Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1
10Nombres réels
Toute l’analyse repose sur une propriété qui distingue de : toute partie non vide et majorée admet un plus petit majorant. Ce chapitre l’énonce précisément, en tire les premières conséquences — la propriété d’Archimède, la fonction partie entière, la densité des rationnels et des irrationnels — et met en place le vocabulaire (sup, inf, max, min) constamment utilisé à partir du Chapitre 11.
10.1 La propriété de la borne supérieure
Définition 10.1 (Bornes, sup et inf)
Soit une partie non vide. Un réel est un majorant de lorsque pour tout ; est majorée lorsqu’elle admet un majorant (de même en dessous, avec les minorants ; bornée signifie les deux). Un maximum de est un majorant appartenant à .
La borne supérieure est le plus petit des majorants de , lorsqu’il existe ; la borne inférieure est le plus grand des minorants.
Théorème 10.2 (Axiome de complétude de )
est un corps totalement ordonné contenant dans lequel toute partie non vide et majorée admet une borne supérieure.
Démonstration. Admis à ce niveau. ∎
Remarque 10.3
Nous le prenons comme axiome définissant ; construire un modèle (par les coupures de Dedekind ou par les suites de Cauchy de rationnels) et démontrer son unicité est honnête mais long, et nous le laissons pour plus tard. Remarquons que ne possède pas cette propriété : est majorée mais n’a pas de plus petit majorant dans — son candidat, , manque à l’appel (Exemple 1.11). En passant aux opposés (), toute partie non vide et minorée admet une borne inférieure.
Proposition 10.4 (La caractérisation par )
Soient une partie majorée et . Alors si et seulement si
- est un majorant : , ; et
- rien de plus petit ne l’est : , , .
Démonstration. Si : (1) vaut par définition, et pour (2), n’est pas un majorant, ce qui est exactement l’existence d’un . Réciproquement, (1) dit que est un majorant ; (2) dit qu’aucun n’est un majorant (prendre ) : est le plus petit. ∎
Exemple 10.5
, non atteinte (pas de maximum) ; . Pour : , non atteinte ; . Un maximum, lorsqu’il existe, est la borne supérieure ; tout l’intérêt de est de disposer d’un substitut quand le maximum n’existe pas.
Exemple 10.6 (Calculer des bornes supérieures en pratique)
Deux mises en pratique complètes de la Proposition 10.4.
L’ensemble . Pour tout , , donc est un minorant ; et : par conséquent , atteinte en . Au-dessus, n’est pas majorée ( peut dépasser tout d’après le Théorème 10.10) : n’existe pas dans (elle vaut dans ).
L’ensemble . Tout élément appartient à , donc et encadrent . Aucun des deux n’est atteint : forcerait . Pour la borne supérieure, figeons et laissons croître : dès que (Archimède) : . Symétriquement (, grand), . L’idée à retenir : pour épingler une borne supérieure, un seul chemin à un paramètre bien choisi à l’intérieur de l’ensemble suffit — ici le chemin — et la caractérisation par n’en demande pas davantage.
Exemple 10.7 (Le miroir de la borne inférieure)
La borne inférieure possède sa propre caractérisation par , obtenue à partir de la Proposition 10.4 via : si et seulement si minore et si, pour tout , un certain vérifie . Une mise en pratique avec les deux bornes à la fois : posons
Les indices pairs donnent , avec égalité en : comme de plus les valeurs d’indice impair sont , on obtient . Les indices impairs donnent , décroissant vers : tout élément de est , et est dépassé par pour impair : , non atteinte. Un seul ensemble, et les quatre comportements exposés : une borne supérieure qui est un maximum, une borne inférieure qui n’est pas un minimum.
Remarque 10.8 (Pièges courants avec sup et inf)
Quatre erreurs expliquent l’essentiel des points perdus. (i) Confondre et : n’appartient pas nécessairement à ; n’écrire qu’après avoir exhibé un élément de qui soit un majorant. (ii) Passer des inégalités strictes à la borne supérieure : si pour tout , on ne peut conclure que — témoin , . (iii) Écrire avant d’en avoir le droit : le symbole exige non vide et majorée (Méthode 10.18) ; et ne sont pas définis dans (les conventions de relèvent d’un acte séparé et explicite). (iv) Opérations ensemblistes : toujours, mais rien de général ne vaut pour — il peut être vide, et même lorsqu’il ne l’est pas, peut être très en dessous de : prendre et , où .
Exemple 10.9 (Les ensembles finis ont un maximum — un lemme utilisé sans le dire)
Toute partie finie non vide admet un maximum (et un minimum). Par récurrence sur le nombre d’éléments : un singleton a pour la valeur ; si l’assertion vaut pour les ensembles à éléments et si en a , choisissons : l’ensemble a un maximum , et vaut si , et sinon. Aucune complétude n’intervient — c’est de l’ordre pur plus une récurrence, déjà valable dans — mais le lemme mérite un énoncé honnête, car les démonstrations à venir l’invoquent sans le dire : la construction de la partie entière ci-dessous (« un ensemble d’entiers piégé dans un intervalle borné a un plus grand élément »), toute majoration du Chapitre 11, tout « prenons le plus grand des en nombre fini » du Chapitre 13. C’est dans les ensembles infinis que les maxima meurent et que les bornes supérieures prennent le relais : ce chapitre existe pour le cas infini.
Théorème 10.10 (Propriété d’Archimède)
Pour tout il existe avec . De façon équivalente : pour tous et , un multiple dépasse .
Démonstration. Supposons le contraire : un certain majore , de sorte que existe (Théorème 10.2). D’après la Proposition 10.4 (2) avec , il existe avec ; mais alors et , ce qui contredit le fait que soit un majorant. Pour la seconde forme, soient et : la première forme appliquée à produit avec
et la multiplication par (qui préserve les inégalités strictes) donne . Réciproquement, la seconde forme avec et redonne la première pour , et règle le cas : les deux énoncés sont strictement équivalents. ∎
Exemple 10.11 (Archimède à l’œuvre)
Trois usages immédiats, constamment nécessaires par la suite. (i) Aucun réel strictement positif n’est en dessous de tous les : si , choisissons ; alors . Autrement dit, ne contient pas d’infiniment petits — l’énoncé informel « devient arbitrairement petit » est exactement ce théorème. (ii) Seuils explicites : quelle taille doit avoir pour que ? Il suffit que — Archimède garantit que de tels existent, et l’algèbre les localise. (iii) Les puissances battent toute borne : (récurrence), donc pour tout une puissance de dépasse : c’est la croissance géométrique utilisée pour les dyadiques dans l’Exercice 10.8. L’idée à retenir : la propriété d’Archimède est ce qui autorise toute phrase de la forme « prenons assez grand » — désormais nous userons librement de cette formule, et cet exemple en est la justification, faite une fois pour toutes.
Théorème 10.12 (Fonction partie entière)
Pour tout il existe exactement un entier, la partie entière , tel que
Démonstration. Existence. L’ensemble est non vide : d’après le Théorème 10.10 il existe avec , et alors , donc . Il est majoré (par tout entier , qui existe pour la même raison), donc, étant un ensemble d’entiers piégé dans l’intervalle fini , il possède un plus grand élément . Alors , et signifie .
Unicité. Si et vérifient tous deux les inégalités, alors donne , et symétriquement . ∎
Exemple 10.13 (La partie entière en pratique)
, , et : la partie entière va vers le bas, et non vers . Deux conséquences de l’unicité dans le Théorème 10.12 que nous utiliserons sans le dire. D’abord, pour ,
car est un entier vérifiant les deux inégalités qui définissent celle de — et un seul entier le fait. Ensuite, est croissante au sens large : si alors , et un entier est . Attention toutefois : en général ; donne .
Ce qui est vrai est une identité à garder en réserve (celle d’Hermite, dans son cas le plus simple) : pour tout réel ,
Écrivons avec et séparons deux cas. Si : le membre de gauche vaut , et avec , donc le membre de droite vaut également. Si : le membre de gauche vaut , et fait valoir au membre de droite. L’idée à retenir : est l’arrondi de à l’entier le plus proche, de sorte que l’identité dit que partie entière plus arrondi égale partie entière du double — et la disjonction de cas sur la partie fractionnaire est la technique standard derrière toute identité de partie entière (les Exercices 10.2 et 10.3 en vivent aussi).
Théorème 10.14 (Densité de et de )
Entre deux réels quelconques se trouvent un rationnel et un irrationnel.
Démonstration. Un rationnel. D’après le Théorème 10.10, choisissons avec , de sorte que . Posons . D’un côté, (Théorème 10.12) ; de l’autre, . En divisant par : .
Un irrationnel. Appliquons le point précédent au couple : un rationnel se trouve entre eux, et alors est irrationnel (si était rationnel, le serait aussi). ∎
Exemple 10.15 (La démonstration de la densité, exécutée)
La démonstration est un algorithme ; exécutons-le sur et . Comme , on a , donc et : le choix est légitime. Alors , donc , et le rationnel produit est
L’idée à retenir : la démonstration ne demande qu’un à peine plus grand que , et renvoie le premier multiple de au-delà de . La densité n’est pas un miracle abstrait — c’est une division euclidienne déguisée, thème longuement développé dans le devoir maison (Problème 10.1).
Remarque 10.16 (Où la complétude servira ensuite)
Le Théorème 10.2 est l’unique axiome non algébrique de ce livre, et tout théorème d’existence de l’analyse n’est que cet axiome habillé autrement : le théorème de la limite monotone (Chapitre 11), le théorème de Bolzano–Weierstrass (Chapitre 12), le théorème des valeurs intermédiaires et celui des bornes atteintes (Chapitre 13), et la définition même de l’intégrale comme borne supérieure des sommes inférieures (Chapitre 15). Le volume de Licence 3 construit la théorie de la mesure et les espaces de Hilbert sur ce même unique axiome. Lorsqu’une démonstration des chapitres à venir produit un nombre réel sorti de nulle part, cherchez la borne supérieure cachée.
Remarque 10.17 (Entre discrétude et densité)
et occupent des positions opposées à l’intérieur de : autour de chaque entier il y a un trou de longueur ne contenant aucun autre entier (la discrétude — c’est elle qui rend la partie entière bien définie), tandis qu’entre deux réels quelconques se trouvent une infinité de rationnels (la densité). Remarquablement, pour les sous-groupes additifs de il n’y a rien entre les deux : l’Exercice 10.9 démontre qu’un tel sous-groupe est soit de la forme (discret), soit dense — une dichotomie qui gouverne la densité de au Chapitre 11 et le monstre constructif du Problème 13.1. Les ensembles généraux, bien sûr, mêlent librement les deux comportements : est discret au loin et dense au milieu.
Méthode 10.18 (Démontrer des égalités avec sup et inf)
Pour démontrer : vérifier que majore , puis produire, pour chaque (ou pour une suite ), un élément de au-dessus de . Pour comparer des bornes supérieures, utiliser : ; et pour tous : , où (Exercice 10.5). Ne jamais écrire avant de savoir que est non vide et majorée.
10.2 Intervalles
Proposition 10.19 (Caractérisation des intervalles)
Une partie est un intervalle (l’un des types familiers , , , , demi-droites, , , singletons) si et seulement si elle est convexe :
Démonstration. Chacun des types listés est manifestement convexe. Réciproquement, soit convexe et non vide. Posons si est minorée, et sinon ; de même ou . Montrons que (avec les conventions évidentes en ). La seconde inclusion est la définition des bornes. Pour la première, soit : comme , n’est pas un minorant (ou ), donc un certain vérifie ; de même un certain vérifie ; la convexité place .
Il reste à lire le type sur la double inclusion : les ensembles coincés entre un intervalle ouvert et son adhérence ne diffèrent de que par la présence ou l’absence des extrémités (finies). Explicitement : si , les quatre possibilités pour donnent , , , (y compris les cas dégénérés : un singleton si ) ; si et , on obtient ou ; symétriquement pour , ; et , donne . Chaque cas figure dans la liste : c’est fini. ∎
Remarque 10.20 (Pourquoi la convexité est le bon critère)
La proposition convertit une définition géométrique (une liste de dix formes) en un test logique d’une ligne, et c’est ce test que l’on utilise réellement : pour démontrer qu’un ensemble est un intervalle, ne jamais courir après celle des dix formes qui convient — vérifier la convexité et laisser la proposition trancher le type. Le théorème des valeurs intermédiaires du Chapitre 13 sera énoncé exactement ainsi (« l’image continue d’un intervalle est un intervalle »), et sa démonstration produit la convexité, non la forme.
Remarque 10.21 (Droite réelle achevée)
Il est commode d’adjoindre deux symboles et de travailler dans , avec les conventions lorsque n’est pas majorée et . Alors toute partie de admet une borne supérieure dans — un confort de notation dont on use librement pour les limites au Chapitre 11.
Exemple 10.22 (Calculer dans )
Avec ces conventions en vigueur : , ; pour , (les termes pairs ne sont pas majorés) et ; et — le seul ensemble dont la borne supérieure soit plus petite que sa borne inférieure, rappel que les conventions sont choisies pour rendre croissante et décroissante vis-à-vis de l’inclusion :
désormais valable sans réserve de non-vacuité. Ce que les conventions ne fournissent pas, c’est une arithmétique : et restent indéfinis, et toute manipulation algébrique de bornes supérieures doit d’abord vérifier qu’elle ne les forme jamais. La droite achevée est une comptabilité, pas un système de nombres.
Exemple 10.23 (La borne supérieure qui s’est échappée de )
Revenons à l’ensemble de la remarque initiale, , et calculons sa borne supérieure dans . Il est non vide () et majoré par (si alors ), donc existe. Montrons que (le réel construit dans l’Exercice 10.12). Majorant : tout vérifie — pour c’est clair, et pour , donnerait . Rien de plus petit ne convient : étant donné , la densité (Théorème 10.14) fournit un rationnel avec , et alors , donc dépasse . D’après la Proposition 10.4, . L’idée à retenir : la borne supérieure d’un ensemble de rationnels n’est pas nécessairement rationnelle — la complétude est précisément la promesse que , contrairement à , ne laisse jamais une borne supérieure s’échapper ; cet exemple est la remarque initiale du chapitre, désormais démontrée et non plus seulement montrée du doigt.
Remarque 10.24 (Perspectives dans ce volume)
Les trois outils de ce chapitre ont des carrières distinctes devant eux. La borne supérieure mène la moitié « analyse » : limites monotones (Chapitre 11), définition même de l’intégrale (Chapitre 15), et, dans la géométrie du Chapitre 23, la distance d’un point à un sous-espace — une borne inférieure que la projection orthogonale transforme en minimum. La fonction partie entière revient partout où le discret rencontre le continu : développements en base (le devoir maison de ce chapitre), l’approximation de Dirichlet par les tiroirs (Problème 14.1), les comparaisons intégrales de sommes (Chapitre 17). Les arguments de densité deviendront une méthode au Chapitre 13 : une identité entre fonctions continues n’a besoin d’être vérifiée que sur — la moitié de l’équation fonctionnelle de Cauchy (Problème 13.1) est exactement ce mouvement. Lorsqu’on se demande d’où une démonstration de ce volume tire ses énoncés d’existence, la réponse est presque toujours : de ce chapitre.
10.3 Exercices
Exercice 10.1 ★
Déterminer (avec démonstrations) sup, inf, max, min — lorsqu’ils existent — de :
Solution
Solution de Exercice 10.1.
: tout élément est et : . Minorants : minore ; pour , Archimède fournit avec , donc aucun nombre strictement positif ne minore : , non atteinte (pas de min).
: les termes Les termes d’indice pair ( pair) croissent vers sans l’atteindre ; ceux d’indice impair décroissent vers . Donc et , ni l’une ni l’autre atteinte : pas de max, pas de min. (Bornes : pour tout ; et pour grand, de même en dessous.)
: , , ni l’une ni l’autre atteinte.
Exercice 10.2 ★
Démontrer que pour tous : , et que les deux bornes sont atteintes.
Solution
Solution de Exercice 10.2.
Écrivons , avec . Alors avec . Si , ; si , . Les deux cas se produisent : donne l’égalité de gauche, celle de droite.
Exercice 10.3 ★
Démontrer que pour tout et tout : .
Solution
Solution de Exercice 10.3.
Posons , de sorte que . En multipliant par : , et en prenant les parties entières (opération croissante, du côté des entiers) : . En divisant par : , donc la partie entière extérieure vaut .
Exercice 10.4 ★
Soient des parties non vides de , bornée. Démontrer .
Solution
Solution de Exercice 10.4.
Tout élément de est dans , donc majore : par conséquent ( est le plus petit des majorants). Symétriquement . Enfin car est non vide : tout se place entre les deux.
Exercice 10.5 ★★
Pour non vides et bornées, on pose et . Démontrer :
Solution
Solution de Exercice 10.5.
Posons , . Tout : majorant. Pour , choisissons et (Proposition 10.4) : alors . D’après la caractérisation par , .
Pour : majore minore ; le plus petit des majorants de correspond donc au plus grand des minorants de : .
Exercice 10.6 ★★
Soient des fonctions bornées. Démontrer
et donner un exemple où l’inégalité est stricte. Pourquoi cela ne contredit-il pas l’Exercice 10.5 ?
Solution
Solution de Exercice 10.6.
Pour tout : ; en prenant la borne supérieure du membre de gauche, on obtient l’inégalité. Exemple strict : , (valeur en , ailleurs), : .
Pas de contradiction avec l’Exercice 10.5 : là-bas, et varient indépendamment ; ici le même alimente et — l’ensemble est plus petit que l’ensemble .
Exercice 10.7 ★★
Démontrer que est irrationnel. (L’élever au carré et utiliser l’irrationalité de , à démontrer via l’Exercice 6.7.)
Solution
Solution de Exercice 10.7.
est irrationnel : n’est pas un carré parfait, et impair empêche (comme dans l’Exercice 6.7). Supposons maintenant . Alors , donc : contradiction. Donc .
Exercice 10.8 ★★
Démontrer que l’ensemble des rationnels dyadiques est dense dans : entre deux réels quelconques se trouve un rationnel dyadique.
Solution
Solution de Exercice 10.8.
Soit . Choisissons avec (Archimède : par une récurrence facile, donc une puissance de dépasse tout réel). Alors, comme dans la démonstration du Théorème 10.14 avec à la place de : vérifie . Donc est dense.
Exercice 10.9 ★★★
Soit un sous-groupe de avec . Posons . Démontrer :
- si , alors ;
- si , alors est dense dans .
En déduire que est dense dans .
Solution
Solution de Exercice 10.9.
- Supposons . D’abord, . Sinon : par la caractérisation par de la borne inférieure avec , il existe avec (strict à gauche puisque ) ; puis, avec , il existe avec . Alors et : un élément de en dessous de sa borne inférieure, absurde. Donc , et ( est un groupe). Réciproquement, pour , posons : alors et , et la définition de force . Donc .
- Supposons , et soit . Il existe avec . Le multiple avec vérifie , et : densité.
est un sous-groupe de . Il n’est pas de la forme : sinon et () donneraient , contradiction. D’après la dichotomie, est dense dans .
Exercice 10.10 ★★★
Pour des ensembles non vides de réels strictement positifs, on pose . Démontrer (cas borné), et montrer sur un exemple que la positivité est essentielle.
Solution
Solution de Exercice 10.10.
Posons , . Pour , : (produit d’inégalités entre nombres positifs). Pour : choisissons et ; alors
et peut être rendu arbitrairement petit : d’après la caractérisation par (sous la forme : aucun nombre ne majore ), .
La positivité est essentielle : donne , , alors que .
Exercice 10.11 ★★
Pour non vide et bornée, on définit le diamètre
Démontrer que , et que est le plus petit intervalle fermé contenant .
Solution
Solution de Exercice 10.11.
Écrivons , . Pour : et donnent ; par symétrie , donc majore l’ensemble des écarts. Pour , choisissons et (Proposition 10.4 et son miroir pour la borne inférieure) : alors . D’après la caractérisation par , .
Tout vérifie , donc , intervalle fermé de longueur . Si un intervalle fermé contient , alors est un majorant et un minorant de , donc et : . Ainsi est le plus petit.
Exercice 10.12 ★★★
Soient et . Démontrer que est non vide et majoré, et que vérifie (écarter et en exhibant, dans chaque cas, un petit contredisant la définition de la borne supérieure). En déduire que tout possède une unique racine carrée et que est croissante sur .
Solution
Solution de Exercice 10.12.
, donc . Si alors , donc est majoré par : existe (Théorème 10.2), et car : en effet si alors , et si alors .
est impossible. Choisissons avec . Alors
donc , ce qui contredit le fait que majore .
est impossible. Choisissons avec . Alors ; tout vérifie , donc (les deux sont ) : est un majorant de plus petit que , ce qui contredit la minimalité.
Par conséquent . Unicité : si alors , donc deux racines positives distinctes ne peuvent avoir le même carré . Croissance : si , alors , et donnerait en élevant au carré : donc .
10.4 Problème : développements en base et le rythme des rationnels
Problème 10.1
Devoir maison — développements en base : existence, unicité, et la périodicité caractérise
Tout réel de possède un développement en chiffres dans toute base ; le développement est unique dès que l’on proscrit les suites finissant par une infinité de chiffres ; et il est périodique à partir d’un certain rang exactement lorsque le nombre est rationnel. Ce problème démontre ces trois faits à partir du seul axiome de complétude — pas de suites, pas de séries : rien que la borne supérieure, la propriété d’Archimède et la fonction partie entière — et se clôt sur l’argument diagonal de Cantor en version chiffres. Dans tout ce qui suit, est un entier fixé (la base), un chiffre est un élément de , et une suite de chiffres est propre lorsqu’elle n’est pas égale à à partir d’un certain rang (c’est-à-dire : pour tout il existe avec ).
Partie I — Les chiffres à la main. Division de par en base : multiplier le reste courant par , diviser par , noter le quotient comme chiffre suivant, garder le reste.
- En base , exécuter l’algorithme sur et sur , en notant à chaque étape le chiffre et le reste. Vérifier que les restes de parcourent le cycle et que les chiffres se répètent ensuite indéfiniment.
- Calculer les développements en base de et de , et le développement en base de . Observer : l’un des nombres a un développement fini, les deux autres se répètent — et , si docile en base , se répète indéfiniment en base .
- Pour sous forme irréductible, montrer que les chiffres produits par l’algorithme sont tous nuls à partir d’un certain rang si et seulement si le reste s’annule pour un certain , si et seulement si divise une puissance , si et seulement si tout facteur premier de divise . Vérifier : a un développement fini en base , mais pas en base .
- On définit la troncature . Pour et , calculer en vérifiant à chaque étape que deux carrés consécutifs encadrent (par exemple ), et contrôler chaque fois que .
Partie II — L’existence, par la borne supérieure. Fixons et posons et pour .
- Montrer que et ; en conclure que chaque est un chiffre.
Montrer que vérifie
- Démontrer par récurrence, puis montrer que est croissante au sens large et que (utiliser la Proposition 10.4 et le Théorème 10.10).
- Montrer que la suite est propre : si pour tout , calculer pour par une somme géométrique finie et contredire la question 6.
- Réciproquement, soit une suite de chiffres propre quelconque et . Montrer que existe, appartient à , et vérifie pour tout (pour l’inégalité stricte, utiliser un chiffre avec ). En déduire , puis que les chiffres de , au sens de la question 5, sont exactement les .
Partie III — Unicité, ordre, décalage.
- Assembler les questions 5 à 9 en le théorème du développement en base : les applications et sont des bijections réciproques l’une de l’autre entre et l’ensemble des suites de chiffres propres. En particulier, deux suites propres distinctes n’ont jamais la même valeur.
- Autorisons maintenant les suites impropres. Montrer qu’une suite avec pour tout (avec minimal) a pour valeur ; en conclure que en base , et que les réels ayant deux représentations en chiffres sont exactement les fractions -adiques — tout autre réel n’en a qu’une, même parmi les suites impropres.
- Démontrer que la bijection de la question 10 respecte l’ordre lexicographique : si les suites propres de et de diffèrent pour la première fois à l’indice , alors si et seulement si .
- (Lemme de décalage) Soit de chiffres . Montrer que la partie fractionnaire de a pour chiffres (calculer à l’aide de pour entier), et en déduire par récurrence que la partie fractionnaire de a pour chiffres .
Partie IV — Être rationnel, c’est être périodique. Soient sous forme irréductible et le reste de la division euclidienne de par .
- Montrer que et .
- Montrer que : chaque chiffre est une fonction du seul reste précédent. C’est exactement la division posée de la partie I.
- Appliquer le principe des tiroirs (Corollaire 2.3) à et en conclure : le développement de tout rationnel est périodique à partir d’un certain rang, avec prépériode et période au plus .
- Réciproquement, supposons les chiffres de purement périodiques : pour tout . À l’aide du lemme de décalage et de l’unicité de la question 10, montrer que la partie fractionnaire de vaut , et en déduire : ainsi est rationnel, de dénominateur divisant . Vérifier le mécanisme sur : .
- Traiter le cas périodique à partir d’un certain rang par décalage, et énoncer le critère de périodicité : est rationnel si et seulement si son développement propre en base est périodique à partir d’un certain rang — dans une base si et seulement si dans toutes.
- Pour avec , montrer que le développement est purement périodique et que sa plus petite période est le plus petit tel que (l’ordre multiplicatif de modulo ). Vérifier que pour , les puissances de modulo parcourent : ordre , ce qui rejoint la question 1.
Partie V — Dividendes et diagonale.
- Soit le réel de dont les chiffres en base valent aux positions triangulaires () et ailleurs : Montrer que sa suite de chiffres est propre mais non périodique à partir d’un certain rang (une période forcerait des séparés par des écarts au plus , or les écarts croissent), et en conclure que est irrationnel : un nombre dont l’irrationalité se lit dans le seul rythme.
- Montrer que pour toute base l’ensemble est dense dans (généralisant l’Exercice 10.8), et que tout rationnel a un développement fini en base . Morale : être fini est une propriété du couple (nombre, base) ; la périodicité — la rationalité — est intrinsèque.
- (Diagonale de Cantor) Soit une application quelconque de dans . Définissons la suite de chiffres si le -ième chiffre de est différent de , et sinon. Montrer que est propre, que sa valeur appartient à , et que pour tout . Conclure : aucune application n’est surjective. (Le vocabulaire de la dénombrabilité, et le vrai foyer de ce théorème, c’est le Chapitre 12.)
- Montrer que si les développements propres de et de coïncident jusqu’à l’indice alors , et réfuter la réciproque avec , en base : la proximité des nombres ne force pas la coïncidence des chiffres. Qui sont les coupables ?
- Exécuter la partie IV sur en base : calculer les restes et les chiffres jusqu’au cycle, et conclure , avec prépériode et période . Expliquer, via la question 3, pourquoi aucune chaîne binaire finie ne vaudra jamais — la raison pour laquelle le d’un ordinateur en virgule flottante ne vaut pas exactement .
- Synthèse. En une phrase chacun : où la démonstration a-t-elle utilisé (i) la complétude, (ii) la propriété d’Archimède, (iii) la clause d’unicité de la partie entière, (iv) le principe des tiroirs ? Et la morale : est fidèlement codé par les suites de chiffres propres, la rationalité s’y lit comme une périodicité — et pourtant l’analyse préfère la borne supérieure aux chiffres. Pourquoi ? (Penser à l’addition de deux suites de chiffres.)
Solution
Solution de Problème 10.1.
1. Pour : , , ; chiffres , reste , puis que des zéros : . Pour : , , , , , : chiffres , restes . Le reste est revenu à , donc les six étapes se répètent à l’identique indéfiniment : , les restes parcourant le cycle .
2. en base () : , , et réapparaît : . en base : , , , : , développement fini. en base : , et réapparaît aussitôt : .
3. Le reste de l’algorithme après étapes est (démontré formellement à la question 14 ; ici c’est l’observation que chaque étape multiplie le reste par et le réduit modulo ). Tous les chiffres suivants sont nuls si et seulement si un certain , c’est-à-dire ; comme , le lemme de Gauss donne . Si , tout facteur premier de divise , donc divise (primalité). Réciproquement, si tout premier de divise , alors avec chaque divise , et les sont premiers entre eux deux à deux, donc . Pour : les deux premiers divisent (), mais , donc se répète indéfiniment en base .
4. donne . Puis : , . Ensuite : ; : ; : . Dans chaque cas les inégalités affichées disent exactement , ce qui est la définition de la partie entière de .
5. puisque . De , en multipliant par :
L’entier est , donc ; et avec entier force . Donc : c’est bien un chiffre.
6. Télescopage : , donc
En divisant par , on obtient .
7. Récurrence : , et . Croissance : . Chaque (question 6) : est un majorant de . Pour , la propriété d’Archimède fournit avec , donc , et alors d’après la question 6. D’après la Proposition 10.4, .
8. Supposons pour tout . Pour , la somme géométrique finie donne
Donc pour tout ; en laissant le dernier terme descendre en dessous de tout (question 7), . Mais la question 6 au rang dit : contradiction. La suite est propre.
9. Majoration : , et est croissante au sens large, donc existe avec . Fixons . Pour l’encadrement : est clair. Par propreté, choisissons avec . Pour :
la somme centrale perdant au moins face au maximum tout-en- ; pour , on a aussi (croissance plus le cas ). Donc tout , d’où . (Avec : , donc .) Enfin est un entier, et : donc . Enfin les chiffres de : .
10. La question 9 dit : (valeur d’une suite) a pour chiffres (la suite) ; les questions 5 à 8 disent : (les chiffres de ) forment une suite propre dont les troncatures ont pour borne supérieure (question 7). Les deux applications se composent donc en l’identité dans les deux sens : ce sont des bijections réciproques l’une de l’autre entre et les suites propres. Si deux suites propres avaient la même valeur, appliquer l’application « chiffres » les rendrait égales : unicité. C’est le théorème du développement en base .
11. Soit pour , avec minimal. Comme à la question 8, pour , donc la valeur est . Si la valeur est : en base , exactement — et non approximativement. Si , la minimalité donne , et la valeur est
une fraction -adique, dont le développement propre est (une suite qui s’arrête est propre, et sa valeur est le même nombre). Réciproquement, un réel ayant deux représentations doit en avoir une impropre (la propreté fixe la représentation, question 10), donc être de cette forme. Et chaque , écrit avec un dernier chiffre non nul , possède bien le jumeau impropre : ce sont exactement les fractions -adiques qui portent deux noms, tous les autres réels un seul.
12. Disons que les suites coïncident jusqu’à , avec la troncature commune , et que . D’après la question 9 (majoration stricte au rang ), , la dernière étape parce que est la troncature de . Donc ; en échangeant les rôles, ; et comme les suites diffèrent en , l’un des deux cas se produit. Les deux sens s’ensuivent.
13. Posons (en effet ). Pour : avec , donc d’après ( entier),
Donc . Ainsi la partie fractionnaire de porte les chiffres décalés ; en itérant fois, la partie fractionnaire de a pour chiffres .
14. Division euclidienne : avec . En divisant par : avec , donc , ce qui donne . Pour la récurrence : , donc et diffèrent d’un multiple de : .
15. Divisons par : avec . En substituant dans la formule affichée de la question 14 : , et l’unicité de la division euclidienne identifie , c’est-à-dire . Le chiffre ne dépend que de — la boucle de la division posée de la partie I, désormais certifiée.
16. Les restes prennent leurs valeurs dans l’ensemble à éléments : d’après le principe des tiroirs (Corollaire 2.3) deux coïncident, disons avec . Comme détermine (question 14), une récurrence donne pour tout ; et comme détermine (question 15), pour tout . Le développement de tout rationnel est périodique à partir d’un certain rang, avec prépériode et période .
17. Les chiffres de la partie fractionnaire de sont (lemme de décalage, puis pure périodicité) : la même suite propre que . D’après la question 10 les valeurs sont égales : , donc et
rationnel de dénominateur divisant ; le numérateur est l’entier dont les chiffres en base sont . Vérification : , et , donc c’est bien .
18. Si pour , la partie fractionnaire de a pour chiffres (lemme de décalage), qui sont purement périodiques ; d’après la question 17, . Alors donne . Avec la question 16 : rationnel développement périodique à partir d’un certain rang. Le membre de droite mentionne la base, celui de gauche non : la périodicité dans une base équivaut à la rationalité, donc à la périodicité dans toutes les bases.
19. Pour , . Si , alors si et seulement si ; un tel existe (les tiroirs donnent , , et est inversible modulo , donc ), et le plus petit — l’ordre multiplicatif — rend les restes, donc les chiffres, purement périodiques de période . Aucune période plus petite n’est possible : une période donnerait (question 17), c’est-à-dire . Pour , : , , , , , : ordre , et en effet est de période six.
20. La suite comporte une infinité de (les chiffres de sont presque tous nuls), donc elle est propre, et est bien défini (question 9). Supposons les chiffres périodiques de période au-delà de . Une infinité de chiffres valent (un par nombre triangulaire), donc un se trouve à une position ; la périodicité place alors un à toute position : à partir de , les écarts entre consécutifs valent au plus . Mais les se trouvent exactement aux nombres triangulaires, dont les écarts consécutifs finissent par dépasser : contradiction. La suite n’est pas périodique à partir d’un certain rang, donc d’après la question 18, — l’irrationalité se lit dans le seul rythme des chiffres.
21. Étant donné , la question 7 fournit avec ; posons . Alors , donc : densité, et pour toutes les bases à la fois ( redonne l’Exercice 10.8). Pour en base : le premier chiffre est et la partie fractionnaire de est : tous les chiffres suivants sont nuls, développement fini . Être fini dépend de la base ; la périodicité — la rationalité — non (question 18).
22. Chaque est un chiffre de la base , et la suite ne finit jamais par une infinité de : elle est propre. Sa valeur appartient à et a pour chiffres exactement les (question 9). Fixons : le -ième chiffre de est , choisi du -ième chiffre de , donc les suites propres de et de diffèrent, donc (question 10 : le codage est injectif). Ainsi ne figure dans aucune liste : aucune application n’est surjective. Les réels, contrairement aux rationnels, ne s’énumèrent pas — la non-dénombrabilité, dont le Chapitre 12 développe la théorie.
23. Si les développements coïncident jusqu’à , alors et ont la même troncature , et la question 6 les place tous deux dans , intervalle de longueur : . Réciproque : et (développements finis, donc propres) vérifient , et pourtant leurs développements diffèrent dès le tout premier chiffre. Les coupables sont les fractions -adiques de la question 11 : à leur voisinage, un déplacement minuscule retourne tous les chiffres affichés (), car ce sont précisément les réels où rôde le jumeau impropre.
24. , , , : , , , , — et : les restes parcourent le cycle à partir de l’indice . Chiffres : , puis le bloc répété :
prépériode , période . D’après la question 3, un développement fini en base exigerait que tout premier de divise ; le premier s’y refuse. Donc n’est pas représentable par une chaîne binaire finie — un ordinateur qui ne stocke qu’un nombre fini de bits n’en garde qu’une troncature, et les erreurs de troncature accumulées expliquent pourquoi le en virgule flottante diffère de dans les derniers bits.
25. (i) La complétude a produit les valeurs : et (questions 7 et 9) — dans seul, la suite propre de ne nommerait rien. (ii) La propriété d’Archimède a rendu finalement plus petit que tout , ce qui force les troncatures à se resserrer sur leur borne supérieure (questions 7 et 21). (iii) La clause d’unicité de la partie entière a identifié à la question 14 et légitimé chaque extraction de chiffre (question 13). (iv) Le principe des tiroirs, appliqué à un nombre fini de restes, est le seul moteur de la périodicité (question 16). Morale : les suites propres codent fidèlement et transforment la rationalité en un rythme visible ; mais additionner des suites de chiffres exige des retenues venues d’infiniment loin à droite, si bien qu’aucune règle à étapes finies ne calcule même le premier chiffre d’une somme — alors que l’interface « borne supérieure » du Théorème 10.2 traite toute l’analyse avec un unique axiome. Les chiffres sont une magnifique image de ; la borne supérieure en est le moteur.