Mathematics · Book 3 · Bachelor Year 1

Mathématiques universitaires — Licence 1

Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1

10Nombres réels

Toute l’analyse repose sur une propriété qui distingue R\R de Q\Q : toute partie non vide et majorée admet un plus petit majorant. Ce chapitre l’énonce précisément, en tire les premières conséquences — la propriété d’Archimède, la fonction partie entière, la densité des rationnels et des irrationnels — et met en place le vocabulaire (sup, inf, max, min) constamment utilisé à partir du Chapitre 11.

10.1 La propriété de la borne supérieure

Définition 10.1 (Bornes, sup et inf)

Soit ARA \subseteq \R une partie non vide. Un réel MM est un majorant de AA lorsque aMa \leq M pour tout aAa \in A ; AA est majorée lorsqu’elle admet un majorant (de même en dessous, avec les minorants ; bornée signifie les deux). Un maximum de AA est un majorant appartenant à AA.

La borne supérieure supA\sup A est le plus petit des majorants de AA, lorsqu’il existe ; la borne inférieure infA\inf A est le plus grand des minorants.

Théorème 10.2 (Axiome de complétude de R\R)

R\R est un corps totalement ordonné contenant Q\Q dans lequel toute partie non vide et majorée admet une borne supérieure.

Démonstration. Admis à ce niveau.

Remarque 10.3

Nous le prenons comme axiome définissant R\R ; construire un modèle (par les coupures de Dedekind ou par les suites de Cauchy de rationnels) et démontrer son unicité est honnête mais long, et nous le laissons pour plus tard. Remarquons que Q\Q ne possède pas cette propriété : {xQ:x2<2}\{x \in \Q : x^2 < 2\} est majorée mais n’a pas de plus petit majorant dans Q\Q — son candidat, 2\sqrt 2, manque à l’appel (Exemple 1.11). En passant aux opposés (sup(A)=infA\sup(-A) = -\inf A), toute partie non vide et minorée admet une borne inférieure.

Proposition 10.4 (La caractérisation par ε\varepsilon)

Soient AA \neq \emptyset une partie majorée et sRs \in \R. Alors s=supAs = \sup A si et seulement si

  1. ss est un majorant : aA\forall a \in A, asa \leq s ; et
  2. rien de plus petit ne l’est : ε>0\forall \varepsilon > 0, aA\exists a \in A, a>sεa > s - \varepsilon.

Démonstration. Si s=supAs = \sup A : (1) vaut par définition, et pour (2), sε<ss - \varepsilon < s n’est pas un majorant, ce qui est exactement l’existence d’un a>sεa > s - \varepsilon. Réciproquement, (1) dit que ss est un majorant ; (2) dit qu’aucun t<st < s n’est un majorant (prendre ε=st\varepsilon = s - t) : ss est le plus petit.

Exemple 10.5

sup(0,1)=1\sup \intoo{0}{1} = 1, non atteinte (pas de maximum) ; sup[0,1]=1=max\sup \intcc{0}{1} = 1 = \max. Pour A={11n:nN}A = \{1 - \frac 1n : n \in \N^*\} : supA=1\sup A = 1, non atteinte ; infA=minA=0\inf A = \min A = 0. Un maximum, lorsqu’il existe, est la borne supérieure ; tout l’intérêt de sup\sup est de disposer d’un substitut quand le maximum n’existe pas.

L’ensemble A = \1 - 1n : n ∈ ℕ*\ sur la droite réelle : ses points s’accumulent vers 1 sans jamais l’atteindre. Tout nombre ≥ 1 est un majorant (la demi-droite), et rien de plus petit ne l’est, car un élément de A entre dans chaque intervalle (1 - , 1) : les deux clauses de la  en une seule image. La borne supérieure est l’extrémité gauche de la demi-droite des majorants — et l’axiome de complétude est précisément la garantie que cette demi-droite a toujours une extrémité gauche.
L’ensemble A={11n:nN}A = \{1 - \frac1n : n \in \N^*\} sur la droite réelle : ses points s’accumulent vers 11 sans jamais l’atteindre. Tout nombre 1\geq 1 est un majorant (la demi-droite), et rien de plus petit ne l’est, car un élément de AA entre dans chaque intervalle (1ε,1)\intoo{1 - \varepsilon}{1} : les deux clauses de la Proposition 10.4 en une seule image. La borne supérieure est l’extrémité gauche de la demi-droite des majorants — et l’axiome de complétude est précisément la garantie que cette demi-droite a toujours une extrémité gauche.

Exemple 10.6 (Calculer des bornes supérieures en pratique)

Deux mises en pratique complètes de la Proposition 10.4.

L’ensemble A={x+1x:x>0}A = \{x + \frac1x : x > 0\}. Pour tout x>0x > 0, x+1x2=(x1/x)210x + \frac1x - 2 = \frac{(\,\sqrt x - 1/\sqrt x\,)^2}{1} \geq 0, donc 22 est un minorant ; et 2=1+11A2 = 1 + \frac11 \in A : par conséquent infA=minA=2\inf A = \min A = 2, atteinte en x=1x = 1. Au-dessus, AA n’est pas majorée (x+1x>xx + \frac1x > x peut dépasser tout MM d’après le Théorème 10.10) : supA\sup A n’existe pas dans R\R (elle vaut ++\infty dans R\overline\R).

L’ensemble B={mm+n:m,nN}B = \bigl\{\frac{m}{m + n} : m, n \in \N^*\bigr\}. Tout élément appartient à (0,1)\intoo{0}{1}, donc 00 et 11 encadrent BB. Aucun des deux n’est atteint : mm+n=1\frac{m}{m+n} = 1 forcerait n=0n = 0. Pour la borne supérieure, figeons n=1n = 1 et laissons croître mm : mm+1=11m+1>1ε\frac{m}{m+1} = 1 - \frac{1}{m+1} > 1 - \varepsilon dès que m+1>1εm + 1 > \frac1\varepsilon (Archimède) : supB=1\sup B = 1. Symétriquement (m=1m = 1, nn grand), infB=0\inf B = 0. L’idée à retenir : pour épingler une borne supérieure, un seul chemin à un paramètre bien choisi à l’intérieur de l’ensemble suffit — ici le chemin n=1n = 1 — et la caractérisation par ε\varepsilon n’en demande pas davantage.

Exemple 10.7 (Le miroir de la borne inférieure)

La borne inférieure possède sa propre caractérisation par ε\varepsilon, obtenue à partir de la Proposition 10.4 via infA=sup(A)\inf A = -\sup(-A) : i=infAi = \inf A si et seulement si ii minore AA et si, pour tout ε>0\varepsilon > 0, un certain aAa \in A vérifie a<i+εa < i + \varepsilon. Une mise en pratique avec les deux bornes à la fois : posons

A={(1)n+1n:nN}={0, 32, 23, 54, 45, }.A = \Bigl\{(-1)^n + \frac1n : n \in \N^*\Bigr\} = \Bigl\{0,\ \tfrac32,\ -\tfrac23,\ \tfrac54,\ -\tfrac45,\ \dots\Bigr\} .

Les indices pairs donnent 1+1n321 + \frac1n \leq \frac32, avec égalité en n=2n = 2 : comme de plus les valeurs d’indice impair sont 0<32\leq 0 < \frac32, on obtient supA=maxA=32\sup A = \max A = \frac32. Les indices impairs donnent 1+1n>1-1 + \frac1n > -1, décroissant vers 1-1 : tout élément de AA est >1> -1, et 1+ε-1 + \varepsilon est dépassé par 1+1n-1 + \frac1n pour nn impair >1ε> \frac1\varepsilon : infA=1\inf A = -1, non atteinte. Un seul ensemble, et les quatre comportements exposés : une borne supérieure qui est un maximum, une borne inférieure qui n’est pas un minimum.

Remarque 10.8 (Pièges courants avec sup et inf)

Quatre erreurs expliquent l’essentiel des points perdus. (i) Confondre sup\sup et max\max : supA\sup A n’appartient pas nécessairement à AA ; n’écrire max\max qu’après avoir exhibé un élément de AA qui soit un majorant. (ii) Passer des inégalités strictes à la borne supérieure : si a<ba < b pour tout aAa \in A, on ne peut conclure que supAb\sup A \leq b — témoin A=(0,1)A = \intoo{0}{1}, b=1b = 1. (iii) Écrire supA\sup A avant d’en avoir le droit : le symbole exige AA non vide et majorée (Méthode 10.18) ; sup\sup \emptyset et supN\sup \N ne sont pas définis dans R\R (les conventions de R\overline\R relèvent d’un acte séparé et explicite). (iv) Opérations ensemblistes : sup(AB)=max(supA,supB)\sup(A \cup B) = \max(\sup A, \sup B) toujours, mais rien de général ne vaut pour ABA \cap B — il peut être vide, et même lorsqu’il ne l’est pas, sup(AB)\sup(A \cap B) peut être très en dessous de min(supA,supB)\min(\sup A, \sup B) : prendre A={0,2}A = \{0, 2\} et B={0,3}B = \{0, 3\}, où sup(AB)=0\sup(A \cap B) = 0.

Exemple 10.9 (Les ensembles finis ont un maximum — un lemme utilisé sans le dire)

Toute partie finie non vide FRF \subseteq \R admet un maximum (et un minimum). Par récurrence sur le nombre d’éléments : un singleton {a}\{a\} a pour max\max la valeur aa ; si l’assertion vaut pour les ensembles à nn éléments et si FF en a n+1n + 1, choisissons aFa \in F : l’ensemble F{a}F \setminus \{a\} a un maximum mm, et maxF\max F vaut mm si ama \leq m, et aa sinon. Aucune complétude n’intervient — c’est de l’ordre pur plus une récurrence, déjà valable dans Q\Q — mais le lemme mérite un énoncé honnête, car les démonstrations à venir l’invoquent sans le dire : la construction de la partie entière ci-dessous (« un ensemble d’entiers piégé dans un intervalle borné a un plus grand élément »), toute majoration max(u0,,uN1,)\max(\abs{u_0}, \dots, \abs{u_{N-1}}, \dots) du Chapitre 11, tout « prenons le plus grand des δ\delta en nombre fini » du Chapitre 13. C’est dans les ensembles infinis que les maxima meurent et que les bornes supérieures prennent le relais : ce chapitre existe pour le cas infini.

Théorème 10.10 (Propriété d’Archimède)

Pour tout xRx \in \R il existe nNn \in \N avec n>xn > x. De façon équivalente : pour tous ε>0\varepsilon > 0 et y>0y > 0, un multiple nεn\varepsilon dépasse yy.

Démonstration. Supposons le contraire : un certain xx majore N\N, de sorte que s=supNs = \sup \N existe (Théorème 10.2). D’après la Proposition 10.4 (2) avec ε=1\varepsilon = 1, il existe nNn \in \N avec n>s1n > s - 1 ; mais alors n+1Nn + 1 \in \N et n+1>sn + 1 > s, ce qui contredit le fait que ss soit un majorant. Pour la seconde forme, soient ε>0\varepsilon > 0 et y>0y > 0 : la première forme appliquée à x=yεx = \frac{y}{\varepsilon} produit nNn \in \N avec

n>yε,n > \frac{y}{\varepsilon},

et la multiplication par ε>0\varepsilon > 0 (qui préserve les inégalités strictes) donne nε>yn\varepsilon > y. Réciproquement, la seconde forme avec ε=1\varepsilon = 1 et y=xy = x redonne la première pour x>0x > 0, et n=1n = 1 règle le cas x0x \leq 0 : les deux énoncés sont strictement équivalents.

Exemple 10.11 (Archimède à l’œuvre)

Trois usages immédiats, constamment nécessaires par la suite. (i) Aucun réel strictement positif n’est en dessous de tous les 1n\frac1n : si 0<ε0 < \varepsilon, choisissons n>1εn > \frac1\varepsilon ; alors 1n<ε\frac1n < \varepsilon. Autrement dit, R\R ne contient pas d’infiniment petits — l’énoncé informel « 1n\frac1n devient arbitrairement petit » est exactement ce théorème. (ii) Seuils explicites : quelle taille doit avoir nn pour que 1n2106\frac{1}{n^2} \leq 10^{-6} ? Il suffit que n103n \geq 10^3 — Archimède garantit que de tels nn existent, et l’algèbre les localise. (iii) Les puissances battent toute borne : 2nn+12^n \geq n + 1 (récurrence), donc pour tout MM une puissance de 22 dépasse MM : c’est la croissance géométrique utilisée pour les dyadiques dans l’Exercice 10.8. L’idée à retenir : la propriété d’Archimède est ce qui autorise toute phrase de la forme « prenons nn assez grand » — désormais nous userons librement de cette formule, et cet exemple en est la justification, faite une fois pour toutes.

Théorème 10.12 (Fonction partie entière)

Pour tout xRx \in \R il existe exactement un entier, la partie entière x\lfloor x \rfloor, tel que

xx<x+1.\lfloor x \rfloor \leq x < \lfloor x \rfloor + 1 .

Démonstration. Existence. L’ensemble E={kZ:kx}E = \{k \in \Z : k \leq x\} est non vide : d’après le Théorème 10.10 il existe mNm \in \N avec m>xm > -x, et alors m<x-m < x, donc mE-m \in E. Il est majoré (par tout entier n>xn > x, qui existe pour la même raison), donc, étant un ensemble d’entiers piégé dans l’intervalle fini [ ⁣[m,n] ⁣]\intint{-m}{n}, il possède un plus grand élément k=maxEk = \max E. Alors kxk \leq x, et k+1Ek + 1 \notin E signifie x<k+1x < k + 1.

Unicité. Si kk et kk' vérifient tous deux les inégalités, alors kx<k+1k \leq x < k' + 1 donne kkk \leq k', et symétriquement kkk' \leq k.

Exemple 10.13 (La partie entière en pratique)

3.7=3\lfloor 3.7 \rfloor = 3, 5=5\lfloor 5 \rfloor = 5, et 3.7=4\lfloor -3.7 \rfloor = -4 : la partie entière va vers le bas, et non vers 00. Deux conséquences de l’unicité dans le Théorème 10.12 que nous utiliserons sans le dire. D’abord, pour nZn \in \Z,

x+n=x+n,\lfloor x + n \rfloor = \lfloor x \rfloor + n ,

car x+n\lfloor x \rfloor + n est un entier vérifiant les deux inégalités qui définissent celle de x+nx + n — et un seul entier le fait. Ensuite, \lfloor \, \cdot \, \rfloor est croissante au sens large : si xyx \leq y alors xxy<y+1\lfloor x \rfloor \leq x \leq y < \lfloor y \rfloor + 1, et un entier <y+1< \lfloor y \rfloor + 1 est y\leq \lfloor y \rfloor. Attention toutefois : 2x2x\lfloor 2x \rfloor \neq 2\lfloor x \rfloor en général ; x=0.6x = 0.6 donne 1.2=10=20.6\lfloor 1.2 \rfloor = 1 \neq 0 = 2\lfloor 0.6 \rfloor.

Ce qui est vrai est une identité à garder en réserve (celle d’Hermite, dans son cas le plus simple) : pour tout réel xx,

x+x+12=2x.\lfloor x \rfloor + \Bigl\lfloor x + \frac12 \Bigr\rfloor = \lfloor 2x \rfloor .

Écrivons x=x+ux = \lfloor x\rfloor + u avec u[0,1)u \in \intco{0}{1} et séparons deux cas. Si u<12u < \frac12 : le membre de gauche vaut x+x=2x\lfloor x\rfloor + \lfloor x\rfloor = 2\lfloor x\rfloor, et 2x=2x+2u2x = 2\lfloor x\rfloor + 2u avec 2u[0,1)2u \in \intco{0}{1}, donc le membre de droite vaut 2x2\lfloor x\rfloor également. Si u12u \geq \frac12 : le membre de gauche vaut x+(x+1)\lfloor x\rfloor + (\lfloor x\rfloor + 1), et 2u[1,2)2u \in \intco{1}{2} fait valoir 2x+12\lfloor x\rfloor + 1 au membre de droite. L’idée à retenir : x+12\lfloor x + \frac12\rfloor est l’arrondi de xx à l’entier le plus proche, de sorte que l’identité dit que partie entière plus arrondi égale partie entière du double — et la disjonction de cas sur la partie fractionnaire uu est la technique standard derrière toute identité de partie entière (les Exercices 10.2 et 10.3 en vivent aussi).

Théorème 10.14 (Densité de Q\Q et de RQ\R \setminus \Q)

Entre deux réels quelconques x<yx < y se trouvent un rationnel et un irrationnel.

Démonstration. Un rationnel. D’après le Théorème 10.10, choisissons nNn \in \N^* avec n>1yxn > \frac{1}{y - x}, de sorte que nynx>1ny - nx > 1. Posons m=nx+1m = \lfloor nx \rfloor + 1. D’un côté, nx<nx+1=mnx < \lfloor nx \rfloor + 1 = m (Théorème 10.12) ; de l’autre, m=nx+1nx+1<nym = \lfloor nx \rfloor + 1 \leq nx + 1 < ny. En divisant par nn : x<mn<yx < \frac mn < y.

Un irrationnel. Appliquons le point précédent au couple x2<y2x - \sqrt 2 < y - \sqrt 2 : un rationnel qq se trouve entre eux, et alors q+2(x,y)q + \sqrt 2 \in \intoo{x}{y} est irrationnel (si q+2q + \sqrt 2 était rationnel, 2\sqrt 2 le serait aussi).

Exemple 10.15 (La démonstration de la densité, exécutée)

La démonstration est un algorithme ; exécutons-le sur x=1.414x = 1.414 et y=2y = \sqrt 2. Comme 1.41422=1.99996164<21.4142^2 = 1.99996164 < 2, on a 2>1.4142\sqrt 2 > 1.4142, donc yx>0.0002y - x > 0.0002 et 1yx<5000\frac{1}{y - x} < 5000 : le choix n=5000n = 5000 est légitime. Alors nx=7070nx = 7070, donc m=7070+1=7071m = \lfloor 7070 \rfloor + 1 = 7071, et le rationnel produit est

mn=70715000=1.4142,1.414<1.4142<2.\frac{m}{n} = \frac{7071}{5000} = 1.4142, \qquad 1.414 < 1.4142 < \sqrt 2 .

L’idée à retenir : la démonstration ne demande qu’un nn à peine plus grand que 1yx\frac{1}{y-x}, et renvoie le premier multiple de 1n\frac 1n au-delà de xx. La densité n’est pas un miracle abstrait — c’est une division euclidienne déguisée, thème longuement développé dans le devoir maison (Problème 10.1).

Remarque 10.16 (Où la complétude servira ensuite)

Le Théorème 10.2 est l’unique axiome non algébrique de ce livre, et tout théorème d’existence de l’analyse n’est que cet axiome habillé autrement : le théorème de la limite monotone (Chapitre 11), le théorème de Bolzano–Weierstrass (Chapitre 12), le théorème des valeurs intermédiaires et celui des bornes atteintes (Chapitre 13), et la définition même de l’intégrale comme borne supérieure des sommes inférieures (Chapitre 15). Le volume de Licence 3 construit la théorie de la mesure et les espaces de Hilbert sur ce même unique axiome. Lorsqu’une démonstration des chapitres à venir produit un nombre réel sorti de nulle part, cherchez la borne supérieure cachée.

Remarque 10.17 (Entre discrétude et densité)

Z\Z et Q\Q occupent des positions opposées à l’intérieur de R\R : autour de chaque entier il y a un trou de longueur 11 ne contenant aucun autre entier (la discrétude — c’est elle qui rend la partie entière bien définie), tandis qu’entre deux réels quelconques se trouvent une infinité de rationnels (la densité). Remarquablement, pour les sous-groupes additifs de R\R il n’y a rien entre les deux : l’Exercice 10.9 démontre qu’un tel sous-groupe est soit de la forme αZ\alpha\Z (discret), soit dense — une dichotomie qui gouverne la densité de {sinn}\{\sin n\} au Chapitre 11 et le monstre constructif du Problème 13.1. Les ensembles généraux, bien sûr, mêlent librement les deux comportements : ZQ[0,1]\Z \cup \Q\cap\intcc{0}{1} est discret au loin et dense au milieu.

Méthode 10.18 (Démontrer des égalités avec sup et inf)

Pour démontrer supA=s\sup A = s : vérifier que ss majore AA, puis produire, pour chaque ε>0\varepsilon > 0 (ou pour une suite ε=1n\varepsilon = \frac 1n), un élément de AA au-dessus de sεs - \varepsilon. Pour comparer des bornes supérieures, utiliser : AB    supAsupBA \subseteq B \implies \sup A \leq \sup B ; et pour tous a,ba, b : sup(A+B)=supA+supB\sup(A + B) = \sup A + \sup B, où A+B={a+b}A + B = \{a + b\} (Exercice 10.5). Ne jamais écrire supA\sup A avant de savoir que AA est non vide et majorée.

10.2 Intervalles

Proposition 10.19 (Caractérisation des intervalles)

Une partie IRI \subseteq \R est un intervalle (l’un des types familiers (a,b)\intoo{a}{b}, [a,b]\intcc{a}{b}, [a,b)\intco{a}{b}, (a,b]\intoc{a}{b}, demi-droites, R\R, \emptyset, singletons) si et seulement si elle est convexe :

x,yI, zR,xzy    zI.\forall x, y \in I,\ \forall z \in \R, \quad x \leq z \leq y \implies z \in I .

Démonstration. Chacun des types listés est manifestement convexe. Réciproquement, soit II convexe et non vide. Posons a=infIa = \inf I si II est minorée, et a=a = -\infty sinon ; de même b=supIb = \sup I ou ++\infty. Montrons que (a,b)I[a,b]\intoo{a}{b} \subseteq I \subseteq \intcc{a}{b} (avec les conventions évidentes en ±\pm\infty). La seconde inclusion est la définition des bornes. Pour la première, soit z(a,b)z \in \intoo{a}{b} : comme z>az > a, zz n’est pas un minorant (ou a=a = -\infty), donc un certain xIx \in I vérifie x<zx < z ; de même un certain yIy \in I vérifie y>zy > z ; la convexité place zIz \in I.

Il reste à lire le type sur la double inclusion (a,b)I[a,b]\intoo{a}{b} \subseteq I \subseteq \intcc{a}{b} : les ensembles coincés entre un intervalle ouvert et son adhérence ne diffèrent de (a,b)\intoo{a}{b} que par la présence ou l’absence des extrémités (finies). Explicitement : si a,bRa, b \in \R, les quatre possibilités pour (aI, bI)(a \in I,\ b \in I) donnent (a,b)\intoo{a}{b}, [a,b)\intco{a}{b}, (a,b]\intoc{a}{b}, [a,b]\intcc{a}{b} (y compris les cas dégénérés a=ba = b : un singleton si aIa \in I) ; si a=a = -\infty et bRb \in \R, on obtient (,b)\intoo{-\infty}{b} ou (,b]\intoc{-\infty}{b} ; symétriquement pour aRa \in \R, b=+b = +\infty ; et a=a = -\infty, b=+b = +\infty donne I=RI = \R. Chaque cas figure dans la liste : c’est fini.

Remarque 10.20 (Pourquoi la convexité est le bon critère)

La proposition convertit une définition géométrique (une liste de dix formes) en un test logique d’une ligne, et c’est ce test que l’on utilise réellement : pour démontrer qu’un ensemble est un intervalle, ne jamais courir après celle des dix formes qui convient — vérifier la convexité et laisser la proposition trancher le type. Le théorème des valeurs intermédiaires du Chapitre 13 sera énoncé exactement ainsi (« l’image continue d’un intervalle est un intervalle »), et sa démonstration produit la convexité, non la forme.

Remarque 10.21 (Droite réelle achevée)

Il est commode d’adjoindre deux symboles et de travailler dans R=R{,+}\overline\R = \R \cup \{-\infty, +\infty\}, avec les conventions supA=+\sup A = +\infty lorsque AA n’est pas majorée et sup=\sup \emptyset = -\infty. Alors toute partie de R\R admet une borne supérieure dans R\overline\R — un confort de notation dont on use librement pour les limites au Chapitre 11.

Exemple 10.22 (Calculer dans R\overline\R)

Avec ces conventions en vigueur : supZ=+\sup \Z = +\infty, infZ=\inf \Z = -\infty ; pour A={n+(1)nn:nN}={0,4,0,8,}{0}A = \{n + (-1)^n n : n \in \N\} = \{0, 4, 0, 8, \dots\} \cup \{0\}, supA=+\sup A = +\infty (les termes pairs 2n2n ne sont pas majorés) et infA=minA=0\inf A = \min A = 0 ; et sup=inf=+\sup\emptyset = -\infty \leq \inf\emptyset = +\infty — le seul ensemble dont la borne supérieure soit plus petite que sa borne inférieure, rappel que les conventions sont choisies pour rendre sup\sup croissante et inf\inf décroissante vis-à-vis de l’inclusion :

AB    supAsupBetinfAinfB,A \subseteq B \implies \sup A \leq \sup B \quad\text{et}\quad \inf A \geq \inf B ,

désormais valable sans réserve de non-vacuité. Ce que les conventions ne fournissent pas, c’est une arithmétique : ++()+\infty + (-\infty) et 0×(+)0 \times (+\infty) restent indéfinis, et toute manipulation algébrique de bornes supérieures doit d’abord vérifier qu’elle ne les forme jamais. La droite achevée est une comptabilité, pas un système de nombres.

Exemple 10.23 (La borne supérieure qui s’est échappée de Q\Q)

Revenons à l’ensemble de la remarque initiale, A={xQ:x2<2}A = \{x \in \Q : x^2 < 2\}, et calculons sa borne supérieure dans R\R. Il est non vide (1A1 \in A) et majoré par 1.51.5 (si x>1.5x > 1.5 alors x2>2.25>2x^2 > 2.25 > 2), donc s=supAs = \sup A existe. Montrons que s=2s = \sqrt 2 (le réel construit dans l’Exercice 10.12). Majorant : tout aAa \in A vérifie a<2a < \sqrt2 — pour a0a \leq 0 c’est clair, et pour a>0a > 0, a2a \geq \sqrt2 donnerait a22a^2 \geq 2. Rien de plus petit ne convient : étant donné t<2t < \sqrt2, la densité (Théorème 10.14) fournit un rationnel qq avec max(1,t)<q<2\max(1, t) < q < \sqrt 2, et alors q2<2q^2 < 2, donc qAq \in A dépasse tt. D’après la Proposition 10.4, s=2Qs = \sqrt2 \notin \Q. L’idée à retenir : la borne supérieure d’un ensemble de rationnels n’est pas nécessairement rationnelle — la complétude est précisément la promesse que R\R, contrairement à Q\Q, ne laisse jamais une borne supérieure s’échapper ; cet exemple est la remarque initiale du chapitre, désormais démontrée et non plus seulement montrée du doigt.

Remarque 10.24 (Perspectives dans ce volume)

Les trois outils de ce chapitre ont des carrières distinctes devant eux. La borne supérieure mène la moitié « analyse » : limites monotones (Chapitre 11), définition même de l’intégrale (Chapitre 15), et, dans la géométrie du Chapitre 23, la distance d’un point à un sous-espace — une borne inférieure que la projection orthogonale transforme en minimum. La fonction partie entière revient partout où le discret rencontre le continu : développements en base bb (le devoir maison de ce chapitre), l’approximation de Dirichlet par les tiroirs (Problème 14.1), les comparaisons intégrales de sommes (Chapitre 17). Les arguments de densité deviendront une méthode au Chapitre 13 : une identité entre fonctions continues n’a besoin d’être vérifiée que sur Q\Q — la moitié de l’équation fonctionnelle de Cauchy (Problème 13.1) est exactement ce mouvement. Lorsqu’on se demande d’où une démonstration de ce volume tire ses énoncés d’existence, la réponse est presque toujours : de ce chapitre.

10.3 Exercices

Exercice 10.1

Déterminer (avec démonstrations) sup, inf, max, min — lorsqu’ils existent — de :

A={1n:nN},B={(1)nnn+1:nN},C={xR:x2<3}.A = \Bigl\{\frac{1}{n} : n \in \N^*\Bigr\}, \qquad B = \Bigl\{\frac{(-1)^n n}{n+1} : n \in \N\Bigr\}, \qquad C = \{x \in \R : x^2 < 3\}.
Solution

Solution de Exercice 10.1.

AA : tout élément est 1\leq 1 et 1A1 \in A : supA=maxA=1\sup A = \max A = 1. Minorants : 00 minore ; pour ε>0\varepsilon > 0, Archimède fournit nn avec 1n<ε\frac 1n < \varepsilon, donc aucun nombre strictement positif ne minore AA : infA=0\inf A = 0, non atteinte (pas de min).

BB : les termes 0,12,23,34,45,0, -\frac12, \frac23, -\frac34, \frac45, \dots Les termes d’indice pair nn+1\frac{n}{n+1} (nn pair) croissent vers 11 sans l’atteindre ; ceux d’indice impair nn+1-\frac{n}{n+1} décroissent vers 1-1. Donc supB=1\sup B = 1 et infB=1\inf B = -1, ni l’une ni l’autre atteinte : pas de max, pas de min. (Bornes : b<1\abs{b} < 1 pour tout bBb \in B ; et nn+1=11n+1>1ε\frac{n}{n+1} = 1 - \frac{1}{n+1} > 1 - \varepsilon pour nn grand, de même en dessous.)

C=(3,3)C = \intoo{-\sqrt 3}{\sqrt 3} : supC=3\sup C = \sqrt 3, infC=3\inf C = -\sqrt 3, ni l’une ni l’autre atteinte.

Exercice 10.2

Démontrer que pour tous x,yRx, y \in \R : x+yx+yx+y+1\lfloor x \rfloor + \lfloor y \rfloor \leq \lfloor x + y \rfloor \leq \lfloor x \rfloor + \lfloor y \rfloor + 1, et que les deux bornes sont atteintes.

Solution

Solution de Exercice 10.2.

Écrivons x=x+ux = \lfloor x \rfloor + u, y=y+vy = \lfloor y \rfloor + v avec u,v[0,1)u, v \in \intco{0}{1}. Alors x+y=x+y+(u+v)x + y = \lfloor x \rfloor + \lfloor y \rfloor + (u + v) avec u+v[0,2)u + v \in \intco{0}{2}. Si u+v<1u + v < 1, x+y=x+y\lfloor x + y\rfloor = \lfloor x\rfloor + \lfloor y \rfloor ; si 1u+v<21 \leq u + v < 2, x+y=x+y+1\lfloor x+y \rfloor = \lfloor x \rfloor + \lfloor y \rfloor + 1. Les deux cas se produisent : (x,y)=(0.2,0.3)(x, y) = (0.2,\, 0.3) donne l’égalité de gauche, (0.7,0.8)(0.7,\, 0.8) celle de droite.

Exercice 10.3

Démontrer que pour tout xRx \in \R et tout nNn \in \N^* : nxn=x\Bigl\lfloor \frac{\lfloor nx \rfloor}{n} \Bigr\rfloor = \lfloor x \rfloor.

Solution

Solution de Exercice 10.3.

Posons k=xk = \lfloor x \rfloor, de sorte que kx<k+1k \leq x < k + 1. En multipliant par nn : nknx<nk+nnk \leq nx < nk + n, et en prenant les parties entières (opération croissante, du côté des entiers) : nknxnk+n1nk \leq \lfloor nx \rfloor \leq nk + n - 1. En divisant par nn : knxn<k+1k \leq \frac{\lfloor nx \rfloor}{n} < k + 1, donc la partie entière extérieure vaut kk.

Exercice 10.4

Soient ABA \subseteq B des parties non vides de R\R, BB bornée. Démontrer infBinfAsupAsupB\inf B \leq \inf A \leq \sup A \leq \sup B.

Solution

Solution de Exercice 10.4.

Tout élément de AA est dans BB, donc supB\sup B majore AA : par conséquent supAsupB\sup A \leq \sup B (supA\sup A est le plus petit des majorants). Symétriquement infBinfA\inf B \leq \inf A. Enfin infAsupA\inf A \leq \sup A car AA est non vide : tout aAa \in A se place entre les deux.

Exercice 10.5 ★★

Pour A,BRA, B \subseteq \R non vides et bornées, on pose A+B={a+b:aA, bB}A + B = \{a + b : a \in A,\ b \in B\} et A={a:aA}-A = \{-a : a \in A\}. Démontrer :

sup(A+B)=supA+supB,sup(A)=infA.\sup(A + B) = \sup A + \sup B, \qquad \sup(-A) = -\inf A .
Solution

Solution de Exercice 10.5.

Posons s=supAs = \sup A, t=supBt = \sup B. Tout a+bs+ta + b \leq s + t : majorant. Pour ε>0\varepsilon > 0, choisissons a>sε2a > s - \frac\varepsilon2 et b>tε2b > t - \frac\varepsilon2 (Proposition 10.4) : alors a+b>s+tεa + b > s + t - \varepsilon. D’après la caractérisation par ε\varepsilon, sup(A+B)=s+t\sup(A+B) = s + t.

Pour A-A : mm majore A-A     \iff m-m minore AA ; le plus petit des majorants de A-A correspond donc au plus grand des minorants de AA : sup(A)=infA\sup(-A) = -\inf A.

Exercice 10.6 ★★

Soient f,g ⁣:ERf, g \colon E \to \R des fonctions bornées. Démontrer

supxE(f(x)+g(x))supxEf(x)+supxEg(x),\sup_{x \in E}\, \bigl(f(x) + g(x)\bigr) \leq \sup_{x \in E} f(x) + \sup_{x \in E} g(x),

et donner un exemple où l’inégalité est stricte. Pourquoi cela ne contredit-il pas l’Exercice 10.5 ?

Solution

Solution de Exercice 10.6.

Pour tout xx : f(x)+g(x)supf+supgf(x) + g(x) \leq \sup f + \sup g ; en prenant la borne supérieure du membre de gauche, on obtient l’inégalité. Exemple strict : E={0,1}E = \{0, 1\}, f=1{0}f = \mathbf{1}_{\{0\}} (valeur 11 en 00, 00 ailleurs), g=1{1}g = \mathbf{1}_{\{1\}} : sup(f+g)=1<2=supf+supg\sup(f + g) = 1 < 2 = \sup f + \sup g.

Pas de contradiction avec l’Exercice 10.5 : là-bas, aAa \in A et bBb \in B varient indépendamment ; ici le même xx alimente ff et gg — l’ensemble {f(x)+g(x):xE}\{f(x) + g(x) : x \in E\} est plus petit que l’ensemble {f(x)+g(y):x,yE}\{f(x) + g(y) : x, y \in E\}.

Exercice 10.7 ★★

Démontrer que 2+3\sqrt 2 + \sqrt 3 est irrationnel. (L’élever au carré et utiliser l’irrationalité de 6\sqrt 6, à démontrer via l’Exercice 6.7.)

Solution

Solution de Exercice 10.7.

6\sqrt 6 est irrationnel : 6=2×36 = 2 \times 3 n’est pas un carré parfait, et v2(6q2)=1+2v2(q)v_2(6q^2) = 1 + 2v_2(q) impair empêche 6q2=r26q^2 = r^2 (comme dans l’Exercice 6.7). Supposons maintenant x=2+3Qx = \sqrt 2 + \sqrt 3 \in \Q. Alors x2=5+26Qx^2 = 5 + 2\sqrt 6 \in \Q, donc 6=x252Q\sqrt 6 = \frac{x^2 - 5}{2} \in \Q : contradiction. Donc 2+3Q\sqrt 2 + \sqrt 3 \notin \Q.

Exercice 10.8 ★★

Démontrer que l’ensemble D={m2n:mZ, nN}D = \bigl\{\frac{m}{2^n} : m \in \Z,\ n \in \N\bigr\} des rationnels dyadiques est dense dans R\R : entre deux réels quelconques se trouve un rationnel dyadique.

Solution

Solution de Exercice 10.8.

Soit x<yx < y. Choisissons nNn \in \N avec 2n>1yx2^n > \frac{1}{y - x} (Archimède : 2nn+12^n \geq n + 1 par une récurrence facile, donc une puissance de 22 dépasse tout réel). Alors, comme dans la démonstration du Théorème 10.14 avec 2n2^n à la place de nn : m=2nx+1m = \lfloor 2^n x \rfloor + 1 vérifie x<m2n<yx < \frac{m}{2^n} < y. Donc DD est dense.

Exercice 10.9 ★★★

Soit GG un sous-groupe de (R,+)(\R, +) avec G{0}G \neq \{0\}. Posons α=inf(G(0,+))\alpha = \inf\,(G \cap \intoo{0}{+\infty}). Démontrer :

  1. si α>0\alpha > 0, alors G=αZG = \alpha\Z ;
  2. si α=0\alpha = 0, alors GG est dense dans R\R.

En déduire que Z+2Z\Z + \sqrt 2\,\Z est dense dans R\R.

Solution

Solution de Exercice 10.9.

  1. Supposons α>0\alpha > 0. D’abord, αG\alpha \in G. Sinon : par la caractérisation par ε\varepsilon de la borne inférieure avec ε=α\varepsilon = \alpha, il existe gGg \in G avec α<g<2α\alpha < g < 2\alpha (strict à gauche puisque αG\alpha \notin G) ; puis, avec ε=gα\varepsilon = g - \alpha, il existe hGh \in G avec α<h<g\alpha < h < g. Alors ghGg - h \in G et 0<gh<gα<α0 < g - h < g - \alpha < \alpha : un élément de G(0,+)G \cap \intoo{0}{+\infty} en dessous de sa borne inférieure, absurde. Donc αG\alpha \in G, et αZG\alpha\Z \subseteq G (GG est un groupe). Réciproquement, pour xGx \in G, posons k=x/αk = \lfloor x/\alpha \rfloor : alors xkαGx - k\alpha \in G et 0xkα<α0 \leq x - k\alpha < \alpha, et la définition de α\alpha force xkα=0x - k\alpha = 0. Donc G=αZG = \alpha\Z.
  2. Supposons α=0\alpha = 0, et soit x<yx < y. Il existe gGg \in G avec 0<g<yx0 < g < y - x. Le multiple kgkg avec k=x/g+1k = \lfloor x/g \rfloor + 1 vérifie x<kgx+g<yx < kg \leq x + g < y, et kgGkg \in G : densité.

G=Z+2ZG = \Z + \sqrt 2\,\Z est un sous-groupe de (R,+)(\R, +). Il n’est pas de la forme αZ\alpha\Z : sinon 1=pα1 = p\alpha et 2=qα\sqrt 2 = q\alpha (p,qZp, q \in \Z) donneraient 2=qpQ\sqrt 2 = \frac qp \in \Q, contradiction. D’après la dichotomie, GG est dense dans R\R.

Exercice 10.10 ★★★

Pour A,BA, B des ensembles non vides de réels strictement positifs, on pose AB={ab:aA,bB}AB = \{ab : a \in A, b \in B\}. Démontrer sup(AB)=supAsupB\sup(AB) = \sup A \cdot \sup B (cas borné), et montrer sur un exemple que la positivité est essentielle.

Solution

Solution de Exercice 10.10.

Posons s=supA>0s = \sup A > 0, t=supB>0t = \sup B > 0. Pour aAa \in A, bBb \in B : abstab \leq st (produit d’inégalités entre nombres positifs). Pour 0<ε<min(s,t)0 < \varepsilon < \min(s, t) : choisissons a>sεa > s - \varepsilon et b>tεb > t - \varepsilon ; alors

ab>(sε)(tε)=stε(s+t)+ε2>stε(s+t),ab > (s - \varepsilon)(t - \varepsilon) = st - \varepsilon(s + t) + \varepsilon^2 > st - \varepsilon (s + t),

et ε(s+t)\varepsilon(s+t) peut être rendu arbitrairement petit : d’après la caractérisation par ε\varepsilon (sous la forme : aucun nombre <st< st ne majore ABAB), supAB=st\sup AB = st.

La positivité est essentielle : A=B={1,0}A = B = \{-1, 0\} donne AB={0,1}AB = \{0, 1\}, supAB=1\sup AB = 1, alors que supAsupB=0×0=0\sup A \cdot \sup B = 0 \times 0 = 0.

Exercice 10.11 ★★

Pour ARA \subseteq \R non vide et bornée, on définit le diamètre

diamA=sup{aa:a,aA}.\operatorname{diam} A = \sup\,\{\abs{a - a'} : a, a' \in A\} .

Démontrer que diamA=supAinfA\operatorname{diam} A = \sup A - \inf A, et que [infA,supA]\intcc{\inf A}{\sup A} est le plus petit intervalle fermé contenant AA.

Solution

Solution de Exercice 10.11.

Écrivons s=supAs = \sup A, i=infAi = \inf A. Pour a,aAa, a' \in A : asa \leq s et aia' \geq i donnent aasia - a' \leq s - i ; par symétrie aasi\abs{a - a'} \leq s - i, donc sis - i majore l’ensemble des écarts. Pour ε>0\varepsilon > 0, choisissons a>sε2a > s - \frac\varepsilon2 et a<i+ε2a' < i + \frac\varepsilon2 (Proposition 10.4 et son miroir pour la borne inférieure) : alors aaaa>siε\abs{a - a'} \geq a - a' > s - i - \varepsilon. D’après la caractérisation par ε\varepsilon, diamA=si\operatorname{diam} A = s - i.

Tout aAa \in A vérifie iasi \leq a \leq s, donc A[i,s]A \subseteq \intcc{i}{s}, intervalle fermé de longueur diamA\operatorname{diam} A. Si un intervalle fermé [u,v]\intcc{u}{v} contient AA, alors vv est un majorant et uu un minorant de AA, donc uiu \leq i et vsv \geq s : [i,s][u,v]\intcc{i}{s} \subseteq \intcc{u}{v}. Ainsi [i,s]\intcc{i}{s} est le plus petit.

Exercice 10.12 ★★★

Soient y>0y > 0 et E={x0:x2y}E = \{x \geq 0 : x^2 \leq y\}. Démontrer que EE est non vide et majoré, et que s=supEs = \sup E vérifie s2=ys^2 = y (écarter s2<ys^2 < y et s2>ys^2 > y en exhibant, dans chaque cas, un petit h>0h > 0 contredisant la définition de la borne supérieure). En déduire que tout y>0y > 0 possède une unique racine carrée y>0\sqrt y > 0 et que yyy \mapsto \sqrt y est croissante sur (0,+)\intoo{0}{+\infty}.

Solution

Solution de Exercice 10.12.

0E0 \in E, donc EE \neq \emptyset. Si x>max(1,y)x > \max(1, y) alors x2>x>yx^2 > x > y, donc EE est majoré par max(1,y)\max(1, y) : s=supEs = \sup E existe (Théorème 10.2), et smin(1,y)>0s \geq \min(1, y) > 0 car min(1,y)E\min(1, y) \in E : en effet si y1y \geq 1 alors 12=1y1^2 = 1 \leq y, et si y<1y < 1 alors y2<yy^2 < y.

s2<ys^2 < y est impossible. Choisissons 0<h<10 < h < 1 avec h<ys22s+1h < \frac{y - s^2}{2s + 1}. Alors

(s+h)2=s2+2sh+h2s2+(2s+1)h<y,(s + h)^2 = s^2 + 2sh + h^2 \leq s^2 + (2s + 1)h < y ,

donc s+hEs + h \in E, ce qui contredit le fait que ss majore EE.

s2>ys^2 > y est impossible. Choisissons 0<h<s0 < h < s avec h<s2y2sh < \frac{s^2 - y}{2s}. Alors (sh)2=s22sh+h2>s22sh>y(s - h)^2 = s^2 - 2sh + h^2 > s^2 - 2sh > y ; tout xEx \in E vérifie x2y<(sh)2x^2 \leq y < (s - h)^2, donc x<shx < s - h (les deux sont 0\geq 0) : shs - h est un majorant de EE plus petit que ss, ce qui contredit la minimalité.

Par conséquent s2=ys^2 = y. Unicité : si 0<s<s0 < s < s' alors s2<s2s^2 < s'^2, donc deux racines positives distinctes ne peuvent avoir le même carré yy. Croissance : si 0<y<y0 < y < y', alors yy\sqrt y \neq \sqrt{y'}, et y>y\sqrt y > \sqrt{y'} donnerait y>yy > y' en élevant au carré : donc y<y\sqrt y < \sqrt{y'}.

10.4 Problème : développements en base bb et le rythme des rationnels

Problème 10.1

Devoir maison — développements en base bb : existence, unicité, et la périodicité caractérise Q\Q

Tout réel de [0,1)\intco{0}{1} possède un développement en chiffres dans toute base b2b \geq 2 ; le développement est unique dès que l’on proscrit les suites finissant par une infinité de chiffres b1b - 1 ; et il est périodique à partir d’un certain rang exactement lorsque le nombre est rationnel. Ce problème démontre ces trois faits à partir du seul axiome de complétude — pas de suites, pas de séries : rien que la borne supérieure, la propriété d’Archimède et la fonction partie entière — et se clôt sur l’argument diagonal de Cantor en version chiffres. Dans tout ce qui suit, b2b \geq 2 est un entier fixé (la base), un chiffre est un élément de [ ⁣[0,b1] ⁣]\intint{0}{b-1}, et une suite de chiffres (dn)n1(d_n)_{n \geq 1} est propre lorsqu’elle n’est pas égale à b1b - 1 à partir d’un certain rang (c’est-à-dire : pour tout NN il existe n>Nn > N avec dnb2d_n \leq b - 2).

Partie I — Les chiffres à la main. Division de pp par qq en base bb : multiplier le reste courant par bb, diviser par qq, noter le quotient comme chiffre suivant, garder le reste.

  1. En base 1010, exécuter l’algorithme sur 18\frac 18 et sur 17\frac 17, en notant à chaque étape le chiffre et le reste. Vérifier que les restes de 17\frac 17 parcourent le cycle 1,3,2,6,4,51, 3, 2, 6, 4, 5 et que les chiffres 142857142857 se répètent ensuite indéfiniment.
  2. Calculer les développements en base 22 de 13\frac 13 et de 516\frac{5}{16}, et le développement en base 33 de 12\frac 12. Observer : l’un des nombres a un développement fini, les deux autres se répètent — et 12\frac 12, si docile en base 1010, se répète indéfiniment en base 33.
  3. Pour x=pq[0,1)x = \frac pq \in \intco{0}{1} sous forme irréductible, montrer que les chiffres produits par l’algorithme sont tous nuls à partir d’un certain rang si et seulement si le reste bNpmodqb^N p \bmod q s’annule pour un certain NN, si et seulement si qq divise une puissance bNb^N, si et seulement si tout facteur premier de qq divise bb. Vérifier : 120\frac{1}{20} a un développement fini en base 1010, mais pas en base 33.
  4. On définit la troncature sn=bnx/bns_n = \lfloor b^n x \rfloor / b^n. Pour x=2x = \sqrt 2 et b=10b = 10, calculer s0,,s4s_0, \dots, s_4 en vérifiant à chaque étape que deux carrés consécutifs encadrent 22 (par exemple 1.41422=1.99996164<2<2.00024449=1.414321.4142^2 = 1.99996164 < 2 < 2.00024449 = 1.4143^2), et contrôler chaque fois que sn2<sn+10ns_n \leq \sqrt 2 < s_n + 10^{-n}.

Partie II — L’existence, par la borne supérieure. Fixons x[0,1)x \in \intco{0}{1} et posons An=bnxA_n = \lfloor b^n x \rfloor et dn=AnbAn1d_n = A_n - b\,A_{n-1} pour n1n \geq 1.

  1. Montrer que A0=0A_0 = 0 et bAn1AnbAn1+b1b\,A_{n-1} \leq A_n \leq b\,A_{n-1} + b - 1 ; en conclure que chaque dnd_n est un chiffre.
  2. Montrer que sn:=Anbns_n := A_n b^{-n} vérifie

    sn=k=1ndkbketsnx<sn+bn.s_n = \sum_{k=1}^{n} d_k\,b^{-k} \qquad\text{et}\qquad s_n \leq x < s_n + b^{-n} .
  3. Démontrer bnn+1b^n \geq n + 1 par récurrence, puis montrer que (sn)(s_n) est croissante au sens large et que x=supnsnx = \sup_n s_n (utiliser la Proposition 10.4 et le Théorème 10.10).
  4. Montrer que la suite (dn)(d_n) est propre : si dk=b1d_k = b - 1 pour tout k>Nk > N, calculer sns_n pour n>Nn > N par une somme géométrique finie et contredire la question 6.
  5. Réciproquement, soit (en)n1(e_n)_{n \geq 1} une suite de chiffres propre quelconque et tn=k=1nekbkt_n = \sum_{k=1}^n e_k b^{-k}. Montrer que y=supntny = \sup_n t_n existe, appartient à [0,1)\intco{0}{1}, et vérifie tny<tn+bnt_n \leq y < t_n + b^{-n} pour tout nn (pour l’inégalité stricte, utiliser un chiffre emb2e_m \leq b - 2 avec m>nm > n). En déduire bny=bntn\lfloor b^n y \rfloor = b^n t_n, puis que les chiffres de yy, au sens de la question 5, sont exactement les ene_n.

Partie III — Unicité, ordre, décalage.

  1. Assembler les questions 5 à 9 en le théorème du développement en base bb : les applications x(dn)x \mapsto (d_n) et (en)supntn(e_n) \mapsto \sup_n t_n sont des bijections réciproques l’une de l’autre entre [0,1)\intco{0}{1} et l’ensemble des suites de chiffres propres. En particulier, deux suites propres distinctes n’ont jamais la même valeur.
  2. Autorisons maintenant les suites impropres. Montrer qu’une suite avec en=b1e_n = b - 1 pour tout n>Mn > M (avec M0M \geq 0 minimal) a pour valeur tM+bMt_M + b^{-M} ; en conclure que 0.999=10.999\dots = 1 en base 1010, et que les réels ayant deux représentations en chiffres sont exactement les fractions bb-adiques m/bN(0,1)m/b^N \in \intoo{0}{1} — tout autre réel n’en a qu’une, même parmi les suites impropres.
  3. Démontrer que la bijection de la question 10 respecte l’ordre lexicographique : si les suites propres de xx et de yy diffèrent pour la première fois à l’indice mm, alors x<yx < y si et seulement si dm<emd_m < e_m.
  4. (Lemme de décalage) Soit x[0,1)x \in \intco{0}{1} de chiffres (dn)(d_n). Montrer que la partie fractionnaire de bxbx a pour chiffres (dn+1)n1(d_{n+1})_{n \geq 1} (calculer bn(bxA1)\lfloor b^n(bx - A_1)\rfloor à l’aide de uK=uK\lfloor u - K \rfloor = \lfloor u \rfloor - K pour KK entier), et en déduire par récurrence que la partie fractionnaire de bmxb^m x a pour chiffres (dn+m)n1(d_{n+m})_{n \geq 1}.

Partie IV — Être rationnel, c’est être périodique. Soient x=pq[0,1)x = \frac pq \in \intco{0}{1} sous forme irréductible et rn=bnpmodqr_n = b^n p \bmod q le reste de la division euclidienne de bnpb^n p par qq.

  1. Montrer que An=bnprnqA_n = \dfrac{b^n p - r_n}{q} et rn=(brn1)modqr_n = (b\,r_{n-1}) \bmod q.
  2. Montrer que dn=brn1qd_n = \Bigl\lfloor \dfrac{b\,r_{n-1}}{q} \Bigr\rfloor : chaque chiffre est une fonction du seul reste précédent. C’est exactement la division posée de la partie I.
  3. Appliquer le principe des tiroirs (Corollaire 2.3) à r0,,rqr_0, \dots, r_q et en conclure : le développement de tout rationnel est périodique à partir d’un certain rang, avec prépériode et période au plus qq.
  4. Réciproquement, supposons les chiffres de y[0,1)y \in \intco{0}{1} purement périodiques : dn+T=dnd_{n+T} = d_n pour tout n1n \geq 1. À l’aide du lemme de décalage et de l’unicité de la question 10, montrer que la partie fractionnaire de bTyb^T y vaut yy, et en déduire (bT1)yN(b^T - 1)\,y \in \N : ainsi yy est rationnel, de dénominateur divisant bT1b^T - 1. Vérifier le mécanisme sur 0.(142857)0.(142857) : 142857×7=999999142857 \times 7 = 999999.
  5. Traiter le cas périodique à partir d’un certain rang par décalage, et énoncer le critère de périodicité : x[0,1)x \in \intco{0}{1} est rationnel si et seulement si son développement propre en base bb est périodique à partir d’un certain rang — dans une base si et seulement si dans toutes.
  6. Pour x=1qx = \frac 1q avec gcd(q,b)=1\gcd(q, b) = 1, montrer que le développement est purement périodique et que sa plus petite période est le plus petit T1T \geq 1 tel que bT1(modq)b^T \equiv 1 \pmod q (l’ordre multiplicatif de bb modulo qq). Vérifier que pour q=7q = 7, b=10b = 10 les puissances de 1010 modulo 77 parcourent 3,2,6,4,5,13, 2, 6, 4, 5, 1 : ordre 66, ce qui rejoint la question 1.

Partie V — Dividendes et diagonale.

  1. Soit xx^* le réel de [0,1)\intco{0}{1} dont les chiffres en base 1010 valent 11 aux positions triangulaires j(j+1)2\frac{j(j + 1)}{2} (j1j \geq 1) et 00 ailleurs : x=0.101001000100001x^* = 0.101001000100001\dots Montrer que sa suite de chiffres est propre mais non périodique à partir d’un certain rang (une période TT forcerait des 11 séparés par des écarts au plus TT, or les écarts croissent), et en conclure que xx^* est irrationnel : un nombre dont l’irrationalité se lit dans le seul rythme.
  2. Montrer que pour toute base bb l’ensemble {m/bn:mZ,nN}\{m/b^n : m \in \Z, n \in \N\} est dense dans R\R (généralisant l’Exercice 10.8), et que tout rationnel pq(0,1)\frac pq \in \intoo{0}{1} a un développement fini en base qq. Morale : être fini est une propriété du couple (nombre, base) ; la périodicité — la rationalité — est intrinsèque.
  3. (Diagonale de Cantor) Soit kxkk \mapsto x_k une application quelconque de N\N^* dans [0,1)\intco{0}{1}. Définissons la suite de chiffres ek=1e_k = 1 si le kk-ième chiffre de xkx_k est différent de 11, et ek=2e_k = 2 sinon. Montrer que (ek)(e_k) est propre, que sa valeur yy appartient à [0,1)\intco{0}{1}, et que yxky \neq x_k pour tout kk. Conclure : aucune application N[0,1)\N^* \to \intco{0}{1} n’est surjective. (Le vocabulaire de la dénombrabilité, et le vrai foyer de ce théorème, c’est le Chapitre 12.)
  4. Montrer que si les développements propres de xx et de yy coïncident jusqu’à l’indice nn alors xy<bn\abs{x - y} < b^{-n}, et réfuter la réciproque avec x=0.1x = 0.1, y=0.0999y = 0.0999 en base 1010 : la proximité des nombres ne force pas la coïncidence des chiffres. Qui sont les coupables ?
  5. Exécuter la partie IV sur x=110x = \frac{1}{10} en base b=2b = 2 : calculer les restes et les chiffres jusqu’au cycle, et conclure 110=(0.00011)2\frac{1}{10} = (0.0\overline{0011})_2, avec prépériode 11 et période 44. Expliquer, via la question 3, pourquoi aucune chaîne binaire finie ne vaudra jamais 110\frac{1}{10} — la raison pour laquelle le 0.1+0.20.1 + 0.2 d’un ordinateur en virgule flottante ne vaut pas exactement 0.30.3.
  6. Synthèse. En une phrase chacun : où la démonstration a-t-elle utilisé (i) la complétude, (ii) la propriété d’Archimède, (iii) la clause d’unicité de la partie entière, (iv) le principe des tiroirs ? Et la morale : [0,1)\intco{0}{1} est fidèlement codé par les suites de chiffres propres, la rationalité s’y lit comme une périodicité — et pourtant l’analyse préfère la borne supérieure aux chiffres. Pourquoi ? (Penser à l’addition de deux suites de chiffres.)
Solution

Solution de Problème 10.1.

1. Pour 18\frac 18 : 10=81+210 = 8 \cdot 1 + 2, 20=82+420 = 8 \cdot 2 + 4, 40=85+040 = 8 \cdot 5 + 0 ; chiffres 1,2,51, 2, 5, reste 00, puis que des zéros : 18=0.125\frac 18 = 0.125. Pour 17\frac 17 : 10=71+310 = 7 \cdot 1 + 3, 30=74+230 = 7 \cdot 4 + 2, 20=72+620 = 7 \cdot 2 + 6, 60=78+460 = 7 \cdot 8 + 4, 40=75+540 = 7 \cdot 5 + 5, 50=77+150 = 7 \cdot 7 + 1 : chiffres 1,4,2,8,5,71, 4, 2, 8, 5, 7, restes 3,2,6,4,5,13, 2, 6, 4, 5, 1. Le reste est revenu à r=1r = 1, donc les six étapes se répètent à l’identique indéfiniment : 17=0.(142857)\frac 17 = 0.(142857), les restes parcourant le cycle 1,3,2,6,4,51, 3, 2, 6, 4, 5.

2. 13\frac 13 en base 22 (r0=1r_0 = 1) : 2=30+22 = 3 \cdot 0 + 2, 4=31+14 = 3 \cdot 1 + 1, et r=1r = 1 réapparaît : 13=(0.01)2\frac 13 = (0.\overline{01})_2. 516\frac{5}{16} en base 22 : 10=160+1010 = 16 \cdot 0 + 10, 20=161+420 = 16 \cdot 1 + 4, 8=160+88 = 16 \cdot 0 + 8, 16=161+016 = 16 \cdot 1 + 0 : 516=(0.0101)2\frac{5}{16} = (0.0101)_2, développement fini. 12\frac 12 en base 33 : 3=21+13 = 2 \cdot 1 + 1, et r=1r = 1 réapparaît aussitôt : 12=(0.1)3\frac 12 = (0.\overline{1})_3.

3. Le reste de l’algorithme après NN étapes est rN=bNpmodqr_N = b^N p \bmod q (démontré formellement à la question 14 ; ici c’est l’observation que chaque étape multiplie le reste par bb et le réduit modulo qq). Tous les chiffres suivants sont nuls si et seulement si un certain rN=0r_N = 0, c’est-à-dire qbNpq \mid b^N p ; comme gcd(p,q)=1\gcd(p, q) = 1, le lemme de Gauss donne qbNq \mid b^N. Si qbNq \mid b^N, tout facteur premier de qq divise bNb^N, donc divise bb (primalité). Réciproquement, si tout premier de q=p1a1prarq = p_1^{a_1} \cdots p_r^{a_r} divise bb, alors avec A=maxiaiA = \max_i a_i chaque piaip_i^{a_i} divise bAb^A, et les piaip_i^{a_i} sont premiers entre eux deux à deux, donc qbAq \mid b^A. Pour q=20=225q = 20 = 2^2 \cdot 5 : les deux premiers divisent 1010 (120=0.05\frac{1}{20} = 0.05), mais 232 \nmid 3, donc 120\frac{1}{20} se répète indéfiniment en base 33.

4. 12=1<2<4=221^2 = 1 < 2 < 4 = 2^2 donne s0=1s_0 = 1. Puis 1.42=1.96<2<2.25=1.521.4^2 = 1.96 < 2 < 2.25 = 1.5^2 : 102=14\lfloor 10\sqrt 2 \rfloor = 14, s1=1.4s_1 = 1.4. Ensuite 1.412=1.9881<2<2.0164=1.4221.41^2 = 1.9881 < 2 < 2.0164 = 1.42^2 : s2=1.41s_2 = 1.41 ; 1.4142=1.999396<2<2.002225=1.41521.414^2 = 1.999396 < 2 < 2.002225 = 1.415^2 : s3=1.414s_3 = 1.414 ; 1.41422=1.99996164<2<2.00024449=1.414321.4142^2 = 1.99996164 < 2 < 2.00024449 = 1.4143^2 : s4=1.4142s_4 = 1.4142. Dans chaque cas les inégalités affichées disent exactement sn2<sn+10ns_n \leq \sqrt 2 < s_n + 10^{-n}, ce qui est la définition de la partie entière de 10n210^n \sqrt 2.

5. A0=x=0A_0 = \lfloor x \rfloor = 0 puisque 0x<10 \leq x < 1. De An1bn1x<An1+1A_{n-1} \leq b^{n-1} x < A_{n-1} + 1, en multipliant par bb :

bAn1bnx<bAn1+b.b\,A_{n-1} \leq b^n x < b\,A_{n-1} + b .

L’entier bAn1b\,A_{n-1} est bnx\leq b^n x, donc bAn1Anb\,A_{n-1} \leq A_n ; et bnx<bAn1+bb^n x < b\,A_{n-1} + b avec bAn1+bb\,A_{n-1} + b entier force AnbAn1+b1A_n \leq b\,A_{n-1} + b - 1. Donc 0dn=AnbAn1b10 \leq d_n = A_n - b\,A_{n-1} \leq b - 1 : c’est bien un chiffre.

6. Télescopage : dkbk=AkbkAk1b(k1)d_k b^{-k} = A_k b^{-k} - A_{k-1} b^{-(k-1)}, donc

k=1ndkbk=AnbnA0=sn.\sum_{k=1}^n d_k b^{-k} = A_n b^{-n} - A_0 = s_n .

En divisant Anbnx<An+1A_n \leq b^n x < A_n + 1 par bnb^n, on obtient snx<sn+bns_n \leq x < s_n + b^{-n}.

7. Récurrence : b0=11b^0 = 1 \geq 1, et bn+1=bbn2(n+1)n+2b^{n+1} = b \cdot b^n \geq 2(n + 1) \geq n + 2. Croissance : snsn1=dnbn0s_n - s_{n-1} = d_n b^{-n} \geq 0. Chaque snxs_n \leq x (question 6) : xx est un majorant de {sn}\{s_n\}. Pour ε>0\varepsilon > 0, la propriété d’Archimède fournit nn avec n+1>1εn + 1 > \frac1\varepsilon, donc bn<εb^{-n} < \varepsilon, et alors sn>xbn>xεs_n > x - b^{-n} > x - \varepsilon d’après la question 6. D’après la Proposition 10.4, x=supnsnx = \sup_n s_n.

8. Supposons dk=b1d_k = b - 1 pour tout k>Nk > N. Pour n>Nn > N, la somme géométrique finie donne

sn=sN+(b1)k=N+1nbk=sN+bNbn.s_n = s_N + (b - 1)\sum_{k=N+1}^{n} b^{-k} = s_N + b^{-N} - b^{-n} .

Donc xsn=sN+bNbnx \geq s_n = s_N + b^{-N} - b^{-n} pour tout nn ; en laissant le dernier terme descendre en dessous de tout ε\varepsilon (question 7), xsN+bNx \geq s_N + b^{-N}. Mais la question 6 au rang NN dit x<sN+bNx < s_N + b^{-N} : contradiction. La suite (dn)(d_n) est propre.

9. Majoration : tn(b1)k=1nbk=1bn<1t_n \leq (b-1)\sum_{k=1}^n b^{-k} = 1 - b^{-n} < 1, et (tn)(t_n) est croissante au sens large, donc y=suptny = \sup t_n existe avec 0y10 \leq y \leq 1. Fixons nn. Pour l’encadrement : tnyt_n \leq y est clair. Par propreté, choisissons m>nm > n avec emb2e_m \leq b - 2. Pour pmp \geq m :

tptn=k=n+1pekbk(bnbp)bm<bnbm,t_p - t_n = \sum_{k=n+1}^{p} e_k b^{-k} \leq (b^{-n} - b^{-p}) - b^{-m} < b^{-n} - b^{-m},

la somme centrale perdant au moins bmb^{-m} face au maximum tout-en-(b1)(b-1) ; pour pmp \leq m, on a aussi tptmtn+bnbmt_p \leq t_m \leq t_n + b^{-n} - b^{-m} (croissance plus le cas p=mp = m). Donc tout tptn+bnbmt_p \leq t_n + b^{-n} - b^{-m}, d’où ytn+bnbm<tn+bny \leq t_n + b^{-n} - b^{-m} < t_n + b^{-n}. (Avec n=0n = 0 : y<1y < 1, donc y[0,1)y \in \intco{0}{1}.) Enfin bntn=knekbnkb^n t_n = \sum_{k \leq n} e_k b^{n-k} est un entier, et bntnbny<bntn+1b^n t_n \leq b^n y < b^n t_n + 1 : donc bny=bntn\lfloor b^n y \rfloor = b^n t_n. Enfin les chiffres de yy : dn(y)=bntnbbn1tn1=bn(tntn1)=end_n(y) = b^n t_n - b \cdot b^{n-1} t_{n-1} = b^n(t_n - t_{n-1}) = e_n.

10. La question 9 dit : (valeur d’une suite) a pour chiffres (la suite) ; les questions 5 à 8 disent : (les chiffres de xx) forment une suite propre dont les troncatures ont pour borne supérieure xx (question 7). Les deux applications se composent donc en l’identité dans les deux sens : ce sont des bijections réciproques l’une de l’autre entre [0,1)\intco{0}{1} et les suites propres. Si deux suites propres avaient la même valeur, appliquer l’application « chiffres » les rendrait égales : unicité. C’est le théorème du développement en base bb.

11. Soit en=b1e_n = b - 1 pour n>Mn > M, avec M0M \geq 0 minimal. Comme à la question 8, tn=tM+bMbnt_n = t_M + b^{-M} - b^{-n} pour nMn \geq M, donc la valeur est suptn=tM+bM\sup t_n = t_M + b^{-M}. Si M=0M = 0 la valeur est 0+1=10 + 1 = 1 : en base 1010, 0.999=10.999\dots = 1 exactement — et non approximativement. Si M1M \geq 1, la minimalité donne eMb2e_M \leq b - 2, et la valeur est

tM+bM=bMtM+1bM(0,1),t_M + b^{-M} = \frac{b^M t_M + 1}{b^M} \in \intoo{0}{1},

une fraction bb-adique, dont le développement propre est e1eM1(eM+1)000e_1 \dots e_{M-1}\,(e_M + 1)\,000\dots (une suite qui s’arrête est propre, et sa valeur est le même nombre). Réciproquement, un réel ayant deux représentations doit en avoir une impropre (la propreté fixe la représentation, question 10), donc être de cette forme. Et chaque m/bN(0,1)m/b^N \in \intoo{0}{1}, écrit avec un dernier chiffre non nul dNd_N, possède bien le jumeau impropre d1dN1(dN1)(b1)(b1)d_1 \dots d_{N-1}(d_N - 1)(b-1)(b-1)\dots : ce sont exactement les fractions bb-adiques qui portent deux noms, tous les autres réels un seul.

12. Disons que les suites coïncident jusqu’à m1m - 1, avec la troncature commune P=sm1P = s_{m-1}, et que dm<emd_m < e_m. D’après la question 9 (majoration stricte au rang mm), x<P+dmbm+bm=P+(dm+1)bmP+embmyx < P + d_m b^{-m} + b^{-m} = P + (d_m + 1)b^{-m} \leq P + e_m b^{-m} \leq y, la dernière étape parce que P+embmP + e_m b^{-m} est la troncature tmyt_m \leq y de yy. Donc dm<em    x<yd_m < e_m \implies x < y ; en échangeant les rôles, em<dm    y<xe_m < d_m \implies y < x ; et comme les suites diffèrent en mm, l’un des deux cas se produit. Les deux sens s’ensuivent.

13. Posons z=bxA1[0,1)z = bx - A_1 \in \intco{0}{1} (en effet A1bx<A1+1A_1 \leq bx < A_1 + 1). Pour n0n \geq 0 : bnz=bn+1xbnA1b^n z = b^{n+1} x - b^n A_1 avec bnA1Zb^n A_1 \in \Z, donc d’après uK=uK\lfloor u - K \rfloor = \lfloor u \rfloor - K (KK entier),

An(z)=An+1(x)bnA1(x).A_n(z) = A_{n+1}(x) - b^n A_1(x) .

Donc dn(z)=An(z)bAn1(z)=An+1bnA1bAn+bnA1=dn+1(x)d_n(z) = A_n(z) - b\,A_{n-1}(z) = A_{n+1} - b^n A_1 - b\,A_n + b^n A_1 = d_{n+1}(x). Ainsi la partie fractionnaire de bxbx porte les chiffres décalés ; en itérant mm fois, la partie fractionnaire de bmxb^m x a pour chiffres (dn+m)n1(d_{n+m})_{n \geq 1}.

14. Division euclidienne : bnp=qQn+rnb^n p = q\,Q_n + r_n avec 0rn<q0 \leq r_n < q. En divisant par qq : bnx=Qn+rnqb^n x = Q_n + \frac{r_n}{q} avec 0rnq<10 \leq \frac{r_n}{q} < 1, donc Qn=bnx=AnQ_n = \lfloor b^n x \rfloor = A_n, ce qui donne An=bnprnqA_n = \frac{b^n p - r_n}{q}. Pour la récurrence : bnp=b(qAn1+rn1)=q(bAn1)+brn1b^n p = b(q\,A_{n-1} + r_{n-1}) = q\,(b\,A_{n-1}) + b\,r_{n-1}, donc bnpb^n p et brn1b\,r_{n-1} diffèrent d’un multiple de qq : rn=(brn1)modqr_n = (b\,r_{n-1}) \bmod q.

15. Divisons brn1b\,r_{n-1} par qq : brn1=qc+rnb\,r_{n-1} = q\,c + r_n avec c=brn1/qc = \lfloor b\,r_{n-1}/q \rfloor. En substituant dans la formule affichée de la question 14 : bnp=q(bAn1+c)+rnb^n p = q(b\,A_{n-1} + c) + r_n, et l’unicité de la division euclidienne identifie An=bAn1+cA_n = b\,A_{n-1} + c, c’est-à-dire dn=c=brn1/qd_n = c = \lfloor b\,r_{n-1}/q \rfloor. Le chiffre nn ne dépend que de rn1r_{n-1} — la boucle de la division posée de la partie I, désormais certifiée.

16. Les q+1q + 1 restes r0,,rqr_0, \dots, r_q prennent leurs valeurs dans l’ensemble à qq éléments [ ⁣[0,q1] ⁣]\intint{0}{q-1} : d’après le principe des tiroirs (Corollaire 2.3) deux coïncident, disons rN=rN+Tr_N = r_{N+T} avec 0N<N+Tq0 \leq N < N + T \leq q. Comme rnr_n détermine rn+1r_{n+1} (question 14), une récurrence donne rn+T=rnr_{n+T} = r_n pour tout nNn \geq N ; et comme rn1r_{n-1} détermine dnd_n (question 15), dn+T=dnd_{n+T} = d_n pour tout nN+1n \geq N + 1. Le développement de tout rationnel est périodique à partir d’un certain rang, avec prépériode q\leq q et période q\leq q.

17. Les chiffres de la partie fractionnaire de bTyb^T y sont (dn+T)=(dn)(d_{n+T}) = (d_n) (lemme de décalage, puis pure périodicité) : la même suite propre que yy. D’après la question 10 les valeurs sont égales : bTybTy=yb^T y - \lfloor b^T y \rfloor = y, donc (bT1)y=bTy=ATN(b^T - 1)\,y = \lfloor b^T y \rfloor = A_T \in \N et

y=ATbT1,y = \frac{A_T}{b^T - 1} ,

rationnel de dénominateur divisant bT1b^T - 1 ; le numérateur ATA_T est l’entier dont les chiffres en base bb sont d1dTd_1 \dots d_T. Vérification : 0.(142857)=1428579999990.(142857) = \frac{142857}{999999}, et 142857×7=999999142857 \times 7 = 999999, donc c’est bien 17\frac 17.

18. Si dn+T=dnd_{n+T} = d_n pour n>Nn > N, la partie fractionnaire zz de bNxb^N x a pour chiffres (dN+n)n1(d_{N+n})_{n\geq1} (lemme de décalage), qui sont purement périodiques ; d’après la question 17, zQz \in \Q. Alors bNx=AN+zb^N x = A_N + z donne x=(AN+z)/bNQx = (A_N + z)/b^N \in \Q. Avec la question 16 : xx rationnel     \iff développement périodique à partir d’un certain rang. Le membre de droite mentionne la base, celui de gauche non : la périodicité dans une base équivaut à la rationalité, donc à la périodicité dans toutes les bases.

19. Pour x=1qx = \frac 1q, rn=bnmodqr_n = b^n \bmod q. Si gcd(b,q)=1\gcd(b, q) = 1, alors rT=r0=1r_T = r_0 = 1 si et seulement si bT1(modq)b^T \equiv 1 \pmod q ; un tel TT existe (les tiroirs donnent bibjb^i \equiv b^j, i<ji < j, et bb est inversible modulo qq, donc bji1b^{j-i} \equiv 1), et le plus petit — l’ordre multiplicatif — rend les restes, donc les chiffres, purement périodiques de période TT. Aucune période plus petite n’est possible : une période TT' donnerait (bT1)1qN(b^{T'} - 1)\frac1q \in \N (question 17), c’est-à-dire qbT1q \mid b^{T'} - 1. Pour q=7q = 7, b=10b = 10 : 10310 \equiv 3, 102210^2 \equiv 2, 103610^3 \equiv 6, 104410^4 \equiv 4, 105510^5 \equiv 5, 1061(mod7)10^6 \equiv 1 \pmod 7 : ordre 66, et en effet 17\frac 17 est de période six.

20. La suite comporte une infinité de 00 (les chiffres de xx^* sont presque tous nuls), donc elle est propre, et xx^* est bien défini (question 9). Supposons les chiffres périodiques de période TT au-delà de NN. Une infinité de chiffres valent 11 (un par nombre triangulaire), donc un 11 se trouve à une position j>Nj > N ; la périodicité place alors un 11 à toute position j+kTj + kT : à partir de jj, les écarts entre 11 consécutifs valent au plus TT. Mais les 11 se trouvent exactement aux nombres triangulaires, dont les écarts consécutifs (j+1)(j+2)2j(j+1)2=j+1\frac{(j+1)(j+2)}{2} - \frac{j(j+1)}{2} = j + 1 finissent par dépasser TT : contradiction. La suite n’est pas périodique à partir d’un certain rang, donc d’après la question 18, xQx^* \notin \Q — l’irrationalité se lit dans le seul rythme des chiffres.

21. Étant donné x<yx < y, la question 7 fournit nn avec bn<yxb^{-n} < y - x ; posons m=bnx+1m = \lfloor b^n x \rfloor + 1. Alors bnx<mbnx+1<bnyb^n x < m \leq b^n x + 1 < b^n y, donc x<mbn<yx < \frac{m}{b^n} < y : densité, et pour toutes les bases à la fois (b=2b = 2 redonne l’Exercice 10.8). Pour pq(0,1)\frac pq \in \intoo{0}{1} en base b=qb = q : le premier chiffre est qpq=p\lfloor q \cdot \frac pq \rfloor = p et la partie fractionnaire de qpq=pq \cdot \frac pq = p est 00 : tous les chiffres suivants sont nuls, développement fini pq=(0.p)q\frac pq = (0.p)_q. Être fini dépend de la base ; la périodicité — la rationalité — non (question 18).

22. Chaque ek{1,2}e_k \in \{1, 2\} est un chiffre de la base 1010, et la suite ne finit jamais par une infinité de 99 : elle est propre. Sa valeur yy appartient à [0,1)\intco{0}{1} et a pour chiffres exactement les (ek)(e_k) (question 9). Fixons kk : le kk-ième chiffre de yy est eke_k, choisi \neq du kk-ième chiffre de xkx_k, donc les suites propres de yy et de xkx_k diffèrent, donc yxky \neq x_k (question 10 : le codage est injectif). Ainsi yy ne figure dans aucune liste : aucune application N[0,1)\N^* \to \intco{0}{1} n’est surjective. Les réels, contrairement aux rationnels, ne s’énumèrent pas — la non-dénombrabilité, dont le Chapitre 12 développe la théorie.

23. Si les développements coïncident jusqu’à nn, alors xx et yy ont la même troncature sns_n, et la question 6 les place tous deux dans [sn,sn+bn)\intco{s_n}{s_n + b^{-n}}, intervalle de longueur bnb^{-n} : xy<bn\abs{x - y} < b^{-n}. Réciproque : x=0.1x = 0.1 et y=0.0999y = 0.0999 (développements finis, donc propres) vérifient xy=104<103\abs{x - y} = 10^{-4} < 10^{-3}, et pourtant leurs développements diffèrent dès le tout premier chiffre. Les coupables sont les fractions bb-adiques de la question 11 : à leur voisinage, un déplacement minuscule retourne tous les chiffres affichés (0.09990.10000.0999 \to 0.1000), car ce sont précisément les réels où rôde le jumeau impropre.

24. p=1p = 1, q=10q = 10, b=2b = 2, r0=1r_0 = 1 : 2=100+22 = 10 \cdot 0 + 2, 4=100+44 = 10 \cdot 0 + 4, 8=100+88 = 10 \cdot 0 + 8, 16=101+616 = 10 \cdot 1 + 6, 12=101+212 = 10 \cdot 1 + 2 — et r5=2=r1r_5 = 2 = r_1 : les restes parcourent le cycle (2,4,8,6)(2, 4, 8, 6) à partir de l’indice 11. Chiffres : d1=0d_1 = 0, puis le bloc répété d2d3d4d5=0,0,1,1d_2 d_3 d_4 d_5 = 0, 0, 1, 1 :

110=(0.00011)2,\tfrac{1}{10} = (0.0\overline{0011})_2 ,

prépériode 11, période 44. D’après la question 3, un développement fini en base 22 exigerait que tout premier de 1010 divise 22 ; le premier 55 s’y refuse. Donc 0.10.1 n’est pas représentable par une chaîne binaire finie — un ordinateur qui ne stocke qu’un nombre fini de bits n’en garde qu’une troncature, et les erreurs de troncature accumulées expliquent pourquoi le 0.1+0.20.1 + 0.2 en virgule flottante diffère de 0.30.3 dans les derniers bits.

25. (i) La complétude a produit les valeurs : x=supsnx = \sup s_n et y=suptny = \sup t_n (questions 7 et 9) — dans Q\Q seul, la suite propre de 2\sqrt 2 ne nommerait rien. (ii) La propriété d’Archimède a rendu bnb^{-n} finalement plus petit que tout ε\varepsilon, ce qui force les troncatures à se resserrer sur leur borne supérieure (questions 7 et 21). (iii) La clause d’unicité de la partie entière a identifié Qn=AnQ_n = A_n à la question 14 et légitimé chaque extraction de chiffre uK=uK\lfloor u - K \rfloor = \lfloor u \rfloor - K (question 13). (iv) Le principe des tiroirs, appliqué à un nombre fini de restes, est le seul moteur de la périodicité (question 16). Morale : les suites propres codent fidèlement [0,1)\intco{0}{1} et transforment la rationalité en un rythme visible ; mais additionner des suites de chiffres exige des retenues venues d’infiniment loin à droite, si bien qu’aucune règle à étapes finies ne calcule même le premier chiffre d’une somme — alors que l’interface « borne supérieure » du Théorème 10.2 traite toute l’analyse avec un unique axiome. Les chiffres sont une magnifique image de R\R ; la borne supérieure en est le moteur.