Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1
19Dimension finie
Un espace engendré par un nombre fini de vecteurs possède une dimension bien définie — la taille commune de toutes ses bases. Les démonstrations qui suivent découlent toutes d’un même moteur combinatoire, le lemme d’échange : une famille libre ne peut jamais être plus nombreuse qu’une famille génératrice. Avec la dimension viennent les outils utilisés partout ensuite : le théorème de la base incomplète, le rang d’une famille, la formule de Grassmann.
19.1 Existence de bases
Définition 19.1
est de dimension finie lorsqu’il possède une famille génératrice finie. (Sinon il est de dimension infinie : c’est le cas de , dont les familles finies n’engendrent que des polynômes de degré borné.)
Théorème 19.2 (Lemme d’échange)
Soit une famille génératrice de et une famille libre de . Alors .
Démonstration. Montrons par récurrence sur : quitte à renuméroter les , la famille
engendre — ce qui force à chaque étape, et à l’arrivée.
: c’est l’hypothèse. Étape : supposons le résultat pour ; alors est combinaison de . Dans cette combinaison, un certain () a un coefficient non nul — sinon serait combinaison de , contredisant la liberté. Renumérotons de sorte que , et résolvons en : est combinaison de . Tout vecteur de , exprimé au moyen de la famille à termes, se réexprime alors au moyen de celle à termes : elle engendre. (Si , il ne reste plus aucun et serait combinaison des seuls : impossible ; donc .) ∎
Exemple 19.3 (L’échange, vu une fois en action)
Dans , prenons la famille génératrice et la famille libre . Étape : ; le coefficient de est non nul, donc on échange contre : la famille engendre encore (). Étape : ; le coefficient du restant est non nul (il doit l’être : n’est pas multiple de ), donc on échange à nouveau : engendre . S’il y avait eu un troisième vecteur libre , aucun n’aurait subsisté pour l’absorber — et c’est exactement ainsi que le lemme interdit vecteurs libres dans . La démonstration ci-dessus n’est que cette comptabilité menée en général.
Théorème 19.4 (Bases en dimension finie)
Soit de dimension finie.
- De toute famille génératrice finie on peut extraire une base.
- (Théorème de la base incomplète) Toute famille libre se complète en une base, à l’aide de vecteurs d’une famille génératrice choisie à l’avance.
- Toutes les bases de sont finies et ont le même nombre d’éléments : la dimension . (Convention : .)
Démonstration. (1) Éliminons, un à un, tout vecteur qui est combinaison des autres ; la famille reste génératrice, puisque dans toute expression utilisant le vecteur éliminé on peut substituer sa combinaison des survivants. Le procédé s’arrête — chaque étape fait décroître d’une unité une famille finie — et il s’arrête exactement quand aucun vecteur restant n’est combinaison des autres. La famille finale est encore génératrice, et elle est libre : une combinaison nulle non triviale porterait un coefficient non nul, et en divisant par lui on résoudrait en le vecteur correspondant à l’aide des autres, qui serait donc encore éliminable — contredisant l’arrêt du procédé.
(2) Soient libre et génératrice. Parcourons en adjoignant à la famille courante chaque fois qu’il n’appartient pas déjà à son sous-espace engendré (la Proposition 18.19 (2) garde la famille libre). La famille finale est libre, et génératrice : chaque appartient à son sous-espace engendré — soit il a été adjoint, soit il en était déjà une combinaison.
(3) Deux bases sont chacune libre et chacune génératrice : le lemme d’échange donne les deux inégalités entre leurs cardinaux. (Finitude : une base est libre, donc, par échange, pas plus grande qu’une famille génératrice finie.) ∎
Exemple 19.5
(base canonique) ; (les monômes) ; ; l’espace des solutions de est de dimension (Théorème 5.10 : les solutions sont paramétrées bijectivement et linéairement par ).
Exemple 19.6 (Le même ensemble, deux dimensions)
L’ensemble des couples de nombres complexes est un -espace vectoriel de dimension (base canonique ) — et un -espace vectoriel de dimension , de base
tout a pour coordonnées réelles , de façon unique. La dimension n’est pas une propriété du seul ensemble des vecteurs : elle compte les degrés de liberté relativement aux scalaires autorisés, et diviser par deux la réserve de scalaires en passant de à double le compte. (Le devoir maison exploite le cas extrême de cette sensibilité, avec des scalaires réduits jusqu’à .)
Exemple 19.7 (L’algorithme de complétion en action)
Complétons la famille libre en une base de à l’aide des vecteurs canoniques. Déroulons la démonstration du Théorème 19.4 (2) sur la famille génératrice : a-t-on ? Non (les multiples de ont des coordonnées égales) — on l’adjoint. A-t-on ? Une combinaison a ses deuxième et troisième coordonnées égales, ce qui n’est pas le cas de — on l’adjoint. La famille est libre à vecteurs : on s’arrête, c’est une base (la Proposition 19.8 officialisera ce réflexe). Remarquons que le résultat dépend de l’ordre dans lequel les sont parcourus : la complétion est un algorithme, pas une formule.
Proposition 19.8 (La règle « deux sur trois »)
Soient et une famille de vecteurs exactement de . Alors
De plus toute famille libre a vecteurs, toute famille génératrice .
Démonstration. Les bornes de cardinal sont le lemme d’échange confronté à une base. Si (de taille ) est libre sans être génératrice, un certain est hors de son sous-espace engendré ; en l’adjoignant on obtient une famille libre de vecteurs : impossible. Si est génératrice sans être libre, en extraire une base (Théorème 19.4 (1)) fournit une base de vecteurs : impossible. ∎
Exemple 19.9 (« Deux sur trois », ou la moitié du travail économisée)
La famille
est-elle une base de ? Comptons : trois vecteurs, dimension trois — la seule liberté décide donc. Une combinaison nulle donne , , ; en additionnant les trois, , et en retranchant chaque équation initiale de il reste : libre, donc base, la moitié « génératrice » de la vérification étant offerte par le théorème. À comparer avec l’Exemple 18.18, où la même double vérification devait être menée à la main — un chapitre de théorie se convertit exactement en cette économie, sur chaque vérification de base jusqu’à la fin du livre.
Méthode 19.10 (Calculer une dimension)
Trois voies standard, par ordre de fréquence décroissante.
- Paramétrer, puis lire une base. Résoudre les contraintes de définition, exprimer l’élément général linéairement en fonction des paramètres survivants, et vérifier que les vecteurs multipliant les paramètres sont libres : la dimension est le nombre de paramètres. (Déroulée ci-dessous sur un sous-espace concret de .)
- Exhiber un paramétrage linéaire bijectif. Lorsque les éléments sont déterminés par un nombre fini de valeurs — conditions initiales d’une récurrence (Exercice 19.10), coefficients d’une formule de solution (Exemple 19.5) — la dimension est le nombre de ces valeurs.
- Utiliser les formules. Grassmann pour les intersections et les sommes, le rang pour les sous-espaces engendrés, et plus tard le théorème du rang pour les noyaux et les images : les dimensions se calculent d’ordinaire, elles ne se devinent pas.
Dans les trois voies, la règle « deux sur trois » donne le coup de grâce : dès que le compte est bon, la liberté ou le caractère générateur suffit à conclure.
Exemple 19.11 (Voie 1, en entier)
Dimension de . Résolvons : et , donc avec libres :
Les deux vecteurs sont libres (regarder les deux premières coordonnées : ), donc ils forment une base de et . Le compte était prévisible — deux contraintes linéaires indépendantes dans devraient manger chacune une dimension — mais le paramétrage le démontre et livre une base, ce que la prévision seule ne fait jamais ; l’Exercice 19.9 transforme le slogan « chaque équation mange au plus une dimension » en théorème.
Exemple 19.12 (Voie 2, en entier)
Dimension de (pour ). Par le théorème du facteur appliqué deux fois (Théorème 8.7 ; les racines et sont distinctes), exactement lorsque avec . La correspondance est linéaire, atteint tout , et est injective (un produit n’est nul que si ) : est paramétré bijectivement et linéairement par , donc
Une base vient avec le paramétrage : les images des monômes, . Chaque nouvelle contrainte d’évaluation en un point neuf coûte exactement une dimension — c’est l’ossature comptable de l’interpolation de Lagrange (Théorème 8.23).
Exemple 19.13 (Une contrainte intégrale coûte elle aussi une dimension)
Dimension de . En écrivant , la contrainte s’écrit ; résolvons en et paramétrons :
donc , de dimension (les deux polynômes ont des degrés distincts : libres). Une condition linéaire — que ce soit une évaluation, une intégrale, ou toute autre recette linéaire — retire au plus une dimension, et exactement une dès que la condition n’est pas identiquement nulle. Le Chapitre 20 nommera de telles recettes formes linéaires et leurs ensembles de solutions hyperplans ; les vecteurs de base trouvés ici réapparaissent au Chapitre 23 comme le début de la famille de Legendre.
19.2 Sous-espaces, rang, formule de Grassmann
Théorème 19.14 (Sous-espaces)
Soient de dimension finie et un sous-espace vectoriel. Alors est de dimension finie, , avec égalité si et seulement si . De plus tout sous-espace vectoriel admet un supplémentaire.
Démonstration. Les familles libres de ont au plus vecteurs (lemme d’échange dans : une famille libre de est en particulier libre dans , et a une famille génératrice finie). Parmi les familles libres de , choisissons-en une de taille maximale — c’est possible, les tailles étant des entiers majorés par . Elle engendre : sinon un certain serait hors de son sous-espace engendré, et en adjoignant on obtiendrait une famille libre de de taille (Proposition 18.19 (2)), contredisant la maximalité. Libre et génératrice, c’est une base de , et . Si : une famille libre de vecteurs de est une base de (Proposition 19.8), donc contient le sous-espace engendré par cette famille, qui vaut . Supplémentaire : complétons une base de en une base de (théorème de la base incomplète) ; alors vérifie (existence et unicité des décompositions = coordonnées dans la grande base). ∎
Définition 19.15 (Rang d’une famille)
Le rang d’une famille finie de vecteurs est la dimension du sous-espace qu’elle engendre : , avec égalité à si et seulement si la famille est libre.
Exemple 19.16 (Calcul d’un rang par élimination)
Rang de dans . Le sous-espace engendré ne change pas quand on retranche à un vecteur une combinaison des autres (les deux familles engendrent les mêmes combinaisons) : remplaçons par et par . Le sous-espace engendré est désormais , et ces deux vecteurs ne sont pas proportionnels : le rang vaut . Cette procédure de soustraction-élimination est systématisée sous le nom de méthode du pivot de Gauss au Chapitre 22.
Exemple 19.17 (Sommer par concaténation)
Prenons, dans ,
La somme est engendrée par la famille concaténée des trois générateurs, et
montre que le troisième est redondant : , de dimension — autrement dit , ce que la relation affiche. Grassmann confirme : . Les sommes se calculent en concaténant les générateurs puis en réduisant le tas par l’algorithme du rang ; aucune technique nouvelle n’est jamais nécessaire.
Théorème 19.18 (Formule de Grassmann)
Pour des sous-espaces vectoriels de dimension finie de :
En particulier la somme est directe si et seulement si .
Démonstration. Partons d’une base de ; complétons-la en une base
(Théorème 19.4 (2)). Montrons que
est une base de ; la formule suit par comptage : .
engendre : tout (, ) s’y décompose. Liberté : supposons . Le vecteur appartient à , donc il se décompose sur les seuls ; mais se décompose aussi sur les , et dans la base de ces deux expressions doivent coïncider : tous les (et les coordonnées en se correspondent). La relation se réduit à , une relation dans la base de : tous les coefficients restants sont nuls. ∎
Exemple 19.19
Deux plans distincts (de dimension ) de vérifient (leur somme contient strictement un plan), donc : ils se coupent toujours suivant une droite — pas de « plans parallèles » passant par l’origine.
Exemple 19.20 (Grassmann à l’œuvre, dans )
Soient et dans . Dimensions : (le troisième générateur a une troisième coordonnée non nulle, il est hors de ) et . Somme : contient et : c’est tout entier. Grassmann calcule alors la taille de l’intersection sans la moindre élimination :
Pour identifier la droite, regardons dans : un vecteur appartient à exactement quand il vaut , ce qui force et : l’intersection est — cohérent, puisque a été exhibé dans ci-dessus et appartient à par définition. Division du travail typique : Grassmann prédit combien il faut chercher, le système linéaire trouve ensuite quoi.
Exemple 19.21 (Intersecter par les équations)
Quand les deux sous-espaces sont donnés comme ensembles de solutions, intersecter revient simplement à empiler les équations. Dans : et donnent
une droite. Contre-vérification par Grassmann : (les plans sont distincts, donc leur somme contient strictement un plan), d’où . Les deux descriptions d’un sous-espace — par équations, par générateurs — rendent chacune une opération triviale : les équations s’intersectent en s’empilant, les générateurs se somment en se concaténant ; passer des unes aux autres est exactement ce que signifie résoudre un système linéaire (Chapitre 22).
Remarque 19.22 (Pièges courants)
Les dimensions ne s’ajoutent pas le long des sommes sauf si la somme est directe : deux plans de vérifient , et non ; toujours corriger par le terme d’intersection (Grassmann). Une inclusion demande la dimension et l’inclusion : seul ne donne jamais (deux droites distinctes de ) ; le cas d’égalité du Théorème 19.14 exige d’abord . Compter des paramètres n’est pas encore une démonstration : « deux équations dans , donc dimension » est faux quand les équations sont dépendantes ( et laissent la dimension ) ; seul un paramétrage effectif ou un calcul de rang décide. Ne pas parler de la dimension d’un ensemble qui n’est pas un sous-espace : les ensembles de solutions des systèmes non homogènes ne contiennent pas ; leur « dimension » est celle de l’espace des solutions du système homogène associé (le Chapitre 22 rendra cela précis). La dimension infinie existe : contient des familles libres de toutes les tailles (les monômes), donc aucune famille génératrice finie ne peut exister — des énoncés comme la règle « deux sur trois » sont strictement de dimension finie et échouent lourdement sur (le Corollaire 20.9 montrera la même chose pour l’injectivité et la surjectivité). Le rang porte sur le sous-espace engendré, pas sur la liste : répéter un vecteur, réordonner, ou multiplier par des constantes non nulles laisse le rang inchangé, et (le nombre de vecteurs) est une propriété à démontrer — c’est exactement la liberté. Une famille de vecteurs de rang porte l’équivalent de trois vecteurs de redondance, que l’élimination (Exemple 19.16) localise explicitement.
Remarque 19.23 (Où la dimension se met au travail)
La dimension est désormais l’argument de comptage préféré du livre. Le Chapitre 20 démontre le théorème du rang, version fonctionnelle de la formule de Grassmann ; le Chapitre 21 calcule les rangs par opérations sur les lignes ; le Chapitre 22 transforme « vecteurs de forment une base » en un seul nombre non nul. Le devoir maison ci-dessous montre la dimension faisant de l’arithmétique : compter des dimensions sur le corps démontre des énoncés d’irrationalité qui paraissent inattaquables à la main. Dans le volume de Licence 3, les mêmes comptes de dimension, affinés par la théorie des groupes, décident quels problèmes classiques de construction sont solubles — cette histoire s’appelle la théorie de Galois.
Remarque 19.24 (Perspectives à l’intérieur du livre 3)
La dimension est la quantité conservée de tout le reste de ce volume, et il vaut la peine d’en nommer les lois de conservation à l’avance. Le Chapitre 20 démontre : ce qu’une application linéaire écrase plus ce qu’elle conserve fait toujours l’espace de départ. Le Chapitre 22 raffine cela en la structure des ensembles de solutions : inconnues moins pivots laissent la dimension de l’espace des solutions, que le pivot de Gauss exhibe comme paramètres libres. Le Chapitre 23 scinde orthogonalement, et le devoir maison du Chapitre 25 dépense exactement ce budget : points de données, paramètres ajustés, dimensions de résidus. Chaque fois qu’un compte refuse de tomber juste dans un chapitre ultérieur, l’erreur est un noyau oublié ou une somme non directe — revenir d’abord à la formule de Grassmann.
19.3 Exercices
Exercice 19.1 ★
Donner une base et la dimension de :
- ;
- ;
- .
Solution
Solution de Exercice 19.1.
- : ; les deux vecteurs sont libres (coordonnées) : .
- : libre, .
- signifie (Proposition 8.11) : . Base , dimension .
Exercice 19.2 ★
Calculer le rang de la famille dans , et extraire une base du sous-espace qu’elle engendre.
Solution
Solution de Exercice 19.2.
et : les deux sont combinaisons des deux premiers, qui sont libres (non proportionnels). Rang ; base du sous-espace engendré : .
Exercice 19.3 ★
Compléter la famille libre en une base de à l’aide de vecteurs canoniques, et justifier.
Solution
Solution de Exercice 19.3.
Essayons d’adjoindre et . La famille est libre : une combinaison nulle s’écrit , d’où , puis . Quatre vecteurs libres en dimension : une base (Proposition 19.8).
Exercice 19.4 ★
Démontrer que est une base de , et trouver les coordonnées de dans cette base.
Solution
Solution de Exercice 19.4.
Degrés deux à deux distincts : libre (Proposition 18.19), quatre vecteurs en dimension : base. Pour : développons de proche en proche,
donc ; et . Ainsi
coordonnées sur . (Ce sont des nombres de Stirling déguisés.)
Exercice 19.5 ★★
Soient et des sous-espaces vectoriels de dimensions et d’un espace avec . Quelles sont les valeurs possibles de ? Donner un exemple réalisant chaque valeur avec .
Solution
Solution de Exercice 19.5.
Grassmann : , et est un sous-espace de contenant : . Donc . Réalisations dans muni de la base canonique , en prenant :
- : , intersection , dimension ;
- : intersection de dimension ;
- : dimension .
Exercice 19.6 ★★
Soit . Démontrer que est un hyperplan de (un sous-espace de dimension ), exhiber une base de (penser au théorème du facteur : ), et donner une droite supplémentaire.
Solution
Solution de Exercice 19.6.
est un sous-espace (Exercice 18.1 (4) mot pour mot). Par le théorème du facteur (Théorème 8.7), avec : l’application est une bijection linéaire de sur , donc une base de est
Une droite supplémentaire : (les constantes). En effet (une constante non nulle ne s’annule pas en ) et les dimensions totalisent : par Grassmann, .
Exercice 19.7 ★★
Soient des vecteurs de rang . Démontrer que retirer un vecteur donne une famille de rang ou , et qu’adjoindre un vecteur donne un rang ou . En déduire que le rang varie d’au plus sous toute insertion ou suppression isolée.
Solution
Solution de Exercice 19.7.
Suppression : en retirant , le sous-espace engendré ne peut que diminuer ; et il diminue d’au plus une dimension, car en rajoutant à une base du plus petit sous-espace on obtient une famille génératrice du plus grand avec au plus un vecteur de plus. Symétriquement, en adjoignant un vecteur : le nouveau sous-espace engendré contient l’ancien avec au plus un générateur de plus, donc sa dimension vaut (si était déjà dans le sous-espace engendré) ou (sinon, une base se prolonge par la Proposition 18.19 (2)). Les deux énoncés réunis donnent la conclusion « le rang est -lipschitzien ».
Exercice 19.8 ★★★
Soient des sous-espaces de () avec pour tout . Démontrer que . En déduire qu’une chaîne strictement croissante de sous-espaces de a une longueur au plus , et en exhiber une de longueur maximale.
Solution
Solution de Exercice 19.8.
Le long d’une chaîne strictement croissante, les dimensions croissent strictement (, et Théorème 19.14 : l’égalité des dimensions forcerait l’égalité des espaces). Donc est une suite strictement croissante d’entiers de : au plus valeurs, . Chaîne maximale dans :
de longueur exactement .
Exercice 19.9 ★★★
Soient de dimension et , deux hyperplans (de dimension ), . Calculer . Généraliser : l’intersection de hyperplans a une dimension .
Solution
Solution de Exercice 19.9.
contient strictement (car ), donc et Grassmann donne .
Énoncé général, par récurrence sur : l’intersection de hyperplans vérifie . Vrai pour . Étape : , et Grassmann dans :
Exercice 19.10 ★★
Soit l’ensemble des suites réelles vérifiant pour tout .
- Montrer que est un sous-espace de l’espace des suites, et qu’une suite de est entièrement déterminée, linéairement, par le couple ; en déduire .
- Vérifier que la suite constante et la suite géométrique appartiennent à et forment une base de .
- Trouver la suite de telle que , .
Solution
Solution de Exercice 19.10.
- La condition est linéaire et satisfaite par la suite nulle : est un sous-espace. Par récurrence, et déterminent tous les , et la dépendance est linéaire (chaque étape est une combinaison linéaire des deux valeurs précédentes) ; réciproquement tout couple provient d’exactement une suite de (définir par la récurrence). Comme dans l’Exemple 19.5, est paramétré bijectivement et linéairement par : .
- Constantes : . Géométrique : . Les deux appartiennent à . Liberté : pour tout donne, en et : , , donc . Deux vecteurs libres en dimension : une base (Proposition 19.8).
- Résolvons , : , , donc (la suite de Mersenne).
Exercice 19.11 ★★
Soit de dimension .
- Si sont des sous-espaces avec , démontrer que . Illustrer : deux sous-espaces de dimensions et de partagent toujours un vecteur non nul.
- Si est un hyperplan et un sous-espace avec , démontrer que .
Solution
Solution de Exercice 19.11.
- Grassmann : , donc . Avec : , l’intersection contient une droite.
- Si , la somme est directe et , donc . (Réciproquement une droite non contenue dans vérifie bien cela : les hyperplans ne ratent presque rien.)
Exercice 19.12 ★★★
(Supplémentaire commun) Soient des sous-espaces de (de dimension finie) avec . Démontrer que et admettent un supplémentaire commun : il existe un sous-espace tel que . (Récurrence descendante sur : si , choisir — l’Exercice 18.12 l’autorise — et considérer et .)
Solution
Solution de Exercice 19.12.
Récurrence descendante sur , de à . Si : et convient. Supposons l’énoncé vrai pour les couples de sous-espaces de dimension , et soit .
Si : prendre pour n’importe quel supplémentaire de (Théorème 19.14). Si : tous deux sont propres, donc par l’Exercice 18.12 il existe . Les sommes et sont directes (, ) et de dimension ; par hypothèse de récurrence elles admettent un supplémentaire commun : . Posons — somme directe, car .
Alors , et : si avec , , alors , donc , ce qui force () et . Ainsi , et symétriquement .
19.4 Problème : la formule des degrés de Dedekind
Problème 19.1
Rien, dans les chapitres 18 et 19, n’a fait appel aux scalaires au-delà des axiomes de corps (Définition 7.22) : on peut donc prendre et mesurer des ensembles de nombres réels à l’aune de la -dimension. Ce problème calcule la dimension de , démontre la formule des degrés de Dedekind , et récolte des théorèmes d’irrationalité par pur comptage de dimensions — pas de , pas de décimales, rien que des bases.
Partie I — Scalaires rationnels.
- Vérifier que est un corps et que toutes les définitions et démonstrations des chapitres 18 et 19 n’utilisent que les axiomes de corps des scalaires ; en conclure que est un -espace vectoriel et que le lemme d’échange, les théorèmes sur les bases et la formule de Grassmann valent sur . Repérer l’unique étape de la démonstration du Théorème 19.2 où l’on divise par un scalaire non nul.
- Montrer que est libre sur mais liée sur . Poser ; que vaut ?
- Montrer que est stable par multiplication. Pour , poser et . Montrer que , en déduire , et montrer que dès que .
- En déduire que tout non nul a son inverse dans , à savoir : est un sous-corps de . Calculer et .
Partie II — Adjonction de .
- Démontrer que (comparer l’exposant de des deux côtés de , comme dans l’Exercice 6.7), puis que (élever au carré et discuter les cas , , ).
- Soit . Montrer que est stable par multiplication (une table des produits des vecteurs de base suffit).
- On pose . Montrer que est libre sur le corps , et en déduire que est un -espace vectoriel de dimension , de base .
- Démontrer que est libre sur , donc . (Regrouper une relation nulle sous la forme et appliquer les questions 7 puis 2.)
Partie III — La formule des degrés. Soient où et sont des sous-corps, une base de comme -espace vectoriel, et une base de comme -espace vectoriel.
- Montrer que les produits engendrent sur .
- Montrer que la famille est libre sur . (Réorganiser une -combinaison nulle sous la forme , dont les coefficients intérieurs vivent dans .)
Conclure par la formule des degrés de Dedekind :
et la vérifier sur à l’aide des questions 7 et 8.
- (Des corps gratuitement) Soit un -sous-espace de dimension finie contenant et stable par multiplication, et soit , . Montrer que si est une base de , alors en est encore une ; en déduire que a un inverse dans : est un sous-corps de . Quelles questions antérieures ce résultat redémontre-t-il ?
- Montrer que pour tout (comme à la question 12, ) la famille est liée : tout élément de est racine d’un polynôme non nul à coefficients rationnels, de degré au plus .
Partie IV — Un seul nombre engendre tout. Posons .
- Calculer les coordonnées de , et dans la base de .
- Montrer que est libre sur , et en déduire que : tout élément de est un polynôme à coefficients rationnels en . Exprimer et comme de tels polynômes.
- Vérifier que , et montrer que est le polynôme unitaire de plus petit degré s’annulant en . Déterminer ses quatre racines réelles.
- En déduire : ; identifier ce nombre. Montrer que () est rationnel si et seulement si ; en particulier est irrationnel (ce qui renforce l’Exercice 10.7).
Partie V — La racine cubique reste dehors. Posons .
- Montrer que n’a pas de racine rationnelle (le critère de racine rationnelle de l’Exercice 8.5, ou un comptage de valuations) ; en déduire que est libre sur .
- Montrer que est libre sur . (Si un non nul de degré annule , en prendre un de plus petit degré et diviser par lui, Théorème 8.3 ; conclure que aurait une racine rationnelle.) En déduire que est de dimension , est stable par multiplication, et est un sous-corps de .
- Démontrer que : sinon serait un espace vectoriel sur le corps , et la formule des degrés forcerait . Donc n’est pas une combinaison rationnelle de .
- En déduire que , que est irrationnel, et qu’aucun couple de rationnels ne vérifie .
Partie VI — Tous les sous-corps, et synthèse.
- Démontrer la divisibilité des degrés : si sont des sous-corps avec finie, alors divise . Quelles sont les dimensions possibles des sous-corps de ?
- Déterminer tous les sous-corps de de dimension sur . (Se ramener à trouver les tels que : développer et annuler les trois coordonnées irrationnelles.)
- Exprimer dans la base (multiplier par des conjugués bien choisis).
- Synthèse, en quatre phrases : pourquoi la -dimension est un invariant arithmétique d’un ensemble de réels ; ce que la finitude de la dimension impose à chaque élément (question 13) ; comment la règle « deux sur trois » a produit des inverses à partir de rien (question 12) ; et ce que la formule des degrés interdit (question 20). Nommer le théorème démontré dans la partie III.
Solution
Solution de Problème 19.1.
1. contient , est stable par addition, multiplication et passage à l’opposé, et tout rationnel non nul a un inverse rationnel : c’est un corps (Définition 7.22). Les définitions de sous-espace engendré, de liberté, de base et les démonstrations des chapitres 18 et 19 n’utilisent que l’addition vectorielle, la distributivité et l’arithmétique des scalaires dans un corps — jamais une valeur absolue, un ordre ou une limite. Donc , muni de sa propre addition et de la multiplication , est un -espace vectoriel, et tous les théorèmes s’appliquent. La division par un scalaire intervient une seule fois dans la démonstration du Théorème 19.2 : pour « résoudre en », on divise par son coefficient non nul.
2. Si avec non tous deux nuls : donnerait , contredisant l’irrationalité de (Exercice 6.7 avec ) ; donc , puis : libre sur . Sur , la relation est non triviale : liée. Ainsi , avec des coordonnées uniques.
3. . Alors
donc . Si avec : donnerait , une racine carrée rationnelle de ; donc , puis et : contradiction. Ainsi dès que .
4. , et : tout élément non nul est inversible dans , qui est donc un sous-corps de . Exemples : , donc
5. Si alors ; l’exposant de vaut , impair, à gauche, et , pair, à droite : impossible. Supposons maintenant avec . En élevant au carré : . Si , alors : impossible. Si : , contredisant l’Exercice 6.7 (). Si : , et en multipliant par : : impossible. Donc .
6. Les produits des vecteurs de base sont
tous dans . Un produit de deux éléments de se développe par bilinéarité en combinaisons rationnelles de ceux-ci : est stable par multiplication.
7. Soit avec . Si , alors (question 4 : est un corps), contredisant la question 5. Donc , puis : est libre sur . Elle engendre : . Ainsi .
8. Une relation se regroupe en , à coefficients dans ; par la question 7 les deux sont nuls, et par la question 2 et . La famille est donc libre et .
9. Tout s’écrit avec (base de sur ), et chaque avec (base de sur ) ; en substituant, : les produits engendrent sur .
10. Supposons avec . Regroupons : , et les sommes intérieures appartiennent à . La liberté de sur donne pour chaque ; la liberté de sur donne ensuite pour tous .
11. D’après les questions 9 et 10, est une base de sur , à éléments :
Vérification : et (questions 2 et 7) donnent , ce qui est la question 8.
12. Les vecteurs appartiennent à (stabilité). Ils sont libres : si , alors dans , et force , d’où (les forment une base). Donc est une famille libre de vecteurs de , avec : c’est une base (Proposition 19.8). En particulier se décompose en avec : l’inverse de est dans . On retrouve ainsi la question 4 () et l’on démontre d’un coup que est un sous-corps de (avec la question 6).
13. Les vecteurs appartiennent tous à (stabilité par produit) ; une famille libre de a au plus vecteurs (Proposition 19.8), donc ils sont liés : il existe des rationnels , non tous nuls, tels que . Le polynôme est non nul, à coefficients rationnels, de degré , et .
14. : coordonnées . Puis
coordonnées (en utilisant , ). Enfin : coordonnées .
15. Supposons . En lisant les quatre coordonnées sur :
Donc , puis ; en soustrayant les deux équations médianes, , puis : est libre. Quatre vecteurs libres dans , de dimension : une base, donc . D’après la question 14, et :
16. . Un polynôme unitaire de degré s’annulant en produirait une combinaison nulle non triviale de , contredisant la question 15 : est de degré minimal. Ses racines : , donc les quatre racines réelles sont et , c’est-à-dire .
17. De on tire , donc
en accord avec . Si , alors , et la liberté (question 8) force (et ). Pour , les coordonnées ne sont pas de cette forme : irrationnel — énoncé plus fort que l’Exercice 10.7, obtenu sans aucune astuce d’élévation au carré.
18. Une racine rationnelle (sous forme irréductible) de vérifie , et le critère de l’Exercice 8.5 donne , : les candidats sont , dont les cubes valent . Pas de racine rationnelle ; en particulier , donc est libre sur (comme à la question 2).
19. Supposons liée : un certain non nul avec vérifie ; choisissons un tel de degré minimal. Par la question 18, , donc . Division euclidienne (Théorème 8.3) : avec , . En évaluant en : , donc s’annule en ; la minimalité de force . Alors avec : la racine rationnelle de est une racine rationnelle de , contredisant la question 18. Ainsi est libre et . Stabilité : réduit tout produit de à une combinaison de ceux-ci (, ) ; contient : par la question 12, est un sous-corps de .
20. Supposons . Alors (stabilité), donc , et est un espace vectoriel sur le corps : les axiomes sont ceux de l’arithmétique de , restreinte. Il est de dimension finie sur (une famille -génératrice finie engendre a fortiori sur ). La formule des degrés pour donne
impossible : ne divise pas . Donc : aucune combinaison rationnelle de ne vaut .
21. , donc . Si , alors : contradiction — est irrationnel. Si , alors : contradiction à nouveau.
22. est un espace vectoriel sur le corps (restriction des scalaires), de dimension finie puisque l’est. La formule des degrés pour donne : le facteur de gauche divise. Les sous-corps de ont donc pour -dimension , ou : la dimension est lui-même, la dimension est .
23. Soit un sous-corps avec , et : est libre, donc c’est une base de . Par la question 13 (), pour des rationnels . En posant :
et . Écrivons maintenant et développons :
Les trois coordonnées irrationnelles s’annulent : . Si : , et la deuxième condition devient ; comme avec rendrait rationnel, on a ou , et dans les deux cas les conditions restantes forcent , c’est-à-dire : exclu. Donc , et les conditions s’écrivent : au plus un des est non nul. Ainsi est un multiple rationnel de , ou , et
chacun étant effectivement un sous-corps de dimension (stabilité comme à la question 6, inverses par la question 12) : exactement trois sous-corps quadratiques.
24. , donc
(Vérification : après développement.)
25. (i) La -dimension attache un entier à chaque sous-corps de , et la formule des degrés fait multiplier ces entiers le long des inclusions : la dimension se comporte comme un invariant arithmétique, et les contraintes de divisibilité deviennent des démonstrations d’impossibilité. (ii) La dimension finie force tout élément à satisfaire une équation polynomiale rationnelle non nulle, de degré au plus la dimension : finitude signifie algébricité. (iii) La règle « deux sur trois » a transformé « la multiplication par envoie une base sur une famille libre de taille maximale » en surjectivité, produisant sans aucune formule : les inverses sont sortis d’un comptage. (iv) La formule des degrés interdit un corps de dimension à l’intérieur d’un corps de dimension , et c’est pourquoi ne peut être atteint à partir de et . Le théorème de la partie III est la formule des degrés de Dedekind, coup d’envoi de la théorie de Galois, développée dans le volume de Licence 3.