Mathematics · Book 3 · Bachelor Year 1

Mathématiques universitaires — Licence 1

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3Nombres complexes

Les nombres complexes ont été rencontrés dans le volume de Terminale (lycée) comme un outil de calcul pour les équations du second degré. Ce chapitre en fait un objet central : la forme exponentielle et ses conséquences (de Moivre, racines nn-ièmes, racines de l’unité), la traduction systématique entre C\C et la géométrie plane, et l’usage de eiθ\eu^{\iu\theta} comme machine à démontrer les identités trigonométriques.

3.1 Le corps C\C, module et conjugué

Définition 3.1 (Le corps des nombres complexes)

C={a+ib:a,bR}\C = \{a + \iu b : a, b \in \R\}, muni de l’addition usuelle et de la multiplication déterminée par i2=1\iu^2 = -1. Tout z=a+ibz = a + \iu b non nul admet un inverse : z1=aiba2+b2z^{-1} = \frac{a - \iu b}{a^2 + b^2} — dans le langage du Chapitre 7, C\C est un corps. On note a=(z)a = \Re(z), b=(z)b = \Im(z), z=aib\conj{z} = a - \iu b (le conjugué) et z=a2+b2\abs{z} = \sqrt{a^2 + b^2} (le module).

Proposition 3.2 (Règles de calcul sur le conjugué et le module)

Pour z,wCz, w \in \C :

  1. z+w=z+w\conj{z + w} = \conj z + \conj w, zw=zw\conj{zw} = \conj z\, \conj w, z=z\conj{\conj z} = z ;
  2. zz=z2z \conj z = \abs z^2 ;   (z)=z+z2\;\Re(z) = \frac{z + \conj z}{2}, (z)=zz2i\Im(z) = \frac{z - \conj z}{2\iu} ;
  3. zw=zw\abs{zw} = \abs z\, \abs w, et z1=z1\abs{z^{-1}} = \abs{z}^{-1} pour z0z \neq 0 ;
  4. (inégalité triangulaire) z+wz+w\abs{z + w} \leq \abs z + \abs w, avec égalité si et seulement si zz et ww sont portés par une même demi-droite issue de 00 (w=λzw = \lambda z ou z=λwz = \lambda w avec λ0\lambda \geq 0) ;
  5. (inégalité triangulaire renversée) zwzw\bigl|\abs z - \abs w\bigr| \leq \abs{z - w}.

Démonstration. (1) et (2) sont des calculs directs sur les parties réelle et imaginaire. (3) : zw2=zwzw=zzww=z2w2\abs{zw}^2 = zw\,\conj{zw} = z\conj z\, w \conj w = \abs z^2 \abs w^2, puis on prend les racines carrées ; on applique cela à zz1=1z \cdot z^{-1} = 1 pour l’inverse.

(4) Les deux membres sont positifs, comparons donc les carrés :

z+w2=(z+w)(z+w)=z2+w2+2(zw),\abs{z+w}^2 = (z+w)(\conj z + \conj w) = \abs z^2 + \abs w^2 + 2\,\Re(z \conj w),

et (zw)zw=zw\Re(z\conj w) \leq \abs{z \conj w} = \abs z \abs w donne z+w2(z+w)2\abs{z+w}^2 \leq (\abs z + \abs w)^2. Le cas d’égalité impose (zw)=zw\Re(z \conj w) = \abs{z \conj w}, c’est-à-dire zwR+z \conj w \in \R_+ ; si w0w \neq 0, il vient z=zww2w=λwz = \frac{z\conj w}{\abs w^2}\, w = \lambda w avec λ0\lambda \geq 0 (et le cas w=0w = 0 est trivial).

(5) z=(zw)+wzw+w\abs z = \abs{(z - w) + w} \leq \abs{z-w} + \abs w donne zwzw\abs z - \abs w \leq \abs{z - w} ; on échange zz et ww pour l’autre signe.

Exemple 3.3 (Un entraînement complet aux modules et arguments)

Mettons w=3+4i12iw = \dfrac{3 + 4\iu}{1 - 2\iu} sous forme algébrique et calculons son module de deux façons. En multipliant par le conjugué du dénominateur :

w=(3+4i)(1+2i)(12i)(1+2i)=3+6i+4i81+4=5+10i5=1+2i.w = \frac{(3 + 4\iu)(1 + 2\iu)}{(1 - 2\iu)(1 + 2\iu)} = \frac{3 + 6\iu + 4\iu - 8}{1 + 4} = \frac{-5 + 10\iu}{5} = -1 + 2\iu .

Directement : w=1+4=5\abs w = \sqrt{1 + 4} = \sqrt5. Par la règle du quotient (Proposition 3.2 (3)) : w=3+4i12i=55=5\abs w = \frac{\abs{3 + 4\iu}}{\abs{1 - 2\iu}} = \frac5{\sqrt5} = \sqrt5 — même réponse, sans passer par la forme algébrique. La leçon se généralise : modules et arguments passent bien aux produits et aux quotients, parties réelle et imaginaire passent bien aux sommes. On choisit la représentation adaptée aux opérations en jeu, et l’on ne convertit que lorsqu’on y est contraint.

Exemple 3.4 (Équations faisant intervenir le conjugué)

Résolvons dans C\C :   z+2z=6+2i\;z + 2\conj z = 6 + 2\iu. Une équation mêlant zz et z\conj z n’est pas polynomiale en zz ; le réflexe fiable est de passer aux coordonnées réelles. Avec z=x+iyz = x + \iu y :

z+2z=3xiy,z + 2\conj z = 3x - \iu y ,

de sorte que l’équation s’écrit 3x=63x = 6 et y=2-y = 2 : l’unique solution est z=22iz = 2 - 2\iu. (Vérification : (22i)+2(2+2i)=6+2i(2 - 2\iu) + 2(2 + 2\iu) = 6 + 2\iu.) On peut aussi conjuguer l’équation tout entière, ce qui donne z+2z=62i\conj z + 2z = 6 - 2\iu, et résoudre le système linéaire d’inconnues z,zz, \conj z — même réponse, et une astuce utile lorsque les coefficients sont complexes. Les équations en zz et z\conj z sont en réalité des systèmes de deux équations réelles ; l’attente « degré 11, une solution » est ici sans danger, mais zz=1z\conj z = -1 (sans solution) montre l’intuition polynomiale tomber en défaut dès que des produits apparaissent.

3.2 Forme exponentielle

Définition 3.5 (Exponentielle complexe d’un argument imaginaire pur)

Pour θR\theta \in \R, on pose

eiθ=cosθ+isinθ.\eu^{\iu\theta} = \cos\theta + \iu \sin\theta .

Tout z0z \neq 0 peut s’écrire z=reiθz = r\,\eu^{\iu\theta} avec r=z>0r = \abs z > 0 ; θ\theta est un argument de zz, déterminé à l’addition près d’un multiple de 2π2\pi. La valeur appartenant à (π,π]\intoc{-\pi}{\pi} est l’argument principal, noté argz\arg z.

Exemple 3.6 (Premières valeurs, et une identité célèbre)

En lisant la définition aux angles remarquables :

eiπ/2=i,eiπ=1,e2iπ=1,eiπ/4=22(1+i).\eu^{\iu\pi/2} = \iu, \qquad \eu^{\iu\pi} = -1, \qquad \eu^{2\iu\pi} = 1, \qquad \eu^{\iu\pi/4} = \frac{\sqrt2}2\,(1 + \iu) .

La deuxième, réécrite eiπ+1=0\eu^{\iu\pi} + 1 = 0, est la célèbre identité d’Euler reliant e\eu, i\iu, π\pi, 11 et 00 ; à ce stade du livre, c’est un déroulement de la définition plutôt qu’un théorème, et son véritable contenu — pourquoi la fonction exponentielle analytique du Chapitre 4, prolongée aux arguments imaginaires, mérite le même nom — sera réglé par les séries entières du Chapitre 17. En attendant, la formule ci-dessus mérite d’être sue par cœur comme table de conversion : on l’utilise silencieusement chaque fois qu’un argument se lit sur une figure.

Théorème 3.7 (L’équation fonctionnelle)

Pour tous θ,φR\theta, \varphi \in \R :

eiθeiφ=ei(θ+φ),eiθ=1,eiθ=eiθ=(eiθ)1.\eu^{\iu\theta}\, \eu^{\iu\varphi} = \eu^{\iu(\theta + \varphi)}, \qquad \abs{\eu^{\iu\theta}} = 1, \qquad \conj{\eu^{\iu\theta}} = \eu^{-\iu\theta} = (\eu^{\iu\theta})^{-1}.

Par conséquent, zw=zw\abs{zw} = \abs z \abs w s’accompagne du transport des arguments : arg(zw)argz+argw(mod2π)\arg(zw) \equiv \arg z + \arg w \pmod{2\pi}.

Démonstration. Développons le produit et utilisons les formules d’addition :

(cosθ+isinθ)(cosφ+isinφ)=(cosθcosφsinθsinφ)+i(sinθcosφ+cosθsinφ),(\cos\theta + \iu\sin\theta)(\cos\varphi + \iu\sin\varphi) = (\cos\theta\cos\varphi - \sin\theta\sin\varphi) + \iu\,(\sin\theta\cos\varphi + \cos\theta\sin\varphi),

c’est-à-dire cos(θ+φ)+isin(θ+φ)\cos(\theta+\varphi) + \iu\sin(\theta+\varphi). Le module vaut cos2θ+sin2θ=1\sqrt{\cos^2\theta + \sin^2\theta} = 1, et la formule du conjugué traduit la parité du cosinus et l’imparité du sinus ; elle fournit l’inverse de eiθ\eu^{\iu\theta} puisque eiθeiθ=e0=1\eu^{\iu\theta}\eu^{-\iu\theta} = \eu^0 = 1.

Corollaire 3.8 (Formule de de Moivre)

Pour θR\theta \in \R et nZn \in \Z :   (cosθ+isinθ)n=cos(nθ)+isin(nθ)\;(\cos\theta + \iu\sin\theta)^n = \cos(n\theta) + \iu\sin(n\theta).

Démonstration. Pour n0n \geq 0, on procède par récurrence. Le cas n=0n = 0 s’écrit 1=11 = 1. En supposant la formule au rang nn, l’équation fonctionnelle (Théorème 3.7) donne

(eiθ)n+1=(eiθ)neiθ=einθeiθ=ei(n+1)θ,\bigl(\eu^{\iu\theta}\bigr)^{n+1} = \bigl(\eu^{\iu\theta}\bigr)^{n}\,\eu^{\iu\theta} = \eu^{\iu n\theta}\,\eu^{\iu\theta} = \eu^{\iu(n+1)\theta} ,

ce qui est la formule au rang n+1n + 1. Pour n<0n < 0, écrivons n=mn = -m avec m>0m > 0 : comme eimθ\eu^{\iu m\theta} a pour inverse eimθ\eu^{-\iu m\theta} (Théorème 3.7 à nouveau),

(eiθ)m=(eimθ)1=ei(m)θ.\bigl(\eu^{\iu\theta}\bigr)^{-m} = \bigl(\eu^{\iu m\theta}\bigr)^{-1} = \eu^{\iu(-m)\theta} . \qedhere

Exemple 3.9 (Développement de cos3θ\cos 3\theta par de Moivre)

Posons c=cosθc = \cos\theta, s=sinθs = \sin\theta. La formule de de Moivre et le binôme de Newton donnent

cos3θ+isin3θ=(c+is)3=c33cs2+i(3c2ss3),\cos 3\theta + \iu \sin 3\theta = (c + \iu s)^3 = c^3 - 3cs^2 + \iu\,(3c^2 s - s^3),

et, en identifiant les parties réelles puis en substituant s2=1c2s^2 = 1 - c^2 :

cos3θ=c33c(1c2)=4cos3θ3cosθ.\cos 3\theta = c^3 - 3c(1 - c^2) = 4\cos^3\theta - 3\cos\theta .

La partie imaginaire fournit gratuitement sin3θ=3sinθ4sin3θ\sin 3\theta = 3\sin\theta - 4\sin^3\theta : une identité complexe en porte toujours deux réelles. Lue à l’envers, l’identité obtenue est la clé de l’équation classique de la trisection : construire cos(θ/3)\cos(\theta/3) à partir de cosθ\cos\theta revient à résoudre l’équation du troisième degré 4x33x=cosθ4x^3 - 3x = \cos\theta, où l’algèbre du Chapitre 8 prend le relais.

Proposition 3.10 (Formules d’Euler)

cosθ=eiθ+eiθ2,sinθ=eiθeiθ2i.\cos\theta = \frac{\eu^{\iu\theta} + \eu^{-\iu\theta}}{2}, \qquad \sin\theta = \frac{\eu^{\iu\theta} - \eu^{-\iu\theta}}{2\iu}.

Démonstration. On ajoute, respectivement on soustrait, eiθ=cosθ+isinθ\eu^{\iu\theta} = \cos\theta + \iu\sin\theta et eiθ=cosθisinθ\eu^{-\iu\theta} = \cos\theta - \iu\sin\theta.

Méthode 3.11 (La trigonométrie par les exponentielles)

  1. Linéariser cospθsinqθ\cos^p\theta \sin^q\theta (transformer les puissances en une somme de coskθ\cos k\theta, sinkθ\sin k\theta) : on substitue les formules d’Euler, on développe par le binôme de Newton (Théorème 2.16), on regroupe les termes conjugués.
  2. Développer cosnθ\cos n\theta en polynôme en cosθ\cos\theta : on écrit cosnθ=((cosθ+isinθ)n)\cos n\theta = \Re\bigl((\cos\theta + \iu\sin\theta)^n\bigr), on développe, et l’on convertit les puissances paires de sin\sin grâce à sin2=1cos2\sin^2 = 1 - \cos^2.
  3. Sommer des séries trigonométriques comme kcoskθ\sum_k \cos k\theta : on reconnaît la partie réelle d’une somme géométrique k(eiθ)k\sum_k (\eu^{\iu\theta})^k.
  4. La factorisation par l’angle moitié : pour tous p,qp, q,

    eip+eiq=2cospq2  eip+q2,eipeiq=2isinpq2  eip+q2.\eu^{\iu p} + \eu^{\iu q} = 2 \cos\tfrac{p - q}{2}\; \eu^{\iu \frac{p+q}{2}}, \qquad \eu^{\iu p} - \eu^{\iu q} = 2\iu \sin\tfrac{p - q}{2}\; \eu^{\iu \frac{p+q}{2}} .

Exemple 3.12 (Linéarisation)

cos3θ=(eiθ+eiθ2) ⁣3=e3iθ+3eiθ+3eiθ+e3iθ8=cos3θ+3cosθ4.\cos^3\theta = \Bigl(\frac{\eu^{\iu\theta} + \eu^{-\iu\theta}}{2}\Bigr)^{\!3} = \frac{\eu^{3\iu\theta} + 3\eu^{\iu\theta} + 3\eu^{-\iu\theta} + \eu^{-3\iu\theta}}{8} = \frac{\cos 3\theta + 3\cos\theta}{4}.

Cette forme s’intègre immédiatement — c’est précisément la raison d’être de la linéarisation au Chapitre 15. Un produit mixte se traite de la même façon, en utilisant simplement les deux formules d’Euler à la fois :

sin2θcos2θ=(sin2θ2) ⁣2=14(e2iθe2iθ2i) ⁣2=2e4iθe4iθ16=1cos4θ8,\sin^2\theta\cos^2\theta = \Bigl(\frac{\sin2\theta}2\Bigr)^{\!2} = \frac{1}{4}\cdot \Bigl(\frac{\eu^{2\iu\theta} - \eu^{-2\iu\theta}}{2\iu} \Bigr)^{\!2} = \frac{2 - \eu^{4\iu\theta} - \eu^{-4\iu\theta}}{16} = \frac{1 - \cos4\theta}{8} ,

où le raccourci de l’angle double, à la première étape, a économisé un développement du binôme — il vaut toujours la peine de le chercher avant de mécaniser.

Exemple 3.13 (Une somme trigonométrique binomiale)

Pour nNn \in \N et θR\theta \in \R, calculons S=k=0n(nk)coskθS = \sum_{k=0}^{n}\binom nk \cos k\theta. On y reconnaît la partie réelle d’un développement du binôme :

S=k=0n(nk)(eiθ)k=(1+eiθ)n,S = \Re\sum_{k=0}^n \binom nk \bigl(\eu^{\iu\theta}\bigr)^k = \Re\bigl(1 + \eu^{\iu\theta}\bigr)^n ,

puis on factorise par l’angle moitié (Méthode 3.11 (4)) : 1+eiθ=2cosθ2eiθ/21 + \eu^{\iu\theta} = 2\cos\frac\theta2\,\eu^{\iu\theta/2}, d’où

S=(2ncosnθ2  einθ/2)=2ncosnθ2cosnθ2.S = \Re\Bigl(2^n\cos^n\frac\theta2\;\eu^{\iu n\theta/2}\Bigr) = 2^n \cos^n\frac\theta2\,\cos\frac{n\theta}2 .

La partie imaginaire fournit gratuitement k(nk)sinkθ=2ncosnθ2sinnθ2\sum_k\binom nk\sin k\theta = 2^n\cos^n\frac\theta2\sin\frac{n\theta}2. Vérifications : θ=0\theta = 0 redonne (nk)=2n\sum\binom nk = 2^n, et θ=π\theta = \pi donne S=0S = 0 pour n1n \geq 1 (chaque facteur cosπ2\cos\frac\pi2 s’annule), c’est-à-dire la somme alternée d’une ligne du triangle de Pascal (Exemple 2.17). La méthode — « voir la somme de cosinus comme l’ombre d’une puissance complexe, puis factoriser par l’angle moitié » — est exactement celle de l’Exercice 3.6, le binôme de Newton remplaçant la série géométrique.

3.3 Racines des nombres complexes

Théorème 3.14 (Racines nn-ièmes)

Soient a=reiα0a = r\,\eu^{\iu\alpha} \neq 0 et nNn \in \N^*. L’équation zn=az^n = a admet exactement nn solutions :

zk=r1/nei(αn+2kπn),k=0,1,,n1.z_k = r^{1/n}\, \eu^{\iu\left(\frac{\alpha}{n} + \frac{2k\pi}{n}\right)}, \qquad k = 0, 1, \dots, n - 1 .

Démonstration. Écrivons z=ρeiθz = \rho\,\eu^{\iu\theta} (ρ>0\rho > 0). Alors zn=ρneinθ=reiαz^n = \rho^n \eu^{\iu n\theta} = r \eu^{\iu\alpha} si et seulement si ρn=r\rho^n = r (modules) et nθα(mod2π)n\theta \equiv \alpha \pmod{2\pi} (arguments), c’est-à-dire ρ=r1/n\rho = r^{1/n} et θ=αn+2kπn\theta = \frac{\alpha}{n} + \frac{2k\pi}{n} pour un certain kZk \in \Z. Reste à voir quand deux entiers k,kk, k' donnent le même nombre : cela se produit exactement lorsque les angles diffèrent d’un multiple de 2π2\pi,

2kπn2kπn2πZ    kknZ    nkk.\frac{2k\pi}n - \frac{2k'\pi}n \in 2\pi\Z \iff \frac{k - k'}n \in \Z \iff n \mid k - k' .

Par division euclidienne, tout kZk \in \Z est congru modulo nn à exactement un élément de {0,1,,n1}\{0, 1, \dots, n-1\} : cette plage énumère donc chaque solution une fois et une seule, et le compte est exactement nn. (Le même argument, mené dans Un\mathbb U_n, montre que les racines forment un nn-gone régulier : deux valeurs consécutives de kk correspondent à une rotation de l’angle fixe 2πn\frac{2\pi}n.)

Exemple 3.15 (Racines cubiques de 27-27)

Résolvons z3=27z^3 = -27. Forme exponentielle du second membre : 27=27eiπ-27 = 27\,\eu^{\iu\pi}, si bien que les trois racines sont

zk=3ei(π3+2kπ3),k=0,1,2:z0=3eiπ/3=32+332i,z1=3,z2=z0.z_k = 3\,\eu^{\iu(\frac\pi3 + \frac{2k\pi}3)}, \quad k = 0, 1, 2 : \qquad z_0 = 3\eu^{\iu\pi/3} = \frac32 + \frac{3\sqrt3}2\,\iu, \quad z_1 = -3, \quad z_2 = \conj{z_0} .

Deux vérifications. D’abord, la racine réelle 3-3 est la racine évidente, et les deux autres en sont les images par les rotations d’angles ±2π3\pm\frac{2\pi}3 — autrement dit 3j-3j et 3j2-3j^2. Ensuite, l’algèbre confirme : z3+27=(z+3)(z23z+9)z^3 + 27 = (z + 3)(z^2 - 3z + 9), et le trinôme a pour discriminant 936=27<09 - 36 = -27 < 0, de racines 3±3i32=z0,z0\frac{3 \pm 3\iu\sqrt3}2 = z_0, \conj{z_0}. L’idée à retenir : pour un second membre réel, les racines non réelles vont toujours par paires de conjuguées, de sorte que la figure de l’ensemble des solutions est symétrique par rapport à l’axe réel — un avant-goût du théorème de factorisation réelle du Chapitre 8.

Exemple 3.16 (Un second membre non réel)

Résolvons z4=8+8i3z^4 = -8 + 8\iu\sqrt3. Forme exponentielle du second membre : module 64+192=16\sqrt{64 + 192} = 16, argument θ\theta avec cosθ=12\cos\theta = -\frac12, sinθ=32\sin\theta = \frac{\sqrt3}2, c’est-à-dire θ=2π3\theta = \frac{2\pi}3. Les quatre racines sont

zk=2ei(π6+kπ2),k=0,1,2,3:z0=3+i,z1=iz0=1+i3,z_k = 2\,\eu^{\iu(\frac\pi6 + \frac{k\pi}2)}, \quad k = 0, 1, 2, 3 : \qquad z_0 = \sqrt3 + \iu,\quad z_1 = \iu z_0 = -1 + \iu\sqrt3,
z2=z0=3i,z3=iz0=1i3.z_2 = -z_0 = -\sqrt3 - \iu,\qquad z_3 = -\iu z_0 = 1 - \iu\sqrt3 .

(Vérification : z02=2+2i3z_0^2 = 2 + 2\iu\sqrt3, donc z04=(2+2i3)2=412+8i3=8+8i3z_0^4 = (2 + 2\iu\sqrt3)^2 = 4 - 12 + 8\iu\sqrt3 = -8 + 8\iu\sqrt3.) Dès qu’une racine est trouvée, les trois autres viennent gratuitement : ce sont ses images par les rotations successives d’angle π2\frac\pi2, autrement dit ses produits par les racines quatrièmes de l’unité — c’est la structure générale sous-jacente au Théorème 3.14, qu’il vaut mieux exploiter que de recalculer chaque racine depuis le début. Pas de symétrie par conjugaison cette fois : le second membre n’est pas réel.

Définition 3.17 (Racines de l’unité)

Les racines nn-ièmes de l’unité sont les solutions de zn=1z^n = 1 :

Un={ωk:k=0,,n1},ω=e2iπ/n.\mathbb{U}_n = \bigl\{\, \omega^k : k = 0, \dots, n-1 \,\bigr\}, \qquad \omega = \eu^{2\iu\pi/n}.

Elles forment un groupe pour la multiplication (Chapitre 7) et occupent les sommets d’un nn-gone régulier inscrit dans le cercle unité.

Les racines cinquièmes de l’unité, = 2 π/5 : un pentagone régulier sur le cercle unité.
Les racines cinquièmes de l’unité, ω=e2iπ/5\omega = \eu^{2\iu\pi/5} : un pentagone régulier sur le cercle unité.

Proposition 3.18 (Somme des racines de l’unité)

Pour n2n \geq 2, la somme des racines nn-ièmes de l’unité est nulle : k=0n1ωk=0\sum_{k=0}^{n-1} \omega^k = 0.

Démonstration. Somme géométrique de raison ω1\omega \neq 1 : k=0n1ωk=ωn1ω1=0\sum_{k=0}^{n-1} \omega^k = \frac{\omega^n - 1}{\omega - 1} = 0 puisque ωn=1\omega^n = 1.

Exemple 3.19 (Lecture des parties réelle et imaginaire)

En séparant k=0n1ωk=0\sum_{k=0}^{n-1}\omega^k = 0 en parties réelle et imaginaire, on obtient gratuitement deux identités trigonométriques :

k=0n1cos2kπn=0,k=0n1sin2kπn=0(n2).\sum_{k=0}^{n-1}\cos\frac{2k\pi}n = 0, \qquad \sum_{k=0}^{n-1}\sin\frac{2k\pi}n = 0 \qquad (n \geq 2).

Géométriquement : l’isobarycentre d’un nn-gone régulier inscrit dans le cercle unité est son centre — les sommets s’équilibrent exactement. Pour n=5n = 5, la première identité donne 1+2cos2π5+2cos4π5=01 + 2\cos\frac{2\pi}5 + 2\cos\frac{4\pi}5 = 0 (en appariant kk et nkn - k), point de départ du calcul de cos2π5\cos\frac{2\pi}5 mené dans l’Exercice 3.8.

Exemple 3.20 (Racines carrées sous forme algébrique)

Pour résoudre z2=3+4iz^2 = 3 + 4\iu sans trigonométrie, posons z=x+iyz = x + \iu y :

x2y2=3,2xy=4,x2+y2=3+4i=5.x^2 - y^2 = 3, \qquad 2xy = 4, \qquad x^2 + y^2 = \abs{3 + 4\iu} = 5 .

En ajoutant la première et la dernière : x2=4x^2 = 4, donc x=±2x = \pm 2, puis y=2/x=±1y = 2/x = \pm 1 avec le même appariement de signes (xy=2>0xy = 2 > 0) : z=±(2+i)z = \pm(2 + \iu). Combiné à la formule usuelle, cela résout toute équation du second degré à coefficients complexes (Exercice 3.7).

3.4 Nombres complexes et géométrie plane

Proposition 3.21 (Dictionnaire géométrique)

Identifions le point M(x,y)M(x, y) du plan à son affixe z=x+iyz = x + \iu y. Pour des points distincts A,B,CA, B, C d’affixes a,b,ca, b, c :

  1. ba\abs{b - a} est la distance ABAB ;
  2. argcaba\arg\dfrac{c - a}{b - a} est l’angle entre les vecteurs AB\vect{AB} et AC\vect{AC} (modulo 2π2\pi) ;
  3. A,B,CA, B, C sont alignés si et seulement si cabaR\dfrac{c - a}{b - a} \in \R ; les droites ABAB et ACAC sont perpendiculaires si et seulement si cabaiR\dfrac{c - a}{b - a} \in \iu\R.

Démonstration. (1) n’est que la définition du module appliquée à bab - a, affixe de AB\vect{AB}. (2) : écrivons ba=reiθb - a = r\eu^{\iu\theta}, ca=seiφc - a = s\eu^{\iu\varphi} ; alors caba=srei(φθ)\frac{c-a}{b-a} = \frac sr \eu^{\iu(\varphi - \theta)} a pour argument φθ\varphi - \theta, l’angle de AB\vect{AB} à AC\vect{AC}. (3) : l’alignement signifie un angle 00 ou π\pi, c’est-à-dire un argument dans πZ\pi\Z, c’est-à-dire un quotient réel ; la perpendicularité signifie un angle ±π2\pm\frac\pi2, c’est-à-dire un quotient imaginaire pur. (Le quotient est non nul puisque CAC \neq A.)

Remarque 3.22 (Interlude : C\C est le plan muni d’une multiplication)

Il vaut la peine de s’arrêter sur ce qui rend ce chapitre possible : le plan R2\R^2 porte des additions dans toutes les directions, mais aucune multiplication donnée d’avance — et C\C est le plan muni d’une telle multiplication, dans laquelle multiplier par un nombre fixé fait tourner et dilate. Cette unique structure sera exploitée trois fois encore dans ce volume. Au Chapitre 21, la multiplication par a+iba + \iu b réapparaît sous la forme de la matrice 2×22 \times 2 de lignes (a,b)(a, -b) et (b,a)(b, a) : l’arithmétique complexe est une première famille, entièrement concrète, de produits matriciels. Au Chapitre 23, la formule (zw)\Re(\conj z\,w) se révèle être le produit scalaire, et z\abs z la norme euclidienne : l’inégalité triangulaire démontrée ici est le modèle de l’histoire de Cauchy–Schwarz qu’on y racontera. Et au Chapitre 24, un point mobile s’écrit au mieux tz(t)t \mapsto z(t), de sorte que vitesse et accélération deviennent des dérivées à valeurs complexes — le mouvement circulaire, par exemple, s’écrit simplement z(t)=Reiωtz(t) = R\,\eu^{\iu\omega t}. Une bonne multiplication, quatre chapitres de dividendes.

Proposition 3.23 (Les applications zaz+bz \mapsto az + b)

Soient aCa \in \C^* et bCb \in \C. La transformation f(z)=az+bf(z) = az + b du plan :

  • est une translation si a=1a = 1 ;
  • sinon, admet un unique point fixe ζ=b1a\zeta = \frac{b}{1-a}, et f(z)ζ=a(zζ)f(z) - \zeta = a\,(z - \zeta) : ff est la rotation de centre ζ\zeta et d’angle arga\arg a, composée avec l’homothétie de centre ζ\zeta et de rapport a\abs a.

En particulier, zeiθzz \mapsto \eu^{\iu\theta} z est la rotation d’angle θ\theta autour de l’origine, et z\conj z est la symétrie par rapport à l’axe réel.

Démonstration. Si a=1a = 1, f(z)=z+bf(z) = z + b est la translation de vecteur d’affixe bb. Si a1a \neq 1, l’équation aux points fixes z=az+bz = az + b a pour unique solution ζ=b1a\zeta = \frac{b}{1-a}, et alors f(z)ζ=az+b(aζ+b)=a(zζ)f(z) - \zeta = az + b - (a\zeta + b) = a(z - \zeta). En écrivant a=aeiargaa = \abs a\, \eu^{\iu\arg a}, la multiplication par aa multiplie les distances à ζ\zeta par a\abs a et ajoute arga\arg a aux angles en ζ\zeta : c’est la composée annoncée.

Exemple 3.24 (Classification d’une application zaz+bz \mapsto az+b)

Prenons f(z)=iz+1f(z) = \iu z + 1. Ici a=i1a = \iu \neq 1 : le point fixe est

ζ=b1a=11i=1+i2,\zeta = \frac{b}{1 - a} = \frac1{1 - \iu} = \frac{1 + \iu}{2},

et comme a=1\abs a = 1, il n’y a aucune homothétie : ff est la rotation pure de centre 1+i2\frac{1+\iu}2 et d’angle argi=π2\arg \iu = \frac\pi2. Vérification : f(ζ)=i1+i2+1=i12+1=1+i2=ζf(\zeta) = \iu\,\frac{1+\iu}2 + 1 = \frac{\iu - 1}2 + 1 = \frac{1 + \iu}2 = \zeta, et f(0)=1f(0) = 1, f(1)=1+if(1) = 1 + \iu, f(1+i)=i(1+i)+1=if(1 + \iu) = \iu\,(1 + \iu) + 1 = \iu : les quatre points 0,1,1+i,i0, 1, 1+\iu, \iu du carré unité tournent autour de leur centre ζ\zeta, d’un quart de tour à chaque fois — exactement ce que doit faire une rotation d’angle π2\frac\pi2 autour du centre du carré.

L’application f(z) = z + 1 de l’ : une rotation d’un quart de tour autour du point fixe = 1+ 2. Les sommets du carré unité décrivent le cycle 0 1 1+ 0 ; aucun point ne se déplace en ligne droite, et pourtant le carré tout entier est tourné d’un bloc.
L’application f(z)=iz+1f(z) = \iu z + 1 de l’Exemple 3.24 : une rotation d’un quart de tour autour du point fixe ζ=1+i2\zeta = \frac{1+\iu}2. Les sommets du carré unité décrivent le cycle 011+ii00 \to 1 \to 1{+}\iu \to \iu \to 0 ; aucun point ne se déplace en ligne droite, et pourtant le carré tout entier est tourné d’un bloc.

Remarque 3.25 (Pièges classiques sur les modules et les arguments)

  1. Pas d’inégalités dans C\C. Écrire zwz \leq w pour des nombres non réels n’a aucun sens ; seuls les modules, les parties réelles et les parties imaginaires se comparent.
  2. z\sqrt{\phantom z} est réservé à R+\R_+. Tout nombre complexe non nul a deux racines carrées, et aucune n’est privilégiée : on écrit « soit δ\delta une racine carrée de Δ\Delta » (calculée comme dans l’Exemple 3.20), jamais Δ\sqrt\Delta — la règle ab=ab\sqrt{ab} = \sqrt a\sqrt b tombe déjà en défaut pour a=b=1a = b = -1.
  3. Les arguments vivent modulo 2π2\pi. De eiα=eiβ\eu^{\iu\alpha} = \eu^{\iu\beta} on conclut αβ(mod2π)\alpha \equiv \beta \pmod{2\pi}, et non α=β\alpha = \beta ; oublier le 2kπ2k\pi est la façon dont les ensembles de solutions de zn=az^n = a perdent n1n - 1 de leurs nn éléments.
  4. z+w\abs{z + w} n’est pas z+w\abs z + \abs w. L’égalité dans l’inégalité triangulaire est le cas exceptionnel des vecteurs alignés (Proposition 3.2 (4)) ; en général, le module d’une somme se majore, il ne se calcule pas.

Exemple 3.26

A,B,CA, B, C (d’affixes a,b,ca, b, c, deux à deux distinctes) forment un triangle équilatéral dont les sommets sont dans l’ordre direct (sens trigonométrique) si et seulement si caba=eiπ/3\frac{c - a}{b - a} = \eu^{\iu\pi/3} : la rotation de centre AA et d’angle π3\frac\pi3 envoie BB sur CC. Les deux orientations à la fois sont saisies par l’équation symétrique a2+b2+c2=ab+bc+caa^2 + b^2 + c^2 = ab + bc + ca (Exercice 3.10).

Remarque 3.27 (Où ce chapitre est utilisé)

La forme exponentielle est l’outil de calcul le plus réutilisé de tout le volume. Les racines de l’unité deviennent l’exemple standard de groupe cyclique au Chapitre 7 et gouvernent la factorisation de Xn1X^n - 1 au Chapitre 8 ; en y regroupant les racines conjuguées, on obtient les factorisations réelles utilisées par les éléments simples au Chapitre 9. La linéarisation (Méthode 3.11) est la préparation standard à l’intégration des puissances trigonométriques au Chapitre 15, et les équations caractéristiques du Chapitre 5 ont des racines complexes dont les parties réelle et imaginaire produisent les solutions oscillantes eλtcosωt\eu^{\lambda t}\cos\omega t. Le dictionnaire géométrique revient en habit matriciel : rotations et similitudes deviennent les matrices orthogonales des Chapitres 21 et 23, et les courbes paramétrées du Chapitre 24 s’écrivent souvent au mieux comme des applications tz(t)Ct \mapsto z(t) \in \C.

3.5 Exercices

Exercice 3.1

Mettre sous forme exponentielle : 1+i1 + \iu ;   3i\;\sqrt 3 - \iu ;   5\;-5 ;   1+i3i\;\dfrac{1 + \iu}{\sqrt 3 - \iu}. En déduire cos5π12\cos\frac{5\pi}{12} et sin5π12\sin\frac{5\pi}{12}.

Solution

Solution de Exercice 3.1.

1+i=2eiπ/41 + \iu = \sqrt 2\, \eu^{\iu\pi/4} ;   3i=2eiπ/6\;\sqrt 3 - \iu = 2\, \eu^{-\iu\pi/6} ;   5=5eiπ\;-5 = 5\, \eu^{\iu\pi} ;

1+i3i=22ei(π/4+π/6)=22e5iπ/12.\frac{1 + \iu}{\sqrt 3 - \iu} = \frac{\sqrt 2}{2}\, \eu^{\iu(\pi/4 + \pi/6)} = \frac{\sqrt 2}{2}\, \eu^{5\iu\pi/12}.

En calculant le même quotient de façon algébrique (multiplication par le conjugué) :

(1+i)(3+i)4=(31)+i(3+1)4.\frac{(1 + \iu)(\sqrt 3 + \iu)}{4} = \frac{(\sqrt 3 - 1) + \iu(\sqrt 3 + 1)}{4}.

En identifiant avec 22(cos5π12+isin5π12)\frac{\sqrt 2}{2}(\cos\frac{5\pi}{12} + \iu\sin\frac{5\pi}{12}) :

cos5π12=624,sin5π12=6+24.\cos\frac{5\pi}{12} = \frac{\sqrt 6 - \sqrt 2}{4}, \qquad \sin\frac{5\pi}{12} = \frac{\sqrt 6 + \sqrt 2}{4}.

Exercice 3.2

Calculer (1+i)20(1 + \iu)^{20}. Pour quels nNn \in \N le nombre (1+i)n(1 + \iu)^n est-il réel ?

Solution

Solution de Exercice 3.2.

(1+i)2=2i(1+\iu)^2 = 2\iu, donc (1+i)20=(2i)10=210i10=1024×(1)=1024(1+\iu)^{20} = (2\iu)^{10} = 2^{10}\,\iu^{10} = 1024 \times (-1) = -1024.

Sous forme exponentielle, (1+i)n=2n/2einπ/4(1+\iu)^n = 2^{n/2}\, \eu^{\iu n\pi/4}, qui est réel si et seulement si sinnπ4=0\sin\frac{n\pi}{4} = 0, c’est-à-dire 4n4 \mid n. Ainsi (1+i)nR(1+\iu)^n \in \R exactement pour les multiples de 44 (la valeur est alors (4)n/4(-4)^{n/4}).

Exercice 3.3

Décrire géométriquement l’ensemble des zCz \in \C tels que : z2=z+i\abs{z - 2} = \abs{z + \iu} ;   z1=2\;\abs{z - 1} = 2 ;   z1z+1iR\;\dfrac{z - 1}{z + 1} \in \iu\R (pour z1z \neq -1).

Solution

Solution de Exercice 3.3.

z2=z+i\abs{z - 2} = \abs{z + \iu} : équidistance aux points 22 et i-\iu — c’est la médiatrice du segment joignant (2,0)(2, 0) et (0,1)(0, -1).

z1=2\abs{z - 1} = 2 : le cercle de centre 11 et de rayon 22.

z1z+1iR\frac{z-1}{z+1} \in \iu\R : d’après la Proposition 3.21 (3), les points M(z)M(z), A(1)A(1), B(1)B(-1) vérifient : les droites MAMA et MBMB sont perpendiculaires (ou bien z=1z = 1, où le quotient vaut 0iR0 \in \iu\R). L’ensemble est le cercle de diamètre [1,1][-1, 1] (le cercle unité), privé du point 1-1 où le quotient n’est pas défini. Vérification par le calcul : z=eiθz = \eu^{\iu\theta} donne z1z+1=eiθ/2(eiθ/2eiθ/2)eiθ/2(eiθ/2+eiθ/2)=itanθ2iR\frac{z-1}{z+1} = \frac{\eu^{\iu\theta/2}(\eu^{\iu\theta/2} - \eu^{-\iu\theta/2})}{\eu^{\iu\theta/2}(\eu^{\iu\theta/2} + \eu^{-\iu\theta/2})} = \iu\tan\frac\theta2 \in \iu\R.

Exercice 3.4

Linéariser sin4θ\sin^4\theta, et développer cos4θ\cos 4\theta en polynôme en cosθ\cos\theta.

Solution

Solution de Exercice 3.4.

Linéarisation :

sin4θ=(eiθeiθ2i) ⁣4=e4iθ4e2iθ+64e2iθ+e4iθ16=cos4θ4cos2θ+38.\sin^4\theta = \Bigl(\frac{\eu^{\iu\theta} - \eu^{-\iu\theta}}{2\iu}\Bigr)^{\!4} = \frac{\eu^{4\iu\theta} - 4\eu^{2\iu\theta} + 6 - 4\eu^{-2\iu\theta} + \eu^{-4\iu\theta}}{16} = \frac{\cos 4\theta - 4\cos 2\theta + 3}{8}.

Développement : par de Moivre, cos4θ=((c+is)4)=c46c2s2+s4\cos 4\theta = \Re\bigl((c + \iu s)^4\bigr) = c^4 - 6c^2 s^2 + s^4 avec c=cosθc = \cos\theta, s=sinθs = \sin\theta ; en substituant s2=1c2s^2 = 1 - c^2 :

cos4θ=c46c2(1c2)+(1c2)2=8c48c2+1.\cos 4\theta = c^4 - 6c^2(1 - c^2) + (1 - c^2)^2 = 8c^4 - 8c^2 + 1 .

Exercice 3.5

Résoudre z3=8iz^3 = 8\iu et placer les solutions sur une figure. Résoudre z4=4z^4 = -4 et factoriser X4+4X^4 + 4 en produit de deux polynômes réels du second degré.

Solution

Solution de Exercice 3.5.

8i=8eiπ/28\iu = 8\,\eu^{\iu\pi/2}, donc les racines cubiques sont 2ei(π/6+2kπ/3)2\,\eu^{\iu(\pi/6 + 2k\pi/3)}, k=0,1,2k = 0, 1, 2 :

z0=2eiπ/6=3+i,z1=2e5iπ/6=3+i,z2=2e3iπ/2=2i:z_0 = 2\eu^{\iu\pi/6} = \sqrt 3 + \iu,\quad z_1 = 2\eu^{5\iu\pi/6} = -\sqrt 3 + \iu,\quad z_2 = 2\eu^{3\iu\pi/2} = -2\iu :

un triangle équilatéral sur le cercle de rayon 22.

4=4eiπ-4 = 4\eu^{\iu\pi}, donc z4=4z^4 = -4 a pour solutions 2ei(π/4+kπ/2)\sqrt 2\, \eu^{\iu(\pi/4 + k\pi/2)} :   1+i\;1 + \iu, 1+i-1 + \iu, 1i-1 - \iu, 1i1 - \iu. En appariant les racines conjuguées :

X4+4=(X22X+2)(X2+2X+2),X^4 + 4 = \bigl(X^2 - 2X + 2\bigr)\bigl(X^2 + 2X + 2\bigr),

puisque (X(1+i))(X(1i))=X22X+2(X - (1+\iu))(X - (1-\iu)) = X^2 - 2X + 2, et de même pour l’autre paire. (Développer pour vérifier.)

Exercice 3.6 ★★

Pour θR\theta \in \R tel que eiθ1\eu^{\iu\theta} \neq 1 et nNn \in \N, calculer

Cn=k=0ncoskθetSn=k=0nsinkθC_n = \sum_{k=0}^{n} \cos k\theta \qquad\text{et}\qquad S_n = \sum_{k=0}^{n} \sin k\theta

en sommant la série géométrique keikθ\sum_k \eu^{\iu k\theta} et en utilisant la factorisation par l’angle moitié.

Solution

Solution de Exercice 3.6.

Cn+iSn=k=0neikθ=ei(n+1)θ1eiθ1C_n + \iu S_n = \sum_{k=0}^{n} \eu^{\iu k\theta} = \frac{\eu^{\iu(n+1)\theta} - 1}{\eu^{\iu\theta} - 1} (somme géométrique, de raison eiθ1\eu^{\iu\theta} \neq 1). Factorisation par l’angle moitié (Méthode 3.11 (4)) au numérateur et au dénominateur :

2isin(n+1)θ2ei(n+1)θ/22isinθ2eiθ/2=sin(n+1)θ2sinθ2einθ/2.\frac{2\iu\sin\frac{(n+1)\theta}{2}\, \eu^{\iu(n+1)\theta/2}} {2\iu\sin\frac{\theta}{2}\, \eu^{\iu\theta/2}} = \frac{\sin\frac{(n+1)\theta}{2}}{\sin\frac{\theta}{2}}\, \eu^{\iu n\theta/2}.

En prenant les parties réelle et imaginaire :

Cn=sin(n+1)θ2sinθ2cosnθ2,Sn=sin(n+1)θ2sinθ2sinnθ2.C_n = \frac{\sin\frac{(n+1)\theta}{2}}{\sin\frac{\theta}{2}} \cos\frac{n\theta}{2}, \qquad S_n = \frac{\sin\frac{(n+1)\theta}{2}}{\sin\frac{\theta}{2}} \sin\frac{n\theta}{2}.

Exercice 3.7 ★★

Résoudre dans C\C : z2(3+4i)z+(1+5i)=0z^2 - (3 + 4\iu) z + (-1 + 5\iu) = 0. (Calculer le discriminant, en extraire les racines carrées comme dans l’Exemple 3.20.)

Solution

Solution de Exercice 3.7.

Discriminant : Δ=(3+4i)24(1+5i)=9+24i16+420i=3+4i\Delta = (3 + 4\iu)^2 - 4(-1 + 5\iu) = 9 + 24\iu - 16 + 4 - 20\iu = -3 + 4\iu. Racines carrées de 3+4i-3 + 4\iu : on résout x2y2=3x^2 - y^2 = -3, 2xy=42xy = 4, x2+y2=5x^2 + y^2 = 5 ; alors x2=1x^2 = 1, y=2/xy = 2/x, de même signe : δ=±(1+2i)\delta = \pm(1 + 2\iu). D’où

z=(3+4i)±(1+2i)2{2+3i,  1+i}.z = \frac{(3 + 4\iu) \pm (1 + 2\iu)}{2} \in \{\, 2 + 3\iu,\; 1 + \iu \,\}.

Vérification : la somme vaut 3+4i3 + 4\iu et le produit (2+3i)(1+i)=1+5i(2+3\iu)(1+\iu) = -1 + 5\iu, comme l’exigent les coefficients.

Exercice 3.8 ★★

Soit ω=e2iπ/5\omega = \eu^{2\iu\pi/5}.

  1. Justifier que 1+ω+ω2+ω3+ω4=01 + \omega + \omega^2 + \omega^3 + \omega^4 = 0.
  2. On pose u=ω+ω4u = \omega + \omega^4 et v=ω2+ω3v = \omega^2 + \omega^3. Calculer u+vu + v et uvuv, et en déduire que uu et vv sont les racines de X2+X1X^2 + X - 1.
  3. En conclure que cos2π5=514\cos\frac{2\pi}{5} = \frac{\sqrt 5 - 1}{4}.
Solution

Solution de Exercice 3.8.

  1. Proposition 3.18 avec n=5n = 5.
  2. u+v=ω+ω2+ω3+ω4=1u + v = \omega + \omega^2 + \omega^3 + \omega^4 = -1 d’après (1). Pour le produit, on développe et on réduit les exposants modulo 55 :

    uv=(ω+ω4)(ω2+ω3)=ω3+ω4+ω6+ω7=ω3+ω4+ω+ω2=1.uv = (\omega + \omega^4)(\omega^2 + \omega^3) = \omega^3 + \omega^4 + \omega^6 + \omega^7 = \omega^3 + \omega^4 + \omega + \omega^2 = -1 .

    Ainsi uu et vv ont pour somme 1-1 et pour produit 1-1 : ce sont les deux racines de X2+X1X^2 + X - 1.

  3. u=ω+ω=2cos2π5>0u = \omega + \conj\omega = 2\cos\frac{2\pi}{5} > 0 (l’angle est aigu), et la racine positive de X2+X1X^2 + X - 1 est 1+52\frac{-1 + \sqrt 5}{2}. D’où cos2π5=514\cos\frac{2\pi}{5} = \frac{\sqrt 5 - 1}{4}.

Exercice 3.9 ★★

Démontrer que, pour tous z,wCz, w \in \C (identité du parallélogramme) :

z+w2+zw2=2z2+2w2,\abs{z + w}^2 + \abs{z - w}^2 = 2\abs z^2 + 2\abs w^2 ,

et l’interpréter géométriquement dans le parallélogramme de sommets 0,z,w,z+w0, z, w, z + w.

Solution

Solution de Exercice 3.9.

On développe les deux carrés comme dans la démonstration de la Proposition 3.2 (4) :

z+w2=z2+w2+2(zw),zw2=z2+w22(zw),\abs{z + w}^2 = \abs z^2 + \abs w^2 + 2\Re(z\conj w), \qquad \abs{z - w}^2 = \abs z^2 + \abs w^2 - 2\Re(z\conj w),

et on ajoute. Géométriquement, z+w\abs{z+w} et zw\abs{z-w} sont les longueurs des deux diagonales du parallélogramme de sommets 0,z,z+w,w0, z, z+w, w, tandis que z\abs z et w\abs w sont les longueurs des côtés : la somme des carrés des diagonales est égale à la somme des carrés des quatre côtés.

Exercice 3.10 ★★★

Démontrer que trois points deux à deux distincts, d’affixes a,b,ca, b, c, forment un triangle équilatéral (quelle que soit l’orientation) si et seulement si

a2+b2+c2=ab+bc+ca.a^2 + b^2 + c^2 = ab + bc + ca .

Indication : le cas direct s’écrit caba=j2\frac{c-a}{b-a} = -j^2 et le cas indirect caba=j\frac{c-a}{b-a} = -j, où j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3} vérifie j2+j+1=0j^2 + j + 1 = 0 ; ou bien factoriser a+jb+j2ca + jb + j^2c et a+j2b+jca + j^2 b + jc.

Solution

Solution de Exercice 3.10.

Posons j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3}, de sorte que j2+j+1=0j^2 + j + 1 = 0 et eiπ/3=j2\eu^{\iu\pi/3} = -j^2, eiπ/3=j\eu^{-\iu\pi/3} = -j. Le triangle est équilatéral direct si et seulement si ca=j2(ba)c - a = -j^2 (b - a), indirect si et seulement si ca=j(ba)c - a = -j(b - a) (Exemple 3.26).

Considérons P=a+jb+j2cP = a + jb + j^2 c et Q=a+j2b+jcQ = a + j^2 b + jc. En utilisant 1+j2=j1 + j^2 = -j et j3=1j^3 = 1 :

ca+j2(ba)=c+j2b(1+j2)a=c+j2b+ja=j(a+jb+j2c)=jP,c - a + j^2(b - a) = c + j^2 b - (1 + j^2)\,a = c + j^2 b + ja = j\,(a + jb + j^2 c) = jP,

si bien que le cas direct s’écrit jP=0    P=0jP = 0 \iff P = 0 ; le même calcul avec jj à la place de j2j^2 donne ca+j(ba)=j2Qc - a + j(b - a) = j^2 Q, si bien que le cas indirect s’écrit Q=0Q = 0. Donc : équilatéral (quelle que soit l’orientation)     PQ=0\iff PQ = 0. En développant, avec j+j2=1j + j^2 = -1 :

PQ=a2+b2+c2+(j+j2)(ab+bc+ca)=a2+b2+c2(ab+bc+ca).PQ = a^2 + b^2 + c^2 + (j + j^2)(ab + bc + ca) = a^2 + b^2 + c^2 - (ab + bc + ca).

Le triangle est donc équilatéral si et seulement si a2+b2+c2=ab+bc+caa^2 + b^2 + c^2 = ab + bc + ca.

Exercice 3.11 ★★★

Pour nNn \in \N^*, calculer P=k=1n1(1ωk)P = \prod_{k=1}^{n-1} \bigl(1 - \omega^k\bigr)ω=e2iπ/n\omega = \eu^{2\iu\pi/n}. Indication : Xn1=k=0n1(Xωk)X^n - 1 = \prod_{k=0}^{n-1} (X - \omega^k) ; diviser par X1X - 1 et évaluer en X=1X = 1. En déduire k=1n1sinkπn=n2n1\prod_{k=1}^{n-1} \sin\frac{k\pi}{n} = \dfrac{n}{2^{n-1}}.

Solution

Solution de Exercice 3.11.

Comme les ωk\omega^k, k=0,,n1k = 0, \dots, n-1, sont exactement les nn racines de Xn1X^n - 1 (Théorème 3.14) et que le polynôme est unitaire :

Xn1=k=0n1(Xωk)=(X1)k=1n1(Xωk).X^n - 1 = \prod_{k=0}^{n-1} (X - \omega^k) = (X - 1) \prod_{k=1}^{n-1} (X - \omega^k).

En divisant par X1X - 1 :   1+X++Xn1=k=1n1(Xωk)\;1 + X + \dots + X^{n-1} = \prod_{k=1}^{n-1} (X - \omega^k). En évaluant en X=1X = 1, on obtient P=nP = n.

Or 1ωk=eikπ/n(eikπ/neikπ/n)=2ieikπ/nsinkπn1 - \omega^k = -\eu^{\iu k\pi/n}\bigl(\eu^{\iu k\pi/n} - \eu^{-\iu k\pi/n}\bigr) = -2\iu\,\eu^{\iu k\pi/n} \sin\frac{k\pi}{n}, donc, en prenant les modules dans P=nP = n (chaque sinkπn>0\sin\frac{k\pi}n > 0 pour 1kn11 \leq k \leq n-1) :

n=P=k=1n12sinkπn=2n1k=1n1sinkπn,d’ouˋk=1n1sinkπn=n2n1.n = \abs P = \prod_{k=1}^{n-1} 2\sin\frac{k\pi}{n} = 2^{n-1} \prod_{k=1}^{n-1} \sin\frac{k\pi}{n}, \qquad\text{d'où}\qquad \prod_{k=1}^{n-1} \sin\frac{k\pi}{n} = \frac{n}{2^{n-1}} .

Exercice 3.12 ★★

Soit n2n \geq 2. Résoudre l’équation (z+1)n=(z1)n(z + 1)^n = (z - 1)^n dans C\C : montrer qu’elle admet exactement n1n - 1 solutions, toutes imaginaires pures, à savoir

zk=icoskπnsinkπn,k=1,,n1.z_k = -\iu\,\frac{\cos\frac{k\pi}{n}}{\sin\frac{k\pi}{n}}, \qquad k = 1, \dots, n - 1 .

Indication : z=1z = 1 n’est pas solution, on peut donc diviser et utiliser les racines de l’unité ; appliquer ensuite la factorisation par l’angle moitié de la Méthode 3.11.

Solution

Solution de Exercice 3.12.

z=1z = 1 n’est pas solution (2n02^n \neq 0), de sorte que l’équation équivaut à (z+1z1)n=1\bigl(\frac{z+1}{z-1}\bigr)^n = 1, c’est-à-dire z+1z1=ωk\frac{z+1}{z-1} = \omega^k avec ω=e2iπ/n\omega = \eu^{2\iu\pi/n} et k{0,,n1}k \in \{0, \dots, n-1\}. La valeur k=0k = 0 est exclue (z+1=z1z + 1 = z - 1 est impossible). Pour 1kn11 \leq k \leq n - 1, la résolution de z+1=ωk(z1)z + 1 = \omega^k(z - 1) donne z(1ωk)=1ωkz(1 - \omega^k) = -1 - \omega^k, donc, avec φ=2kπn\varphi = \frac{2k\pi}{n} et les factorisations par l’angle moitié 1+eiφ=2cosφ2eiφ/21 + \eu^{\iu\varphi} = 2\cos\frac\varphi2\, \eu^{\iu\varphi/2}, eiφ1=2isinφ2eiφ/2\eu^{\iu\varphi} - 1 = 2\iu\sin\frac\varphi2 \,\eu^{\iu\varphi/2} :

zk=1+ωkωk1=2coskπn2isinkπn=icoskπnsinkπn,z_k = \frac{1 + \omega^k}{\omega^k - 1} = \frac{2\cos\frac{k\pi}{n}}{2\iu\,\sin\frac{k\pi}{n}} = -\iu\,\frac{\cos\frac{k\pi}{n}}{\sin\frac{k\pi}{n}} ,

imaginaire pur comme annoncé. L’application tcost/sintt \mapsto \cos t/\sin t est injective sur (0,π)\intoo0\pi (elle y est strictement décroissante), donc les n1n - 1 valeurs zkz_k sont deux à deux distinctes : l’équation, de degré n1n - 1 une fois développée (les termes en znz^n se simplifient), a exactement ces n1n - 1 solutions.

3.6 Problème : le théorème de Napoléon

Problème 3.1

Construisons vers l’extérieur un triangle équilatéral sur chaque côté d’un triangle quelconque : les trois centres de ces triangles forment toujours un triangle équilatéral. C’est le théorème de Napoléon — un énoncé sans raison visible d’être vrai, que l’algèbre de j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3} démontre en trois lignes de calcul. Ce problème construit tout l’outillage (rotations, similitudes directes, le critère en jj de l’Exercice 3.10), démontre le théorème de Napoléon intérieur et extérieur, localise le cas dégénéré, et se referme sur un second joyau de la même école : le théorème de van Schooten sur les triangles équilatéraux et l’inégalité de Ptolémée. Dans tout le problème, les points du plan sont identifiés à leurs affixes.

Partie I — Le nombre jj et les rotations.

  1. Calculer la forme algébrique de jj, puis j2j^2, j3j^3, 1+j+j21 + j + j^2, j\conj j et j1j^{-1}. Placer 11, jj, j2j^2 sur un croquis du cercle unité.
  2. Montrer que la rotation de centre aa et d’angle θ\theta est r(z)=a+eiθ(za)r(z) = a + \eu^{\iu\theta}(z - a), et que la composée de deux rotations, d’angles θ\theta et θ\theta', est une rotation d’angle θ+θ\theta + \theta' si θ+θ2πZ\theta + \theta' \notin 2\pi\Z, et une translation sinon. (Utiliser la Proposition 3.23.)
  3. Soit bcb \neq c. Montrer qu’il existe exactement deux points pp rendant (b,c,p)(b, c, p) équilatéral, à savoir p=b+e±iπ/3(cb)p = b + \eu^{\pm\iu\pi/3}(c - b). Pour un triangle direct (a,b,c)(a, b, c), vérifier sur l’exemple a=0a = 0, b=1b = 1, c=ic = \iu que le choix eiπ/3\eu^{-\iu\pi/3} est celui qui se situe de l’autre côté de la droite BCBC par rapport à aa — le sommet extérieur.
  4. D’après la solution de l’Exercice 3.10, (a,b,c)(a, b, c) est équilatéral direct si et seulement si a+jb+j2c=0a + jb + j^2c = 0. Démontrer les deux identités de rotation

    b+jc+j2a=j2(a+jb+j2c),c+ja+j2b=j(a+jb+j2c),b + jc + j^2a = j^2\,(a + jb + j^2c), \qquad c + ja + j^2b = j\,(a + jb + j^2c),

    et en déduire que le critère est invariant par permutation circulaire de (a,b,c)(a, b, c).

  5. Montrer que si a+jb+j2c=0a + jb + j^2c = 0 et si deux des trois points coïncident, alors les trois coïncident. (Le critère caractérise donc exactement : triangle équilatéral direct, ou point unique.)

Partie II — Les similitudes directes.

  1. Montrer que les applications f(z)=az+bf(z) = az + b avec aCa \in \C^* (les similitudes directes) sont stables par composition et par passage à la réciproque : la composée de deux d’entre elles, et la réciproque de l’une quelconque d’entre elles, est encore de cette forme. (Dans le langage du Chapitre 7 : elles forment un groupe.)
  2. Étant donnés z1z2z_1 \neq z_2 et w1w2w_1 \neq w_2, montrer qu’il existe une unique similitude directe ff telle que f(z1)=w1f(z_1) = w_1 et f(z2)=w2f(z_2) = w_2, et donner aa et bb explicitement.
  3. Montrer qu’une similitude directe f(z)=az+bf(z) = az + b multiplie toutes les distances par a\abs a et conserve la forme caba\frac{c - a'}{b' - a'} de tout triangle (a,b,c)(a', b', c') (numérateur et dénominateur sont tous deux multipliés par aa). En déduire que deux triangles sont directement semblables exactement lorsque leurs formes sont égales.
  4. Déterminer complètement la similitude directe telle que f(0)=1f(0) = 1 et f(1)=if(1) = \iu : donner aa, bb, le point fixe, le rapport et l’angle.
  5. Soit α+β=1\alpha + \beta = 1. Montrer que le « point pondéré » g(a,b)=αa+βbg(a', b') = \alpha a' + \beta b' commute avec toute similitude directe : f(αa+βb)=αf(a)+βf(b)f(\alpha a' + \beta b') = \alpha f(a') + \beta f(b'). En déduire que les isobarycentres, les milieux et les centres de Napoléon ci-dessous sont tous transportés par les similitudes — c’est la licence algébrique qui se cache derrière tout argument du type « sans perte de généralité, plaçons le cercle circonscrit sur le cercle unité ».

Partie III — Le théorème de Napoléon. Soit (a,b,c)(a, b, c) un triangle direct. Sur chaque côté, construisons vers l’extérieur le triangle équilatéral (question 3) et notons nan_a, nbn_b, ncn_c les centres (isobarycentres) des triangles construits respectivement sur [b,c][b, c], [c,a][c, a], [a,b][a, b].

  1. Montrer que

    na=αb+βc,nb=αc+βa,nc=αa+βb,avecα=3+i36, β=α.n_a = \alpha b + \beta c, \qquad n_b = \alpha c + \beta a, \qquad n_c = \alpha a + \beta b, \qquad\text{avec}\quad \alpha = \frac{3 + \iu\sqrt3}{6},\ \beta = \conj\alpha .
  2. Vérifier que α+β=1\alpha + \beta = 1, et en déduire que le triangle (na,nb,nc)(n_a, n_b, n_c) a le même isobarycentre que (a,b,c)(a, b, c).
  3. À l’aide des identités de la question 4, montrer que

    na+jnb+j2nc=(αj2+βj)(a+jb+j2c).n_a + j\,n_b + j^2 n_c = (\alpha j^2 + \beta j)\,(a + jb + j^2c) .
  4. Calculer αj+β\alpha j + \beta et conclure : αj2+βj=j(αj+β)=0\alpha j^2 + \beta j = j(\alpha j + \beta) = 0, donc na+jnb+j2nc=0n_a + j n_b + j^2 n_c = 0 pour tout triangle : le triangle de Napoléon extérieur est équilatéral direct (ou réduit à un point). Le théorème de Napoléon est démontré.
  5. Construire cette fois les triangles équilatéraux vers l’intérieur (choix e+iπ/3\eu^{+\iu\pi/3} à la question 3) et noter ma,mb,mcm_a, m_b, m_c leurs centres. Montrer que ma=βb+αcm_a = \beta b + \alpha c (et de même par permutation circulaire), puis démontrer que ma+j2mb+jmc=0m_a + j^2 m_b + j\,m_c = 0 : le triangle de Napoléon intérieur est équilatéral lui aussi, avec l’orientation opposée.
  6. Localiser la dégénérescence : montrer que na=nb=ncn_a = n_b = n_c se produit exactement lorsque a+j2b+jc=0a + j^2 b + jc = 0, c’est-à-dire lorsque (a,b,c)(a, b, c) est un triangle équilatéral indirect. (Deux des points na,nb,ncn_a, n_b, n_c coïncident si et seulement si les trois coïncident, d’après la question 5 ; utiliser ensuite na+j2nb+jnc=j(α+βj)(a+j2b+jc)n_a + j^2 n_b + j n_c = j(\alpha + \beta j)(a + j^2b + jc) et vérifier que α+βj0\alpha + \beta j \neq 0.)
  7. Mener tout le calcul sur le triangle a=0a = 0, b=1b = 1, c=ic = \iu : donner na,nb,ncn_a, n_b, n_c exactement, et vérifier par le calcul direct des trois carrés des longueurs des côtés que le triangle est équilatéral, de côté au carré 2+33\frac{2 + \sqrt3}{3}.

Partie IV — Ptolémée et van Schooten.

  1. Démontrer l’identité, valable pour tous complexes a,b,c,da, b, c, d :

    (ab)(cd)+(ad)(bc)=(ac)(bd).(a - b)(c - d) + (a - d)(b - c) = (a - c)(b - d) .
  2. En déduire l’inégalité de Ptolémée : pour quatre points quelconques A,B,C,DA, B, C, D,

    ACBD    ABCD+ADBC,AC \cdot BD \;\leq\; AB \cdot CD + AD \cdot BC ,

    avec égalité si et seulement si (ab)(cd)(a-b)(c-d) et (ad)(bc)(a-d)(b-c) sont portés par une même demi-droite issue de 00.

  3. Montrer que, pour θ,φR\theta, \varphi \in \R, eiθeiφ=2sinθφ2\abs{\eu^{\iu\theta} - \eu^{\iu\varphi}} = 2\,\abs{\sin\frac{\theta - \varphi}2}.
  4. (théorème de van Schooten) Soit (a,b,c)=(1,j,j2)(a, b, c) = (1, j, j^2) — d’après la partie II, cela ne restreint pas la généralité parmi les triangles équilatéraux directs — et soit p=eiθp = \eu^{\iu\theta} avec θ(2π/3,4π/3)\theta \in \intoo{2\pi/3}{4\pi/3}, point du cercle circonscrit situé sur l’arc BCBC ne contenant pas AA. Démontrer que

    PA=PB+PC.PA = PB + PC .

    (Exprimer les trois distances à l’aide de la question 20 et utiliser une formule de transformation de somme en produit.)

  5. Vérifier en p=1p = -1 qu’il s’agit exactement du cas d’égalité de l’inégalité de Ptolémée pour l’ordre cyclique A,B,P,CA, B, P, C : calculer (ab)(pc)(a - b)(p - c) et (ac)(bp)(a - c)(b - p) et vérifier que leur rapport est un réel strictement positif.

Partie V — Synthèse.

  1. Calculer le triangle de Napoléon extérieur du triangle équilatéral (1,j,j2)(1, j, j^2) lui-même, et décrire géométriquement le résultat.
  2. Où exactement le problème a-t-il utilisé : (i) la multiplication comme rotation ; (ii) la structure de groupe des similitudes et l’invariant de forme ; (iii) la factorisation par l’angle moitié de la Méthode 3.11 ? Une phrase pour chacun.
  3. En un court paragraphe, dégager la morale du problème : qu’apporte le dictionnaire entre la géométrie plane et l’algèbre de C\C, que coûte-t-il, et laquelle des deux démarches — l’identité αj+β=0\alpha j + \beta = 0 ou la figure classique — explique-t-elle le mieux le théorème de Napoléon, à votre avis ? Citer un endroit où le dictionnaire réapparaîtra sous forme matricielle plus loin dans ce volume.
Solution

Solution de Problème 3.1.

1. j=cos2π3+isin2π3=12+i32j = \cos\frac{2\pi}3 + \iu\sin\frac{2\pi}3 = -\frac12 + \iu\frac{\sqrt3}2 ; j2=e4iπ/3=12i32=jj^2 = \eu^{4\iu\pi/3} = -\frac12 - \iu\frac{\sqrt3}2 = \conj j ; j3=1j^3 = 1 ; 1+j+j2=01 + j + j^2 = 0 (somme des racines cubiques de l’unité, Proposition 3.18) ; j1=j2j^{-1} = j^2 (car jj2=1j \cdot j^2 = 1). Sur le cercle unité, 11, jj, j2j^2 sont les sommets d’un triangle équilatéral direct.

2. La rotation de centre aa et d’angle θ\theta fixe aa et fait tourner de θ\theta tout vecteur issu de aa : r(z)a=eiθ(za)r(z) - a = \eu^{\iu\theta}(z - a), c’est-à-dire r(z)=a+eiθ(za)r(z) = a + \eu^{\iu\theta}(z - a). En composant r(z)=a+eiθ(za)r(z) = a + \eu^{\iu\theta}(z-a) et r(z)=a+eiθ(za)r'(z) = a' + \eu^{\iu\theta'}(z-a') :

rr(z)=ei(θ+θ)z+constante,r' \circ r\,(z) = \eu^{\iu(\theta + \theta')} z + \text{constante},

une application de la forme Az+BAz + B avec A=ei(θ+θ)A = \eu^{\iu(\theta+\theta')} de module 11. D’après la Proposition 3.23, c’est une rotation d’angle argA=θ+θ\arg A = \theta + \theta' si A1A \neq 1, et une translation si A=1A = 1, c’est-à-dire si θ+θ2πZ\theta + \theta' \in 2\pi\Z.

3. (b,c,p)(b, c, p) est équilatéral si et seulement si pb=cb=pc\abs{p - b} = \abs{c - b} = \abs{p - c}. En posant q=pbcbq = \frac{p - b}{c - b}, la première égalité dit q=1\abs q = 1 et la seconde q1=1\abs{q - 1} = 1 ; ensemble, q=e±iπ/3q = \eu^{\pm\iu\pi/3} (les deux points d’intersection des cercles q=1\abs q = 1 et q1=1\abs{q - 1} = 1 sont 12±i32\frac12 \pm \iu\frac{\sqrt3}2). D’où p=b+e±iπ/3(cb)p = b + \eu^{\pm\iu\pi/3}(c - b). Pour a=0a = 0, b=1b = 1, c=ic = \iu (un triangle direct) : le choix eiπ/3\eu^{-\iu\pi/3} donne

p=1+(12i32)(i1)=1+32(1+i)1,37+1,37i,p = 1 + \Bigl(\tfrac12 - \iu\tfrac{\sqrt3}2\Bigr)(\iu - 1) = \tfrac{1 + \sqrt3}2\,(1 + \iu) \approx 1{,}37 + 1{,}37\,\iu ,

qui se situe de l’autre côté de la droite BCBC (x+y=1x + y = 1) par rapport à a=0a = 0 : vers l’extérieur. Le choix e+iπ/3\eu^{+\iu\pi/3} donne p0,370,37ip \approx -0{,}37 - 0{,}37\,\iu, du même côté que aa : vers l’intérieur.

4. Multiplions P=a+jb+j2cP = a + jb + j^2c par j2j^2 : j2P=j2a+j3b+j4c=b+jc+j2aj^2 P = j^2 a + j^3 b + j^4 c = b + jc + j^2 a (en utilisant j3=1j^3 = 1, j4=jj^4 = j) ; et par jj : jP=ja+j2b+cjP = ja + j^2 b + c. Ce sont les deux identités. Si P=0P = 0, alors j2P=jP=0j^2 P = jP = 0 : le critère vaut aussi pour (b,c,a)(b, c, a) et (c,a,b)(c, a, b) — invariance cyclique (comme il se doit : un triangle équilatéral se moque de savoir quel sommet est cité en premier).

5. Si a=ba = b : 0=a(1+j)+j2c=j2a+j2c0 = a(1 + j) + j^2 c = -j^2 a + j^2 c (en utilisant 1+j=j21 + j = -j^2), donc c=ac = a. Si b=cb = c : 0=a+b(j+j2)=ab0 = a + b(j + j^2) = a - b, donc a=ba = b. Si a=ca = c : 0=a(1+j2)+jb=ja+jb0 = a(1 + j^2) + jb = -ja + jb, donc a=ba = b. Dans chaque cas, les trois points coïncident.

6. (az+b)(az+b)=aaz+(ab+b)(a'z + b') \circ (az + b) = a'a\,z + (a'b + b') avec aa0a'a \neq 0 : même forme. La réciproque de zaz+bz \mapsto az + b est z1azbaz \mapsto \frac1a z - \frac ba, encore de la même forme. Avec l’application identité comme élément neutre, les similitudes directes forment un groupe pour la composition.

7. f(z)=az+bf(z) = az + b vérifie f(z1)=w1f(z_1) = w_1, f(z2)=w2f(z_2) = w_2 si et seulement si az1+b=w1a z_1 + b = w_1 et az2+b=w2a z_2 + b = w_2 ; par soustraction, a(z2z1)=w2w1a(z_2 - z_1) = w_2 - w_1, donc

a=w2w1z2z1  (0),b=w1az1a = \frac{w_2 - w_1}{z_2 - z_1} \;(\neq 0), \qquad b = w_1 - a z_1

sont imposés, et réciproquement ce choix convient : existence et unicité.

8. f(z)f(w)=a(zw)=azw\abs{f(z) - f(w)} = \abs{a(z - w)} = \abs a\,\abs{z - w} : toutes les distances sont multipliées par a\abs a. Pour la forme :

f(c)f(a)f(b)f(a)=a(ca)a(ba)=caba.\frac{f(c') - f(a')}{f(b') - f(a')} = \frac{a(c' - a')}{a(b' - a')} = \frac{c' - a'}{b' - a'} .

Si deux triangles (a,b,c)(a', b', c') et (a,b,c)(a'', b'', c'') ont la même forme, soit ff l’unique similitude directe telle que f(a)=af(a') = a'' et f(b)=bf(b') = b'' (question 7) ; alors la forme de (a,b,f(c))(a'', b'', f(c')) est égale à celle de (a,b,c)(a', b', c'), donc à celle de (a,b,c)(a'', b'', c''), et la forme détermine le troisième sommet à partir des deux premiers : f(c)=cf(c') = c''. Réciproquement, l’égalité des formes résulte de l’invariance affichée ci-dessus.

9. b=f(0)=1b = f(0) = 1 ; a+b=f(1)=ia + b = f(1) = \iu donne a=i1a = \iu - 1. Rapport a=2\abs a = \sqrt2, angle arg(i1)=3π4\arg(\iu - 1) = \frac{3\pi}4. Point fixe :

ζ=b1a=12i=2+i5.\zeta = \frac{b}{1 - a} = \frac1{2 - \iu} = \frac{2 + \iu}5 .

Ainsi ff est la similitude directe de centre 2+i5\frac{2+\iu}5, de rapport 2\sqrt2 et d’angle 3π4\frac{3\pi}4.

10. Avec α+β=1\alpha + \beta = 1 et f(z)=az+bf(z) = az + b :

f(αa+βb)=aαa+aβb+b=α(aa+b)+β(ab+b)=αf(a)+βf(b),f(\alpha a' + \beta b') = a\alpha a' + a\beta b' + b = \alpha(a a' + b) + \beta(a b' + b) = \alpha f(a') + \beta f(b') ,

la clé étant b=(α+β)bb = (\alpha + \beta)b. Les milieux (α=β=12\alpha = \beta = \frac12), les isobarycentres (en itérant) et les centres de Napoléon αb+βc\alpha b + \beta c ci-dessous sont donc équivariants : transformer le triangle les transforme en conséquence. Démontrer un énoncé invariant par similitude pour un seul triangle bien placé le démontre donc pour tous — c’est la licence utilisée à la question 21.

11. Le sommet extérieur sur [b,c][b, c] est pa=b+eiπ/3(cb)p_a = b + \eu^{-\iu\pi/3}(c - b) (question 3), donc le centre vaut

na=b+c+pa3=2b+c+1i32(cb)3=(3+i3)b+(3i3)c6=αb+βc,n_a = \frac{b + c + p_a}3 = \frac{2b + c + \frac{1 - \iu\sqrt3}2\,(c - b)}3 = \frac{(3 + \iu\sqrt3)\,b + (3 - \iu\sqrt3)\,c}6 = \alpha b + \beta c ,

avec α=3+i36\alpha = \frac{3 + \iu\sqrt3}6 et β=3i36=α\beta = \frac{3 - \iu\sqrt3}6 = \conj\alpha. Le même calcul sur les côtés [c,a][c, a] et [a,b][a, b] donne nb=αc+βan_b = \alpha c + \beta a et nc=αa+βbn_c = \alpha a + \beta b (décalage cyclique des rôles).

12. α+β=3+i3+3i36=1\alpha + \beta = \frac{3 + \iu\sqrt3 + 3 - \iu\sqrt3}6 = 1. D’où

na+nb+nc3=(α+β)(a+b+c)3=a+b+c3:\frac{n_a + n_b + n_c}3 = \frac{(\alpha + \beta)(a + b + c)}3 = \frac{a + b + c}3 :

les deux triangles ont le même isobarycentre.

13. On regroupe selon α\alpha et β\beta et on applique les identités de la question 4 à P=a+jb+j2cP = a + jb + j^2c :

na+jnb+j2nc=α(b+jc+j2a)+β(c+ja+j2b)=αj2P+βjP=(αj2+βj)P.n_a + j n_b + j^2 n_c = \alpha\,(b + jc + j^2 a) + \beta\,(c + ja + j^2 b) = \alpha\,j^2 P + \beta\,j P = (\alpha j^2 + \beta j)\,P .

14. Avec j=1+i32j = \frac{-1 + \iu\sqrt3}2 :

αj=(3+i3)(1+i3)12=3+3i3i3312=3+i36=β,\alpha j = \frac{(3 + \iu\sqrt3)(-1 + \iu\sqrt3)}{12} = \frac{-3 + 3\iu\sqrt3 - \iu\sqrt3 - 3}{12} = \frac{-3 + \iu\sqrt3}6 = -\beta ,

donc αj+β=0\alpha j + \beta = 0, d’où αj2+βj=j(αj+β)=0\alpha j^2 + \beta j = j(\alpha j + \beta) = 0, et la question 13 donne na+jnb+j2nc=0n_a + jn_b + j^2n_c = 0 pour tout triangle (a,b,c)(a, b, c). D’après le critère (questions 4 et 5), les centres forment un triangle équilatéral direct ou un point unique : c’est le théorème de Napoléon.

15. Le sommet intérieur est b+e+iπ/3(cb)b + \eu^{+\iu\pi/3}(c - b), et le calcul de la question 11, avec e+iπ/3=1+i32\eu^{+\iu\pi/3} = \frac{1 + \iu\sqrt3}2, échange α\alpha et β\beta : ma=βb+αcm_a = \beta b + \alpha c, mb=βc+αam_b = \beta c + \alpha a, mc=βa+αbm_c = \beta a + \alpha b. En utilisant les identités analogues b+j2c+ja=jQb + j^2c + ja = j\,Q et c+j2a+jb=j2Qc + j^2a + jb = j^2 Q pour Q=a+j2b+jcQ = a + j^2b + jc :

ma+j2mb+jmc=β(b+j2c+ja)+α(c+j2a+jb)=(βj+αj2)Q=j(β+αj)Q=0,m_a + j^2 m_b + j m_c = \beta(b + j^2 c + ja) + \alpha(c + j^2 a + jb) = (\beta j + \alpha j^2)\, Q = j(\beta + \alpha j)\,Q = 0 ,

puisque αj=β\alpha j = -\beta (question 14). Les centres intérieurs vérifient donc le critère équilatéral indirect : équilatéral avec l’orientation opposée (ou réduit à un point).

16. D’après la question 5 appliquée au triplet (na,nb,nc)(n_a, n_b, n_c) (qui vérifie le critère direct), deux centres coïncident si et seulement si les trois coïncident ; et les trois coïncident si et seulement si les deux critères sont vérifiés, c’est-à-dire si et seulement si on a de plus na+j2nb+jnc=0n_a + j^2 n_b + j n_c = 0. Le calcul se mène comme à la question 13, avec les identités b+j2c+ja=jQb + j^2c + ja = jQ, c+j2a+jb=j2Qc + j^2a + jb = j^2Q :

na+j2nb+jnc=αjQ+βj2Q=j(α+βj)Q.n_a + j^2 n_b + j n_c = \alpha\,jQ + \beta\,j^2 Q = j(\alpha + \beta j)\,Q .

Directement : βj=(3i3)(1+i3)12=3+3i3+i3+312=i33\beta j = \frac{(3 - \iu\sqrt3)(-1 + \iu\sqrt3)}{12} = \frac{-3 + 3\iu\sqrt3 + \iu\sqrt3 + 3}{12} = \frac{\iu\sqrt3}3, donc α+βj=3+i3+2i36=1+i320\alpha + \beta j = \frac{3 + \iu\sqrt3 + 2\iu\sqrt3}6 = \frac{1 + \iu\sqrt3}2 \neq 0. Le triangle de Napoléon extérieur dégénère donc si et seulement si Q=a+j2b+jc=0Q = a + j^2b + jc = 0, c’est-à-dire si et seulement si (a,b,c)(a, b, c) est un triangle équilatéral indirect — dans ce cas, les constructions « vers l’extérieur » pointent toutes vers l’intérieur de la région circonscrite au triangle et partagent un même centre.

17. Avec a=0a = 0, b=1b = 1, c=ic = \iu :

na=α+βi=(3+3)(1+i)6,nb=αi=3+3i6,nc=β=3i36.n_a = \alpha + \beta\iu = \frac{(3 + \sqrt3)(1 + \iu)}6, \qquad n_b = \alpha\iu = \frac{-\sqrt3 + 3\iu}6, \qquad n_c = \beta = \frac{3 - \iu\sqrt3}6 .

Carrés des côtés : nanb=(3+23)+i36n_a - n_b = \frac{(3 + 2\sqrt3) + \iu\sqrt3}6 donne nanb2=(3+23)2+336=24+12336=2+33\abs{n_a - n_b}^2 = \frac{(3 + 2\sqrt3)^2 + 3}{36} = \frac{24 + 12\sqrt3}{36} = \frac{2 + \sqrt3}3 ; nbnc=(3+3)(1+i)6n_b - n_c = \frac{(3 + \sqrt3)(-1 + \iu)}6 donne nbnc2=2(3+3)236=24+12336\abs{n_b - n_c}^2 = \frac{2(3 + \sqrt3)^2}{36} = \frac{24 + 12\sqrt3}{36} ; ncna=3i(3+23)6n_c - n_a = \frac{-\sqrt3 - \iu(3 + 2\sqrt3)}6 redonne la même valeur. Les trois carrés des côtés valent 2+33\frac{2 + \sqrt3}3 : le triangle est équilatéral, comme promis.

18. Développons :

(ab)(cd)+(ad)(bc)=(acadbc+bd)+(abacbd+cd)=abadbc+cd,(a - b)(c - d) + (a - d)(b - c) = (ac - ad - bc + bd) + (ab - ac - bd + cd) = ab - ad - bc + cd ,

et (ac)(bd)=abadbc+cd(a - c)(b - d) = ab - ad - bc + cd : égalité.

19. On prend les modules dans la question 18 et on applique l’inégalité triangulaire (Proposition 3.2 (4)) :

ACBD=(ab)(cd)+(ad)(bc)abcd+adbc=ABCD+ADBC,AC \cdot BD = \abs{(a-b)(c-d) + (a-d)(b-c)} \leq \abs{a-b}\,\abs{c-d} + \abs{a-d}\,\abs{b-c} = AB \cdot CD + AD \cdot BC ,

avec égalité si et seulement si les deux termes de la somme sont portés par une même demi-droite issue de 00 (le cas d’égalité de l’inégalité triangulaire).

20. Factorisation par l’angle moitié (Méthode 3.11 (4)) : eiθeiφ=2isinθφ2  ei(θ+φ)/2\eu^{\iu\theta} - \eu^{\iu\varphi} = 2\iu\,\sin\frac{\theta - \varphi}2\;\eu^{\iu(\theta + \varphi)/2}, et le passage aux modules tue les facteurs de module 11 : eiθeiφ=2sinθφ2\abs{\eu^{\iu\theta} - \eu^{\iu\varphi}} = 2\,\abs{\sin\frac{\theta - \varphi}2}.

21. Avec p=eiθp = \eu^{\iu\theta}, θ(2π/3,4π/3)\theta \in \intoo{2\pi/3}{4\pi/3}, la question 20 donne

PA=2sinθ2,PB=2sin(θ2π3),PC=2sin(θ22π3).PA = 2\,\abs{\sin\tfrac\theta2}, \quad PB = 2\,\abs{\sin\bigl(\tfrac\theta2 - \tfrac\pi3\bigr)}, \quad PC = 2\,\abs{\sin\bigl(\tfrac\theta2 - \tfrac{2\pi}3\bigr)} .

Sur l’arc, θ2(π/3,2π/3)\frac\theta2 \in \intoo{\pi/3}{2\pi/3} : alors sinθ2>0\sin\frac\theta2 > 0 ; θ2π3(0,π/3)\frac\theta2 - \frac\pi3 \in \intoo0{\pi/3}, donc le deuxième sinus est positif ; θ22π3(π/3,0)\frac\theta2 - \frac{2\pi}3 \in \intoo{-\pi/3}0, donc le troisième est négatif et PC=2sin(2π3θ2)PC = 2\sin\bigl(\frac{2\pi}3 - \frac\theta2\bigr). Transformation de somme en produit :

sin(θ2π3)+sin(2π3θ2)=2sinπ6cos(θ2π2)=sinθ2,\sin\Bigl(\frac\theta2 - \frac\pi3\Bigr) + \sin\Bigl(\frac{2\pi}3 - \frac\theta2\Bigr) = 2\,\sin\frac\pi6\,\cos\Bigl(\frac\theta2 - \frac\pi2\Bigr) = \sin\frac\theta2 ,

donc PB+PC=2sinθ2=PAPB + PC = 2\sin\frac\theta2 = PA : c’est le théorème de van Schooten.

22. En p=1p = -1 : PA=2PA = 2, PB=PC=1PB = PC = 1 et tous les côtés du triangle équilatéral ont pour longueur 3\sqrt3, si bien que les deux membres de Ptolémée valent 232\sqrt3. Algébriquement, en utilisant 1j2=j-1 - j^2 = j et 1+j=j21 + j = -j^2 :

(ab)(pc)=(1j)(1j2)=(1j)j=jj2=i3,(a - b)(p - c) = (1 - j)\,(-1 - j^2) = (1 - j)j = j - j^2 = \iu\sqrt3 ,
(ac)(bp)=(1j2)(j+1)=1+jj2j3=jj2=i3.(a - c)(b - p) = (1 - j^2)(j + 1) = 1 + j - j^2 - j^3 = j - j^2 = \iu\sqrt3 .

Les deux termes sont égaux, donc leur rapport vaut 1R>01 \in \R_{>0} : c’est le cas d’égalité de la question 19, qui traduit exactement PABC=PBAC+PCABPA \cdot BC = PB \cdot AC + PC \cdot AB.

23. Pour (a,b,c)=(1,j,j2)(a, b, c) = (1, j, j^2) : na=αj+βj2=β+βj2n_a = \alpha j + \beta j^2 = -\beta + \beta j^2 (question 14) =β(j21)= \beta(j^2 - 1) ; numériquement, β(j21)=(3i3)6(32i32)=1\beta(j^2 - 1) = \frac{(3 - \iu\sqrt3)}6 \cdot \bigl(-\frac32 - \iu\frac{\sqrt3}2\bigr) = -1. De même nb=αj2+β=jn_b = \alpha j^2 + \beta = -j et nc=α+βj=j2n_c = \alpha + \beta j = -j^2. Le triangle de Napoléon extérieur de (1,j,j2)(1, j, j^2) est (1,j,j2)(-1, -j, -j^2) : le triangle initial, transformé par la symétrie de centre son isobarycentre 00 — même taille, tourné d’un demi-tour. Un triangle équilatéral est une forme fixe de la construction de Napoléon, non une limite qui rétrécit.

24. (i) La multiplication par un nombre de module 11 vue comme rotation a construit les sommets et les centres (questions 2, 3 et 11) et a converti les distances sur le cercle en sinus (question 20). (ii) La structure de groupe et l’invariant de forme ont justifié la normalisation du cercle circonscrit en le cercle unité et du triangle en (1,j,j2)(1, j, j^2) à la question 21, via l’équivariance de la question 10. (iii) La factorisation par l’angle moitié a alimenté à la fois la question 20 et l’étape de transformation de somme en produit qui achève van Schooten.

25. Le dictionnaire convertit des énoncés géométriques en identités polynomiales où chaque hypothèse est une équation : ce qu’il apporte, c’est la mécanisation — le théorème de Napoléon réduit à αj+β=0\alpha j + \beta = 0, une ligne d’arithmétique dans Q(i3)\Q(\iu\sqrt3) ; ce qu’il coûte, c’est la visibilité géométrique — le calcul certifie, mais ne montre pas pourquoi les centres se referment en un triangle équilatéral. Une réponse honnête est que l’identité explique l’inéluctabilité du théorème (elle est vraie identiquement en a,b,ca, b, c, aucune astuce de configuration n’intervient), tandis que la figure en explique le contenu. Le même dictionnaire revient sous forme matricielle lorsque les rotations deviennent les matrices orthogonales 2×22 \times 2 du Chapitre 21 et du Chapitre 23, où « la multiplication par eiθ\eu^{\iu\theta} » est le prototype de l’isométrie linéaire.