Mathematics · Book 3 · Bachelor Year 1

Mathématiques universitaires — Licence 1

Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1

14Dérivation

On a calculé des dérivées tout au long du volume de Terminale ; ce qui manquait, c’est la chaîne de théorèmes qui transforme le calcul en information sur les fonctions : le théorème de Rolle, le théorème des accroissements finis, et leurs conséquences — critères de monotonie, majorations lipschitziennes, convexité. Tout ce chapitre concerne des fonctions définies sur un intervalle II.

14.1 La dérivée

Définition 14.1

f ⁣:IRf \colon I \to \R est dérivable en x0Ix_0 \in I lorsque le taux d’accroissement f(x)f(x0)xx0\frac{f(x) - f(x_0)}{x - x_0} admet une limite (finie) quand xx0x \to x_0 ; cette limite se note f(x0)f'(x_0). De façon équivalente :

f(x0+h)=f(x0)+f(x0)h+hε(h),ε(h)h00,f(x_0 + h) = f(x_0) + f'(x_0)\,h + h\,\varepsilon(h), \qquad \varepsilon(h) \xrightarrow[h \to 0]{} 0 ,

le graphe admettant alors la tangente y=f(x0)+f(x0)(xx0)y = f(x_0) + f'(x_0)(x - x_0). La dérivabilité en x0x_0 entraîne la continuité en x0x_0 (relire la formule affichée). ff est dérivable sur II lorsqu’elle l’est en tout point ; ff est de classe C1C^1 lorsque de plus ff' est continue, et de classe CkC^k lorsque ff peut être dérivée kk fois avec f(k)f^{(k)} continue.

Exemple 14.2

La réciproque de « dérivable \Rightarrow continue » est fausse : \abs{\,\cdot\,} en 00. Plus surprenant, dérivable n’implique pas C1C^1 : la fonction f(x)=x2sin1xf(x) = x^2 \sin\frac 1x (f(0)=0f(0) = 0) est dérivable partout, avec f(0)=0f'(0) = 0, mais f(x)=2xsin1xcos1xf'(x) = 2x \sin\frac1x - \cos\frac 1x n’a pas de limite en 00 (Exercice 14.2).

Exemple 14.3 (Dérivable en exactement un point)

Soit f(x)=x2f(x) = x^2 pour xQx \in \Q et f(x)=0f(x) = 0 pour xQx \notin \Q. En 00 : f(h)0hh0\bigl|\frac{f(h) - 0}{h}\bigr| \leq \abs h \to 0, donc ff est dérivable en 00 avec f(0)=0f'(0) = 0. En tout x00x_0 \neq 0, ff n’est même pas continue : des suites de rationnels et d’irrationnels convergeant vers x0x_0 envoient ff sur x020x_0^2 \neq 0 et sur 00 respectivement (densité, Théorème 10.14). La dérivabilité est donc une notion authentiquement ponctuelle : elle peut avoir lieu en un point de R\R et nulle part ailleurs. La morale pour la pratique : des énoncés comme le critère de monotonie ou le théorème de Rolle exigent la dérivée sur un intervalle — posséder f(x0)f'(x_0) en des points isolés, si nombreux soient-ils, n’autorise absolument aucune conclusion globale.

Théorème 14.4 (Opérations)

Si f,gf, g sont dérivables en x0x_0 (et là où les formules ont un sens) :

(f+g)=f+g,(fg)=fg+fg,(fg)=fgfgg2,(f + g)' = f' + g', \qquad (fg)' = f'g + fg', \qquad \Bigl(\frac fg\Bigr)' = \frac{f'g - fg'}{g^2},

et si gg est dérivable en f(x0)f(x_0) :   (gf)(x0)=g(f(x0))f(x0)\;(g \circ f)'(x_0) = g'\bigl(f(x_0)\bigr)\, f'(x_0) (règle de la chaîne).

Démonstration. Somme : immédiat. Produit : écrivons

f(x)g(x)f(x0)g(x0)=(f(x)f(x0))g(x)+f(x0)(g(x)g(x0)),f(x)g(x) - f(x_0)g(x_0) = \bigl(f(x) - f(x_0)\bigr) g(x) + f(x_0)\bigl(g(x) - g(x_0)\bigr),

divisons par xx0x - x_0 et faisons tendre xx0x \to x_0 (gg est continue en x0x_0). Quotient : traitons 1g\frac 1g via 1/g(x)1/g(x0)xx0=1g(x)g(x0)g(x)g(x0)xx0\frac{1/g(x) - 1/g(x_0)}{x - x_0} = \frac{-1}{g(x)g(x_0)}\cdot\frac{g(x) - g(x_0)}{x - x_0}, puis appliquons la règle du produit. Composée : avec y0=f(x0)y_0 = f(x_0), posons θ(y)=g(y)g(y0)yy0\theta(y) = \frac{g(y) - g(y_0)}{y - y_0} pour yy0y \neq y_0 et θ(y0)=g(y0)\theta(y_0) = g'(y_0) : θ\theta est continue en y0y_0, et pour xx0x \neq x_0,

g(f(x))g(f(x0))xx0=θ(f(x))f(x)f(x0)xx0g(y0)f(x0),\frac{g(f(x)) - g(f(x_0))}{x - x_0} = \theta\bigl(f(x)\bigr)\cdot \frac{f(x) - f(x_0)}{x - x_0} \longrightarrow g'(y_0)\, f'(x_0),

le premier facteur par composition des limites (ce procédé traite proprement le cas f(x)=f(x0)f(x) = f(x_0), où le naïf « multiplier et diviser par f(x)f(x0)f(x) - f(x_0) » s’effondre).

Théorème 14.5 (Dérivée d’une fonction réciproque)

Soit ff continue et strictement monotone sur II, dérivable en x0x_0 avec f(x0)0f'(x_0) \neq 0. Alors f1f^{-1} (Théorème 13.16) est dérivable en y0=f(x0)y_0 = f(x_0), avec

(f1)(y0)=1f(x0)=1f(f1(y0)).(f^{-1})'(y_0) = \frac{1}{f'(x_0)} = \frac{1}{f'\bigl(f^{-1}(y_0)\bigr)} .

Si f(x0)=0f'(x_0) = 0, la réciproque admet une tangente verticale en y0y_0.

Démonstration. Pour yy0y \to y_0, posons x=f1(y)x = f^{-1}(y) : la continuité de f1f^{-1} donne xx0x \to x_0, et

f1(y)f1(y0)yy0=xx0f(x)f(x0)=1f(x)f(x0)xx01f(x0).\frac{f^{-1}(y) - f^{-1}(y_0)}{y - y_0} = \frac{x - x_0}{f(x) - f(x_0)} = \frac{1}{\dfrac{f(x) - f(x_0)}{x - x_0}} \longrightarrow \frac{1}{f'(x_0)} .

Tangente verticale : si f(x0)=0f'(x_0) = 0, le quotient affiché est l’inverse d’une quantité qui tend vers 00 en gardant un signe constant (pour ff strictement croissante, f(x)f(x0)xx0>0\frac{f(x) - f(x_0)}{x - x_0} > 0 pour tout xx0x \neq x_0) : le taux d’accroissement de f1f^{-1} tend donc vers ++\infty (vers -\infty pour ff décroissante). La réciproque reste continue mais n’est pas dérivable en y0y_0 — son graphe, symétrique de celui de ff par rapport à la diagonale, se dresse à la verticale exactement là où celui de ff courait à l’horizontale, comme l’illustre x1/3x^{1/3} en 00 face à x3x^3.

Exemple 14.6 (Dérivées de réciproques, deux fois)

Le théorème recalcule les dérivées classiques sans aucun travail sur les limites. Pour ln=exp1\ln = \exp^{-1} : en y=exy = \eu^x,

(ln)(y)=1exp(x)=1ex=1y,(\ln)'(y) = \frac{1}{\exp'(x)} = \frac{1}{\eu^{x}} = \frac1y ,

valable pour tout y>0y > 0 puisque exp=exp\exp' = \exp ne s’annule jamais. Pour arctan=tan1\arctan = \tan^{-1} : en y=tanxy = \tan x,

(arctan)(y)=11+tan2x=11+y2,(\arctan)'(y) = \frac{1}{1 + \tan^2 x} = \frac{1}{1 + y^2} ,

en utilisant tan=1+tan2>0\tan' = 1 + \tan^2 > 0. L’idée à retenir : la formule convertit la connaissance d’une fonction en connaissance de sa réciproque au prix d’une seule substitution — et cette substitution (x=lnyx = \ln y, x=arctanyx = \arctan y) dit exactement que les deux variables vivent de part et d’autre de la bijection.

14.2 Rolle et le théorème des accroissements finis

Proposition 14.7 (Extremum intérieur)

Si ff est dérivable en un point intérieur x0x_0 de II et y présente un extremum local, alors f(x0)=0f'(x_0) = 0.

Démonstration. Disons un maximum local : il existe r>0r > 0 tel que f(x)f(x0)f(x) \leq f(x_0) pour xx0r\abs{x - x_0} \leq r, et l’intériorité garantit que les deux côtés de x0x_0 sont disponibles dans II. Pour 0<hr0 < h \leq r, le quotient f(x0+h)f(x0)h\frac{f(x_0 + h) - f(x_0)}{h} a un numérateur 0\leq 0 et un dénominateur >0> 0 : il est 0\leq 0, et sa limite f(x0)f'(x_0) hérite du 0\leq 0 (les inégalités larges passent à la limite, Théorème 11.7) ; pour rh<0-r \leq h < 0 le quotient est 0\geq 0, d’où f(x0)0f'(x_0) \geq 0. Donc f(x0)=0f'(x_0) = 0. (À une extrémité, un seul signe est disponible : la conclusion y tombe en défaut — songeons à xx sur [0,1]\intcc{0}{1}, maximal en 11 avec une dérivée égale à 11.)

Théorème 14.8 (Rolle)

Soit ff continue sur [a,b]\intcc{a}{b}, dérivable sur (a,b)\intoo{a}{b}, avec f(a)=f(b)f(a) = f(b). Alors f(c)=0f'(c) = 0 pour un certain c(a,b)c \in \intoo{a}{b}.

Démonstration. D’après le théorème des bornes atteintes (Théorème 13.13), ff atteint son maximum et son minimum sur [a,b]\intcc{a}{b}. Si tous deux sont atteints aux extrémités, alors (puisque f(a)=f(b)f(a) = f(b)) max == min et ff est constante : n’importe quel cc intérieur convient. Sinon un extremum est atteint en un point intérieur cc, et la Proposition 14.7 donne f(c)=0f'(c) = 0.

Théorème 14.9 (Théorème des accroissements finis)

Soit ff continue sur [a,b]\intcc{a}{b}, dérivable sur (a,b)\intoo{a}{b}. Il existe c(a,b)c \in \intoo{a}{b} tel que

f(b)f(a)=f(c)(ba).f(b) - f(a) = f'(c)\,(b - a) .

Inégalité des accroissements finis : si de plus mfMm \leq f' \leq M sur (a,b)\intoo{a}{b}, alors m(ba)f(b)f(a)M(ba)m(b-a) \leq f(b) - f(a) \leq M(b-a) ; en particulier fK\abs{f'} \leq K entraîne que ff est KK-lipschitzienne.

Démonstration. Appliquons Rolle à g(x)=f(x)f(b)f(a)ba(xa)g(x) = f(x) - \frac{f(b) - f(a)}{b - a}(x - a) : gg est continue sur [a,b]\intcc{a}{b}, dérivable à l’intérieur, et g(a)=f(a)=g(b)g(a) = f(a) = g(b). Au point ccg(c)=0g'(c) = 0 : f(c)=f(b)f(a)baf'(c) = \frac{f(b)-f(a)}{b-a}. L’inégalité s’obtient en encadrant f(c)f'(c) ; l’énoncé lipschitzien l’applique à tout couple de points.

Le théorème des accroissements finis : une tangente (en tirets) est parallèle à la corde (en gris). Son abscisse c est le point où le théorème de Rolle, appliqué à la fonction moins sa corde, trouve un point critique.
Le théorème des accroissements finis : une tangente (en tirets) est parallèle à la corde (en gris). Son abscisse cc est le point où le théorème de Rolle, appliqué à la fonction moins sa corde, trouve un point critique.

Exemple 14.10 (La méthode de Newton, c’est celle de Héron)

La méthode de Newton pour résoudre f(x)=0f(x) = 0 remplace la courbe par sa tangente au point courant xnx_n et prend la racine de cette tangente comme point suivant :

0=f(xn)+f(xn)(xn+1xn)xn+1=xnf(xn)f(xn).0 = f(x_n) + f'(x_n)(x_{n+1} - x_n) \quad\Longrightarrow\quad x_{n+1} = x_n - \frac{f(x_n)}{f'(x_n)} .

Faisons-la tourner sur f(x)=x22f(x) = x^2 - 2 :

xn+1=xnxn222xn=xn2+1xn=12(xn+2xn):x_{n+1} = x_n - \frac{x_n^2 - 2}{2x_n} = \frac{x_n}{2} + \frac{1}{x_n} = \frac12\Bigl(x_n + \frac{2}{x_n}\Bigr) :

c’est exactement l’itération de Héron (Exemple 11.24), avec deux millénaires d’avance. La vitesse quadratique qu’on y observait s’explique maintenant par l’image de la tangente : près d’une racine simple, la courbe et la tangente diffèrent d’une erreur du second ordre, de sorte que chaque étape élève à peu près l’erreur au carré — l’énoncé général découle des majorations de Taylor du Chapitre 16. L’idée à retenir : là où la dichotomie (Exemple 13.12) n’utilise que la continuité et gagne un bit par étape, Newton dépense une dérivée pour doubler le nombre de décimales correctes à chaque étape.

Exemple 14.11 (Le théorème des accroissements finis comme estimateur)

Quelle est la taille de 101\sqrt{101} ? Appliquons le théorème à f(t)=tf(t) = \sqrt t sur [100,101]\intcc{100}{101} : pour un certain c(100,101)c \in \intoo{100}{101},

10110=12c,donc12101<10110<120=0.05,\sqrt{101} - 10 = \frac{1}{2\sqrt c}, \qquad\text{donc}\qquad \frac{1}{2\sqrt{101}} < \sqrt{101} - 10 < \frac{1}{20} = 0.05 ,

et puisque 101<10.05\sqrt{101} < 10.05, la borne de gauche dépasse 120.1>0.0497\frac{1}{20.1} > 0.0497 : ainsi 10.0497<101<10.0510.0497 < \sqrt{101} < 10.05 (valeur exacte 10.04987510.049875\dots) — trois décimales correctes pour une seule évaluation de dérivée. De même sinasinbab\abs{\sin a - \sin b} \leq \abs{a - b} (majoration cos1\abs{\cos}\leq 1) : les estimations lipschitziennes utilisées depuis le Chapitre 11 sont toutes ce théorème. L’idée à retenir : le théorème des accroissements finis est une formule de Taylor à l’ordre zéro — il échange un point inconnu cc contre une inégalité solide, et le Chapitre 16 itérera exactement cet échange.

Corollaire 14.12 (Critère de monotonie)

Soit ff continue sur II, dérivable sur l’intérieur.

  1. f0f' \geq 0 sur l’intérieur     \iff ff est croissante ; f=0f' = 0     \iff ff constante.
  2. Si f>0f' > 0 sauf en un nombre fini de points où elle s’annule, ff est strictement croissante.

Démonstration. Si f0f' \geq 0 : pour x<yx < y dans II, le théorème des accroissements finis sur [x,y]\intcc{x}{y} donne f(y)f(x)=f(c)(yx)0f(y) - f(x) = f'(c)(y - x) \geq 0. Réciproquement, les taux d’accroissement d’une fonction croissante sont 0\geq 0, donc leurs limites aussi. Cas constant : appliquons ce qui précède à ff' et f0-f' \geq 0. Version stricte : ff est croissante ; une égalité f(x)=f(y)f(x) = f(y) pour x<yx < y figerait ff sur [x,y]\intcc{x}{y}, y forçant f=0f' = 0 — une infinité de points.

Exemple 14.13 (Dérivées égales, fonctions différentes)

Sur R=(,0)(0,+)\R^* = \intoo{-\infty}{0} \cup \intoo{0}{+\infty}, les deux fonctions f(x)=lnxf(x) = \ln\abs x et g(x)=lnx+1x>0g(x) = \ln\abs x + \mathbf{1}_{x>0} (on ajoute 11 sur la seule demi-droite de droite) vérifient f=g=1xf' = g' = \frac1x. Elles ne diffèrent pas d’une constante : le critère « f=0    ff' = 0 \implies f constante » est un énoncé d’intervalle — sa démonstration fait tourner le théorème des accroissements finis entre deux points, ce qui exige que tout le segment qui les joint soit dans le domaine. Sur chaque demi-droite séparément, les primitives de 1x\frac1x sont lnx+c\ln\abs x + c, avec une constante par demi-droite, soit deux constantes indépendantes en tout. Le Chapitre 15 hérite de cette clause en petits caractères : « la » primitive d’une fonction est bien définie à une constante près sur chaque intervalle de son domaine, et les tables de primitives supposent silencieusement la connexité.

Exemple 14.14 (La stricte monotonie gratuitement)

xx3x \mapsto x^3 est strictement croissante sur R\R bien que sa dérivée s’annule en 00 : la clause du critère « f>0f' > 0 sauf en un nombre fini de points » est précisément conçue pour de tels points plats. En revanche, f0f' \geq 0 seul ne donne que la croissance au sens large (une fonction constante convient), et une dérivée nulle sur tout un sous-intervalle y fige bel et bien la fonction. La règle pratique : pour affirmer la stricte monotonie, dresser la liste des zéros de ff' ; un nombre fini (ou, plus généralement, aucun sur un sous-intervalle) est inoffensif, un intervalle de zéros est fatal.

Exemple 14.15 (Une étude de variations complète)

Étudions f(x)=x33x+1f(x) = x^3 - 3x + 1 sur R\R. Dérivée : f(x)=3(x21)f'(x) = 3(x^2 - 1), positive sur (,1)\intoo{-\infty}{-1}, négative sur (1,1)\intoo{-1}{1}, positive sur (1,+)\intoo{1}{+\infty} : d’après le critère de monotonie, ff croît, puis décroît, puis croît, avec un maximum local f(1)=3f(-1) = 3 et un minimum local f(1)=1f(1) = -1. Limites : \mp\infty en \mp\infty. Conséquences, lues sur le tableau de variations à l’aide du théorème des valeurs intermédiaires sur chaque branche monotone : ff s’annule exactement une fois dans chacun de

(,1),(1,1),(1,+)\intoo{-\infty}{-1}, \qquad \intoo{-1}{1}, \qquad \intoo{1}{+\infty}

(les valeurs aux jonctions sont de signes opposés : 3>0>13 > 0 > -1), donc l’équation x33x+1=0x^3 - 3x + 1 = 0 a exactement trois racines réelles ; numériquement, elles sont voisines de 1.88-1.88, 0.350.35, 1.531.53. L’idée à retenir : un tableau de variations est un instrument de démonstration, non un croquis — branche monotone plus changement de signe égale exactement une racine, et le tableau énumère les branches de façon exhaustive.

Théorème 14.16 (Formule de Leibniz)

Si ff et gg sont nn fois dérivables, fgfg l’est aussi, et

(fg)(n)=k=0n(nk)f(k)g(nk).(fg)^{(n)} = \sum_{k=0}^{n} \binom nk f^{(k)}\, g^{(n-k)} .

Démonstration. Récurrence sur nn, exactement parallèle à celle de la formule du binôme. Le cas n=1n = 1 est la règle du produit. En supposant la formule au rang nn, dérivons une fois de plus :

(fg)(n+1)=k=0n(nk)(f(k+1)g(nk)+f(k)g(nk+1)),(fg)^{(n+1)} = \sum_{k=0}^{n} \binom nk \Bigl( f^{(k+1)} g^{(n-k)} + f^{(k)} g^{(n-k+1)} \Bigr),

puis réindexons la première somme avec j=k+1j = k + 1 et regroupons le coefficient de f(j)g(n+1j)f^{(j)} g^{(n+1-j)} : c’est (nj1)+(nj)=(n+1j)\binom{n}{j-1} + \binom nj = \binom{n+1}{j} par la règle de Pascal (Proposition 2.15), les termes de bord j=0j = 0 et j=n+1j = n + 1 portant (n+10)=(n+1n+1)=1\binom{n+1}{0} = \binom{n+1}{n+1} = 1 comme il se doit.

Exemple 14.17 (Leibniz à l’œuvre)

Calculons (x2ex)(n)\bigl(x^2 \eu^x\bigr)^{(n)} pour n2n \geq 2. Prenons f=x2f = x^2, dont les dérivées meurent vite (f=2xf' = 2x, f=2f'' = 2, f(k)=0f^{(k)} = 0 pour k3k \geq 3), et g=exg = \eu^x : seuls trois termes de la somme de Leibniz survivent,

(x2ex)(n)=(n0)x2ex+(n1)(2x)ex+(n2)2ex=ex(x2+2nx+n(n1)).\bigl(x^2\eu^x\bigr)^{(n)} = \binom n0 x^2 \eu^x + \binom n1 (2x)\,\eu^x + \binom n2\, 2\,\eu^x = \eu^x\bigl(x^2 + 2nx + n(n-1)\bigr).

Vérification en n=1n = 1 : ex(x2+2x)\eu^x(x^2 + 2x), qui est bien (x2ex)(x^2\eu^x)'. L’idée à retenir : employer Leibniz quand l’un des facteurs est un polynôme — la somme n’a alors que deg+1\deg + 1 termes, et la formule est une forme close, non une identité abstraite. (Pour deux facteurs infatigables comme exsinx\eu^x\sin x, les exponentielles complexes du Chapitre 3 sont le meilleur outil.)

14.3 Convexité

Définition 14.18

f ⁣:IRf \colon I \to \R est convexe lorsque toute corde est au-dessus du graphe :

x,yI, t[0,1],f(tx+(1t)y)tf(x)+(1t)f(y).\forall x, y \in I,\ \forall t \in \intcc{0}{1}, \quad f\bigl(tx + (1-t)y\bigr) \leq t f(x) + (1-t) f(y).

(ff est concave lorsque f-f est convexe.)

Théorème 14.19 (Caractérisations différentielles)

Soit ff dérivable sur II. Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. ff est convexe ;
  2. ff' est croissante sur II ;
  3. le graphe est au-dessus de toute tangente : f(y)f(x)+f(x)(yx)f(y) \geq f(x) + f'(x)(y - x) pour tous x,yIx, y \in I.

Si ff est deux fois dérivable : ff convexe     f0\iff f'' \geq 0.

Démonstration. (1 \Rightarrow 3) La convexité s’écrit f(x+t(yx))f(x)tf(y)f(x)\frac{f(x + t(y-x)) - f(x)}{t} \leq f(y) - f(x) pour t(0,1]t \in \intoc{0}{1} ; faisons t0+t \to 0^+ : f(x)(yx)f(y)f(x)f'(x)(y - x) \leq f(y) - f(x).

(3 \Rightarrow 2) Pour x<yx < y, les deux inégalités de tangente en xx et en yy donnent f(x)(yx)f(y)f(x)f(y)(yx)f'(x)(y-x) \leq f(y) - f(x) \leq f'(y)(y - x), d’où f(x)f(y)f'(x) \leq f'(y).

(2 \Rightarrow 1) Fixons x<yx < y et t(0,1)t \in \intoo{0}{1}, et posons z=tx+(1t)y(x,y)z = tx + (1-t)y \in \intoo{x}{y}. Par le théorème des accroissements finis sur [x,z]\intcc{x}{z} et [z,y]\intcc{z}{y} : il existe c1<z<c2c_1 < z < c_2 avec

f(z)f(x)zx=f(c1)f(c2)=f(y)f(z)yz,\frac{f(z) - f(x)}{z - x} = f'(c_1) \leq f'(c_2) = \frac{f(y) - f(z)}{y - z} ,

et, en chassant les dénominateurs (zx=(1t)(yx)z - x = (1-t)(y-x), yz=t(yx)y - z = t(y-x)), on retrouve exactement l’inégalité de convexité.

Cas deux fois dérivable : f0    ff'' \geq 0 \iff f' croissante (Corollaire 14.12).

La convexité, deux fois : toute corde (en gris) est au-dessus du graphe, et le graphe est au-dessus de toute tangente (en tirets).
La convexité, deux fois : toute corde (en gris) est au-dessus du graphe, et le graphe est au-dessus de toute tangente (en tirets).

Exemple 14.20 (Inégalités de convexité classiques)

exp\exp est convexe (exp=exp>0\exp'' = \exp > 0) : sa tangente en 00 donne ex1+x\eu^x \geq 1 + x pour tout xx. ln\ln est concave : sa tangente en 11 donne lnxx1\ln x \leq x - 1 ; ses cordes donnent, pour 0<ab0 < a \leq b, l’inégalité entre moyenne géométrique et moyenne arithmétique : en prenant t=12t = \frac12 dans la concavité,

lna+b2lna+lnb2=lnab,doncaba+b2.\ln\frac{a + b}{2} \geq \frac{\ln a + \ln b}{2} = \ln\sqrt{ab}, \qquad\text{donc}\qquad \sqrt{ab} \leq \frac{a+b}{2} .

L’inégalité arithmético-géométrique générale est l’Exercice 14.9.

Exemple 14.21 (Une inégalité de convexité fabriquée de toutes pièces)

La fonction f(t)=tlntf(t) = t\ln t est convexe sur (0,+)\intoo{0}{+\infty} : f(t)=1t>0f''(t) = \frac1t > 0. Son inégalité de milieu, multipliée par 22, s’écrit : pour tous a,b>0a, b > 0,

alna+blnb    (a+b)lna+b2,a\ln a + b\ln b \;\geq\; (a + b)\,\ln\frac{a + b}{2} ,

avec égalité si et seulement si a=ba = b (convexité stricte). Essai : a=1a = 1, b=3b = 3 donne 3ln3=3.2963\ln 3 = 3.296 contre 4ln2=2.7734\ln 2 = 2.773. Cette inégalité anodine est le cas à deux points de la comparaison d’entropie qui reparaît avec l’inégalité de Jensen (Exercice 14.9) et dans les asymptotiques de la théorie de l’information du volume de Licence 3. L’idée à retenir : pour fabriquer une inégalité, trouver une fonction dont la dérivée seconde a un signe et écrire ce que dit la convexité — la caractérisation différentielle transforme une seule vérification de signe en une infinité d’inégalités.

Remarque 14.22 (Pièges classiques avec les dérivées)

(i) Une dérivée strictement positive en un point ne donne pas la monotonie au voisinage de ce point : f(x)=x2+x2sin1xf(x) = \frac x2 + x^2\sin\frac1x (avec f(0)=0f(0) = 0) vérifie f(0)=12>0f'(0) = \frac12 > 0, et pourtant

f(x)=12+2xsin1xcos1xf'(x) = \frac12 + 2x\sin\frac1x - \cos\frac1x

vaut 12-\frac12 en chaque xn=12πnx_n = \frac{1}{2\pi n} : tout voisinage de 00 contient des descentes. La monotonie exige f0f' \geq 0 sur un intervalle (Corollaire 14.12) ; le signe ponctuel ne contrôle que la traversée de la tangente. (ii) Les trois hypothèses de Rolle sont toutes actives : x\abs x sur [1,1]\intcc{-1}{1} (pas de dérivabilité à l’intérieur), xx sur [0,1]\intcc{0}{1} (valeurs aux bornes distinctes) et xxx - \lfloor x\rfloor sur [0,1]\intcc{0}{1} (la continuité tombe en défaut en 11) brisent chacune exactement une hypothèse et la conclusion. (iii) Les dérivées peuvent être discontinues, mais pas n’importe comment : ff' peut osciller (Exemple 14.2) tout en satisfaisant toujours la propriété des valeurs intermédiaires (Darboux, Exercice 14.10) : une dérivée ne saute jamais — si l’on calcule une « limite de dérivée » unilatérale présentant un saut, c’est qu’on a dérivé une fonction non dérivable. (iv) La formule de la réciproque exige f0f' \neq 0 : xx3x \mapsto x^3 est une bijection lisse strictement croissante dont la réciproque x1/3x^{1/3} a une tangente verticale en 00 — la dérivabilité de la réciproque se perd exactement là où ff' s’annule (Théorème 14.5).

Remarque 14.23 (Où le théorème des accroissements finis travaille ensuite)

Presque tout énoncé quantitatif des chapitres à venir est le théorème des accroissements finis de ce chapitre déguisé : le théorème fondamental de l’analyse (Chapitre 15) dérive la fonction aire et conclut par le critère de monotonie ; l’inégalité de Taylor–Lagrange (Chapitre 16) est le théorème des accroissements finis itéré nn fois ; l’analyse d’erreur de la méthode de Newton et des itérations de point fixe (Exercice 14.11) en est la forme lipschitzienne ; et le devoir maison de ce chapitre (Problème 14.1) transforme la même majoration lipschitzienne en théorie des nombres — une inégalité de répulsion entre nombres algébriques et rationnels, qui livre le premier nombre transcendant de l’histoire. Dans le volume de Licence 2, l’inégalité des accroissements finis survit en plusieurs variables là où l’égalité ne survit pas.

Exemple 14.24 (L’inégalité de Young par la concavité)

Soient p,q>1p, q > 1 avec 1p+1q=1\frac1p + \frac1q = 1. Pour tous a,b>0a, b > 0 :

ab    app+bqq.ab \;\leq\; \frac{a^p}{p} + \frac{b^q}{q} .

Démonstration par une seule application de la concavité de ln\ln avec les poids 1p,1q\frac1p, \frac1q (l’inégalité de Jensen à deux points, comme dans l’Exercice 14.9) :

ln(app+bqq)    1pln(ap)+1qln(bq)=lna+lnb=ln(ab),\ln\Bigl(\frac{a^p}{p} + \frac{b^q}{q}\Bigr) \;\geq\; \frac1p \ln(a^p) + \frac1q \ln(b^q) = \ln a + \ln b = \ln(ab),

et la croissance de ln\ln convertit l’inégalité entre logarithmes en l’énoncé voulu ; égalité si et seulement si ap=bqa^p = b^q (concavité stricte). Le cas p=q=2p = q = 2 est l’inégalité arithmético-géométrique aba2+b22ab \leq \frac{a^2 + b^2}{2} déguisée. L’idée à retenir : l’inégalité de Young est la graine algébrique des inégalités de Hölder et de Minkowski du volume de Licence 2 — un seul énoncé de concavité sur ln\ln, moissonné pour les normes.

Remarque 14.25 (Perspectives à l’intérieur de ce volume)

La dérivée acquiert trois nouvelles vies avant la fin du volume. Au Chapitre 16, elle s’itère : nn dérivées en un point se compriment en un polynôme plus une erreur contrôlée, et le théorème des accroissements finis devient le reste de Lagrange. Au Chapitre 24, la dérivation devient géométrique : pour une courbe paramétrée t(x(t),y(t))t \mapsto (x(t), y(t)), le couple (x(t),y(t))(x'(t), y'(t)) est un vecteur vitesse, la tangence devient colinéarité, et les points critiques deviennent des points de rebroussement à classer. Au Chapitre 25, on gèle une variable à la fois : les dérivées partielles rejouent ce chapitre deux fois, et la tangente s’épanouit en plan tangent. Ces trois chapitres héritent de la même grammaire — approximation linéaire locale plus terme d’erreur — parlée ici pour la première fois.

14.4 Exercices

Exercice 14.1

Dériver (en précisant les domaines) : xxx^x ;   ln(x+x2+1)\;\ln\bigl(x + \sqrt{x^2+1}\bigr) ;   arctan1x\;\arctan\frac{1}{x} ;   1+e2x\;\sqrt{1 + \eu^{2x}}.

Solution

Solution de Exercice 14.1.

xx=exlnxx^x = \eu^{x\ln x} sur (0,+)\intoo{0}{+\infty} : dérivée (lnx+1)xx(\ln x + 1)\,x^x.

ln(x+x2+1)\ln(x + \sqrt{x^2+1}) sur R\R (l’argument est toujours >0> 0) : dérivée 1x2+1\frac{1}{\sqrt{x^2+1}} (calculée dans la Proposition 4.21 — c’est arsinh\operatorname{arsinh}).

arctan1x\arctan\frac1x sur R\R^* : dérivée 1/x21+1/x2=11+x2\frac{-1/x^2}{1 + 1/x^2} = \frac{-1}{1 + x^2} (cohérent avec la Proposition 4.12 (2) : la fonction vaut ±π2arctanx\pm\frac\pi2 - \arctan x sur chaque demi-droite).

1+e2x\sqrt{1 + \eu^{2x}} sur R\R : dérivée e2x1+e2x\frac{\eu^{2x}}{\sqrt{1 + \eu^{2x}}}.

Exercice 14.2

Compléter l’Exemple 14.2 : démontrer que f(x)=x2sin1xf(x) = x^2 \sin\frac1x, f(0)=0f(0) = 0, est dérivable en 00 avec f(0)=0f'(0) = 0, et que ff' n’a pas de limite en 00.

Solution

Solution de Exercice 14.2.

En 00 : f(h)0h=hsin1hh0\bigl|\frac{f(h) - 0}{h}\bigr| = \abs{h \sin\frac1h} \leq \abs h \to 0, donc f(0)=0f'(0) = 0. Pour x0x \neq 0, les règles usuelles donnent f(x)=2xsin1xcos1xf'(x) = 2x\sin\frac1x - \cos\frac1x. Le long de xn=12πnx_n = \frac{1}{2\pi n} : f(xn)=011f'(x_n) = 0 - 1 \to -1 ; le long de yn=1(2n+1)πy_n = \frac{1}{(2n+1)\pi} : f(yn)=0+11f'(y_n) = 0 + 1 \to 1. Deux suites tendant vers 00 avec des limites différentes de ff' : pas de limite (Théorème 13.3), donc ff' n’est pas continue en 00 et ff est dérivable sans être C1C^1.

Exercice 14.3

À l’aide du théorème des accroissements finis ou des inégalités de tangente, démontrer que pour tout x>0x > 0 :

x1+x<ln(1+x)<x.\frac{x}{1 + x} < \ln(1 + x) < x .

En déduire limn(1+xn)n=ex\lim_{n\to\infty} \bigl(1 + \frac xn\bigr)^n = \eu^x pour tout x>0x > 0.

Solution

Solution de Exercice 14.3.

ln(1+x)<x\ln(1+x) < x pour x>0x > 0 : inégalité de tangente issue de la concavité en 00 (stricte hors du point de contact puisque ln\ln est strictement concave ; ou bien appliquer le théorème des accroissements finis : ln(1+x)=x1+c\ln(1+x) = \frac{x}{1+c} pour un certain c(0,x)c \in \intoo{0}{x}, et x1+c<x\frac{x}{1+c} < x). La même identité des accroissements finis donne la minoration : x1+c>x1+x\frac{x}{1+c} > \frac{x}{1+x}.

Conséquence : avec x/nx/n à la place de xx,

x/n1+x/n<ln(1+xn)<xn    x1+x/n<nln(1+xn)<x.\frac{x/n}{1 + x/n} < \ln\Bigl(1 + \frac xn\Bigr) < \frac xn \quad\implies\quad \frac{x}{1 + x/n} < n \ln\Bigl(1 + \frac xn\Bigr) < x .

Le membre de gauche tend vers xx : par encadrement, nln(1+xn)xn\ln(1 + \frac xn) \to x, et par continuité de exp\exp, (1+xn)n=enln(1+x/n)ex\bigl(1 + \frac xn\bigr)^n = \eu^{n\ln(1 + x/n)} \to \eu^x.

Exercice 14.4

Soit PP un polynôme réel ayant kk racines réelles distinctes. Démontrer que PP' a au moins k1k - 1 racines réelles distinctes, entrelacées avec celles de PP. En déduire que si PP a toutes ses racines réelles, PP' aussi.

Solution

Solution de Exercice 14.4.

Soient x1<x2<<xkx_1 < x_2 < \dots < x_k des racines distinctes de PP. Sur chaque [xi,xi+1]\intcc{x_i}{x_{i+1}}, Rolle (Théorème 14.8) produit ci(xi,xi+1)c_i \in \intoo{x_i}{x_{i+1}} avec P(ci)=0P'(c_i) = 0 : cela fait k1k - 1 racines de PP', distinctes car les intervalles ouverts sont disjoints — et entrelacées par construction.

Si PP (de degré nn) a toutes ses racines réelles, écrivons-les avec leurs multiplicités m1++mk=nm_1 + \dots + m_k = n. Chaque racine de multiplicité mi2m_i \geq 2 est racine de PP' de multiplicité mi1m_i - 1 (Proposition 8.11), ce qui contribue pour (mi1)=nk\sum (m_i - 1) = n - k ; Rolle contribue pour k1k - 1 de plus, toutes distinctes de celles-là. Total n1=degP\geq n - 1 = \deg P' : toutes les racines de PP' sont réelles.

Exercice 14.5 ★★

Soit ff dérivable sur R\R avec f(x)f' (x)\to \ell quand x+x \to +\infty. Démontrer que f(x)x\frac{f(x)}{x} \to \ell (théorème des accroissements finis sur [A,x]\intcc{A}{x}). A-t-on aussi f(x+1)f(x)f(x+1) - f(x) \to \ell ?

Solution

Solution de Exercice 14.5.

Fixons ε>0\varepsilon > 0 et AA tel que f(t)ε\abs{f'(t) - \ell} \leq \varepsilon pour tAt \geq A. Pour x>Ax > A, le théorème des accroissements finis sur [A,x]\intcc{A}{x} donne c(A,x)c \in \intoo{A}{x} avec

f(x)=f(A)+f(c)(xA),doncf(x)xf(A)+Ax+f(c)xAxCAx+ε.f(x) = f(A) + f'(c)(x - A), \qquad\text{donc}\qquad \Bigl|\frac{f(x)}{x} - \ell\Bigr| \leq \frac{\abs{f(A)} + \abs\ell A}{x} + \abs{f'(c) - \ell} \cdot\frac{x - A}{x} \leq \frac{C_A}{x} + \varepsilon .

Pour xx grand, CAxε\frac{C_A}{x} \leq \varepsilon : d’où f(x)x\frac{f(x)}{x} \to \ell.

Oui : f(x+1)f(x)=f(cx)f(x+1) - f(x) = f'(c_x) avec cx(x,x+1)c_x \in \intoo{x}{x+1} (théorème des accroissements finis sur [x,x+1]\intcc{x}{x+1}), et cx+c_x \to +\infty, donc f(x+1)f(x)f(x+1) - f(x) \to \ell.

Exercice 14.6 ★★

(Un Rolle discret) Soit ff nn fois dérivable sur II et s’annulant en n+1n + 1 points distincts. Démontrer que f(n)f^{(n)} s’annule au moins une fois. Application : un polynôme de degré n\leq n s’annulant en n+1n+1 points est nul (encore une fois).

Solution

Solution de Exercice 14.6.

Récurrence sur nn. Pour n=1n = 1 : Rolle. Si l’énoncé vaut pour n1n - 1 : ff s’annule en n+1n+1 points, donc, Rolle appliqué sur les nn intervalles intermédiaires, ff' s’annule en nn points distincts ; l’hypothèse de récurrence appliquée à ff' (n1n-1 fois dérivable, nn zéros) fait s’annuler (f)(n1)=f(n)(f')^{(n-1)} = f^{(n)} quelque part.

Application : si PP de degré n\leq n s’annule en n+1n+1 points, alors P(n)P^{(n)}, constante égale à n!n! fois le coefficient dominant, s’annule : le coefficient dominant est 00, et l’on conclut par récurrence descendante (ou directement : tous les coefficients s’annulent).

Exercice 14.7 ★★

Soit ff deux fois dérivable sur [a,b]\intcc{a}{b} avec f(a)=f(b)=0f(a) = f(b) = 0 et f(x0)>0f(x_0) > 0 pour un certain x0x_0 intérieur. Démontrer que f(c)<0f''(c) < 0 pour un certain c(a,b)c \in \intoo{a}{b}. (Deux théorèmes des accroissements finis et une comparaison de pentes.)

Solution

Solution de Exercice 14.7.

Par le théorème des accroissements finis sur [a,x0]\intcc{a}{x_0} et sur [x0,b]\intcc{x_0}{b} :

f(c1)=f(x0)f(a)x0a=f(x0)x0a>0,f(c2)=f(b)f(x0)bx0=f(x0)bx0<0,f'(c_1) = \frac{f(x_0) - f(a)}{x_0 - a} = \frac{f(x_0)}{x_0 - a} > 0, \qquad f'(c_2) = \frac{f(b) - f(x_0)}{b - x_0} = \frac{-f(x_0)}{b - x_0} < 0,

avec c1<x0<c2c_1 < x_0 < c_2. Alors le théorème des accroissements finis appliqué à ff' sur [c1,c2]\intcc{c_1}{c_2} donne cc tel que

f(c)=f(c2)f(c1)c2c1<0.f''(c) = \frac{f'(c_2) - f'(c_1)}{c_2 - c_1} < 0 . \qedhere

Exercice 14.8 ★★

Étudier la fonction f(x)=lnxxf(x) = \dfrac{\ln x}{x} sur (0,+)\intoo{0}{+\infty} : variations, limites, maximum. En déduire que ab>baa^b > b^a pour tous réels ea<b\eu \leq a < b, et trancher le fameux cas particulier : lequel de eπ\eu^\pi, πe\pi^\eu est le plus grand ? Confronter aux petits couples d’entiers (2,3)(2,3) et (2,4)(2,4) : pourquoi se comportent-ils différemment ?

Solution

Solution de Exercice 14.8.

f(x)=1lnxx2f'(x) = \frac{1 - \ln x}{x^2} : ff croît sur (0,e]\intoc{0}{\eu}, décroît sur [e,+)\intco{\eu}{+\infty}, avec pour maximum f(e)=1ef(\eu) = \frac1\eu ; limites -\infty en 0+0^+ et 00 en ++\infty (croissances comparées).

Pour ea<b\eu \leq a < b : ff y étant strictement décroissante, on a lnaa>lnbb\frac{\ln a}{a} > \frac{\ln b}{b}, c’est-à-dire blna>alnbb \ln a > a \ln b, c’est-à-dire ab>baa^b > b^a.

Avec a=e<b=πa = \eu < b = \pi : eπ>πe\eu^\pi > \pi^\eu.

Petits couples : (2,3)(2, 3) : 23=8<9=322^3 = 8 < 9 = 3^2 — inversé ! La raison : 2<e2 < \eu, et sur (0,e)\intoo{0}{\eu} la fonction ff est croissante, de sorte que la comparaison bascule lorsque les deux nombres sont en dessous de e\eu, et est imprévisible de part et d’autre de e\eu (f(2)=f(4)f(2) = f(4) explique l’égalité 24=42=162^4 = 4^2 = 16).

Exercice 14.9 ★★

(Inégalité arithmético-géométrique) À l’aide de la concavité de ln\ln avec des poids quelconques (inégalité de Jensen à nn points, à démontrer par récurrence sur nn), montrer que pour des réels strictement positifs a1,,ana_1, \dots, a_n :

a1a2anna1++ann,\sqrt[n]{a_1 a_2 \cdots a_n} \leq \frac{a_1 + \dots + a_n}{n},

avec égalité si et seulement si tous les aia_i sont égaux.

Solution

Solution de Exercice 14.9.

Jensen pour ln\ln, par récurrence sur nn. Affirmation : pour des xix_i strictement positifs et des poids λi>0\lambda_i > 0 avec λi=1\sum \lambda_i = 1 : ln(λixi)λilnxi\ln\bigl(\sum \lambda_i x_i\bigr) \geq \sum \lambda_i \ln x_i. Pour n=2n = 2, c’est la concavité. Hérédité : avec Λ=λ1++λn1=1λn\Lambda = \lambda_1 + \dots + \lambda_{n-1} = 1 - \lambda_n et y=i<nλiΛxiy = \sum_{i<n} \frac{\lambda_i}{\Lambda} x_i,

ln(inλixi)=ln(Λy+λnxn)Λlny+λnlnxnΛi<nλiΛlnxi+λnlnxn,\ln\Bigl(\sum_{i \leq n} \lambda_i x_i\Bigr) = \ln\bigl(\Lambda y + \lambda_n x_n\bigr) \geq \Lambda \ln y + \lambda_n \ln x_n \geq \Lambda \sum_{i<n} \frac{\lambda_i}{\Lambda}\ln x_i + \lambda_n \ln x_n,

en utilisant la concavité (n=2n = 2) puis l’hypothèse de récurrence.

Avec λi=1n\lambda_i = \frac 1n et xi=aix_i = a_i : lnain1nlnai=lna1ann\ln\frac{\sum a_i}{n} \geq \frac 1n \sum \ln a_i = \ln\sqrt[n]{a_1\cdots a_n} ; il ne reste qu’à passer à l’exponentielle. Égalité : ln\ln est strictement concave (ln<0\ln'' < 0), donc l’égalité à chaque étape force les points moyennés à coïncider — c’est-à-dire tous les aia_i égaux ; et s’ils sont tous égaux, l’égalité est claire.

Exercice 14.10 ★★★

(Darboux : les dérivées prennent les valeurs intermédiaires) Soit ff dérivable sur II et a<ba < b dans II avec f(a)<v<f(b)f'(a) < v < f'(b). En considérant g(x)=f(x)vxg(x) = f(x) - vx et le point où gg atteint son minimum sur [a,b]\intcc{a}{b}, démontrer que f(c)=vf'(c) = v pour un certain c(a,b)c \in \intoo{a}{b} — alors même que ff' n’est pas nécessairement continue (Exercice 14.2).

Solution

Solution de Exercice 14.10.

Posons g(x)=f(x)vxg(x) = f(x) - vx : dérivable, avec g(a)=f(a)v<0g'(a) = f'(a) - v < 0 et g(b)=f(b)v>0g'(b) = f'(b) - v > 0. Par le théorème des bornes atteintes, gg atteint son minimum sur [a,b]\intcc{a}{b} en un certain cc. Ce n’est pas en aa : puisque g(a)<0g'(a) < 0, les points juste à droite de aa vérifient g<g(a)g < g(a). Ce n’est pas en bb : puisque g(b)>0g'(b) > 0, les points juste à gauche de bb vérifient g<g(b)g < g(b). Donc cc est intérieur, et la Proposition 14.7 donne g(c)=0g'(c) = 0, c’est-à-dire f(c)=vf'(c) = v.

Exercice 14.11 ★★★

Soit f ⁣:RRf \colon \R \to \R dérivable avec f(x)k<1\abs{f'(x)} \leq k < 1 pour tout xx (une contraction). Démontrer que ff a exactement un point fixe \ell, et que toute suite un+1=f(un)u_{n+1} = f(u_n) converge vers \ell avec unknu0\abs{u_n - \ell} \leq k^n\abs{u_0 - \ell}. (Existence : appliquer le théorème des valeurs intermédiaires à f(x)xf(x) - x sur un grand segment, en utilisant la majoration lipschitzienne ; ou utiliser la complétude avec le critère de Cauchy.)

Solution

Solution de Exercice 14.11.

Unicité : deux points fixes \ell \neq \ell' donneraient =f()f()k<\abs{\ell - \ell'} = \abs{f(\ell) - f(\ell')} \leq k\abs{\ell - \ell'} < \abs{\ell - \ell'}, absurde.

Existence : g(x)=f(x)xg(x) = f(x) - x vérifie, par l’inégalité des accroissements finis, f(x)f(0)+kxf(x) \leq f(0) + k\abs x ; donc pour xf(0)1kx \geq \frac{\abs{f(0)}}{1 - k}, g(x)f(0)+kxx0g(x) \leq f(0) + kx - x \leq 0, et symétriquement g(x)0g(-x) \geq 0 pour xx grand. Le théorème des valeurs intermédiaires donne un zéro \ell de gg : un point fixe.

Convergence : de nouveau l’inégalité des accroissements finis :

un+1=f(un)f()kun,\abs{u_{n+1} - \ell} = \abs{f(u_n) - f(\ell)} \leq k\abs{u_n - \ell},

donc par récurrence unknu00\abs{u_n - \ell} \leq k^n \abs{u_0 - \ell} \to 0.

Exercice 14.12 ★★★

(Théorème des accroissements finis généralisé de Cauchy et règle de l’Hospital)

  1. Soient f,gf, g continues sur [a,b]\intcc{a}{b}, dérivables sur (a,b)\intoo{a}{b}, avec gg' ne s’annulant jamais sur cet intervalle. Démontrer que g(b)g(a)g(b) \neq g(a) et qu’un certain c(a,b)c \in \intoo{a}{b} vérifie

    f(b)f(a)g(b)g(a)=f(c)g(c)\frac{f(b) - f(a)}{g(b) - g(a)} = \frac{f'(c)}{g'(c)}

    (appliquer Rolle à h=fλgh = f - \lambda g pour la bonne constante λ\lambda).

  2. En déduire la règle de l’Hospital sous la forme 00\frac00 en un point : si f(a)=g(a)=0f(a) = g(a) = 0 et f(x)g(x)\frac{f'(x)}{g'(x)} \to \ell quand xa+x \to a^+, alors f(x)g(x)\frac{f(x)}{g(x)} \to \ell.
  3. Montrer que la réciproque est fausse : pour f(x)=x2sin1xf(x) = x^2\sin\frac1x (f(0)=0f(0) = 0) et g(x)=xg(x) = x, le quotient fg\frac{f}{g} a une limite en 00 mais fg\frac{f'}{g'} n’en a pas.
Solution

Solution de Exercice 14.12.

  1. Si g(b)=g(a)g(b) = g(a), Rolle donnerait un zéro intérieur de gg' : exclu. Posons λ=f(b)f(a)g(b)g(a)\lambda = \frac{f(b) - f(a)}{g(b) - g(a)} et h=fλgh = f - \lambda g : hh est continue sur [a,b]\intcc{a}{b}, dérivable à l’intérieur, et h(b)h(a)=f(b)f(a)λ(g(b)g(a))=0h(b) - h(a) = f(b) - f(a) - \lambda(g(b) - g(a)) = 0. Rolle fournit cc tel que h(c)=0h'(c) = 0, c’est-à-dire f(c)=λg(c)f'(c) = \lambda\,g'(c) ; il ne reste qu’à diviser par g(c)0g'(c) \neq 0.
  2. Pour x>ax > a proche de aa, la partie (1) sur [a,x]\intcc{a}{x} (où g0g' \neq 0) donne g(x)0g(x) \neq 0 et cx(a,x)c_x \in \intoo{a}{x} avec

    f(x)g(x)=f(x)f(a)g(x)g(a)=f(cx)g(cx).\frac{f(x)}{g(x)} = \frac{f(x) - f(a)}{g(x) - g(a)} = \frac{f'(c_x)}{g'(c_x)} .

    Quand xa+x \to a^+, cxa+c_x \to a^+ (encadrement), donc le membre de droite tend vers \ell : fg\frac{f}{g} \to \ell.

  3. f(x)g(x)=xsin1x0\frac{f(x)}{g(x)} = x\sin\frac1x \to 0, tandis que f(x)g(x)=2xsin1xcos1x\frac{f'(x)}{g'(x)} = 2x\sin\frac1x - \cos\frac1x n’a pas de limite en 00 (Exercice 14.2) : la règle de l’Hospital ne transfère l’information que de fg\frac{f'}{g'} vers fg\frac fg, jamais en sens inverse.

14.5 Problème : l’inégalité de Liouville et le premier nombre transcendant

Problème 14.1

Devoir maison — les nombres algébriques repoussent les rationnels : xp/qC/qd\abs{x - p/q} \geq C/q^d, et la transcendance de 10n!\sum 10^{-n!}

Un nombre réel est algébrique lorsqu’il est racine d’un polynôme non nul à coefficients entiers, et transcendant sinon. En 1844, Liouville produisit le premier nombre dont la transcendance ait jamais été démontrée, et le moteur de sa démonstration est le théorème des accroissements finis de ce chapitre : un nombre algébrique de degré dd ne peut pas être approché par des rationnels mieux que C/qdC/q^d — de sorte qu’un nombre approchable plus vite que toute puissance ne peut pas être algébrique. Ce problème construit l’inégalité, construit le nombre de Liouville L=0.110001000L = 0.110001000\dots (des uns aux positions factorielles, via la machinerie des chiffres du Problème 10.1), démontre sa transcendance, et se termine par la démonstration rivale de Cantor et des bornes effectives pour 2\sqrt2 et 21/32^{1/3}.

Partie I — Avec quelle précision peut-on approcher les rationnels ?

  1. Montrer que deux rationnels distincts abpq\frac ab \neq \frac pq (écrits avec b,q1b, q \geq 1) vérifient abpq1bq\bigl|\frac ab - \frac pq\bigr| \geq \frac{1}{bq}. En déduire : si x=abx = \frac ab et 0<xpq<1bq0 < \bigl|x - \frac pq\bigr| < \frac{1}{bq}, aucun tel pq\frac pq n’existe — un rationnel repousse tous les autres rationnels à l’échelle 1q\frac 1q.
  2. Démontrer que pour tout rationnel pq\frac pq (q1q \geq 1) : 2pq14q2\bigl|\sqrt2 - \frac pq\bigr| \geq \frac{1}{4q^2} (si la distance dépasse 11, c’est clair ; sinon, majorer 2+p/q<4\abs{\sqrt2 + p/q} < 4 et utiliser l’entier non nul p22q21\abs{p^2 - 2q^2} \geq 1).
  3. Dans l’autre sens : vérifier que (p,q)(p+2q,p+q)(p, q) \mapsto (p + 2q, p + q) préserve p22q2=1\abs{p^2 - 2q^2} = 1, engendrer à partir de (1,1)(1,1) les couples (3,2)(3,2), (7,5)(7,5), (17,12)(17,12), (41,29)(41,29), (99,70)(99,70), et montrer que chacun vérifie

    2pq=1q2(2+p/q)<12q2:\Bigl|\sqrt2 - \frac pq\Bigr| = \frac{1}{q^2\,(\sqrt2 + p/q)} < \frac{1}{2q^2} :

    soit une infinité d’approximations d’ordre 22. Avec la question 2 : l’exposant d’approximation de 2\sqrt 2 vaut exactement 22.

  4. (Dirichlet) Soit xx irrationnel et NNN \in \N^*. Considérer les N+1N + 1 parties fractionnaires de 0,x,2x,,Nx0, x, 2x, \dots, Nx dans les NN boîtes [kN,k+1N)\intco{\frac kN}{\frac{k + 1}{N}} : par le principe des tiroirs (Corollaire 2.3), deux d’entre elles tombent dans une même boîte. En déduire qNq \leq N et pp avec qxp<1N\abs{qx - p} < \frac 1N, donc une infinité de rationnels avec xpq<1q2\bigl|x - \frac pq\bigr| < \frac{1}{q^2} : tout irrationnel est approchable à l’ordre 22.

Partie II — L’inégalité de Liouville. Soit xx irrationnel et algébrique.

  1. Montrer que parmi les polynômes non nuls à coefficients entiers s’annulant en xx il y en a un, disons PP de degré dd, sans racine rationnelle ; et vérifier d2d \geq 2 (factoriser un facteur XabX - \frac ab sur Q\Q et chasser les dénominateurs ; un degré 11 rendrait xx rationnel).
  2. Montrer que pour tout rationnel pq\frac pq (q1q \geq 1) : P(pq)1qd\bigl|P\bigl(\frac pq\bigr)\bigr| \geq \frac{1}{q^d} (qdP(p/q)q^d P(p/q) est un entier non nul).
  3. Soit M=max[x1,x+1]PM = \max_{\intcc{x-1}{x+1}} \abs{P'} (Théorème 13.13). À l’aide du théorème des accroissements finis entre xx et pq\frac pq, démontrer l’inégalité de Liouville : avec C=min(1,1M)>0C = \min\bigl(1, \frac 1M\bigr) > 0,

    xpqCqdpour tout rationnel pq, q1.\Bigl| x - \frac pq \Bigr| \geq \frac{C}{q^{\,d}} \qquad\text{pour tout rationnel } \frac pq,\ q \geq 1 .
  4. On dit que xx est un nombre de Liouville lorsque, pour tout nNn \in \N, il existe un rationnel pq\frac pq avec q2q \geq 2 et 0<xpq<qn0 < \bigl|x - \frac pq\bigr| < q^{-n}. Démontrer qu’un nombre de Liouville est irrationnel (question 1 : choisir nn tel que 2n1>b2^{\,n-1} > b).
  5. Démontrer le théorème de Liouville : un nombre de Liouville est transcendant (combiner les questions 7 et 8 : l’inégalité C<qdnC < q^{\,d-n} tombe en défaut pour nn grand).

Partie III — Le nombre LL.

  1. Soit LL la valeur (au sens du Problème 10.1) de la suite de chiffres décimaux valant 11 aux positions n!n! (n=1,2,3,n = 1, 2, 3, \dots) et 00 ailleurs, c’est-à-dire L=supktkL = \sup_k t_k avec tk=n=1k10n!t_k = \sum_{n=1}^{k} 10^{-n!}. Écrire les 2525 premiers chiffres de LL.
  2. Démontrer l’encadrement du reste, pour tout k1k \geq 1 :

    10(k+1)!    Ltk    10910(k+1)!  <  210(k+1)!10^{-(k+1)!} \;\leq\; L - t_k \;\leq\; \frac{10}{9}\,10^{-(k+1)!} \;<\; 2\cdot 10^{-(k+1)!}

    (majorer toute somme partielle au-delà de tkt_k par une somme géométrique finie).

  3. Écrire tk=pkqkt_k = \frac{p_k}{q_k} avec qk=10k!q_k = 10^{k!}. Montrer 0<Lpkqk<2qkk+10 < L - \frac{p_k}{q_k} < \frac{2}{q_k^{\,k+1}}, et conclure que LL est un nombre de Liouville au sens de la question 8.
  4. Conclure : LL est transcendant — le premier exemple explicite de l’histoire (Liouville, 1844). Recouper directement son irrationalité : ses chiffres ne sont pas périodiques à partir d’un certain rang (écarts croissants, comme au Problème 10.1, question 20).
  5. Généraliser : remplacer chaque chiffre 11 par un chiffre non nul quelconque dn[ ⁣[1,9] ⁣]d_n \in \intint{1}{9}. Montrer que la valeur est encore un nombre de Liouville, et en déduire — par l’argument diagonal du Problème 10.1 (question 22) appliqué à ces choix de chiffres — qu’il existe une infinité non dénombrable de nombres transcendants de cette forme.

Partie IV — La hiérarchie des ordres d’approximation. On dit que xx est approchable à l’ordre μ\mu lorsque, pour une certaine constante c>0c > 0, une infinité de rationnels vérifient xpq<cqμ\bigl|x - \frac pq\bigr| < \frac{c}{q^{\mu}}.

  1. Assembler la hiérarchie à partir des parties I à III : les rationnels sont approchables à l’ordre 11 et pas mieux ; 2\sqrt 2 à l’ordre 22 et pas mieux ; tout irrationnel à l’ordre 22 au moins ; un nombre algébrique de degré dd à aucun ordre au-delà de dd ; les nombres de Liouville à tout ordre. Justifier chaque affirmation en citant la question pertinente.
  2. Montrer que L+rL + r est un nombre de Liouville pour tout rationnel r=abr = \frac ab (translater les approximants : les nouveaux dénominateurs sont bqkb\,q_k). En déduire que les nombres de Liouville — donc les nombres transcendants — sont denses dans R\R.
  3. (Cantor, 1874) Démontrer que l’ensemble des nombres algébriques est dénombrable : il n’y a qu’un nombre fini de polynômes à coefficients entiers dont le degré plus la somme des coefficients\abs{\text{coefficients}} est majoré par hh, chacun ayant au plus deg\deg racines ; une réunion dénombrable d’ensembles finis est dénombrable. Puisqu’aucune suite n’épuise R\R (Problème 10.1, question 22), il existe des nombres transcendants — ils forment même un ensemble non dénombrable. Comparer les deux démonstrations : que donne celle de Liouville que celle de Cantor ne peut pas donner ?
  4. Démontrer directement, à partir de la question 2, que 2\sqrt 2 n’est pas un nombre de Liouville (pour n3n \geq 3, l’inégalité qn>14q2q^{-n} > \frac{1}{4q^2} borne qq ; il ne reste alors qu’un nombre fini de rationnels candidats, tous à distance strictement positive de 2\sqrt2). Généraliser : aucun nombre algébrique n’est de Liouville.

Partie V — Constantes effectives.

  1. Pour le couple de Pell (99,70)(99, 70) : vérifier 9922702=199^2 - 2\cdot70^2 = 1 et évaluer l’erreur exacte

    29970=1702(2+9970),299707.2105:\sqrt2 - \frac{99}{70} = \frac{-1}{70^2\,\bigl(\sqrt2 + \frac{99}{70}\bigr)}, \qquad \Bigl|\sqrt 2 - \frac{99}{70}\Bigr| \approx 7.2\cdot 10^{-5} :

    cinq chiffres corrects pour une fraction à trois chiffres.

  2. Faire tourner la partie II sur x=21/3x = 2^{1/3}, P=X32P = X^3 - 2 : vérifier que PP n’a pas de racine rationnelle, majorer M=max[x1,x+1]3t23(1+21/3)2<16M = \max_{\intcc{x-1}{x+1}} 3t^2 \leq 3\,(1 + 2^{1/3})^2 < 16, et conclure l’inégalité effective

    21/3pq116q3pour tout pq.\Bigl| 2^{1/3} - \frac pq \Bigr| \geq \frac{1}{16\,q^3} \qquad \text{pour tout } \frac pq .
  3. Le gain : montrer que tout rationnel approchant 21/32^{1/3} à 10610^{-6} près doit avoir un dénominateur q40q \geq 40.
  4. Montrer que la base 1010 n’y est pour rien : l’analogue binaire n12n!\sum_{n\geq1} 2^{-n!} (valeur de la suite binaire ayant des uns aux positions factorielles) est aussi un nombre de Liouville, donc transcendant.

Partie VI — Frontières et synthèse.

  1. Soit xx^\dagger la valeur de la suite décimale ayant des uns exactement aux positions 3k3^k (k0k \geq 0). Montrer que xx^\dagger est approchable à l’ordre 33, et déduire de l’inégalité de Liouville que xx^\dagger n’est ni rationnel ni un irrationnel quadratique. Expliquer pourquoi la méthode s’arrête là : l’ordre 33 est compatible avec l’algébricité de degré 3\geq 3, et combler cet écart (tout exposant >2> 2 suffit, pour tout nombre algébrique) est le théorème de Roth, bien au-delà de ce volume.
  2. Quantifier Cantor : montrer que les nombres algébriques de degré d\leq d fournis par des polynômes à coefficients dans [ ⁣[H,H] ⁣]\intint{-H}{H} sont au plus d(2H+1)d+1d\,(2H + 1)^{d+1}. (C’est cette finitude qui a fait fonctionner la question 17.)
  3. Synthèse, une phrase pour chaque point : (i) localiser l’unique ingrédient analytique de la démonstration de Liouville (quel théorème de ce chapitre, utilisé où) ; (ii) énoncer la tension qui l’alimente (le caractère entier force P(p/q)qd\abs{P(p/q)} \geq q^{-d}, la régularité interdit P(p/q)>Mxp/q\abs{P(p/q)} > M\abs{x - p/q}) ; (iii) opposer les démonstrations de Liouville et de Cantor de l’existence de nombres transcendants ; (iv) nommer l’endroit où ce volume retrouve le thème — le devoir maison du Chapitre 15 démontre l’irrationalité de π\pi par le même étau « caractère entier contre petitesse », avec des intégrales à la place des dérivées.
Solution

Solution de Problème 14.1.

1. abpq=aqbpbq\bigl|\frac ab - \frac pq\bigr| = \frac{\abs{aq - bp}}{bq}, et aqbpaq - bp est un entier non nul lorsque les fractions diffèrent : la distance est 1bq\geq \frac{1}{bq}. Donc aucun rationnel autre que xx lui-même n’entre dans l’intervalle épointé de rayon 1bq\frac{1}{bq} autour de x=abx = \frac ab.

2. Si 2pq114q2\bigl|\sqrt2 - \frac pq\bigr| \geq 1 \geq \frac{1}{4q^2}, c’est fini. Sinon pq(21,2+1)\frac pq \in \intoo{\sqrt2 - 1}{\sqrt2 + 1}, donc 0<2+pq<22+1<40 < \sqrt2 + \frac pq < 2\sqrt2 + 1 < 4. Puisque 2Q\sqrt 2 \notin \Q, p22q2p^2 - 2q^2 est un entier non nul, et

2pq=2q2p2q2(2+pq)14q2.\Bigl|\sqrt2 - \frac pq\Bigr| = \frac{\abs{2q^2 - p^2}}{q^2\,\bigl(\sqrt2 + \frac pq\bigr)} \geq \frac{1}{4q^2} .

3. (p+2q)22(p+q)2=(p22q2)(p + 2q)^2 - 2(p + q)^2 = -(p^2 - 2q^2) : la valeur ±1\pm1 se propage. À partir de (1,1)(1,1) :

(3,2), (7,5), (17,12), (41,29), (99,70),(3,2),\ (7,5),\ (17,12),\ (41,29),\ (99,70),

avec p22q2p^2 - 2q^2 alternant 1,+1,-1, +1, \dots Pour ces couples, pq1\frac pq \geq 1, donc 2+pq>2\sqrt2 + \frac pq > 2 et

2pq=1q2(2+p/q)<12q2,\Bigl|\sqrt2 - \frac pq\Bigr| = \frac{1}{q^2(\sqrt2 + p/q)} < \frac{1}{2q^2} ,

avec qq \to \infty : une infinité d’approximations d’ordre 22. Avec la question 2, l’exposant 22 est exact pour 2\sqrt 2.

4. Les N+1N + 1 nombres kxkxkx - \lfloor kx\rfloor (0kN0 \leq k \leq N) sont dans les NN boîtes [jN,j+1N)\intco{\frac jN}{\frac{j+1}{N}} : deux partagent une boîte (Corollaire 2.3), disons pour i<ji < j. Avec q=jiNq = j - i \leq N et p=jxixp = \lfloor jx\rfloor - \lfloor ix\rfloor : qxp<1N\abs{qx - p} < \frac1N, donc xpq<1Nq1q2\bigl|x - \frac pq\bigr| < \frac{1}{Nq} \leq \frac{1}{q^2}. En faisant NN \to \infty : puisque xx est irrationnel, chaque fraction fixée est à distance strictement positive de xx, tandis que 1Nq1N0\frac{1}{Nq} \leq \frac 1N \to 0 force de nouvelles fractions à apparaître : une infinité de pq\frac pq distincts avec xpq<1q2\bigl|x - \frac pq\bigr| < \frac{1}{q^2}.

5. Partons d’un polynôme non nul P0P_0 à coefficients entiers avec P0(x)=0P_0(x) = 0. Si P0P_0 a une racine rationnelle ab\frac ab, le théorème de factorisation (Théorème 8.7) écrit P0=(Xab)QP_0 = \bigl(X - \frac ab\bigr)Q avec QQ[X]Q \in \Q[X] ; puisque xabx \neq \frac ab (xx irrationnel), Q(x)=0Q(x) = 0, et chasser les dénominateurs donne un polynôme à coefficients entiers non nul de degré plus petit s’annulant en xx. Le degré décroît à chaque étape, donc le processus s’arrête : on atteint PZ[X]P \in \Z[X], P(x)=0P(x) = 0, sans racine rationnelle, d’un certain degré dd. Si d1d \leq 1, P=uX+vP = uX + v rendrait x=vux = -\frac vu rationnel : donc d2d \geq 2.

6. qdP(pq)=adpd+ad1pd1q++a0qdq^d\,P\bigl(\frac pq\bigr) = a_d p^d + a_{d-1} p^{d-1} q + \dots + a_0 q^d est un entier, et il est non nul parce que PP n’a pas de racine rationnelle : P(pq)qd\bigl|P\bigl(\frac pq\bigr)\bigr| \geq q^{-d}.

7. Remarquons que M>0M > 0 : PP' est un polynôme non nul (d2d \geq 2), il ne peut donc pas s’annuler identiquement sur [x1,x+1]\intcc{x-1}{x+1}. Si xpq>1\bigl|x - \frac pq\bigr| > 1, alors la quantité dépasse trivialement Cqd\frac{C}{q^d}. Sinon pq[x1,x+1]\frac pq \in \intcc{x-1}{x+1} et le théorème des accroissements finis (Théorème 14.9) donne cc entre xx et pq\frac pq tel que

P(pq)=P(pq)P(x)=P(c)xpqMxpq,\Bigl|P\Bigl(\frac pq\Bigr)\Bigr| = \Bigl|P\Bigl(\frac pq\Bigr) - P(x)\Bigr| = \abs{P'(c)}\,\Bigl|x - \frac pq\Bigr| \leq M\,\Bigl|x - \frac pq\Bigr| ,

donc, avec la question 6 : xpq1MqdCqd\bigl|x - \frac pq\bigr| \geq \frac{1}{Mq^d} \geq \frac{C}{q^d}.

8. Supposons que x=abx = \frac ab soit de Liouville. Choisissons nn tel que 2n1>b2^{n-1} > b et le pq\frac pq correspondant, q2q \geq 2 :

0<xpq<1qn=1qn1q12n1q<1bq,0 < \Bigl|x - \frac pq\Bigr| < \frac{1}{q^n} = \frac{1}{q^{n-1}\,q} \leq \frac{1}{2^{n-1} q} < \frac{1}{bq} ,

en contradiction avec la question 1. Les nombres de Liouville sont donc irrationnels.

9. Si un nombre de Liouville xx était algébrique : il est irrationnel (question 8), donc les questions 5 à 7 fournissent d2d \geq 2 et C>0C > 0 avec xpqCqd\bigl|x - \frac pq\bigr| \geq \frac{C}{q^d} toujours. Pour chaque nn, l’approximant de Liouville donne Cqd<qn\frac{C}{q^d} < q^{-n}, c’est-à-dire C<qdn2dnC < q^{d-n} \leq 2^{d-n} (car q2q \geq 2). Pour nn grand, 2dn<C2^{d-n} < C : contradiction. Les nombres de Liouville sont transcendants.

10. Des uns aux positions 1,2,6,241, 2, 6, 24 ; tous les autres chiffres parmi les 2525 premiers sont nuls :

L=0.1100010000000000000000010L = 0.1100010000\,0000000000\,00010\dots

11. Pour m>km > k, les positions n!n! avec n>kn > k sont des entiers distincts (k+1)!\geq (k+1)!, donc la somme géométrique finie donne

tmtk=n=k+1m10n!j=(k+1)!m!10j<10(k+1)!11110=10910(k+1)!;t_m - t_k = \sum_{n=k+1}^{m} 10^{-n!} \leq \sum_{j = (k+1)!}^{m!} 10^{-j} < 10^{-(k+1)!}\,\frac{1}{1 - \frac1{10}} = \frac{10}{9}\,10^{-(k+1)!} ;

en prenant la borne supérieure sur mm : Ltk10910(k+1)!<210(k+1)!L - t_k \leq \frac{10}{9}10^{-(k+1)!} < 2\cdot10^{-(k+1)!}. Minoration : Ltk+1=tk+10(k+1)!L \geq t_{k+1} = t_k + 10^{-(k+1)!}.

12. pk=10k!tkNp_k = 10^{k!}\,t_k \in \N, qk=10k!q_k = 10^{k!}, et (k+1)!=(k+1)k!(k+1)! = (k+1)\,k! donne 10(k+1)!=qk(k+1)10^{-(k+1)!} = q_k^{-(k+1)} : la question 11 s’écrit

0<Lpkqk<2qkk+1.0 < L - \frac{p_k}{q_k} < \frac{2}{q_k^{\,k+1}} .

Étant donné nn : pour knk \geq n, 2qk(k+1)qkn2\,q_k^{-(k+1)} \leq q_k^{-n} (en effet qkk+1nqk10>2q_k^{\,k+1-n} \geq q_k \geq 10 > 2), et qk2q_k \geq 2 : la définition de la question 8 est satisfaite. LL est un nombre de Liouville.

13. Par la question 9, LL est transcendant — le premier nombre de l’histoire dont la transcendance ait été démontrée (Liouville, 1844). Recoupement par les chiffres : la suite a une infinité de uns avec des écarts consécutifs (k+1)!k!=kk!(k+1)! - k! = k\cdot k! \to \infty, elle n’est donc pas périodique à partir d’un certain rang, et LQL \notin \Q par le critère de périodicité du Problème 10.1 (question 18) — cohérent.

14. Avec des chiffres dn[ ⁣[1,9] ⁣]d_n \in \intint{1}{9} aux positions factorielles : la majoration du reste de la question 11 est multipliée par au plus 99 : 0<Ltk910910(k+1)!=10qk(k+1)0 < L' - t'_k \leq 9\cdot\frac{10}{9}\,10^{-(k+1)!} = 10\,q_k^{-(k+1)} (positivité parce que le chiffre à la position (k+1)!(k+1)! est non nul). Pour knk \geq n : 10qk(k+1)qkn10\,q_k^{-(k+1)} \leq q_k^{-n} puisque qkk+1n10q_k^{\,k+1-n} \geq 10 : de nouveau un nombre de Liouville, donc transcendant. Ces valeurs sont deux à deux distinctes pour des choix de chiffres distincts (les suites sont propres — les zéros y abondent — et les suites propres déterminent leur valeur, Problème 10.1, question 10). Étant donné une liste quelconque kxkk \mapsto x_k de ces nombres, choisissons le kk-ième chiffre factoriel dans [ ⁣[1,9] ⁣]\intint{1}{9} différent de celui de xkx_k : on obtient un nombre de la même forme absent de la liste. Une infinité non dénombrable de transcendants explicites.

15. D’abord un lemme : si xpqCqs\bigl|x - \frac pq\bigr| \geq \frac{C}{q^s} pour tout pqx\frac pq \neq x, alors xx n’est approchable à aucun ordre μ>s\mu > s. En effet, une infinité de pqx\frac pq \neq x avec xpq<cqμ\bigl|x - \frac pq\bigr| < \frac{c}{q^\mu} forcerait Cqs<cqμ\frac{C}{q^s} < \frac{c}{q^\mu}, c’est-à-dire qμs<cCq^{\mu - s} < \frac cC : les qq sont bornés, et seul un nombre borné de fractions se trouve à distance au plus 11 de xx — un nombre fini de candidats, non une infinité. Passons à la hiérarchie : les rationnels sont approchables à l’ordre 11 (pq\frac pq avec p=qx+1p = \lfloor qx\rfloor + 1 donne une erreur 1q<2q\leq \frac1q < \frac2q) et à aucun ordre μ>1\mu > 1 (la question 1 donne l’hypothèse du lemme avec s=1s = 1, C=1bC = \frac1b) ; 2\sqrt2 : ordre 22 (question 3) et pas plus (question 2 et le lemme) ; tout irrationnel : au moins 22 (question 4) ; un algébrique de degré dd : au plus dd (question 7 et le lemme) ; les nombres de Liouville : tout ordre (la formule affichée de la question 12, avec c=2c = 2).

16. Avec r=abr = \frac ab : pkqk+ab=bpk+aqkbqk=:PkQk\frac{p_k}{q_k} + \frac ab = \frac{b p_k + a q_k}{b q_k} =: \frac{P_k}{Q_k}, Qk=bqk2Q_k = b q_k \geq 2, et

(L+r)PkQk=Lpkqk<2qk(k+1)=2bk+1Qk(k+1).\Bigl|(L + r) - \frac{P_k}{Q_k}\Bigr| = L - \frac{p_k}{q_k} < 2\,q_k^{-(k+1)} = 2\,b^{\,k+1} Q_k^{-(k+1)} .

Étant donné nn : pour kk grand, Qkk+1nQk=b10k!2bk+1Q_k^{\,k+1-n} \geq Q_k = b\,10^{k!} \geq 2\,b^{\,k+1} (la factorielle écrase la puissance), donc l’erreur est <Qkn< Q_k^{-n} : L+rL + r est de Liouville. Puisque Q\Q est dense et que chaque L+rL + r est transcendant, les nombres transcendants sont denses dans R\R.

17. Pour h1h \geq 1 il n’y a qu’un nombre fini de PZ[X]P \in \Z[X] avec degP+iaih\deg P + \sum_i \abs{a_i} \leq h (degré h\leq h et chaque coefficient dans [ ⁣[h,h] ⁣]\intint{-h}{h} : au plus (2h+1)h+1(2h+1)^{h+1}). Tout polynôme non nul à coefficients entiers a une telle hauteur, et a au plus degP\deg P racines réelles : les nombres algébriques forment une réunion dénombrable (sur hh) d’ensembles finis, ils peuvent donc être listés en une seule suite. Si les transcendants pouvaient eux aussi être listés, entrelacer les deux listes listerait R\R, en contradiction avec le Problème 10.1 (question 22). Donc les nombres transcendants forment un ensemble non dénombrable. Comparaison : Cantor démontre que la plupart des réels sont transcendants sans en exhiber aucun ; Liouville en exhibe un, avec des constantes effectives (partie V) — existence par abondance contre existence par construction.

18. D’après la question 2, l’hypothèse du lemme est vérifiée avec s=2s = 2, C=14C = \frac14. Si 2\sqrt2 était de Liouville, alors pour n=3n = 3 : 14q2<q3\frac{1}{4q^2} < q^{-3} force q<4q < 4, donc q{2,3}q \in \{2, 3\} ; seul un nombre fini de pq\frac pq avec ces qq se trouve à distance au plus 11 de 2\sqrt2, chacun à une distance strictement positive ε0\geq \varepsilon_0 (2\sqrt2 irrationnel) ; choisir nn tel que 2n<ε02^{-n} < \varepsilon_0 ne laisse plus aucun pq\frac pq admissible : contradiction. Le même argument avec Cqd\frac{C}{q^d} montre qu’aucun nombre algébrique n’est de Liouville — la question 9 en habits effectifs.

19. 9922702=98019800=199^2 - 2\cdot70^2 = 9801 - 9800 = 1. D’où

29970=2(99/70)22+99/70=14900(2+9970),29970=14900×2.82847.2105:\sqrt2 - \frac{99}{70} = \frac{2 - (99/70)^2}{\sqrt2 + 99/70} = \frac{-1}{4900\,\bigl(\sqrt2 + \tfrac{99}{70}\bigr)} , \qquad \Bigl|\sqrt2 - \frac{99}{70}\Bigr| = \frac{1}{4900 \times 2.8284\dots} \approx 7.2\cdot10^{-5} :

9970=1.414285\frac{99}{70} = 1.414285\dots contre 2=1.414213\sqrt2 = 1.414213\dots — cinq chiffres corrects.

20. Test des racines rationnelles pour P=X32P = X^3 - 2 : les candidats ±1,±2,±12\pm1, \pm2, \pm\frac12 ne sont pas racines. Donc d=3d = 3 et la partie II s’applique à x=21/3=1.2599x = 2^{1/3} = 1.2599\dots Sur [x1,x+1][0.25,2.26]\intcc{x - 1}{x + 1} \subseteq \intcc{0.25}{2.26} : P(t)=3t23(1+21/3)2<3×(2.26)2=15.32<16\abs{P'(t)} = 3t^2 \leq 3\,(1 + 2^{1/3})^2 < 3\times(2.26)^2 = 15.32 < 16, donc M<16M < 16 et C116C \geq \frac{1}{16} :

21/3pq116q3pour tout rationnel.\Bigl|2^{1/3} - \frac pq\Bigr| \geq \frac{1}{16\,q^3} \qquad\text{pour tout rationnel.}

21. Si 21/3pq<106\bigl|2^{1/3} - \frac pq\bigr| < 10^{-6}, alors 116q3<106\frac{1}{16 q^3} < 10^{-6}, c’est-à-dire q3>10616=62500q^3 > \frac{10^6}{16} = 62\,500 ; puisque 393=59319<6250064000=40339^3 = 59\,319 < 62\,500 \leq 64\,000 = 40^3 : q40q \geq 40.

22. Refaisons tourner la partie III en base 22 : B=supknk2n!B = \sup_k \sum_{n\leq k} 2^{-n!}, qk=2k!q_k = 2^{k!}, et le reste géométrique (de raison 12\frac12) donne 0<Bpkqk22(k+1)!=2qk(k+1)qkn0 < B - \frac{p_k}{q_k} \leq 2\cdot2^{-(k+1)!} = 2\,q_k^{-(k+1)} \leq q_k^{-n} pour knk \geq n. Donc BB est de Liouville, donc transcendant : rien dans l’argument n’est décimal.

23. Avec des uns aux positions 3k3^k : qk=103kq_k = 10^{3^k} et la majoration du reste donne 0<xpkqk<2103k+1=2qk30 < x^\dagger - \frac{p_k}{q_k} < 2\cdot10^{-3^{k+1}} = 2\,q_k^{-3} (car 3k+1=33k3^{k+1} = 3\cdot3^k) : une infinité d’approximations d’ordre 33. Par le lemme de la question 15 : l’ordre 3>13 > 1 exclut la rationalité, et l’ordre 3>23 > 2 exclut d’être un irrationnel quadratique (dont l’inégalité de Liouville a s=d=2s = d = 2). Mais un nombre algébrique de degré 3\geq 3 n’est repoussé qu’à l’ordre d3d \geq 3 : la méthode de Liouville ne peut pas séparer xx^\dagger des cubiques. L’écart est comblé par le théorème de Roth — tout irrationnel algébrique a un ordre d’approximation exactement égal à 22 — un résultat du vingtième siècle bien au-delà de ce volume ; en l’admettant, xx^\dagger est lui aussi transcendant.

24. Il y a au plus (2H+1)d+1(2H+1)^{d+1} uplets (a0,,ad)(a_0, \dots, a_d) à entrées dans [ ⁣[H,H] ⁣]\intint{-H}{H}, et chaque polynôme non nul parmi eux a au plus dd racines réelles : au plus d(2H+1)d+1d\,(2H+1)^{d+1} nombres algébriques apparaissent — la finitude qui a permis à la question 17 de tous les énumérer.

25. (i) L’unique ingrédient analytique est le théorème des accroissements finis, à la question 7, qui convertit l’annulation P(x)=0P(x) = 0 en la répulsion lipschitzienne P(p/q)Mxp/q\abs{P(p/q)} \leq M\abs{x - p/q}. (ii) La tension : le caractère entier pousse P(p/q)\abs{P(p/q)} vers le haut, jusqu’à qdq^{-d}, la régularité le tire vers le bas, jusqu’à Mxp/qM\abs{x - p/q} — un rationnel trop proche de xx serait écrasé entre les deux. (iii) Liouville construit un transcendant avec des constantes effectives ; Cantor montre que presque tous les réels sont transcendants sans en nommer aucun : construction contre cardinalité. (iv) Le devoir maison du Chapitre 15 démontre l’irrationalité de π\pi par le même étau — une intégrale qui serait un entier strictement positif tout en étant piégée dans (0,1)\intoo{0}{1} — avec l’intégration remplaçant la dérivation comme moitié analytique.