injectivité : si u=0, choisir x avec u(x)=0 et ψ avec ψ(u(x))=0 (l’astuce de la forme coordonnée de la question 6) : uTψ=0. Les espaces L(E,F) et L(F∗,E∗) ont tous deux la dimension dimEdimF : bijective. Si u est inversible, la règle de renversement (vu)T=uTvT donne uT(u−1)T=(u−1u)T=idE∗ et (u−1)TuT=(uu−1)T=idF∗, donc (uT)−1=(u−1)T.
13. Par la Proposition 2.10 : keruT=(imu)∘, donc u surjective ⟺imu=F⟺(imu)∘={0} (Théorème 2.6) ⟺uT injective. Et imuT=(keru)∘, donc u injective ⟺keru={0}⟺(keru)∘=E∗⟺uT surjective.
14. Si u(F)⊆F et φ∈F∘ : (uTφ)(x)=φ(u(x))=0 pour x∈F, donc uTφ∈F∘. Réciproquement, si u(F)⊆F, choisir x∈F avec u(x)∈/F ; par la formule de reconstitution du Théorème 2.6 il existe φ∈F∘ avec φ(u(x))=0 : alors (uTφ)(x)=0 bien que x∈F, donc uTφ∈/F∘ : F∘ n’est pas stable.
15.uT−λidE∗=(u−λidE)T (la transposition est linéaire et idT=id), donc son noyau est (im(u−λid))∘ (Proposition 2.10), de dimension
n−rk(u−λid)=dimker(u−λid)
par le théorème du rang. En particulier un noyau est non nul ssi l’autre l’est : mêmes valeurs propres, mêmes multiplicités géométriques.
16. Inclusion : si b=u(x) et uTψ=0, alors ψ(b)=ψ(u(x))=(uTψ)(x)=0 : donc imu⊆(keruT)∘. Dimensions : pour un sous-espace S⊆F∗, S∘=JF−1(S∘) (dérouler : y∈S∘ ssi tout ψ∈S annule y ssi JF(y)∈S∘), donc dimS∘=dimF−dimS. Avec S=keruT :
dim(keruT)∘=dimF−dimkeruT=rkuT=rku:
égalité des dimensions, donc imu=(keruT)∘. Reformulé : b∈imu ssi ψ(b)=0 pour tout ψ avec uTψ=0 — l’alternative de Fredholm.
17. Identifier (Km)∗ avec Km par y↦ψy, ψy(v)=yTv ; alors (uTψy)(x)=yTAx=(ATy)Tx, donc uTψy=ψATy : la transposée est la matrice transposée. Au plus une : si Ax=b et ATy=0, alors yTb=yTAx=(ATy)Tx=0=1. Au moins une : si (i) échoue, la question 16 fournit ψy avec ATy=0 et yTb=0 ; réajuster y pour le rendre égal à 1.
18.A=(101112011) (troisième ligne = première + deuxième, donc A est singulière). Résoudre ATy=0 : y1+y3=0, y1+y2+2y3=0, y2+y3=0 donnent y1=y2=−y3 : la droite engendrée par y=(1,1,−1). Fredholm : résoluble ssi yTb=b1+b2−b3=0, c’est-à-dire b3=b1+b2 — visiblement la bonne condition, puisque la troisième équation est la somme des deux premières.
19. La matrice de L a 1 sur la diagonale et −21 en positions (k,k±1) (mod n) : symétrique, donc LT=L sous l’identification de la question 17. Noyau : si Lx=0 alors chaque xk=21(xk−1+xk+1). Soit k0 maximisant xk ; la moyenne des deux voisins, tous deux ≤xk0, égale xk0 seulement si les deux égalent xk0 ; en se propageant autour du cycle, x est constant. Réciproquement les constantes sont annulées. Donc kerLT=kerL=R(1,…,1), et l’alternative de Fredholm se lit : Lx=b résoluble ssi (1,…,1)Tb=∑kbk=0 — la condition de compatibilité discrète : une « distribution de chaleur » sur un anneau peut être réalisée par un potentiel ssi son flux total s’annule.
20. Si A est antisymétrique et S symétrique :
tr(AS)=tr((AS)T)=tr(STAT)=−tr(SA)=−tr(AS),
donc 2tr(AS)=0 et (charK=2) tr(AS)=0 : An⊆Sn∘ (en identifiant le dual avec les matrices). Dimensions : dimSn∘=n2−2n(n+1)=2n(n−1)=dimAn : égalité. En échangeant les rôles (même calcul), An∘=Sn.
21.tr(InM)=trM=0 pour M∈sln : la droite KIn est dans l’annulateur, dont la dimension est n2−(n2−1)=1 : égalité. Traduit par l’isomorphisme A↦tr(A⋅) : une forme s’annulant sur sln est tr(λIn⋅)=λtr.
22. Soit M∈Mn(K). Le polynôme t↦det(M−tI) est non nul de degré n, donc a au plus n racines ; K est de caractéristique 0, donc infini : choisir λ=0 qui n’est pas une racine. Alors M=(M−λI)+λI écrit M comme somme de deux matrices inversibles.
23.Étape 1 : pour P inversible et X arbitraire, appliquer l’invariance à M=XP : t(P(XP)P−1)=t(XP), c’est-à-dire t(PX)=t(XP). Étape 2 : fixer X ; les deux membres de t(BX)=t(XB) sont linéaires en B et coïncident sur les B inversibles ; par la question 22 tout B est une somme de deux inversibles, donc ils coïncident partout. Étape 3 :t annule tout commutateur XB−BX ; les commutateurs engendrent sln (montré dans la démonstration de la Proposition 2.22), donc t s’annule sur sln et la question 21 donne t=ctr. (Réciproquement tout ctr est invariant par similitude : la trace est l’invariant linéaire de similitude.)
24. Si rku=r′≤r : prendre une base (f1,…,fr′) de imu et écrire u(x)=∑i=1r′ψi(x)fi ; chaque coordonnée ψi(x) de u(x) est linéaire en x (composition de u avec une forme coordonnée), donc u est une somme de r′≤r applications de rang ≤1 (compléter par des zéros). Réciproquement, si u=∑i=1rψi(⋅)fi, alors imu⊆Vect(f1,…,fr) : rku≤r. Sous-additivité : écrire u avec rku termes et v avec rkv termes ; la somme a rku+rkv termes, donc rk(u+v)≤rku+rkv.
25. Le dictionnaire : un sous-espace F correspond à F∘ de dimension complémentaire (Théorème 2.6), et retour par la bidualité (questions 6–7) ; les sommes s’échangent avec les intersections (question 8) ; une application u correspond à uT avec keruT=(imu)∘, imuT=(keru)∘, rangs égaux, injectivité/surjectivité échangées, sous-espaces stables et valeurs propres appariés (questions 11–15) ; l’équation u(x)=b est résoluble ssi b est orthogonal à keruT (questions 16–19) ; et sur Mn l’accouplement de trace réalise tout le dictionnaire concrètement, avec la trace comme unique invariant linéaire de similitude (questions 20–23) et le rang comme longueur minimale d’une décomposition en tenseurs élémentaires (question 24). En dimension infinie les décomptes de dimension échouent et sont remplacés par des hypothèses de fermeture sur les images et par la complétude — sur les espaces de Hilbert ceci devient le théorème de représentation de Riesz et la théorie de Fredholm des opérateurs compacts, démontrée honnêtement dans le volume de troisième année.