Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1
6Arithmétique des entiers
L’arithmétique — l’étude de la divisibilité dans — a été commencée dans le volume de Terminale (lycée). Ce chapitre la reconstruit entièrement à partir de la division euclidienne, avec des démonstrations complètes : plus grand commun diviseur et algorithme d’Euclide, théorème de Bézout et lemme de Gauss, décomposition en facteurs premiers, et le calcul des congruences jusqu’au petit théorème de Fermat. Au-delà de son charme propre, ce matériau est le modèle que le Chapitre 8 imite pour les polynômes.
6.1 Divisibilité et division euclidienne
Définition 6.1 (Divisibilité)
Pour , divise (on note ) lorsque pour un certain . Conséquences immédiates : si et , alors pour tous ; si et , alors ; et joint à impose .
Théorème 6.2 (Division euclidienne)
Pour tous et , il existe un unique couple tel que
Démonstration. Existence. L’ensemble est une partie non vide de (prendre : ). Soit son plus petit élément. Si , alors serait un élément de plus petit : contradiction. Donc .
Unicité. Si avec , alors et : le multiple de du membre de gauche est nécessairement , donc et . ∎
Exemple 6.3 (Numération de position par divisions successives)
Écrivons en base . Divisons de façon répétée par , en conservant les restes :
En lisant les restes du dernier au premier : . Vérification : . L’unicité dans la division euclidienne est exactement ce qui rend chaque chiffre forcé : à chaque étape, le reste est le seul entier de congru à la valeur courante modulo , de sorte que l’écriture en base est unique — fait utilisé silencieusement chaque fois que le devoir maison manipule « les chiffres de en base ».
6.2 Plus grand commun diviseur
Théorème 6.4 (Sous-groupes de ; existence du PGCD)
Démonstration. (1) Soit un sous-groupe (non vide, stable par soustraction ; la définition formelle est au Chapitre 7, et seules ces deux propriétés servent). Si , prendre . Sinon, contient un élément non nul et son opposé, donc un plus petit élément strictement positif . Alors . Pour , écrivons avec (Théorème 6.2) ; , et la minimalité de impose : . Unicité : est le plus petit élément strictement positif de .
(2) contient et est stable par soustraction, donc c’est avec (il contient ou , non nul). Comme , divise les deux. Et si divise et , alors divise tout — en particulier , puisque . C’est la propriété annoncée (et elle entraîne , de sorte que mérite le nom de plus grand diviseur commun). ∎
Corollaire 6.5 (Théorème de Bézout)
Pour non tous deux nuls, il existe tels que
En particulier (cas , celui des entiers premiers entre eux) : et sont premiers entre eux si et seulement si admet une solution.
Démonstration. . Pour l’équivalence : si , Bézout fournit la solution ; réciproquement, oblige tout diviseur commun de et à diviser . ∎
Méthode 6.6 (Algorithme d’Euclide, version étendue)
Pour calculer () : on divise, ; alors (les diviseurs communs de et de coïncident, puisque ) ; on itère jusqu’à un reste nul ; le dernier reste non nul est le PGCD. En remontant les divisions (ou en maintenant les coefficients au fil de la descente), on obtient un couple de Bézout .
Exemple 6.7
: ; ; ; ; . Donc . En remontant :
Vérification : , .
Théorème 6.8 (Lemme de Gauss et conséquences)
Soient .
- (Lemme de Gauss) Si et , alors .
- Si , et , alors .
- Si , alors .
Démonstration. (1) Bézout : . Multiplions par : . Les deux termes sont divisibles par (le second parce que ), donc .
(2) Écrivons ; de et , le point (1) donne , donc .
(3) et . Multiplions les deux relations :
une relation de Bézout entre et : d’après le Corollaire 6.5, . ∎
Exemple 6.9 (Résolution d’une équation diophantienne linéaire)
Cherchons tous les tels que . D’abord le test d’existence : divise , donc il y a des solutions (si le PGCD ne divisait pas le second membre, le premier membre en serait toujours un multiple et il n’y en aurait aucune). Divisons tout par : . Une solution particulière saute aux yeux : . Pour la solution générale, soustrayons : , donc , et le lemme de Gauss () donne : , puis . Réciproquement, tout couple de cette forme convient :
Le schéma est général : une solution particulière plus les multiples entiers de — la même structure « particulière plus homogène » qu’au Chapitre 5, le lemme de Gauss y jouant le rôle de l’unicité.
Définition 6.10 (Plus petit commun multiple)
est le générateur dans du sous-groupe : c’est un multiple commun de et qui divise tout multiple commun, et pour ,
Exemple 6.11 (Les problèmes de coïncidence sont des problèmes de PPCM)
Deux engrenages en prise ont et dents. Au bout de combien de dents de mouvement commun reviennent-ils ensemble à leur position initiale ? La configuration se répète lorsque le nombre de dents écoulées est un multiple commun de et de ; la première fois, c’est au bout de
dents — c’est-à-dire tours du grand engrenage et du petit ( et ). Notons la voie pratique : calculer d’abord le PGCD (Euclide : , ), puis diviser — jamais construire le PPCM en listant les multiples. Toute question de coïncidence périodique (engrenages, alignements planétaires, développements décimaux périodiques qui se rejoignent) se ramène à ce seul calcul.
6.3 Nombres premiers
Définition 6.12
Un entier est premier lorsque ses seuls diviseurs positifs sont et . Pour premier et : ou bien , ou bien . Par conséquent (Théorème 6.8), le lemme d’Euclide est vrai : si , alors ou .
Remarque 6.13 (Test de primalité par divisions successives)
Si avec , alors , donc : un entier composé a toujours un diviseur premier . Ainsi, pour tester si est premier, il suffit d’essayer les nombres premiers jusqu’à . Pour : , et n’est divisible par aucun de (impair, somme des chiffres , ne se termine ni par ni par , ) : premier, après six divisions au lieu de deux cents. La barrière est un seuil véritable : la franchir efficacement pour des nombres de cent chiffres exige les tests de primalité modernes issus du Théorème 6.23.
Théorème 6.14 (Euclide)
Il existe une infinité de nombres premiers.
Démonstration. Tout entier possède un diviseur premier : son plus petit diviseur est premier (une factorisation propre de celui-ci produirait un diviseur de plus petit). Supposons maintenant que soient tous les nombres premiers, et posons . Un certain premier divise ; mais divise aussi , donc — absurde. ∎
Théorème 6.15 (Théorème fondamental de l’arithmétique)
Tout entier est un produit de nombres premiers, et la factorisation
est unique.
Démonstration. Existence par récurrence forte (Théorème 1.12) : est premier ; pour , ou bien est premier, ou bien avec , et l’hypothèse de récurrence factorise et .
Unicité. Supposons (nombres premiers listés avec répétition, disons ), et raisonnons par récurrence sur . Si , le membre de gauche vaut , ce qui force (un produit non vide de nombres premiers dépasse ). Pour : le premier divise , donc, par le lemme d’Euclide, ou bien , ou bien ; en itérant, divise un certain . Mais est premier et : nécessairement . Simplifions par ce facteur commun (c’est légitime : est un anneau intègre) pour obtenir
(le chapeau marquant l’omission), une égalité de produits plus courts ; l’hypothèse de récurrence dit que les deux listes et coïncident à l’ordre près, donc les listes initiales aussi. L’écriture avec exposants regroupe les premiers égaux. ∎
Proposition 6.16 (Valuations)
Pour premier et , notons l’exposant de dans la factorisation de (avec si ). Alors
Démonstration. La première identité vaut parce que les factorisations se multiplient et que la factorisation de est unique. Si , écrivons et appliquons-la. Réciproquement, si tous les , l’entier vérifie . Formule du PGCD : l’entier divise les deux d’après le critère, et tout diviseur commun vérifie pour tout , donc ; même raisonnement pour le PPCM avec le . ∎
Exemple 6.17 (Carrés et cubes vus par les valuations)
Un entier est un carré parfait si et seulement si tous les sont pairs (si , alors ; réciproquement, on divise par deux chaque exposant). De même pour les cubes avec des multiples de . Ainsi n’est pas un carré ( est impair) ni un cube () ; le plus petit entier tel que soit un cube s’obtient en complétant chaque exposant jusqu’au multiple de suivant :
L’idée à retenir : les questions multiplicatives (carrés, cubes, diviseurs, PGCD, PPCM) deviennent des questions coordonnée par coordonnée sur les vecteurs d’exposants — l’unicité de la factorisation, c’est exactement l’assertion que ces coordonnées existent et sont bien définies.
6.4 Congruences
Définition 6.18
Pour : lorsque . C’est une relation d’équivalence compatible avec l’addition et la multiplication : si et (mod ), alors , , et pour .
Exemple 6.19 (La preuve par neuf)
La compatibilité avec et est un procédé de vérification aussi vieux que le commerce. Comme , tout entier est congru modulo à la somme de ses chiffres (démontré à l’Exercice 6.2). Pour vérifier l’affirmation : les sommes des chiffres donnent et , donc le produit doit être ; et en effet . La vérification passe (et le produit est en fait correct). Si quelqu’un avait annoncé , la somme des chiffres le confondrait aussitôt. Le test est unilatéral — il attrape une erreur sauf si l’erreur est elle-même un multiple de — ce qui est exactement, en miniature, la leçon des pseudo-premiers de l’Exemple 6.24 : les vérifications par congruence réfutent, elles ne certifient pas.
Proposition 6.20 (Inversibilité modulo )
est inversible modulo (c’est-à-dire pour un certain ) si et seulement si . L’inverse est alors unique modulo et se calcule par l’algorithme d’Euclide étendu.
Démonstration. signifie pour un certain : une relation de Bézout, qui existe si et seulement si (Corollaire 6.5). Unicité : si , alors . ∎
Exemple 6.21 (Inverser modulo )
Comme , la classe de est inversible modulo . Euclide étendu :
puis en remontant :
Donc , c’est-à-dire ; vérification : . Une fois l’inverse en main, toute congruence se résout en une multiplication : . Cette inversion mécanique est le cheval de trait de l’arithmétique modulaire — et des protocoles à clé publique évoqués à la Remarque 6.27, où les modules ont des centaines de chiffres mais où l’algorithme est exactement celui-ci.
Exemple 6.22 (Quand le coefficient n’est pas inversible)
Résolvons . Ici , donc n’est pas inversible modulo — mais l’équation reste traitable. La congruence dit que ; en divisant toute la relation par (diviseur des trois ingrédients), elle est équivalente à , c’est-à-dire
Or et (), donc : les solutions sont — quatre classes modulo , en accord avec le PGCD. (Si le second membre n’avait pas été divisible par , par exemple , il n’y aurait aucune solution : le premier membre est toujours .) Forme générale : est résoluble si et seulement si , et a alors exactement classes de solutions — on divise tout par le PGCD et on inverse.
Théorème 6.23 (Petit théorème de Fermat)
Soit un nombre premier. Pour tout :
et si , alors .
Démonstration. D’abord, pour , le coefficient binomial est divisible par : en effet et divise tout en étant premier avec (tous les facteurs sont ), donc le lemme de Gauss donne .
Démontrons maintenant pour par récurrence. C’est vrai pour . Si , alors la formule du binôme donne
tous les termes intermédiaires s’annulant modulo . Pour , on applique le résultat à et on sépare (où ) du cas impair (où ). Enfin, si , on multiplie par un inverse de modulo (Proposition 6.20). ∎
Exemple 6.24 (La réciproque de Fermat est fausse : )
Le petit théorème de Fermat fournit un test de non-primalité bon marché : si pour un certain premier avec , alors n’est pas premier. Le test pourrait-il aussi certifier la primalité ? Non : prenons , composé, et . Comme ,
le nombre composé passe le test de Fermat en base (c’est le plus petit pseudo-premier de ce genre). La base le démasque (), et les tests de primalité pratiques exécutent donc le test sur plusieurs bases, avec des raffinements — les versions industrielles de cette idée sont celles qui certifient les grands nombres premiers de la Remarque 6.27. Morale : une implication et sa réciproque mènent des vies séparées (Remarque 1.10), même pour les théorèmes.
Exemple 6.25 (Calculs pratiques de congruences)
Quel est le reste de modulo ? D’après Fermat, . Comme :
Le reste vaut . La stratégie : réduire l’exposant modulo l’ordre fourni par Fermat, puis réduire les puissances intermédiaires à chaque étape.
Remarque 6.26 (Pièges classiques en arithmétique)
- Diviser une congruence. De on ne peut pas conclure sauf si : mais . La règle générale correcte divise aussi le module : .
- Mésusage du lemme d’Euclide. entraîne ou seulement si est premier (ou premier avec l’un des facteurs) : alors que ne divise aucun des deux facteurs.
- « Premiers entre eux » est une relation, pas une propriété. « et sont premiers entre eux » est vrai bien qu’aucun des deux ne soit premier ; « premiers entre eux deux à deux » est plus fort que « premiers entre eux dans leur ensemble » ( mais aucune paire n’est formée d’entiers premiers entre eux).
- Les exposants ne vivent pas modulo . Dans , l’exposant ne peut être réduit que modulo l’ordre de (par exemple quand Fermat s’applique), jamais modulo : vaut , et non — la réduction qui marche est celle qu’effectue l’Exemple 6.25.
Remarque 6.27 (Où ce chapitre est utilisé)
Ce chapitre est un modèle autant qu’une boîte à outils. Toute la chaîne — division euclidienne, PGCD, Bézout, Gauss, unicité de la factorisation — est rejouée mot pour mot pour les polynômes au Chapitre 8, où le « degré » joue le rôle de la valeur absolue ; comparer les deux chapitres côte à côte est la meilleure façon de comprendre les deux. Le calcul des congruences devient l’anneau au Chapitre 7, dont les éléments inversibles (Proposition 6.20) forment le premier exemple non trivial de groupe des unités. Les valuations reviennent dans le devoir maison ci-dessous (formule de Legendre) et alimentent les démonstrations d’irrationalité du Chapitre 10. Au-delà de ce volume, l’inversion de Bézout modulo est le moteur de la cryptographie à clé publique, et le petit théorème de Fermat est l’ancêtre des tests de primalité qui certifient les grands nombres premiers qu’on y utilise.
Remarque 6.28 (Interlude : comme modèle)
Prenons du recul par rapport aux théorèmes individuels et observons l’architecture du chapitre : un outil (la division euclidienne) a produit une classification (les sous-groupes ), qui a produit un théorème d’existence (PGCD, Bézout), qui a produit un calcul de divisibilité (Gauss), qui a produit l’unicité de la factorisation — chaque étage ne reposant que sur celui du dessous. Le même bâtiment sera élevé deux fois encore dans ce volume, sur des rez-de-chaussée différents : au Chapitre 8, où la division selon le degré remplace la division selon la taille et où tout l’étage supérieur se répète mot pour mot ; et, en miniature, à l’intérieur de chaque du Chapitre 7, où les questions d’inversibilité (la Proposition 6.20 de ce chapitre) deviennent des énoncés structurels sur les anneaux et les corps. Reconnaître dans un argument « l’argument dans , transplanté » est la façon la plus rapide d’apprendre ces chapitres — et le premier avant-goût de l’habitude centrale de l’algèbre : démontrer des théorèmes sur des axiomes plutôt que sur des objets.
6.5 Exercices
Exercice 6.1 ★
Calculez par l’algorithme d’Euclide, ainsi qu’un couple de Bézout associé.
Solution
Solution de Exercice 6.1.
; ; ; ; . Donc . En remontant :
Vérification : et ; différence . Couple de Bézout : pour .
Exercice 6.2 ★
Démontrez les critères de divisibilité en base : un entier est congru modulo à la somme de ses chiffres, et modulo à la somme alternée de ses chiffres. Que valent modulo et modulo ?
Solution
Solution de Exercice 6.2.
Comme : , donc . Comme : , donc l’entier est congru à la somme alternée modulo (en partant du chiffre des unités avec le signe ).
: somme des chiffres . Somme alternée à partir des unités : , donc le nombre est .
Exercice 6.3 ★
Résolvez dans : (Euclide étendu).
Solution
Solution de Exercice 6.3.
Euclide : ; ; ; ; ; . En remontant :
Donc : les solutions sont . (Vérification : .)
Exercice 6.4 ★
Trouvez tous les couples tels que ; puis tous les couples tels que .
Solution
Solution de Exercice 6.4.
: Euclide donne , , , et en remontant
Solution particulière . Solution générale de l’équation homogène : , (car et imposent — lemme de Gauss). D’où
Pour le second membre , on multiplie la solution particulière par : , .
Exercice 6.5 ★★
Démontrez que, pour : . (Utilisez les formules de valuation de la Proposition 6.16 et .)
Solution
Solution de Exercice 6.5.
Pour tout nombre premier , avec et :
Deux entiers strictement positifs ayant la même valuation en tout nombre premier sont égaux (Proposition 6.16), donc .
Exercice 6.6 ★★
Soient et . Calculez , , et le nombre de diviseurs positifs de . (Démontrez la formule du nombre de diviseurs .)
Solution
Solution de Exercice 6.6.
Valuations : ; .
Nombre de diviseurs : un diviseur positif de est exactement un choix avec (Proposition 6.16) ; les choix sont indépendants, donc il y a diviseurs. Pour : .
Exercice 6.7 ★★
Démontrez que est irrationnel pour tout nombre premier , en utilisant les valuations : comparez des deux membres de .
Solution
Solution de Exercice 6.7.
Supposons avec , c’est-à-dire . Appliquons : est impair, tandis que est pair. Un entier ne peut avoir à la fois une valuation -adique paire et impaire : contradiction. Donc .
Exercice 6.8 ★★
(Problème des restes chinois) Trouvez tous les entiers tels que
Démontrez au passage que, pour premiers entre eux, le couple de congruences , a toujours une solution, unique modulo .
Solution
Solution de Exercice 6.8.
Fait général. Avec , Bézout donne . Posons . Alors et de même : existence. Si et sont deux solutions, et divisent , donc (Théorème 6.8 (2)) : unicité modulo .
Numériquement : , : . Donc . Vérification : ; . Solutions : .
Exercice 6.9 ★★
Calculez modulo , ainsi que les deux derniers chiffres décimaux de (modulo : utilisez l’Exercice 6.8).
Solution
Solution de Exercice 6.9.
Modulo : Fermat donne , et , donc .
Deux derniers chiffres de : travaillons modulo et modulo . Modulo : , donc . Modulo : , donc et . D’après le théorème des restes chinois (Exercice 6.8), : les deux derniers chiffres sont .
Exercice 6.10 ★★★
Pour , démontrez que . Indication : montrez d’abord que le reste de modulo est , où est le reste de modulo ; puis suivez l’algorithme d’Euclide.
Solution
Solution de Exercice 6.10.
Écrivons , . Alors
et divise . Donc, modulo , , et comme , c’est bien le reste euclidien.
Par conséquent, l’algorithme d’Euclide appliqué au couple reproduit, exposant par exposant, l’algorithme appliqué à : chaque étape de division remplace par à l’étage du haut et par à l’étage du bas. En haut, l’algorithme se termine sur , donc en bas il se termine sur .
Exercice 6.11 ★★★
(Théorème de Wilson) Soit un nombre premier. Démontrez que
en appariant chaque facteur de avec son inverse modulo et en identifiant les facteurs appariés à eux-mêmes (résolvez d’abord ). Vérifiez la réciproque : si n’est pas premier, alors .
Solution
Solution de Exercice 6.11.
Résolvons d’abord : , donc, par le lemme d’Euclide, ou .
Dans le produit , tout facteur est inversible modulo , et son inverse est encore l’un des facteurs (Proposition 6.20). Apparions chaque avec : les paires ont pour produit , sauf les facteurs appariés à eux-mêmes (, c’est-à-dire ) qui restent seuls — et ce sont exactement et . D’où
(Pour : ; l’argument d’appariement dégénère mais le résultat subsiste.)
Réciproque. Soit composé, avec . Si , tous deux apparaissent comme facteurs distincts de , donc et . Si (c’est-à-dire ) : pour , et sont tous deux , donc , même conclusion ; pour , .
Exercice 6.12 ★★★
(Nombres de Fermat) Pour , posons .
- Démontrez que pour (récurrence).
- Déduisez-en que les nombres de Fermat sont deux à deux premiers entre eux.
- Déduisez-en une seconde démonstration, indépendante du Théorème 6.14, du fait qu’il existe une infinité de nombres premiers.
Solution
Solution de Exercice 6.12.
Récurrence. Pour : . En supposant :
- Soient et . D’après (1), divise , donc divise à la fois et , et divise donc . Mais tout nombre de Fermat est impair, donc .
- Chaque a un diviseur premier (première étape du Théorème 6.14). Si , alors , car un premier commun diviserait . L’application est donc injective de dans l’ensemble des nombres premiers : il existe une infinité de nombres premiers.
6.6 Problème : la formule de Legendre et les retenues de Kummer
Problème 6.1
Par combien de zéros se termine l’écriture décimale de — et, plus profondément, quelle est la puissance exacte d’un nombre premier qui divise , ou qui divise un coefficient binomial ? Les réponses complètes sont deux joyaux de l’arithmétique élémentaire : la formule de Legendre , avec son avatar en chiffres , et le théorème de Kummer : compte les retenues de l’addition de et en base . Ce problème démontre les deux, les confronte numériquement l’un à l’autre, et en récolte les conséquences classiques — zéros terminaux, parité du triangle de Pascal, et une première minoration en direction du théorème des nombres premiers. Dans tout ce qui suit, est un nombre premier, est la partie entière, et désigne la somme des chiffres de écrit en base .
Partie I — Parties entières, valuations et formule de Legendre.
- Échauffement : calculez et lisez-y son nombre de zéros terminaux ; calculez et directement à partir de la factorisation de chacun des facteurs .
- Démontrez que, pour et , .
- Démontrez que pour tous , avec égalité dès que .
- Montrez que le nombre de multiples de dans est .
Démontrez la formule de Legendre : pour tout ,
(somme finie : les termes s’annulent dès que ). Comptez, pour chaque , les facteurs de divisibles par : chacun contribue exactement pour une unité par niveau qu’il atteint.
Partie II — La forme en chiffres et les zéros terminaux.
- Calculez et , et concluez : par combien de zéros se termine ?
Démontrez la forme en chiffres de la formule de Legendre : en écrivant en base ,
- Deux conséquences pour : montrez que ne divise jamais , et que divise exactement lorsque est une puissance de .
- Encadrez le défaut : montrez que , de sorte que : à la longue, il s’accumule une proportion de facteur par unité.
- Soit le nombre de zéros terminaux de . Montrez que , déduisez-en que saute entièrement la valeur (calculez et ), et démontrez qu’aucune factorielle ne se termine par exactement cinq zéros.
Partie III — Le théorème de Kummer.
Démontrez que pour tous , et déduisez de la formule de Legendre que
somme de termes valant chacun ou .
- Démontrez le théorème de Kummer : le -ième terme de cette somme vaut exactement lorsque l’addition de et en base produit une retenue en position ; donc est le nombre total de retenues. (Écrivez et avec et examinez .)
Déduisez-en que, pour :
en comptant les retenues dans l’addition . (En particulier pour : l’étape clé du Théorème 6.23, retrouvée.)
- Démontrez que . Déduisez-en que le coefficient binomial central est toujours pair, et que exactement lorsque est une puissance de .
- Montrez, à l’aide de l’identité de Vandermonde (Exercice 2.7) et de la question 13, que pour tout nombre premier .
- Calculez de deux façons : une fois par Kummer (écrivez en base et comptez les retenues dans ), une fois par la forme en chiffres de Legendre (calculez et ) ; vérifiez que les deux donnent la même valeur.
Partie IV — La parité du triangle de Pascal, et une minoration de la densité des nombres premiers.
- Démontrez le critère sur les chiffres : est impair si et seulement si chaque chiffre binaire de est au plus égal au chiffre correspondant de . Énoncez et démontrez le critère analogue pour en base .
- Déduisez-en que la ligne du triangle de Pascal contient exactement coefficients impairs ; vérifiez-le sur les lignes et .
- Déduisez-en que tous les coefficients intérieurs () sont pairs si et seulement si est une puissance de .
- Démontrez que toute puissance de nombre premier divisant est au plus : si , alors . (Combien de termes non nuls la somme de la question 11 peut-elle avoir ?)
Déduisez-en que divise , et combinez avec la minoration (que vous démontrerez : le coefficient central est le plus grand des coefficients de la ligne ) pour obtenir
les multiples communs des premiers entiers croissent exponentiellement — un premier aperçu quantitatif de l’abondance des nombres premiers.
Partie V — Synthèse.
- Trouvez le plus petit tel que se termine par au moins zéros. (Estimez , puis ajustez à l’aide de la formule exacte.)
- Une dernière vérification croisée : montrez que ne divise pas , d’abord en écrivant en base et en vérifiant que l’addition est sans retenue, puis en calculant et avec la formule de Legendre.
- Où exactement le problème a-t-il utilisé : (i) l’unicité de la factorisation ; (ii) la décomposition par division euclidienne ; (iii) un argument de dénombrement du Chapitre 2 ? Une phrase pour chacun.
- Synthèse, en un court paragraphe : la formule de Legendre transforme une question de divisibilité en arithmétique des chiffres, et le théorème de Kummer lit la réponse sur les retenues d’une seule addition — commentez cette traduction, les vérifications de la question 16, et ce que la minoration de la question 21 suggère au sujet des nombres premiers (l’énoncé complet, le théorème des nombres premiers, dépasse de loin ce volume ; l’analogue polynomial de la boîte à outils de ce chapitre est le Chapitre 8).
Solution
Solution de Problème 6.1.
1. : deux zéros terminaux. Valuations facteur par facteur : les puissances de proviennent de , ce qui totalise ; les puissances de proviennent de et : . Zéros terminaux , cohérent.
2. Écrivons la division euclidienne , . Alors avec , donc .
3. Soit (quitte à échanger) et écrivons , avec . Alors , donc . Si , la parenthèse vaut : la valuation est exactement .
4. Les multiples de dans sont où est le plus grand entier tel que , c’est-à-dire .
5. Par unicité de la factorisation, . Comptons autrement : chaque contribue pour , donc
d’après la question 4 — c’est la formule de Legendre. La somme est finie : les termes avec s’annulent.
6. (divisions par ) ; . Zéros terminaux de : chaque zéro consomme un et un , il y en a donc .
7. Avec , la question 2 donne (on tronque le développement en base ). En sommant sur et en échangeant les deux sommes finies :
8. Pour : . Comme vérifie , on a toujours : . Et si et seulement si , si et seulement si est une puissance de .
9. a chiffres en base , chacun au plus , donc . En substituant dans la question 7 :
et en divisant par : .
10. : le nombre de zéros terminaux fait un saut de à chaque multiple de et est constant entre deux. et : en , le compte saute de directement à (), et comme est croissante avec avant et après, la valeur n’est jamais atteinte : aucune factorielle ne se termine par exactement cinq zéros.
11. Écrivons : , et fait que la dernière partie entière vaut ou . Puis, par Legendre appliqué trois fois,
une somme finie de et de (on applique la première assertion à , ).
12. Fixons et écrivons , avec (division euclidienne : est le nombre formé des chiffres de poids faible de ). Alors
qui vaut si et sinon. Or signifie précisément que l’addition des chiffres de poids faible de et de déborde en position — une retenue en position dans l’algorithme d’addition appris à l’école. En sommant sur : est le nombre de retenues de l’addition en base . (Kummer, 1852.)
13. Appliquons Kummer à , , de somme . Posons : les chiffres en base de aux positions sont nuls et le chiffre en position est non nul. Les chiffres de en dessous de la position sont nuls eux aussi (). En position , les deux chiffres non nuls doivent avoir pour somme (chiffre résultat ) : une retenue ; à chacune des positions , les chiffres augmentés de la retenue entrante ont pour somme (chiffre résultat de nouveau) : la retenue se propage. Au total : retenues, donc . Pour : pour , la divisibilité utilisée au Théorème 6.23.
14. Par la forme en chiffres (question 7), en utilisant (on ajoute un chiffre ) :
est toujours pair, et (c’est-à-dire ) exactement lorsque , c’est-à-dire lorsque est une puissance de .
15. Vandermonde avec : . Pour , (question 13), donc ; les termes extrêmes donnent : .
16. Base : , chiffres (des poids faibles aux poids forts) , donc ; et , chiffres , donc . Kummer : additionnons en base : position : , chiffre , retenue ; position : , chiffre , retenue ; position : , chiffre , retenue ; position : , pas de retenue ; position : ; position : , chiffre , retenue ; position : la retenue tombe : chiffre . Quatre retenues : . Legendre : et , donc . Les deux calculs concordent — et les chiffres de l’addition redonnent , comme il se doit.
17. Par Kummer (, , ) : est impair si et seulement si l’addition en base n’a aucune retenue, si et seulement si, à chaque position, les chiffres vérifient ; dans ce cas pour tout . Réciproquement, si pour tout , alors le nombre dont les chiffres sont vaut , et l’addition est sans retenue. Même démonstration en base : si et seulement si chaque chiffre en base de est au plus égal au chiffre correspondant de .
18. En comptant les dont les chiffres vérifient : chaque chiffre de est choisi indépendamment parmi valeurs, ce qui donne choix ; en base cela vaut . Ligne : coefficients impairs — en effet n’a de coefficients impairs qu’aux extrémités. Ligne : — en effet .
19. Tous les coefficients intérieurs sont pairs la ligne a exactement coefficients impairs (les deux extrémités le sont toujours) est une puissance de .
20. Dans la somme de la question 11, le -ième terme s’annule dès que (les trois parties entières sont alors égales, la première valant même quand ; plus simplement, chaque terme est nul). Donc au plus termes sont non nuls, chacun valant : , c’est-à-dire .
21. Pour tout nombre premier , (la plus grande puissance de n’excédant pas figure parmi ). La question 20 avec donne pour tout : d’après la Proposition 6.16, . Pour la taille : le rapport exactement pour , donc le coefficient central est le plus grand des coefficients de la ligne , d’où . En combinant :
S’il y avait peu de nombres premiers en dessous de , le PPCM ne pourrait pas être aussi grand : la croissance exponentielle du PPCM est une trace quantitative de l’abondance des nombres premiers.
22. , on vise donc autour de : . Montons de multiple de en multiple de : , , et
Comme est constante entre deux multiples de et que , le plus petit ayant au moins zéros terminaux est .
23. Base : , chiffres (des poids faibles aux poids forts) . Additionnons : position : , pas de retenue ; position : ; position : , pas de retenue. Sans retenue, donc par Kummer : . Legendre confirme : et , donc .
24. (i) L’unicité de la factorisation sous-tend la définition même de et son additivité, donc la formule de Legendre et toutes les conclusions de divisibilité (Proposition 6.16). (ii) La division euclidienne a produit l’identité de troncature de la question 2 et la décomposition qui isole la retenue (question 12). (iii) Dénombrement : le comptage des multiples de (question 4), le produit des choix de chiffres (question 18) et la majoration par la somme d’une ligne (question 21) sont tous des arguments dans l’esprit du Chapitre 2.
25. Legendre convertit « quelle puissance de divise » en arithmétique des chiffres en base ; Kummer comprime la réponse, pour les coefficients binomiaux, dans les retenues d’une seule addition — la divisibilité, apparemment propriété globale d’énormes nombres, se lit localement, chiffre par chiffre. La question 16 en est le paradigme : quatre retenues, calculées à la main, déterminent la puissance exacte de dans un nombre de plusieurs centaines de chiffres. Et la question 21 montre le même cercle d’idées effleurant des eaux profondes : une minoration exponentielle de est un premier pas, entièrement élémentaire, vers le théorème des nombres premiers, dont la démonstration dépasse de loin ce volume. Toute la boîte à outils — division, PGCD, valuations — est rejouée pour les polynômes au Chapitre 8, où l’analogue du développement en chiffres est le développement suivant les puissances de .