Mathematics · Book 3 · Bachelor Year 1

Mathématiques universitaires — Licence 1

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8Polynômes

Les polynômes sont les fonctions préférées de l’algébriste — sauf qu’ils ne sont pas traités ici comme des fonctions, mais comme des expressions formelles en une indéterminée XX, que l’on additionne et multiplie selon les règles d’un anneau commutatif. La théorie est étonnamment parallèle à celle du Chapitre 6 : une division euclidienne, un PGCD et des relations de Bézout, des éléments irréductibles et une factorisation unique. Dans tout ce chapitre, KK désigne Q\Q, R\R ou C\C.

8.1 L’anneau K[X]K[X]

Définition 8.1 (Polynôme, degré)

Un polynôme à coefficients dans KK est une somme formelle

P=a0+a1X+a2X2++anXn=kakXk,P = a_0 + a_1 X + a_2 X^2 + \dots + a_n X^n = \sum_{k} a_k X^k,

avec akKa_k \in K tous nuls à partir d’un certain rang. Munie de l’addition naturelle et du produit

(iaiXi)(jbjXj)=k(i+j=kaibj)Xk,\Bigl(\sum_i a_i X^i\Bigr)\Bigl(\sum_j b_j X^j\Bigr) = \sum_k \Bigl(\sum_{i+j=k} a_i b_j\Bigr) X^k,

l’ensemble K[X]K[X] est un anneau commutatif. Le degré degP\deg P de P0P \neq 0 est le plus grand nn tel que an0a_n \neq 0 ; ana_n en est le coefficient dominant (PP est unitaire lorsque an=1a_n = 1), et par convention deg0=\deg 0 = -\infty. Tout polynôme définit une fonction xP(x)x \mapsto P(x) sur KK par substitution.

Proposition 8.2 (Règles de degré ; anneau intègre)

Pour P,QK[X]P, Q \in K[X] :

deg(P+Q)max(degP,degQ),deg(PQ)=degP+degQ.\deg(P + Q) \leq \max(\deg P, \deg Q), \qquad \deg(PQ) = \deg P + \deg Q .

Par conséquent K[X]K[X] est un anneau intègre, et ses inversibles sont les constantes non nulles.

Démonstration. La règle de la somme est claire (les coefficients au-delà du maximum sont nuls). Pour le produit, soient ama_m et bnb_n les coefficients dominants : le coefficient de Xm+nX^{m+n} dans PQPQ vaut ambn0a_m b_n \neq 0 (KK est un corps, donc un anneau intègre), et tous les coefficients d’indice supérieur sont nuls. Si P,Q0P, Q \neq 0, alors degPQ=degP+degQ0\deg PQ = \deg P + \deg Q \geq 0, donc PQ0PQ \neq 0 : l’anneau est intègre. Si PQ=1PQ = 1, alors degP+degQ=0\deg P + \deg Q = 0 impose degP=degQ=0\deg P = \deg Q = 0 : les éléments inversibles sont les constantes inversibles, c’est-à-dire tout KK^*.

Théorème 8.3 (Division euclidienne)

Soient A,BK[X]A, B \in K[X] avec B0B \neq 0. Il existe exactement un couple (Q,R)(Q, R) de polynômes tel que

A=BQ+R,degR<degB.A = BQ + R, \qquad \deg R < \deg B .

Démonstration. Existence, par récurrence forte sur degA\deg A. Si degA<degB\deg A < \deg B, on prend (Q,R)=(0,A)(Q, R) = (0, A). Sinon, écrivons A=aXm+A = a X^m + \dots, B=bXn+B = b X^n + \dots avec mnm \geq n ; le polynôme A1=AabXmnBA_1 = A - \frac ab X^{m-n} B est de degré <m< m (les termes dominants se simplifient), donc par récurrence A1=BQ1+RA_1 = BQ_1 + R avec degR<degB\deg R < \deg B, et A=B(Q1+abXmn)+RA = B(Q_1 + \frac ab X^{m-n}) + R.

Unicité : si BQ+R=BQ+RBQ + R = BQ' + R', alors B(QQ)=RRB(Q - Q') = R' - R avec deg(RR)<degB\deg(R' - R) < \deg B ; la règle de degré impose QQ=0Q - Q' = 0, puis R=RR = R'.

Exemple 8.4

Divisons A=X4+X32X+1A = X^4 + X^3 - 2X + 1 par B=X2+1B = X^2 + 1 :

X4+X32X+1=(X2+1)(X2+X1)+(3X+2).X^4 + X^3 - 2X + 1 = (X^2 + 1)(X^2 + X - 1) + (-3X + 2).

(Le calcul : on retranche X2BX^2 B, puis XBX B, puis B-B ; le reste 3X+2-3X + 2 est de degré 1<21 < 2.)

Méthode 8.5 (Schéma de Horner)

Pour évaluer P=anXn++a0P = a_nX^n + \dots + a_0 en xx, ou pour diviser PP par XxX - x, on évite de calculer les puissances : on lit les coefficients de gauche à droite, et on itère multiplier par xx, ajouter le coefficient suivant :

bn=an,bk=ak+xbk+1(k=n1,,0).b_n = a_n, \qquad b_{k} = a_{k} + x\,b_{k+1} \quad (k = n-1, \dots, 0) .

Alors b0=P(x)b_0 = P(x), et les bkb_k précédents sont les coefficients du quotient : P=(Xx)(bnXn1++b1)+b0P = (X - x)(b_nX^{n-1} + \dots + b_1) + b_0 (développer et comparer). Exemple : P=X45X3+6X2+4X8P = X^4 - 5X^3 + 6X^2 + 4X - 8 en x=2x = 2 : les bb valent 1,3,0,4,01, -3, 0, 4, 0, donc P(2)=0P(2) = 0 et P=(X2)(X33X2+4)P = (X-2)(X^3 - 3X^2 + 4) — une ligne au lieu d’une division posée, et nn multiplications au lieu des n2/2\approx n^2/2 de l’évaluation naïve. En itérant le schéma au même point, on extrait les multiplicités (comparer avec l’Exemple 8.12).

Remarque 8.6 (Arithmétique de K[X]K[X])

La division euclidienne acquise, toute l’arithmétique du Chapitre 6 se transporte à K[X]K[X], avec les mêmes démonstrations, le degré jouant le rôle de la valeur absolue : PGCD (normalisé unitaire), algorithme d’Euclide étendu, théorème de Bézout, lemme de Gauss, polynômes irréductibles et factorisation unique. Nous utiliserons librement ces résultats transportés, et l’Exercice 8.6 en fait réviser un.

8.2 Racines

Théorème 8.7 (Théorème de factorisation)

Soient PK[X]P \in K[X] et aKa \in K. Le reste de la division de PP par XaX - a est la constante P(a)P(a). En particulier

P(a)=0    (Xa)P.P(a) = 0 \iff (X - a) \mid P .

Plus généralement, des racines distinctes a1,,ara_1, \dots, a_r de PP fournissent la factorisation P=(Xa1)(Xar)QP = (X - a_1)\cdots(X - a_r)\, Q.

Démonstration. Divisons : P=(Xa)Q+RP = (X - a) Q + R avec degR<1\deg R < 1, donc RR est une constante cc ; en substituant X=aX = a (la substitution respecte sommes et produits), on obtient P(a)=cP(a) = c. L’équivalence s’ensuit. Pour plusieurs racines, raisonnons par récurrence sur rr : le cas r=1r = 1 est l’équivalence qui vient d’être démontrée. Supposons l’énoncé acquis pour r1r - 1 racines et soient a1,,ara_1, \dots, a_r des racines distinctes de PP. Écrivons P=(Xa1)Q1P = (X - a_1)Q_1 ; pour chaque i2i \geq 2, en substituant aia_i :

0=P(ai)=(aia1)Q1(ai),aia10,0 = P(a_i) = (a_i - a_1)\,Q_1(a_i), \qquad a_i - a_1 \neq 0 ,

et comme KK n’a pas de diviseur de zéro, Q1(ai)=0Q_1(a_i) = 0 : les r1r - 1 points distincts a2,,ara_2, \dots, a_r sont des racines de Q1Q_1. L’hypothèse de récurrence factorise Q1=(Xa2)(Xar)QQ_1 = (X - a_2)\cdots(X - a_r)\,Q, et en reportant on obtient l’assertion.

Corollaire 8.8 (Un polynôme de degré nn a au plus nn racines)

Un polynôme non nul PK[X]P \in K[X] de degré nn a au plus nn racines distinctes dans KK. Par conséquent, un polynôme (de degré n\leq n) qui s’annule en n+1n + 1 points distincts est le polynôme nul, et deux polynômes de degré n\leq n qui coïncident en n+1n+1 points sont égaux.

Démonstration. Si a1,,ara_1, \dots, a_r sont des racines distinctes, le Théorème 8.7 donne P=(Xa1)(Xar)QP = (X-a_1)\cdots(X-a_r) Q, donc n=degPrn = \deg P \geq r. Les deux conséquences s’obtiennent par l’absurde et par différence.

Exemple 8.9 (L’astuce du polynôme auxiliaire)

Soit PP le polynôme de degré n\leq n vérifiant

P(k)=kk+1(k=0,1,,n);P(k) = \frac{k}{k+1} \qquad (k = 0, 1, \dots, n) ;

il existe et est unique par l’interpolation de Lagrange ci-dessous. Que vaut P(n+1)P(n+1) ? Chassons les dénominateurs : le polynôme Q=(X+1)PXQ = (X+1)P - X est de degré n+1\leq n + 1 et s’annule aux n+1n + 1 points 0,1,,n0, 1, \dots, n, donc par le Théorème 8.7

Q=cX(X1)(X2)(Xn)Q = c\,X(X-1)(X-2)\cdots(X-n)

pour une certaine constante cc. Évaluons là où QQ est connu par ailleurs : en X=1X = -1, Q(1)=0P(1)+1=1Q(-1) = 0 \cdot P(-1) + 1 = 1, tandis que le produit vaut (1)(2)(1n)=(1)n+1(n+1)!(-1)(-2)\cdots(-1-n) = (-1)^{n+1}(n+1)! ; d’où c=(1)n+1(n+1)!c = \frac{(-1)^{n+1}}{(n+1)!}. Évaluons maintenant en X=n+1X = n + 1 :

(n+2)P(n+1)(n+1)=Q(n+1)=c(n+1)!=(1)n+1,(n+2)\,P(n+1) - (n+1) = Q(n+1) = c\,(n+1)! = (-1)^{n+1} ,

donc P(n+1)=(n+1)+(1)n+1n+2P(n+1) = \dfrac{(n+1) + (-1)^{n+1}}{n+2} : cela vaut 11 pour nn impair, et nn+2\frac{n}{n+2} pour nn pair — le polynôme interpolateur ne prolonge pas le motif n+1n+2\frac{n+1}{n+2}. L’astuce à retenir : coder les données comme racines d’un polynôme auxiliaire, identifier la constante inconnue en un point hors des données, et récolter.

Définition 8.10 (Dérivée, multiplicité)

La dérivée formelle de P=akXkP = \sum a_k X^k est P=k1kakXk1P' = \sum_{k \geq 1} k\,a_k X^{k-1} ; elle vérifie les règles usuelles (P+Q)=P+Q(P+Q)' = P' + Q', (PQ)=PQ+PQ(PQ)' = P'Q + PQ' (vérifiées sur les monômes et étendues par linéarité). Une racine aa de PP est de multiplicité m1m \geq 1 lorsque (Xa)mP(X-a)^m \mid P mais (Xa)m+1P(X-a)^{m+1} \nmid P ; la racine est simple si m=1m = 1, multiple si m2m \geq 2.

Proposition 8.11 (Multiplicité par les dérivées)

aa est racine de PP de multiplicité m\geq m si et seulement si

P(a)=P(a)==P(m1)(a)=0.P(a) = P'(a) = \dots = P^{(m-1)}(a) = 0 .

En particulier, aa est racine multiple de PP si et seulement si P(a)=P(a)=0P(a) = P'(a) = 0.

Démonstration. Écrivons P=(Xa)mQ+RP = (X - a)^m Q + RRR est le reste de la division par (Xa)m(X-a)^m, degR<m\deg R < m. En dérivant km1k \leq m - 1 fois et en évaluant en aa : le premier terme contribue pour 00 (chaque dérivée conserve un facteur (Xa)(X-a)), donc P(k)(a)=R(k)(a)P^{(k)}(a) = R^{(k)}(a).

Or un polynôme RR de degré <m< m est déterminé par R(a),R(a),,R(m1)(a)R(a), R'(a), \dots, R^{(m-1)}(a) : en écrivant R=k<mck(Xa)kR = \sum_{k < m} c_k (X - a)^k (c’est possible : développer les puissances de X=(Xa)+aX = (X - a) + a), on trouve R(k)(a)=k!ckR^{(k)}(a) = k!\, c_k. D’où : tous les P(k)(a)=0P^{(k)}(a) = 0 pour k<mk < m     \iff tous les ck=0c_k = 0     \iff R=0R = 0     \iff (Xa)mP(X-a)^m \mid P.

Exemple 8.12 (Calcul d’une multiplicité)

Quelle est la multiplicité de la racine 22 dans P=X45X3+6X2+4X8P = X^4 - 5X^3 + 6X^2 + 4X - 8 ? Évaluons les dérivées successives en 22 :

P(2)=1640+24+88=0,P(2)=3260+24+4=0,P(2) = 16 - 40 + 24 + 8 - 8 = 0, \qquad P'(2) = 32 - 60 + 24 + 4 = 0,
P(2)=4860+12=0,P(2)=4830=180P''(2) = 48 - 60 + 12 = 0, \qquad P'''(2) = 48 - 30 = 18 \neq 0

(avec P=4X315X2+12X+4P' = 4X^3 - 15X^2 + 12X + 4, P=12X230X+12P'' = 12X^2 - 30X + 12, P=24X30P''' = 24X - 30). Trois valeurs nulles puis une valeur non nulle : multiplicité exactement 33. En divisant, P=(X2)3(X+1)P = (X - 2)^3(X + 1) — ce que l’on vérifie en développant (X2)3=X36X2+12X8(X-2)^3 = X^3 - 6X^2 + 12X - 8 et en multipliant par X+1X + 1. L’idée à retenir : les multiplicités se lisent sur des évaluations, sans aucune factorisation — et c’est exactement ainsi qu’on les détecte lorsque la factorisation est hors d’atteinte.

Exemple 8.13 (Détecter les racines multiples par un PGCD)

Lorsqu’aucune racine n’est connue, la Proposition 8.11 fournit encore un détecteur global de racines multiples : aa est racine multiple de PP si et seulement si c’est une racine commune à PP et PP', donc PP a une racine multiple (dans C\C) si et seulement si gcd(P,P)1\gcd(P, P') \neq 1 — ce qui se calcule par l’algorithme d’Euclide sans rien résoudre. Un échantillon : P=X33X+2P = X^3 - 3X + 2, P=3X23=3(X1)(X+1)P' = 3X^2 - 3 = 3(X - 1)(X + 1). Testons les racines ±1\pm1 de PP' dans PP : P(1)=0P(1) = 0 mais P(1)=4P(-1) = 4, donc

gcd(P,P)=X1:\gcd(P, P') = X - 1 :

la racine 11 est multiple ; en divisant deux fois, P=(X1)2(X+2)P = (X - 1)^2(X + 2). Le PGCD livre même l’ensemble complet des racines multiples, chacune avec sa multiplicité abaissée d’une unité — fait que tout système de calcul formel exploite pour « factoriser sans facteur carré » avant toute recherche de racines, et jumeau polynomial des arguments d’absence de racine multiple de l’Exercice 8.9.

Théorème 8.14 (Théorème fondamental de l’algèbre)

Tout polynôme non constant de C[X]\C[X] possède une racine dans C\C.

Démonstration. Admis à ce niveau.

Remarque 8.15

Malgré son nom, ce théorème est un énoncé d’analyse : toute démonstration connue utilise la complétude de R\R sous une forme ou une autre, et aucune n’est purement algébrique — la démonstration honnête est donnée dans le volume de Licence 3, une fois disponibles l’intégration complexe ou les arguments de compacité. Ce que ce chapitre démontre véritablement, c’est la réduction : une racine étant accordée pour tout polynôme non constant, les factorisations complètes sur C\C et sur R\R ci-dessous s’en déduisent par pure algèbre.

Corollaire 8.16 (Factorisation sur C\C et sur R\R)

  1. Tout PC[X]P \in \C[X] non nul se factorise en

    P=c(Xa1)m1(Xar)mr,P = c\, (X - a_1)^{m_1} \cdots (X - a_r)^{m_r},

    cc est le coefficient dominant, les aia_i les racines complexes distinctes, mi=degP\sum m_i = \deg P : comptées avec multiplicité, un polynôme de degré nn a exactement nn racines complexes.

  2. Tout PR[X]P \in \R[X] non nul se factorise sur R\R en

    P=ci(Xai)mij(X2+pjX+qj)nj,P = c \prod_i (X - a_i)^{m_i} \prod_j (X^2 + p_j X + q_j)^{n_j},

    les facteurs quadratiques étant distincts et vérifiant pj24qj<0p_j^2 - 4q_j < 0 (pas de racine réelle).

Démonstration. (1) Récurrence sur le degré, en détachant une racine à la fois grâce au Théorème 8.7 ; le compte des degrés est correct à chaque étape.

(2) Soit PP à coefficients réels. Si zz est une racine complexe de multiplicité mm, z\conj z l’est aussi : en conjuguant P(z)=0P(z) = 0 on obtient P(z)=P(z)=0P(\conj z) = \conj{P(z)} = 0 (les coefficients sont leurs propres conjugués), et il en va de même pour les dérivées (Proposition 8.11). Groupons les racines non réelles par paires conjuguées : chaque paire contribue pour

(Xz)(Xz)=X22(z)X+z2,(X - z)(X - \conj z) = X^2 - 2\Re(z)\, X + \abs z^2 ,

un trinôme réel de discriminant négatif. Les racines réelles fournissent les facteurs de degré 11.

Exemple 8.17

X4+4X^4 + 4 a été factorisé sur R\R dans l’Exercice 3.5 en appariant les quatre racines complexes ±1±i\pm 1 \pm \iu : X4+4=(X22X+2)(X2+2X+2)X^4 + 4 = (X^2 - 2X + 2)(X^2 + 2X + 2). Aucun des deux trinômes ne se scinde sur R\R (discriminants 4-4). À noter : un polynôme réel irréductible est de degré 11 ou 22 — c’est exactement ce que dit le théorème de factorisation. Le même appariement conjugué appliqué à X4+1X^4 + 1, dont les racines sont e±iπ/4\eu^{\pm\iu\pi/4} et e±3iπ/4\eu^{\pm3\iu\pi/4} : chaque paire contribue pour X22cosθX+1X^2 - 2\cos\theta\,X + 1, donc

X4+1=(X22X+1)(X2+2X+1),X^4 + 1 = \bigl(X^2 - \sqrt2\,X + 1\bigr) \bigl(X^2 + \sqrt2\,X + 1\bigr) ,

identité invisible aux tentatives naïves de factorisation sur Q\Q — le prix à payer pour exiger des coefficients réels (ici même irrationnels), et une donnée standard pour intégrer 1x4+1\frac1{x^4 + 1} au Chapitre 15.

Le polynôme de Tchebychev T_5 = 16X5 - 20X3 + 5X sur ∈tcc-11 : il oscille exactement entre -1 et 1, touchant les bornes en six points (marqués). C’est cette équioscillation qui fait de 2-4T_5 le polynôme unitaire de degré 5 de plus petite norme uniforme sur l’intervalle ( et le devoir maison).
Le polynôme de Tchebychev T5=16X520X3+5XT_5 = 16X^5 - 20X^3 + 5X sur [1,1]\intcc{-1}1 : il oscille exactement entre 1-1 et 11, touchant les bornes en six points (marqués). C’est cette équioscillation qui fait de 24T52^{-4}T_5 le polynôme unitaire de degré 55 de plus petite norme uniforme sur l’intervalle (Exercice 8.10 et le devoir maison).

Remarque 8.18 (Pièges courants avec les polynômes)

  1. Polynôme contre fonction. Sur K=Q,R,CK = \Q, \R, \C les deux notions coïncident (des fonctions égales ont des coefficients égaux, par le Corollaire 8.8 et l’infinitude de KK), mais conceptuellement un polynôme est sa liste de coefficients : sur le corps à deux éléments Z/2Z\Z/2\Z du Chapitre 7, X2+XX^2 + X s’annule en ses deux points, sans être pour autant le polynôme nul.
  2. Les degrés sous l’addition. deg(P+Q)\deg(P + Q) peut tomber strictement en dessous de max(degP,degQ)\max(\deg P, \deg Q) lorsque les termes dominants se simplifient ; écrire « deg(P+Q)=max()\deg(P + Q) = \max(\dots) » n’est licite que pour des degrés distincts.
  3. Compter correctement les racines. « nn racines » dans le Corollaire 8.16 signifie avec multiplicité, dans C\C : X2+1X^2 + 1 n’a pas de racine réelle, et (X1)2(X-1)^2 a une seule racine distincte mais deux avec multiplicité. Les énoncés qui mélangent ces trois comptes sont la source la plus fréquente de fausses démonstrations.
  4. L’irréductibilité dépend du corps. X22X^2 - 2 est irréductible sur Q\Q et se scinde sur R\R ; X2+1X^2 + 1 est irréductible sur R\R et se scinde sur C\C. Le mot « irréductible » tout court ne signifie rien tant que le corps des coefficients n’est pas nommé.

8.3 Relations entre coefficients et racines

Théorème 8.19 (Relations de Viète)

Soit P=Xn+cn1Xn1++c0P = X^n + c_{n-1} X^{n-1} + \dots + c_0 unitaire, de racines a1,,anCa_1, \dots, a_n \in \C (comptées avec multiplicité). Alors

iai=cn1,i<jaiaj=cn2,,a1a2an=(1)nc0,\sum_i a_i = -c_{n-1}, \qquad \sum_{i < j} a_i a_j = c_{n-2}, \qquad \dots, \qquad a_1 a_2 \cdots a_n = (-1)^n c_0 ,

la kk-ième fonction symétrique des racines valant (1)kcnk(-1)^k c_{n-k}.

Démonstration. D’après le Corollaire 8.16, P=(Xa1)(Xan)P = (X - a_1)\cdots(X - a_n) (unitaire, toutes les racines listées). Développer le produit par distributivité produit un terme par façon de choisir, dans chaque facteur, soit XX, soit le terme de racine ai-a_i : choisir les racines dans les facteurs d’indices i1<<iki_1 < \dots < i_k et XX dans les nkn - k autres contribue pour (ai1)(aik)Xnk(-a_{i_1})\cdots(-a_{i_k})\,X^{n-k}. En regroupant selon la puissance de XX :

P=k=0n(1)k(i1<<ikai1aik)Xnk,P = \sum_{k=0}^{n} (-1)^k \Bigl(\sum_{i_1 < \dots < i_k} a_{i_1}\cdots a_{i_k}\Bigr) X^{n-k} ,

et l’identification avec P=kcnkXnkP = \sum_k c_{n-k}X^{n-k} (les coefficients sont uniques, Définition 8.1) donne cnk=(1)kσkc_{n-k} = (-1)^k \sigma_k, c’est-à-dire σk=(1)kcnk\sigma_k = (-1)^kc_{n-k}, où σk\sigma_k désigne la kk-ième fonction symétrique affichée ci-dessus. Les trois cas affichés sont k=1k = 1, k=2k = 2 et k=nk = n.

Exemple 8.20

Pour le trinôme X2sX+pX^2 - sX + p : somme des racines ss, produit pp — déjà utilisé à plusieurs reprises (Exercice 3.8). Pour une cubique unitaire X3+aX2+bX+cX^3 + aX^2 + bX + c de racines α,β,γ\alpha, \beta, \gamma :

α+β+γ=a,αβ+βγ+γα=b,αβγ=c,\alpha + \beta + \gamma = -a, \quad \alpha\beta + \beta\gamma + \gamma\alpha = b, \quad \alpha\beta\gamma = -c ,

ce qui permet de calculer des quantités symétriques comme α2+β2+γ2=a22b\alpha^2 + \beta^2 + \gamma^2 = a^2 - 2b sans rien résoudre.

Exemple 8.21 (Transformer les racines sans les calculer)

Soient α,β\alpha, \beta les racines de X23X+1X^2 - 3X + 1. Quel trinôme unitaire a pour racines α2\alpha^2 et β2\beta^2 ? Par Viète, α+β=3\alpha + \beta = 3 et αβ=1\alpha\beta = 1, donc

α2+β2=(α+β)22αβ=7,α2β2=(αβ)2=1:\alpha^2 + \beta^2 = (\alpha+\beta)^2 - 2\alpha\beta = 7, \qquad \alpha^2\beta^2 = (\alpha\beta)^2 = 1 :

la réponse est X27X+1X^2 - 7X + 1 — obtenue sans calculer α=3+52\alpha = \frac{3 + \sqrt5}2. (Vérification : α2=7+352\alpha^2 = \frac{7 + 3\sqrt5}2 et l’on a bien α2+β2=7\alpha^2 + \beta^2 = 7.) La même stratégie traite les inverses (transformations du type X2baX+caX^2 - \frac ba X + \frac ca), les translations, et toute donnée symétrique : Viète convertit les questions sur les racines inconnues en algèbre sur les coefficients connus. Cela servira constamment lorsque les racines seront des valeurs propres (Chapitre 22).

Exemple 8.22 (Équations palindromiques)

Résolvons X4+X34X2+X+1=0X^4 + X^3 - 4X^2 + X + 1 = 0. Les coefficients se lisent de la même façon dans les deux sens, donc 00 n’est pas racine et la division par X2X^2 ne perd aucune solution :

X2+X4+1X+1X2=0.X^2 + X - 4 + \frac1X + \frac1{X^2} = 0 .

Posons y=X+1Xy = X + \frac1X : alors X2+1X2=y22X^2 + \frac1{X^2} = y^2 - 2, et l’équation se réduit à

y2+y6=0    (y+3)(y2)=0.y^2 + y - 6 = 0 \iff (y + 3)(y - 2) = 0 .

Déroulons chaque valeur via X2yX+1=0X^2 - yX + 1 = 0 : pour y=2y = 2, X22X+1=(X1)2X^2 - 2X + 1 = (X - 1)^2 donne la racine double 11 ; pour y=3y = -3, X2+3X+1=0X^2 + 3X + 1 = 0 donne X=3±52X = \frac{-3 \pm \sqrt5}2. Quatre racines comptées avec multiplicité pour une quartique, comme le Corollaire 8.16 l’exige — obtenues en résolvant deux équations du second degré. L’astuce vaut pour tout polynôme palindromique : ses racines vont par paires inverses {x,1/x}\{x, 1/x\} (remplacer XX par 1/X1/X et chasser les dénominateurs), et y=X+1Xy = X + \frac1X est précisément la quantité constante sur de telles paires, ce qui divise le degré par deux.

Théorème 8.23 (Interpolation de Lagrange)

Soient x0,,xnx_0, \dots, x_n des points distincts de KK et y0,,ynKy_0, \dots, y_n \in K. Il existe exactement un PK[X]P \in K[X] de degré n\leq n tel que P(xi)=yiP(x_i) = y_i pour tout ii, à savoir

P=i=0nyiLi,Li=jiXxjxixj.P = \sum_{i=0}^{n} y_i\, L_i, \qquad L_i = \prod_{j \neq i} \frac{X - x_j}{x_i - x_j} .

Démonstration. Chaque LiL_i est de degré nn et vérifie Li(xi)=1L_i(x_i) = 1, Li(xj)=0L_i(x_j) = 0 pour jij \neq i (chaque facteur s’annule au xjx_j correspondant). Le PP affiché est donc de degré n\leq n et interpole. Unicité : deux polynômes interpolateurs de degré n\leq n coïncident aux n+1n+1 points xix_i, donc sont égaux (Corollaire 8.8).

Remarque 8.24 (Interlude : les polynômes sont aussi des vecteurs)

Un changement de point de vue que le Chapitre 18 rendra officiel : les polynômes de degré n\leq n forment un espace où l’addition et la multiplication par un scalaire se comportent exactement comme sur des coordonnées — un polynôme est sa liste de n+1n + 1 coefficients. Trois énoncés de ce chapitre sont de l’algèbre linéaire qui s’ignore. L’interpolation de Lagrange (Théorème 8.23) dit que les données d’évaluation (P(x0),,P(xn))(P(x_0), \dots, P(x_n)) déterminent PP de façon unique : l’évaluation en n+1n + 1 points est une bijection linéaire, et les LiL_i en sont la base adaptée. Le développement R=ck(Xa)kR = \sum c_k(X - a)^k de la démonstration de la Proposition 8.11 dit que les puissances de (Xa)(X - a) forment un autre système de coordonnées, de coordonnées ck=R(k)(a)/k!c_k = R^{(k)}(a)/k!. Et le Corollaire 8.8 — plus de racines que le degré force le polynôme nul — est le moteur de toutes les unicités : cela deviendra « une application linéaire injective sur un espace de dimension n+1n + 1 » au Chapitre 19. Quand ces chapitres viendront, l’espace Kn[X]K_n[X] sera leur exemple favori ; il vaut la peine d’y arriver déjà à l’aise avec lui.

Remarque 8.25 (Où ce chapitre sert)

La factorisation sur R\R et sur C\C (Corollaire 8.16) est le moteur de la décomposition en éléments simples du Chapitre 9, donc d’une vaste classe d’intégrales du Chapitre 15. Le développement d’un polynôme suivant les puissances de (Xa)(X - a), rencontré dans la démonstration de la Proposition 8.11, est l’ombre algébrique des formules de Taylor du Chapitre 16. Les polynômes caractéristiques sont déjà apparus pour les équations différentielles (Chapitre 5) et reviendront pour les matrices au Chapitre 22 ; l’interpolation de Lagrange est le premier théorème d’existence et d’unicité de l’analyse numérique, et les polynômes de Tchebychev de l’Exercice 8.10 — dont le devoir maison ci-dessous établit l’optimalité — disent à cette discipline interpoler. Enfin, toute l’arithmétique de K[X]K[X], recopiée du Chapitre 6, alimente l’étude des idéaux de K[X]K[X] et des anneaux quotients dans le volume de Licence 2.

8.4 Exercices

Exercice 8.1

Effectuer les divisions euclidiennes : X51X^5 - 1 par X2+X+1X^2 + X + 1 ; puis 2X4+X3X+32X^4 + X^3 - X + 3 par X22X^2 - 2.

Solution

Solution de Exercice 8.1.

X51=(X2+X+1)(X3X2+1)+(X2)X^5 - 1 = (X^2 + X + 1)(X^3 - X^2 + 1) + (-X - 2). Étapes : on retranche X3BX^3 B, puis X2B-X^2 B, puis BB ; le reste X2-X - 2 est de degré 1<21 < 2. Vérification en X=1X = 1 :   0=3×1+(3)\;0 = 3 \times 1 + (-3).

2X4+X3X+3=(X22)(2X2+X+4)+(X+11)2X^4 + X^3 - X + 3 = (X^2 - 2)(2X^2 + X + 4) + (X + 11). Vérification en X=0X = 0 :   3=(2)(4)+11\;3 = (-2)(4) + 11.

Exercice 8.2

Pour quels nNn \in \N le polynôme X2+X+1X^2 + X + 1 divise-t-il X2n+Xn+1X^{2n} + X^n + 1 ? Indication : les racines de X2+X+1X^2 + X + 1 sont jj et j2j^2 avec j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3} ; discuter selon nn modulo 33.

Solution

Solution de Exercice 8.2.

X2+X+1=(Xj)(Xj2)X^2 + X + 1 = (X - j)(X - j^2) avec j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3}, j3=1j^3 = 1. Ce polynôme divise Qn=X2n+Xn+1Q_n = X^{2n} + X^n + 1 si et seulement si jj et j2j^2 sont racines de QnQ_n ; comme QnQ_n est à coefficients réels, Qn(j2)=Qn(j)Q_n(j^2) = \conj{Q_n(j)}, si bien que la condition se réduit à Qn(j)=0Q_n(j) = 0. Or Qn(j)=j2n+jn+1Q_n(j) = j^{2n} + j^n + 1 ne dépend que de nn modulo 33 :

  • n0n \equiv 0 : Qn(j)=1+1+1=30Q_n(j) = 1 + 1 + 1 = 3 \neq 0 ;
  • n1n \equiv 1 : Qn(j)=j2+j+1=0Q_n(j) = j^2 + j + 1 = 0 ;
  • n2n \equiv 2 : Qn(j)=j4+j2+1=j+j2+1=0Q_n(j) = j^4 + j^2 + 1 = j + j^2 + 1 = 0.

Ainsi X2+X+1X2n+Xn+1X^2 + X + 1 \mid X^{2n} + X^n + 1 exactement lorsque 3n3 \nmid n.

Exercice 8.3

Déterminer les réels a,ba, b pour que (X1)2(X-1)^2 divise P=X4+aX3+bX2+1P = X^4 + aX^3 + bX^2 + 1, puis factoriser PP sur R\R pour ces valeurs.

Solution

Solution de Exercice 8.3.

D’après la Proposition 8.11, (X1)2P(X-1)^2 \mid P si et seulement si P(1)=P(1)=0P(1) = P'(1) = 0 :

P(1)=2+a+b=0,P(1)=4+3a+2b=0.P(1) = 2 + a + b = 0, \qquad P'(1) = 4 + 3a + 2b = 0 .

En résolvant : b=a2b = -a - 2 et 4+3a2a4=a=04 + 3a - 2a - 4 = a = 0, donc a=0a = 0, b=2b = -2 : P=X42X2+1=(X21)2=(X1)2(X+1)2P = X^4 - 2X^2 + 1 = (X^2 - 1)^2 = (X-1)^2 (X+1)^2, ce qui est la factorisation réelle.

Exercice 8.4

Factoriser sur C\C et sur R\R : X31X^3 - 1 ;   X4+X2+1\;X^4 + X^2 + 1 ;   X61\;X^6 - 1.

Solution

Solution de Exercice 8.4.

X31=(X1)(Xj)(Xj2)X^3 - 1 = (X - 1)(X - j)(X - j^2) sur C\C (j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3}), et (X1)(X2+X+1)(X - 1)(X^2 + X + 1) sur R\R.

X4+X2+1=(X2+X+1)(X2X+1)X^4 + X^2 + 1 = (X^2 + X + 1)(X^2 - X + 1) sur R\R (développer, ou remarquer que X4+X2+1=(X2+1)2X2X^4 + X^2 + 1 = (X^2+1)^2 - X^2) ; sur C\C, chaque trinôme se scinde : racines j,j2j, j^2 et j,j2-j, -j^2, c’est-à-dire e±2iπ/3,e±iπ/3\eu^{\pm 2\iu\pi/3}, \eu^{\pm\iu\pi/3}.

X61=k=05(Xeikπ/3)X^6 - 1 = \prod_{k=0}^{5} (X - \eu^{\iu k\pi/3}) sur C\C, et sur R\R :

X61=(X1)(X+1)(X2+X+1)(X2X+1),X^6 - 1 = (X-1)(X+1)(X^2 + X + 1)(X^2 - X + 1),

en groupant les paires conjuguées e±2iπ/3\eu^{\pm 2\iu\pi/3} et e±iπ/3\eu^{\pm \iu\pi/3}.

Exercice 8.5 ★★

Soit P=X36X2+11X6P = X^3 - 6X^2 + 11X - 6.

  1. Trouver les racines rationnelles (une racine rationnelle p/qp/q écrite sous forme irréductible d’un polynôme unitaire à coefficients entiers est un entier divisant le terme constant — le démontrer), et factoriser PP.
  2. Sans résoudre, calculer la somme des carrés et la somme des inverses des racines à l’aide de Viète, et vérifier sur la factorisation.
Solution

Solution de Exercice 8.5.

  1. Soit p/qp/q (sous forme irréductible) une racine du polynôme unitaire à coefficients entiers X3++c0X^3 + \dots + c_0 : en chassant les dénominateurs dans P(p/q)=0P(p/q) = 0, on obtient p3=q(entier)p^3 = -q\,(\text{entier}), donc qp3q \mid p^3 ; la primalité entre eux impose q=±1q = \pm 1 : la racine est un entier pp, et pc0p \mid c_0 (isoler c0c_0). Ici les candidats divisent 66 : en testant, P(1)=0P(1) = 0, P(2)=0P(2) = 0, P(3)=0P(3) = 0. Donc P=(X1)(X2)(X3)P = (X-1)(X-2)(X-3).
  2. Viète : s1=6s_1 = 6, s2=11s_2 = 11, s3=6s_3 = 6. Somme des carrés : s122s2=3622=14=1+4+9s_1^2 - 2s_2 = 36 - 22 = 14 = 1 + 4 + 9, comme prévu. Somme des inverses : s2s3=116=1+12+13\frac{s_2}{s_3} = \frac{11}{6} = 1 + \frac12 + \frac13, comme prévu.

Exercice 8.6 ★★

Calculer gcd(X41,  X3X2+X1)\gcd(X^4 - 1,\; X^3 - X^2 + X - 1) par l’algorithme d’Euclide, et l’écrire comme combinaison AU+BVAU + BV des deux polynômes.

Solution

Solution de Exercice 8.6.

Première étape de division de l’algorithme d’Euclide :

(X+1)(X3X2+X1)=X4X3+X2X+X3X2+X1=X41,(X + 1)(X^3 - X^2 + X - 1) = X^4 - X^3 + X^2 - X + X^3 - X^2 + X - 1 = X^4 - 1 ,

donc la division de X41X^4 - 1 par X3X2+X1X^3 - X^2 + X - 1 est exacte (quotient X+1X + 1, reste 00), et l’algorithme s’arrête aussitôt :

gcd(X41,  X3X2+X1)=X3X2+X1\gcd(X^4 - 1,\; X^3 - X^2 + X - 1) = X^3 - X^2 + X - 1

(déjà unitaire). La relation de Bézout est la relation triviale : gcd=0(X41)+1(X3X2+X1)\gcd = 0 \cdot (X^4 - 1) + 1 \cdot (X^3 - X^2 + X - 1). Vérification de cohérence par factorisation : X3X2+X1=(X1)(X2+1)X^3 - X^2 + X - 1 = (X - 1)(X^2 + 1), qui est bien le produit des facteurs irréductibles communs à X41=(X1)(X+1)(X2+1)X^4 - 1 = (X-1)(X+1)(X^2+1).

Exercice 8.7 ★★

Soit PR[X]P \in \R[X] tel que P(x)0P(x) \geq 0 pour tout xRx \in \R. Montrer que PP est somme de deux carrés de polynômes réels : P=A2+B2P = A^2 + B^2. Indication : dans la factorisation réelle, les racines réelles sont de multiplicité paire ; écrire les facteurs quadratiques sous la forme (Xz)(Xz)(X - z)(X - \conj z) et utiliser 2=()2+()2\abs{\,\cdot\,}^2 = (\Re)^2 + (\Im)^2 sur le produit des (Xz)(X - z).

Solution

Solution de Exercice 8.7.

Comme P0P \geq 0 sur R\R, ses racines réelles sont de multiplicité paire (en une racine de multiplicité impaire, PP change de signe). En utilisant Corollaire 8.16 et en appariant, écrivons

P=ci(Xai)2kij((Xzj)(Xzj))nj,P = c \prod_i (X - a_i)^{2k_i} \prod_j \bigl((X - z_j)(X - \conj z_j)\bigr)^{n_j},

avec c>0c > 0 (comportement en ++\infty). Posons

S=ci(Xai)kij(Xzj)njC[X],S = \sqrt c\, \prod_i (X - a_i)^{k_i} \prod_j (X - z_j)^{n_j} \in \C[X],

de sorte que P=SSP = S\,\conj S, où S\conj S a les coefficients conjugués. Décomposons S=A+iBS = A + \iu B avec A,BR[X]A, B \in \R[X] : alors

P=(A+iB)(AiB)=A2+B2.P = (A + \iu B)(A - \iu B) = A^2 + B^2 .

Exercice 8.8 ★★

Trouver le polynôme PP de degré 2\leq 2 vérifiant P(0)=1P(0) = 1, P(1)=3P(1) = 3, P(2)=2P(2) = 2, d’abord par la formule de Lagrange, puis en résolvant le système linéaire sur les coefficients. Vérifier que les deux réponses coïncident.

Solution

Solution de Exercice 8.8.

Lagrange (Théorème 8.23) avec les nœuds 0,1,20, 1, 2 :

P=1(X1)(X2)(01)(02)+3X(X2)1(12)+2X(X1)21=(X1)(X2)23X(X2)+X(X1).P = 1\cdot\frac{(X-1)(X-2)}{(0-1)(0-2)} + 3\cdot\frac{X(X-2)}{1\cdot(1-2)} + 2\cdot\frac{X(X-1)}{2\cdot 1} = \frac{(X-1)(X-2)}{2} - 3X(X-2) + X(X-1).

En développant : X23X+223X2+6X+X2X=32X2+72X+1\frac{X^2 - 3X + 2}{2} - 3X^2 + 6X + X^2 - X = -\frac{3}{2}X^2 + \frac{7}{2}X + 1.

Le système : P=aX2+bX+cP = aX^2 + bX + c avec c=1c = 1 ; a+b+1=3a + b + 1 = 3 ; 4a+2b+1=24a + 2b + 1 = 2. En retranchant deux fois la deuxième équation à la troisième : 2a1=42a - 1 = -4, donc a=32a = -\frac32, b=72b = \frac72. Le même polynôme : P=32X2+72X+1P = -\frac32 X^2 + \frac72 X + 1. (Vérification : P(2)=6+7+1=2P(2) = -6 + 7 + 1 = 2.)

Exercice 8.9 ★★

Montrer que P=X2n+11P = X^{2n+1} - 1 a exactement une racine réelle, et que pour tout n1n \geq 1 le polynôme 1+X+X22!++Xnn!1 + X + \frac{X^2}{2!} + \dots + \frac{X^n}{n!} n’a pas de racine multiple (comparer PP et PP').

Solution

Solution de Exercice 8.9.

P=X2n+11P = X^{2n+1} - 1 : P=(2n+1)X2n0P' = (2n+1)X^{2n} \geq 0, donc la fonction polynomiale est croissante (strictement sauf en 00), de limites \mp\infty : elle s’annule exactement une fois sur R\R (en x=1x = 1).

Posons En=k=0nXkk!E_n = \sum_{k=0}^{n} \frac{X^k}{k!}. Alors En=En1=EnXnn!E_n' = E_{n-1} = E_n - \frac{X^n}{n!}. Une racine multiple aa vérifierait En(a)=En(a)=0E_n(a) = E_n'(a) = 0 (Proposition 8.11), d’où ann!=En(a)En(a)=0\frac{a^n}{n!} = E_n(a) - E_n'(a) = 0, donc a=0a = 0 ; or En(0)=10E_n(0) = 1 \neq 0. Aucune racine multiple.

Exercice 8.10 ★★★

(Polynômes de Tchebychev) On pose T0=1T_0 = 1, T1=XT_1 = X et Tn+1=2XTnTn1T_{n+1} = 2X\,T_n - T_{n-1}.

  1. Montrer par récurrence que Tn(cosθ)=cosnθT_n(\cos\theta) = \cos n\theta pour tout θ\theta.
  2. En déduire les nn racines de TnT_n et son coefficient dominant.
  3. Montrer que supx[1,1]Tn(x)=1\sup_{x \in \intcc{-1}{1}} \abs{T_n(x)} = 1, atteint en n+1n + 1 points de [1,1]\intcc{-1}{1}.
Solution

Solution de Exercice 8.10.

  1. Récurrence (les deux cas initiaux sont vrais). En utilisant cos(n+1)θ+cos(n1)θ=2cosθcosnθ\cos(n+1)\theta + \cos(n-1)\theta = 2\cos\theta\cos n\theta :

    Tn+1(cosθ)=2cosθcosnθcos(n1)θ=cos(n+1)θ.T_{n+1}(\cos\theta) = 2\cos\theta \cos n\theta - \cos(n-1)\theta = \cos(n+1)\theta .
  2. Tn(cosθ)=0T_n(\cos\theta) = 0 si et seulement si nθπ2(modπ)n\theta \equiv \frac\pi2 \pmod \pi : les nombres

    xk=cos((2k+1)π2n),k=0,1,,n1,x_k = \cos\Bigl(\frac{(2k+1)\pi}{2n}\Bigr), \qquad k = 0, 1, \dots, n-1,

    sont nn points distincts de (1,1)\intoo{-1}{1} (les angles sont dans (0,π)\intoo{0}{\pi}cos\cos est injective), tous racines de TnT_n ; comme degTn=n\deg T_n = n (par la récurrence, avec coefficient dominant 2n12^{n-1} pour n1n \geq 1), ce sont toutes les racines, chacune simple.

  3. Pour x=cosθ[1,1]x = \cos\theta \in \intcc{-1}{1} : Tn(x)=cosnθ1\abs{T_n(x)} = \abs{\cos n\theta} \leq 1, avec égalité si et seulement si nθ0(modπ)n\theta \equiv 0 \pmod\pi, c’est-à-dire aux n+1n+1 points yk=coskπny_k = \cos\frac{k\pi}{n}, k=0,,nk = 0, \dots, n, où Tn(yk)=(1)kT_n(y_k) = (-1)^k. (C’est cette équioscillation qui fait de 21nTn2^{1-n}T_n le polynôme unitaire de degré nn de plus petite norme uniforme sur [1,1]\intcc{-1}{1} — démontré dans le devoir maison de ce chapitre.)

Exercice 8.11 ★★★

Soit PC[X]P \in \C[X] non constant, de racines distinctes a1,,ara_1, \dots, a_r (de multiplicités m1,,mrm_1, \dots, m_r). Démontrer l’identité de fractions rationnelles

P(X)P(X)=i=1rmiXai,\frac{P'(X)}{P(X)} = \sum_{i=1}^{r} \frac{m_i}{X - a_i},

et en déduire le théorème de Gauss–Lucas : toute racine de PP' appartient à l’enveloppe convexe des racines de PP (évaluer l’identité en une racine ww de PP' qui n’est pas racine de PP, conjuguer, et lire le résultat comme le fait que ww est une moyenne pondérée des aia_i).

Solution

Solution de Exercice 8.11.

Écrivons P=ci(Xai)miP = c\prod_i (X - a_i)^{m_i}. La règle du produit (étendue à plusieurs facteurs) donne

P=cimi(Xai)mi1ki(Xak)mk,P' = c\sum_{i} m_i (X - a_i)^{m_i - 1} \prod_{k \neq i} (X - a_k)^{m_k},

et en divisant par PP : PP=imiXai\frac{P'}{P} = \sum_i \frac{m_i}{X - a_i} (comme fractions rationnelles, c’est-à-dire hors des racines).

Soit ww une racine de PP'. Si ww est l’un des aia_i, il appartient trivialement à l’enveloppe convexe. Sinon, en évaluant en ww :

0=imiwai=imiwaiwai2.0 = \sum_i \frac{m_i}{w - a_i} = \sum_i m_i\, \frac{\conj w - \conj a_i}{\abs{w - a_i}^2} .

En conjuguant : iλi(wai)=0\sum_i \lambda_i (w - a_i) = 0λi=miwai2>0\lambda_i = \frac{m_i}{\abs{w - a_i}^2} > 0. D’où

w=iλiaiiλi:w = \frac{\sum_i \lambda_i a_i}{\sum_i \lambda_i} :

une combinaison convexe (poids positifs de somme 11 après normalisation) des racines aia_i. Ainsi toute racine de PP' appartient à l’enveloppe convexe des racines de PP.

Exercice 8.12 ★★

(Filtre par les racines de l’unité) Soient nNn \in \N^* et j=e2iπ/3j = \eu^{2\iu\pi/3}. En évaluant (1+X)n(1 + X)^n en 11, jj et j2j^2, démontrer que

k0(n3k)=2n+2cosnπ33,\sum_{k \geq 0} \binom{n}{3k} = \frac{2^n + 2\cos\frac{n\pi}{3}}{3} ,

et vérifier la formule pour n=3n = 3 et n=6n = 6. Indication : 1+jm+j2m1 + j^m + j^{2m} vaut 33 si 3m3 \mid m et 00 sinon ; et 1+j=eiπ/31 + j = \eu^{\iu\pi/3}.

Solution

Solution de Exercice 8.12.

Sommons les évaluations de (1+X)n(1 + X)^n aux trois racines cubiques de l’unité :

2n+(1+j)n+(1+j2)n=k=0n(nk)(1+jk+j2k)=3k:3k(nk),2^n + (1 + j)^n + (1 + j^2)^n = \sum_{k=0}^n \binom nk\,\bigl(1 + j^k + j^{2k}\bigr) = 3\sum_{k\,:\,3\mid k}\binom nk ,

puisque 1+jk+j2k1 + j^k + j^{2k} est une somme géométrique valant 33 quand 3k3 \mid k et j3k1jk1=0\frac{j^{3k} - 1}{j^k - 1} = 0 sinon. Or 1+j=12+i32=eiπ/31 + j = \frac12 + \iu\frac{\sqrt3}2 = \eu^{\iu\pi/3} et 1+j2=1+j=eiπ/31 + j^2 = \conj{1 + j} = \eu^{-\iu\pi/3}, donc (1+j)n+(1+j2)n=2cosnπ3(1+j)^n + (1+j^2)^n = 2\cos\frac{n\pi}3 et

k0(n3k)=2n+2cosnπ33.\sum_{k\geq0}\binom n{3k} = \frac{2^n + 2\cos\frac{n\pi}3}{3} .

Vérifications : n=3n = 3 : 8+2cosπ3=2=(30)+(33)\frac{8 + 2\cos\pi}3 = 2 = \binom30 + \binom33 ; n=6n = 6 : 64+23=22=1+20+1\frac{64 + 2}3 = 22 = 1 + 20 + 1.

8.5 Problème : les polynômes de Tchebychev et le polynôme le plus plat

Problème 8.1

Parmi tous les polynômes unitaires de degré nn, lequel reste le plus près de zéro sur [1,1]\intcc{-1}1 ? La réponse — le théorème de Tchebychev, acte de naissance de la théorie de l’approximation — est 21nTn2^{1-n}T_n, où TnT_n est le polynôme de Tchebychev de l’Exercice 8.10, et aucun concurrent unitaire ne peut battre son écart 21n2^{1-n}. Ce problème développe l’algèbre de la famille (Tn)(T_n) (loi de composition, coefficients explicites, la famille UnU_n de seconde espèce, une équation différentielle), démontre le théorème d’extrémalité avec son cas d’égalité, et rassemble des applications : nœuds d’interpolation optimaux, valeur exacte de cos36\cos 36^\circ, et une congruence TpXp(modp)T_p \equiv X^p \pmod p. Dans tout le problème, T0=1T_0 = 1, T1=XT_1 = X, Tn+1=2XTnTn1T_{n+1} = 2X\,T_n - T_{n-1}, et nous utilisons librement Tn(cosθ)=cosnθT_n(\cos\theta) = \cos n\theta de l’Exercice 8.10.

Partie I — La famille (Tn)(T_n).

  1. Calculer T2,T3,T4,T5T_2, T_3, T_4, T_5 à partir de la récurrence. (Comparer T3T_3 avec l’identité cos3θ=4cos3θ3cosθ\cos3\theta = 4\cos^3\theta - 3\cos\theta de l’Exemple 3.9.)
  2. Montrer par récurrence : degTn=n\deg T_n = n, de coefficient dominant 2n12^{n-1} pour n1n \geq 1, et TnT_n a la parité de nn (seules des puissances paires, ou seules des puissances impaires, y figurent).
  3. Démontrer le principe d’unicité : TnT_n est le seul polynôme vérifiant P(cosθ)=cosnθP(\cos\theta) = \cos n\theta pour tout θ\theta. (Deux polynômes qui coïncident sur [1,1]\intcc{-1}1 coïncident partout : Corollaire 8.8.)
  4. En déduire les lois de composition et de produit :

    TmTn=Tmn,2TmTn=Tm+n+Tmn.T_m \circ T_n = T_{mn}, \qquad 2\,T_m T_n = T_{m+n} + T_{\abs{m-n}} .
  5. Rappeler de l’Exercice 8.10 les racines xk=cos(2k+1)π2nx_k = \cos\frac{(2k+1)\pi}{2n} et les points d’équioscillation yk=coskπny_k = \cos\frac{k\pi}n avec Tn(yk)=(1)kT_n(y_k) = (-1)^k. Écrire la factorisation complète de TnT_n sur R\R, et justifier que les yky_k s’entrelacent : yn<xn1<yn1<<x0<y0y_n < x_{n-1} < y_{n-1} < \dots < x_0 < y_0.
  6. Montrer que Tn(cosht)=cosh(nt)T_n(\cosh t) = \cosh(nt) pour tout tRt \in \R (même récurrence, en utilisant Proposition 4.18), et en déduire pour x1x \geq 1 la forme close

    Tn(x)=(x+x21)n+(xx21)n2,T_n(x) = \frac{\bigl(x + \sqrt{x^2 - 1}\bigr)^n + \bigl(x - \sqrt{x^2 - 1}\bigr)^n}{2} ,

    d’où Tn(x)>1T_n(x) > 1 pour x>1x > 1 : hors de [1,1]\intcc{-1}1, le polynôme s’échappe aussitôt.

Partie II — Coefficients, la famille UnU_n, une équation différentielle.

  1. À partir de la formule de de Moivre (Corollaire 3.8), démontrer l’expression explicite

    Tn(x)=02jn(n2j)xn2j(x21)j,T_n(x) = \sum_{0 \leq 2j \leq n} \binom{n}{2j}\, x^{\,n-2j}\,(x^2 - 1)^j ,

    et la vérifier pour n=3n = 3.

  2. Calculer Tn(1)T_n(1), Tn(1)T_n(-1) et Tn(0)T_n(0) pour tout nn.
  3. Définir UnU_n (de seconde espèce) par U0=1U_0 = 1, U1=2XU_1 = 2X, Un+1=2XUnUn1U_{n+1} = 2X\,U_n - U_{n-1}. Montrer que Un(cosθ)=sin(n+1)θsinθU_n(\cos\theta) = \frac{\sin(n+1)\theta}{\sin\theta} pour θπZ\theta \notin \pi\Z, et que Tn=nUn1T_n' = n\,U_{n-1} pour n1n \geq 1.
  4. Montrer que sinnθnsinθ\abs{\sin n\theta} \leq n\,\abs{\sin\theta} pour tout θ\theta (récurrence), et en déduire la majoration de type Markov

    Tn(x)n2sur [1,1],avec Tn(±1)=(±1)n1n2.\abs{T_n'(x)} \leq n^2 \quad\text{sur } \intcc{-1}1, \qquad\text{avec } T_n'(\pm1) = (\pm1)^{n-1}\,n^2 .
  5. Montrer que y=Tny = T_n vérifie l’équation différentielle

    (1x2)yxy+n2y=0,(1 - x^2)\,y'' - x\,y' + n^2\,y = 0 ,

    en dérivant l’identité sinθTn(cosθ)=nsinnθ\sin\theta\, T_n'(\cos\theta) = n\sin n\theta par rapport à θ\theta ; vérifier directement pour T2T_2.

Partie III — Le théorème d’extrémalité de Tchebychev. On pose T~n=21nTn\widetilde T_n = 2^{1-n}\,T_n (unitaire d’après la question 2) et l’on écrit P=supx[1,1]P(x)\norm{P}_\infty = \sup_{x \in \intcc{-1}1}\abs{P(x)}.

  1. Justifier que T~n=21n\norm{\widetilde T_n}_\infty = 2^{1-n}, atteint avec des signes alternés aux n+1n + 1 points yn<<y0y_n < \dots < y_0.
  2. Supposons qu’un polynôme unitaire PP de degré nn vérifie P<21n\norm P_\infty < 2^{1-n}, et posons D=T~nPD = \widetilde T_n - P. Montrer que degDn1\deg D \leq n - 1, et que D(yk)D(y_k) a strictement le signe de (1)k(-1)^k pour chaque k=0,,nk = 0, \dots, n.
  3. En déduire que DD a au moins nn racines réelles distinctes (une dans chaque intervalle consécutif, par la propriété des valeurs intermédiaires, utilisée ici au niveau du lycée et démontrée au Chapitre 13), et conclure au théorème de Tchebychev : tout polynôme unitaire PP de degré nn vérifie

    P21n.\norm{P}_\infty \geq 2^{1-n} .
  4. (Cas d’égalité, première étape) Supposons maintenant P=21n\norm P_\infty = 2^{1-n} exactement, PP unitaire de degré nn, et posons D=T~nPD = \widetilde T_n - P. Montrer que (1)kD(yk)0(-1)^kD(y_k) \geq 0 pour tout kk, et que si D(yk)=0D(y_k) = 0 en un point intérieur yky_k (0<k<n0 < k < n), alors D(yk)=0D'(y_k) = 0 également. (En un yky_k intérieur, T~n\widetilde T_n et PP atteignent tous deux un extremum de valeur absolue \norm{\cdot} _\infty ; une fonction dérivable a une dérivée nulle en un extremum intérieur — utilisé au niveau du lycée, démontré au Chapitre 14.)
  5. (Cas d’égalité, conclusion) Compter les racines de DD avec multiplicité pour montrer que D=0D = 0 : le minimiseur est unique, P=T~nP = \widetilde T_n.
  6. Transporter le résultat sur un segment quelconque [a,b]\intcc ab : montrer que la norme uniforme minimale d’un polynôme unitaire de degré nn sur [a,b]\intcc ab vaut 2(ba4)n2\bigl(\frac{b-a}4\bigr)^n, atteinte par un polynôme de Tchebychev remis à l’échelle. (Substituer x=a+b2+ba2tx = \frac{a+b}2 + \frac{b-a}2\,t et suivre le coefficient dominant.)

Partie IV — Applications.

  1. Traiter à la main le cas n=3n = 3 : localiser les extrema de T~3=X334X\widetilde T_3 = X^3 - \frac34X sur [1,1]\intcc{-1}1, vérifier l’équioscillation en quatre points de valeur 14\frac14, et conclure qu’aucune cubique unitaire ne fait mieux.
  2. (Nœuds d’interpolation optimaux) Pour n+1n + 1 nœuds x0,,xn[1,1]x_0, \dots, x_n \in \intcc{-1}1, l’erreur d’interpolation est gouvernée par ω(X)=i(Xxi)\omega(X) = \prod_i (X - x_i) (comme le Chapitre 16 le quantifiera). Montrer que le choix qui minimise ω\norm\omega_\infty est l’ensemble des n+1n + 1 racines de Tn+1T_{n+1}, avec ω=2n\norm\omega_\infty = 2^{-n} : les nœuds de Tchebychev sont les bons endroits où interpoler.
  3. À l’aide de T5T_5, montrer que c=cos36c = \cos 36^\circ vérifie 16c520c3+5c+1=016c^5 - 20c^3 + 5c + 1 = 0, factoriser ce polynôme en (x+1)(4x22x1)2(x + 1)(4x^2 - 2x - 1)^2, et en conclure que

    cos36=1+54.\cos 36^\circ = \frac{1 + \sqrt5}4 .

    Vérifier la cohérence avec cos72=514\cos 72^\circ = \frac{\sqrt5 - 1}4 de l’Exercice 3.8.

  4. Estimer T10(1.1)T_{10}(1.1) avec la forme close de la question 6 (deux chiffres significatifs suffisent), et interpréter : un polynôme borné par 11 sur [1,1]\intcc{-1}1 peut déjà dépasser 4040 en x=1.1x = 1.1. (Que TnT_n croisse le plus vite parmi de tels polynômes est une autre propriété extrémale de la famille, hors de portée de ce problème.)
  5. Démontrer la congruence : pour tout nombre premier impair pp, tous les coefficients de TpXpT_p - X^p sont divisibles par pp. (Utiliser la question 7 et p(p2j)p \mid \binom p{2j} pour 0<2j<p0 < 2j < p, tiré de la démonstration du Théorème 6.23.) Vérifier sur T3T_3 et T5T_5.

Partie V — Synthèse.

  1. Calculer explicitement le trinôme unitaire de norme uniforme minimale sur [0,1]\intcc01 et son écart. (Question 17 avec n=2n = 2.)
  2. Où exactement le problème a-t-il utilisé : (i) la rigidité des polynômes (Corollaire 8.8) ; (ii) la trigonométrie du Chapitre 3 et du Chapitre 4 ; (iii) l’arithmétique des coefficients binomiaux du Chapitre 6 ? Une phrase pour chacun.
  3. Synthèse, en un court paragraphe : le théorème dit que le polynôme unitaire le plus plat est celui qui équioscille, et la démonstration convertit l’optimalité en un décompte de racines. Commenter ce mécanisme, le rôle de la substitution x=cosθx = \cos\theta comme pont entre algèbre et trigonométrie, et nommer les deux endroits où le problème a eu besoin de résultats d’analyse (TVI, extremum intérieur) que des chapitres ultérieurs démontrent.
Solution

Solution de Problème 8.1.

1. T2=2X21T_2 = 2X^2 - 1 ; T3=2X(2X21)X=4X33XT_3 = 2X(2X^2 - 1) - X = 4X^3 - 3X ; T4=2XT3T2=8X48X2+1T_4 = 2X\,T_3 - T_2 = 8X^4 - 8X^2 + 1 ; T5=2XT4T3=16X520X3+5XT_5 = 2X\,T_4 - T_3 = 16X^5 - 20X^3 + 5X. L’identité T3(cosθ)=cos3θT_3(\cos\theta) = \cos3\theta est exactement cos3θ=4cos3θ3cosθ\cos3\theta = 4\cos^3\theta - 3\cos\theta de l’Exemple 3.9.

2. Vrai pour n=1,2n = 1, 2. Si Tn1T_{n-1} et TnT_n sont de degrés n1n-1 et nn, de coefficients dominants 2n22^{n-2} et 2n12^{n-1}, alors 2XTn2X\,T_n est de degré n+1n+1 et de coefficient dominant 2n2^n, tandis que Tn1T_{n-1} est de degré plus petit : Tn+1T_{n+1} est de degré n+1n + 1 et de coefficient dominant 2n2^n. Parité : si Tn1T_{n-1} a la parité de n1n - 1 et TnT_n celle de nn, alors 2XTn2X\,T_n et Tn1T_{n-1} ont tous deux la parité de n+1n + 1, donc Tn+1T_{n+1} également.

3. Si P(cosθ)=cosnθP(\cos\theta) = \cos n\theta pour tout θ\theta, alors PP et TnT_n coïncident en tout point de [1,1]\intcc{-1}1 — un ensemble infini — donc PTnP - T_n a une infinité de racines et est le polynôme nul (Corollaire 8.8).

4. Pour x=cosθx = \cos\theta : Tm(Tn(cosθ))=Tm(cosnθ)=cos(mnθ)=Tmn(cosθ)T_m(T_n(\cos\theta)) = T_m(\cos n\theta) = \cos(mn\theta) = T_{mn}(\cos\theta), et 2TmTn(cosθ)=2cosmθcosnθ=cos(m+n)θ+cosmnθ2T_mT_n(\cos\theta) = 2\cos m\theta\cos n\theta = \cos(m+n)\theta + \cos\abs{m - n}\theta. Les deux identités valent sur [1,1]\intcc{-1}1, donc comme identités polynomiales par l’argument de la question 3.

5. Les xkx_k sont nn racines simples distinctes et le coefficient dominant vaut 2n12^{n-1} :

Tn=2n1k=0n1(Xcos(2k+1)π2n).T_n = 2^{n-1}\prod_{k=0}^{n-1} \Bigl(X - \cos\frac{(2k+1)\pi}{2n}\Bigr) .

Entrelacement : les angles 0<π2n<πn<3π2n<2πn<<π0 < \frac{\pi}{2n} < \frac\pi n < \frac{3\pi}{2n} < \frac{2\pi}n < \dots < \pi alternent entre les angles kπn\frac{k\pi}n des yy et les angles (2k+1)π2n\frac{(2k+1)\pi}{2n} des xx ; comme cos\cos est strictement décroissante sur [0,π]\intcc0\pi, les valeurs s’entrelacent dans l’ordre inverse : yn<xn1<yn1<<x0<y0y_n < x_{n-1} < y_{n-1} < \dots < x_0 < y_0. Entre deux extrema consécutifs se trouve exactement une racine, comme le suggère le graphe de cosnθ\cos n\theta.

6. Récurrence avec 2coshacoshb=cosh(a+b)+cosh(ab)2\cosh a\cosh b = \cosh(a + b) + \cosh(a - b) (Proposition 4.18) : Tn+1(cosht)=2coshtcoshntcosh(n1)t=cosh(n+1)tT_{n+1}(\cosh t) = 2\cosh t\cosh nt - \cosh(n-1)t = \cosh(n+1)t. Pour x1x \geq 1, écrivons x=coshtx = \cosh t avec t0t \geq 0 ; alors et=x+x21\eu^t = x + \sqrt{x^2 - 1} et et=xx21\eu^{-t} = x - \sqrt{x^2 - 1}, donc

Tn(x)=cosh(nt)=(x+x21)n+(xx21)n2.T_n(x) = \cosh(nt) = \frac{(x + \sqrt{x^2-1})^n + (x - \sqrt{x^2-1})^n}2 .

Pour x>1x > 1, le premier terme dépasse strictement 12(1)n\frac12(1)^n et croît géométriquement : Tn(x)>1T_n(x) > 1.

7. De Moivre : cosnθ=((cosθ+isinθ)n)=2jn(n2j)cosn2jθ(isinθ)2j\cos n\theta = \Re\bigl((\cos\theta + \iu\sin\theta)^n\bigr) = \sum_{2j \leq n}\binom n{2j} \cos^{n-2j}\theta\,(\iu\sin\theta)^{2j}, et (isinθ)2j=(sin2θ)j=(cos2θ1)j(\iu\sin\theta)^{2j} = (-\sin^2\theta)^j = (\cos^2\theta - 1)^j. En substituant x=cosθx = \cos\theta et en invoquant la question 3 :

Tn(x)=02jn(n2j)xn2j(x21)j.T_n(x) = \sum_{0\leq 2j\leq n}\binom n{2j}x^{n-2j}(x^2 - 1)^j .

Pour n=3n = 3 : (30)x3+(32)x(x21)=x3+3x33x=4x33x\binom30 x^3 + \binom32 x(x^2 - 1) = x^3 + 3x^3 - 3x = 4x^3 - 3x, comme à la question 1.

8. Tn(1)=cos(n0)=1T_n(1) = \cos(n\cdot0) = 1 ; Tn(1)=cos(nπ)=(1)nT_n(-1) = \cos(n\pi) = (-1)^n ; Tn(0)=cosnπ2T_n(0) = \cos\frac{n\pi}2, qui vaut 00 pour nn impair et (1)n/2(-1)^{n/2} pour nn pair.

9. Récurrence pour Un(cosθ)=sin(n+1)θsinθU_n(\cos\theta) = \frac{\sin(n+1)\theta}{\sin\theta} : vrai pour U0=1U_0 = 1 et U1=2XU_1 = 2X (sin2θ=2sinθcosθ\sin2\theta = 2\sin\theta\cos\theta) ; l’hérédité est l’identité de transformation sin(n+2)θ=2cosθsin(n+1)θsinnθ\sin(n+2)\theta = 2\cos\theta\, \sin(n+1)\theta - \sin n\theta. Dérivons maintenant Tn(cosθ)=cosnθT_n(\cos\theta) = \cos n\theta par rapport à θ\theta : sinθTn(cosθ)=nsinnθ-\sin\theta\,T_n'(\cos\theta) = -n\sin n\theta, donc pour θπZ\theta \notin \pi\Z :

Tn(cosθ)=nsinnθsinθ=nUn1(cosθ),T_n'(\cos\theta) = n\,\frac{\sin n\theta}{\sin\theta} = n\,U_{n-1}(\cos\theta) ,

et les polynômes TnT_n' et nUn1nU_{n-1}, qui coïncident sur (1,1)\intoo{-1}1, sont égaux.

10. sin(n+1)θ=sinnθcosθ+cosnθsinθsinnθ+sinθ\abs{\sin(n+1)\theta} = \abs{\sin n\theta\cos\theta + \cos n\theta\sin\theta} \leq \abs{\sin n\theta} + \abs{\sin\theta}, et la récurrence donne sinnθnsinθ\abs{\sin n\theta} \leq n\abs{\sin\theta}. D’où Un1n\abs{U_{n-1}} \leq n sur (1,1)\intoo{-1}1 et Tn=nUn1n2\abs{T_n'} = n\abs{U_{n-1}} \leq n^2 sur cet intervalle ; en ±1\pm1, la majoration s’étend par passage à la limite (ou directement : Un1(1)=nU_{n-1}(1) = n par la récurrence, Un(1)=n+1U_n(1) = n + 1 par récurrence, et la parité donne Un1(1)=(1)n1nU_{n-1}(-1) = (-1)^{n-1}n). Ainsi Tn(1)=n2T_n'(1) = n^2 et Tn(1)=(1)n1n2T_n'(-1) = (-1)^{n-1}n^2 : la borne n2n^2 est atteinte aux extrémités.

11. Dérivons sinθTn(cosθ)=nsinnθ\sin\theta\,T_n'(\cos\theta) = n\sin n\theta (question 9) par rapport à θ\theta :

cosθTn(cosθ)sin2θTn(cosθ)=n2cosnθ=n2Tn(cosθ).\cos\theta\,T_n'(\cos\theta) - \sin^2\theta\,T_n''(\cos\theta) = n^2\cos n\theta = n^2\,T_n(\cos\theta) .

Avec x=cosθx = \cos\theta et sin2θ=1x2\sin^2\theta = 1 - x^2 : xTn(1x2)Tn=n2Tnx\,T_n' - (1 - x^2)T_n'' = n^2T_n sur [1,1]\intcc{-1}1, donc partout : (1x2)yxy+n2y=0(1 - x^2)y'' - xy' + n^2y = 0 pour y=Tny = T_n. Vérification pour T2=2x21T_2 = 2x^2 - 1 : (1x2)(4)x(4x)+4(2x21)=44x24x2+8x24=0(1 - x^2)(4) - x(4x) + 4(2x^2 - 1) = 4 - 4x^2 - 4x^2 + 8x^2 - 4 = 0.

12. T~n\widetilde T_n est unitaire (question 2) et T~n=21nTn21n\abs{\widetilde T_n} = 2^{1-n}\abs{T_n} \leq 2^{1-n} sur [1,1]\intcc{-1}1, avec T~n(yk)=(1)k21n\widetilde T_n(y_k) = (-1)^k2^{1-n} aux n+1n + 1 points yky_k (Exercice 8.10) : la norme vaut exactement 21n2^{1-n}, atteinte avec des signes alternés.

13. T~n\widetilde T_n et PP sont tous deux unitaires de degré nn, donc les termes dominants se simplifient : degDn1\deg D \leq n - 1. En yky_k : D(yk)=(1)k21nP(yk)D(y_k) = (-1)^k2^{1-n} - P(y_k), et P(yk)P<21n\abs{P(y_k)} \leq \norm P_\infty < 2^{1-n} impose au signe de D(yk)D(y_k) d’être celui de (1)k21n(-1)^k2^{1-n}, strictement.

14. DD change de signe entre yk+1y_{k+1} et yky_k pour chaque k=0,,n1k = 0, \dots, n-1 : par la propriété des valeurs intermédiaires, DD a une racine dans chacun de ces nn intervalles ouverts deux à deux disjoints — nn racines distinctes pour un polynôme non nul de degré n1\leq n - 1, impossible. Et D=0D = 0 est également impossible (les normes diffèrent). Contradiction : aucun polynôme unitaire PP de degré nn ne vérifie P<21n\norm P_\infty < 2^{1-n}, ce qui est le théorème de Tchebychev.

15. Maintenant P(yk)21n\abs{P(y_k)} \leq 2^{1-n} seulement, donc (1)kD(yk)=21n(1)kP(yk)21nP(yk)0(-1)^k D(y_k) = 2^{1-n} - (-1)^kP(y_k) \geq 2^{1-n} - \abs{P(y_k)} \geq 0. Supposons D(yk)=0D(y_k) = 0 en un yky_k intérieur (0<k<n0 < k < n) : alors P(yk)=(1)k21nP(y_k) = (-1)^k2^{1-n}, donc P\abs P atteint sa borne supérieure 21n2^{1-n} au point intérieur yky_k, d’où P(yk)=0P'(y_k) = 0 (extremum intérieur) ; et Tn(yk)=nUn1(yk)=0T_n'(y_k) = nU_{n-1}(y_k) = 0 puisque sin(nkπn)=0\sin(n\cdot\frac{k\pi}n) = 0 — donc T~n(yk)=0\widetilde T_n'(y_k) = 0 aussi, et D(yk)=0D'(y_k) = 0 : yky_k est racine de DD de multiplicité au moins 22.

16. Comptons les racines de DD avec multiplicité. Soit zz le nombre de points intérieurs yky_k tels que D(yk)=0D(y_k) = 0 (chacun racine double, par la question 15) et e{0,1,2}e \in \{0, 1, 2\} le nombre d’extrémités (y0y_0 ou yny_n) où D=0D = 0 (chacune racine au moins simple). Un intervalle (yk+1,yk)(y_{k+1}, y_k) dont les deux extrémités vérifient D0D \neq 0 porte des signes strictement alternés, donc une racine intérieure. Chaque point intérieur annulé gâte au plus les deux intervalles adjacents, chaque extrémité annulée au plus un intervalle : au moins n2zen - 2z - e intervalles fournissent encore une racine chacun, toutes distinctes des racines en les yy. Total : au moins (n2ze)+2z+e=n(n - 2z - e) + 2z + e = n racines comptées avec multiplicité, pour un polynôme de degré n1\leq n - 1 : donc D=0D = 0 et P=T~nP = \widetilde T_n. Le minimiseur est unique.

17. L’application affine tx=a+b2+ba2tt \mapsto x = \frac{a+b}2 + \frac{b-a}2\,t est une bijection de [1,1]\intcc{-1}1 sur [a,b]\intcc ab. Si PP est unitaire de degré nn, alors Q(t)=P(x(t))Q(t) = P(x(t)) est un polynôme en tt de coefficient dominant (ba2)n\bigl(\frac{b-a}2\bigr)^n, et sup[a,b]P=sup[1,1]Q\sup_{\intcc ab}\abs P = \sup_{\intcc{-1}1}\abs Q. Le polynôme unitaire Q/(ba2)nQ/\bigl(\frac{b-a}2\bigr)^n a une norme uniforme 21n\geq 2^{1-n} (questions 13–14), donc

sup[a,b]P(ba2)n21n=2(ba4)n,\sup_{\intcc ab}\abs P \geq \Bigl(\frac{b-a}2\Bigr)^n 2^{1-n} = 2\Bigl(\frac{b-a}4\Bigr)^n ,

avec égalité exactement pour P(x)=(ba2)nT~n(t(x))P(x) = \bigl(\frac{b-a}2\bigr)^n \widetilde T_n\bigl(t(x)\bigr) (question 16).

18. T~3=T34=X334X\widetilde T_3 = \frac{T_3}4 = X^3 - \frac34X ; T~3=3X234\widetilde T_3{}' = 3X^2 - \frac34 s’annule en ±12\pm\frac12. Valeurs : T~3(1)=14\widetilde T_3(-1) = -\frac14, T~3(12)=14\widetilde T_3(-\tfrac12) = \frac14, T~3(12)=14\widetilde T_3(\tfrac12) = -\frac14, T~3(1)=14\widetilde T_3(1) = \frac14 : quatre extrema alternés de valeur absolue 14\frac14 — donc T~3=14\norm{\widetilde T_3}_\infty = \frac14, et par le théorème de Tchebychev aucune cubique unitaire n’a une norme uniforme plus petite sur [1,1]\intcc{-1}1.

19. ω\omega est unitaire de degré n+1n + 1, donc ω2n\norm\omega_\infty \geq 2^{-n} par le théorème de Tchebychev (en degré n+1n+1), avec égalité si et seulement si ω=T~n+1=2nTn+1\omega = \widetilde T_{n+1} = 2^{-n}T_{n+1} (question 16), c’est-à-dire si et seulement si les nœuds sont les n+1n + 1 racines de Tn+1T_{n+1}. Avec les nœuds de Tchebychev, le facteur d’erreur ω\norm\omega_\infty vaut 2n2^{-n} — le plus petit possible.

20. 5×36=1805 \times 36^\circ = 180^\circ, donc T5(c)=cos180=1T_5(c) = \cos180^\circ = -1 : 16c520c3+5c+1=016c^5 - 20c^3 + 5c + 1 = 0. En testant x=1x = -1 : 16+205+1=0-16 + 20 - 5 + 1 = 0, et le développement confirme

16x520x3+5x+1=(x+1)(4x22x1)2.16x^5 - 20x^3 + 5x + 1 = (x + 1)\bigl(4x^2 - 2x - 1\bigr)^2 .

Comme c=cos361c = \cos36^\circ \neq -1, cc est racine de 4x22x14x^2 - 2x - 1, dont les racines sont 1±54\frac{1 \pm \sqrt5}4 ; comme c>0c > 0,

cos36=1+54.\cos36^\circ = \frac{1 + \sqrt5}4 .

Cohérence : cos72=T2(c)=2c21=23+581=514\cos72^\circ = T_2(c) = 2c^2 - 1 = 2\cdot\frac{3 + \sqrt5}8 - 1 = \frac{\sqrt5 - 1}4, la valeur trouvée dans l’Exercice 3.8.

21. 1.121=0.210.458\sqrt{1.1^2 - 1} = \sqrt{0.21} \approx 0.458, donc x+x211.558x + \sqrt{x^2-1} \approx 1.558 et (1.558)1084.5(1.558)^{10} \approx 84.5, tandis que (1.10.458)100.01(1.1 - 0.458)^{10} \approx 0.01 : T10(1.1)84.5+0.01242T_{10}(1.1) \approx \frac{84.5 + 0.01}2 \approx 42. Un polynôme confiné dans [1,1]\intcc{-1}1 sur l’intervalle a déjà dépassé 4040 un dixième au-delà du bord : être borné sur un segment ne dit rien à un pouce de là.

22. Dans la formule de la question 7 pour TpT_p, le terme j=0j = 0 vaut XpX^p ; tout autre terme porte (p2j)\binom p{2j} avec 0<2j<p0 < 2j < p (noter que 2jp2j \neq p puisque pp est impair), qui est divisible par pp d’après la première étape de la démonstration du Théorème 6.23. Donc tout coefficient de TpXpT_p - X^p est un multiple de pp. Vérifications : T3X3=3X33X=3(X3X)T_3 - X^3 = 3X^3 - 3X = 3(X^3 - X) ; T5X5=15X520X3+5X=5(3X54X3+X)T_5 - X^5 = 15X^5 - 20X^3 + 5X = 5(3X^5 - 4X^3 + X).

23. Par la question 17 avec [a,b]=[0,1]\intcc ab = \intcc01 et n=2n = 2 : écart minimal 2(14)2=182\bigl(\frac14\bigr)^2 = \frac18, atteint par (12)2T~2(2x1)=14((2x1)212)=x2x+18\bigl(\frac12\bigr)^2\widetilde T_2(2x - 1) = \frac14\bigl((2x-1)^2 - \frac12\bigr) = x^2 - x + \frac18. Le trinôme unitaire le plus proche de zéro sur [0,1]\intcc01 est x2x+18x^2 - x + \frac18, de norme uniforme 18\frac18.

24. (i) La rigidité — un polynôme ayant plus de racines que son degré est nul — a alimenté le principe d’unicité (question 3), le transfert des identités trigonométriques en identités polynomiales (questions 4, 7, 9, 11), et les deux décomptes de racines de la démonstration d’extrémalité (questions 14, 16). (ii) La trigonométrie du Chapitre 3 (de Moivre, transformation de produits en sommes) et les fonctions hyperboliques du Chapitre 4 ont fourni toutes les identités qui soutiennent la famille ; la substitution x=cosθx = \cos\theta en est le pont. (iii) La divisibilité p(p2j)p \mid \binom p{2j} du Chapitre 6 a transformé la formule des coefficients en la congruence de la question 22.

25. Le théorème de Tchebychev convertit une optimisation sur une famille de dimension infinie (tous les polynômes unitaires) en une combinatoire finie : un concurrent meilleur que T~n\widetilde T_n en différerait par un polynôme de bas degré contraint de changer nn fois de signe — une racine de plus que son degré ne le permet. Le motif d’équioscillation n’est donc pas une curiosité, mais le certificat même de l’optimalité, et le cas d’égalité affine le décompte des racines en tenant compte des multiplicités. La substitution x=cosθx = \cos\theta mérite le dernier mot : elle transporte le monde rigide et discret des polynômes dans le monde périodique de la trigonométrie, où racines et extrema de TnT_n ne sont que la grille régulière de cosnθ\cos n\theta. Les deux résultats d’analyse empruntés — la propriété des valeurs intermédiaires (question 14 ; démontrée au Chapitre 13) et la nullité de la dérivée en un extremum intérieur (question 15 ; démontrée au Chapitre 14) — sont exactement les outils que ces chapitres ultérieurs rendront, bouclant la boucle.