Mathematics · Livre 3 · Bachelor Year 1

Mathématiques universitaires — Licence 1

Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1

12Topologie de la droite réelle

Les limites renvoient sans cesse au même vocabulaire géométrique : des points « proches » d’un ensemble, des ensembles « sans fuite par la frontière », des intervalles dont les suites ne peuvent s’échapper. Ce chapitre fixe ce vocabulaire — ouverts et fermés, intérieur et adhérence, densité — sur la droite réelle, et démontre la compacité des segments sous sa forme séquentielle. Les mêmes notions, dans les espaces vectoriels normés, relèvent de la deuxième année ; sur R\R elles sont à notre portée et immédiatement utiles pour le Chapitre 13.

12.1 Ouverts, fermés

Définition 12.1 (Voisinage, ouvert)

Une partie V⊆RV \subseteq \R est un voisinage de x∈Rx \in \R lorsqu’elle contient un intervalle (x−r, x+r)\intoo{x - r}{x + r} pour un certain r>0r > 0. Une partie U⊆RU \subseteq \R est ouverte lorsqu’elle est un voisinage de chacun de ses points :

∀x∈U, ∃r>0,(x−r, x+r)⊆U.\forall x \in U,\ \exists r > 0, \quad \intoo{x - r}{x + r} \subseteq U .

Exemple 12.2

Les intervalles ouverts sont des ouverts : pour x∈(a, b)x \in \intoo{a}{b}, prendre r=min⁡(x−a, b−x)>0r = \min(x - a,\, b - x) > 0. Les demi-droites (a, +∞)\intoo{a}{+\infty} sont ouvertes ; R\R et ∅\emptyset sont ouverts (le second trivialement). [0, 1]\intcc{0}{1} n’est pas ouvert : aucun intervalle autour de 00 n’y reste contenu.

Proposition 12.3 (Stabilité des ouverts)

Toute réunion d’ouverts est un ouvert ; une intersection finie d’ouverts est un ouvert. Les intersections infinies peuvent échouer : ⋂n≥1(−1n, 1n)={0}\bigcap_{n \geq 1} \intoo{-\frac 1n}{\frac 1n} = \{0\}, qui n’est pas ouvert.

Démonstration. Réunion : si x∈⋃iUix \in \bigcup_i U_i, alors x∈Ui0x \in U_{i_0} pour un certain i0i_0, et l’intervalle fourni par Ui0U_{i_0} est contenu dans la réunion. Intersection finie : si x∈U1∩⋯∩Ukx \in U_1 \cap \dots \cap U_k, prendre r=min⁡(r1,…,rk)>0r = \min(r_1, \dots, r_k) > 0 parmi les rayons fournis par chaque UjU_j. Pour le contre-exemple : tout intervalle autour de 00 contient un 1n\frac{1}{n} (Archimède), donc sort de l’intersection. ∎

Exemple 12.4 (Certifier l’ouverture par des rayons explicites)

L’ensemble U={x∈R:x2>2}U = \{x \in \R : x^2 > 2\} est-il ouvert ? Oui, et le certificat peut s’écrire explicitement : U=(−∞, −2)∪(2, +∞)U = \intoo{-\infty}{-\sqrt2} \cup \intoo{\sqrt2}{+\infty}, réunion de deux demi-droites ouvertes, ouverte d’après la Proposition 12.3. On peut aussi raisonner point par point : pour x∈Ux \in U avec x>2x > \sqrt 2, prendre r=x−2>0r = x - \sqrt2 > 0 : tout y∈(x−r, x+r)y \in \intoo{x - r}{x + r} vérifie y>2y > \sqrt 2, donc y2>2y^2 > 2 ; symétriquement à gauche. Les deux styles comptent — le style structurel (construire à partir d’ouverts connus par réunions et intersections finies) passe mieux à l’échelle, le style en ε\varepsilon fonctionne lorsque aucune structure n’est visible ; et le Chapitre 13 en ajoutera un troisième, le plus puissant : UU est l’image réciproque de l’ouvert (2, +∞)\intoo{2}{+\infty} par l’application continue x↦x2x \mapsto x^2.

Définition 12.5 (Fermé)

Une partie F⊆RF \subseteq \R est fermée lorsque son complémentaire R∖F\R \setminus F est ouvert. Par les lois de de Morgan et la Proposition 12.3 : toute intersection de fermés est fermée, toute réunion finie de fermés est fermée.

Théorème 12.6 (Caractérisation séquentielle des fermés)

FF est fermé si et seulement si : pour toute suite (un)(u_n) de points de FF convergeant vers un ℓ∈R\ell \in \R, la limite ℓ\ell appartient à FF. (« Fermé » == « stable par passage à la limite ».)

Démonstration. (⇒\Rightarrow) Soit FF fermé, un∈Fu_n \in F, un→ℓu_n \to \ell, et supposons ℓ∉F\ell \notin F. Le complémentaire est ouvert : un certain (ℓ−r, ℓ+r)\intoo{\ell - r}{\ell + r} évite FF. Mais la convergence place unu_n dans cet intervalle pour nn grand : contradiction avec un∈Fu_n \in F.

(⇐\Leftarrow) Supposons FF non fermé : le complémentaire n’est pas ouvert, donc il existe x∉Fx \notin F tel qu’aucun intervalle (x−r, x+r)\intoo{x - r}{x + r} ne soit contenu dans le complémentaire ; en prenant r=1n+1r = \frac{1}{n+1}, choisissons un∈Fu_n \in F avec ∣un−x∣<1n+1\abs{u_n - x} < \frac{1}{n+1}. Alors un∈Fu_n \in F, un→x∉Fu_n \to x \notin F : la propriété séquentielle est en défaut. ∎

Exemple 12.7 (Le test séquentiel, dans les deux sens)

Fermé : F=Z∪{n+1n:n≥2}F = \Z \cup \bigl\{n + \frac1n : n \geq 2\bigr\}. Soit uk∈Fu_k \in F avec uk→ℓu_k \to \ell. La fenêtre [ℓ−1, ℓ+1]\intcc{\ell - 1}{\ell + 1} ne contient qu’un nombre fini de points de FF (un nombre fini d’entiers, un nombre fini de n+1nn + \frac1n), et à partir d’un certain rang tous les uku_k y sont : la suite ne prend alors qu’un nombre fini de valeurs et, convergeant, est stationnaire (comme dans l’Exercice 12.3) : ℓ∈F\ell \in F. Fermé — bien que FF contienne des couples de points à distance 1n\frac1n, arbitrairement proches.

Non fermé : G={1m+1n:m,n∈N∗}G = \bigl\{\frac1m + \frac1n : m, n \in \N^*\bigr\}. La suite 1n+1n∈G\frac1n + \frac1n \in G tend vers 00, et 0∉G0 \notin G (somme de deux termes strictement positifs) : le test séquentiel échoue, GG n’est pas fermé. Fait remarquable, chaque 1m\frac1m appartient bel et bien à G‾∩G\overline G \cap G : en effet 1m=1m+1+1m(m+1)∈G\frac1m = \frac{1}{m+1} + \frac{1}{m(m+1)} \in G. L’idée à retenir : pour démontrer qu’un ensemble est fermé, il faut contrôler toutes les suites convergentes d’un coup (en général par un argument de finitude locale ou de formule fermée) ; pour le réfuter, une seule suite fuyante bien choisie suffit — cette asymétrie fait du sens négatif le plus facile, et les contre-exemples de ce chapitre ont tous cette forme en une ligne.

Exemple 12.8

Les segments [a, b]\intcc{a}{b}, les demi-droites [a, +∞)\intco{a}{+\infty}, les ensembles finis, Z\Z (une suite convergente d’entiers est stationnaire) sont fermés. (0, 1]\intoc{0}{1} n’est ni ouvert (cela échoue en 11) ni fermé (1n→0∉\frac 1n \to 0 \notin l’ensemble) : la plupart des parties ne sont ni l’un ni l’autre. R\R et ∅\emptyset sont à la fois ouverts et fermés — et ce sont les seules parties de R\R dans ce cas (Exercice 12.9).

Exemple 12.9 (Un ouvert assemblé à partir d’une infinité de morceaux)

R∖Z=⋃n∈Z(n, n+1)\R \setminus \Z = \bigcup_{n \in \Z} \intoo{n}{n+1} : une réunion infinie d’intervalles ouverts, ouverte d’après la Proposition 12.3 — donc Z\Z est fermé sans le moindre argument séquentiel. Notons le partage des tâches dans les règles de stabilité : les réunions d’ouverts peuvent être quelconques (chaque point n’a besoin que de son propre certificat, fourni par l’unique ensemble qui le contient), tandis que les intersections doivent rester finies (les certificats doivent être intersectés, et une infinité de rayons peuvent se contracter jusqu’à rien). Exercice 12.10 montrera que cet exemple est la forme générale : tout ouvert de R\R est une réunion dénombrable disjointe d’intervalles ouverts.

12.2 Intérieur, adhérence, densité

Définition 12.10 (Intérieur, adhérence, frontière)

Soit A⊆RA \subseteq \R.

  • Un point xx est intérieur à AA lorsque AA est un voisinage de xx ; l’intérieur A˚\mathring{A} est l’ensemble des points intérieurs.
  • Un point xx est adhérent à AA lorsque tout voisinage de xx rencontre AA ; l’adhérence A‾\overline{A} est l’ensemble des points adhérents.
  • La frontière est ∂A=A‾∖A˚\partial A = \overline A \setminus \mathring A.

On a alors A˚⊆A⊆A‾\mathring A \subseteq A \subseteq \overline A.

Proposition 12.11 (Propriétés principales)

  1. A˚\mathring A est le plus grand ouvert contenu dans AA ; AA est ouvert si et seulement si A=A˚A = \mathring A.
  2. A‾\overline A est le plus petit fermé contenant AA ; AA est fermé si et seulement si A=A‾A = \overline A.
  3. (Caractérisation séquentielle de l’adhérence) x∈A‾x \in \overline A si et seulement si xx est limite d’une suite de points de AA.
  4. Le passage au complémentaire échange les notions : R∖A‾=(R∖A) ⁣∘\R \setminus \overline A = \bigl(\R \setminus A\bigr)^{\!\circ}.

Démonstration. (4) x∉A‾x \notin \overline A   ⟺  \iff un voisinage de xx évite AA   ⟺  \iff un intervalle autour de xx est contenu dans R∖A\R \setminus A   ⟺  \iff xx est intérieur à R∖A\R \setminus A.

(1) A˚\mathring A est ouvert : si x∈A˚x \in \mathring A, un certain (x−r, x+r)⊆A\intoo{x-r}{x+r} \subseteq A ; tout point yy de cet intervalle admet autour de lui un intervalle plus petit contenu dedans, donc contenu dans AA : l’intervalle tout entier est dans A˚\mathring A. Tout ouvert U⊆AU \subseteq A est formé de points intérieurs à AA, donc U⊆A˚U \subseteq \mathring A : c’est bien le plus grand. La caractérisation des ouverts s’en déduit.

(2) En détail. D’après (4), R∖A‾\R \setminus \overline A est l’intérieur de R∖A\R \setminus A, un ouvert d’après (1) : donc A‾\overline A est fermé, et il contient AA. Minimalité : soit F⊇AF \supseteq A un fermé. Alors R∖F\R \setminus F est ouvert et contenu dans R∖A\R \setminus A, donc par la maximalité de (1),

R∖F⊆(R∖A) ⁣∘=R∖A‾,\R \setminus F \subseteq \bigl(\R \setminus A\bigr)^{\!\circ} = \R \setminus \overline A ,

et en repassant au complémentaire : A‾⊆F\overline A \subseteq F. Ainsi A‾\overline A est le plus petit fermé contenant AA. Caractérisation : si A=A‾A = \overline A alors AA est fermé (ce qu’on vient de voir) ; si AA est fermé, il est lui-même un fermé contenant AA, donc la minimalité impose A‾⊆A\overline A \subseteq A, d’où l’égalité.

(3) Si un∈Au_n \in A, un→xu_n \to x : tout voisinage de xx contient un un∈Au_n \in A, donc x∈A‾x \in \overline A. Réciproquement, si x∈A‾x \in \overline A : chaque intervalle (x−1n+1, x+1n+1)\intoo{x - \frac{1}{n+1}}{x + \frac{1}{n+1}} rencontre AA en un point unu_n, et un→xu_n \to x. ∎

Exemple 12.12

(0, 1)‾=[0, 1]\overline{\intoo{0}{1}} = \intcc{0}{1} ; [0, 1]˚=(0, 1)\mathring{\intcc{0}{1}} = \intoo{0}{1} ; ∂(0, 1)={0,1}\partial\intoo{0}{1} = \{0, 1\}. Pour A={1n:n∈N∗}A = \{\frac 1n : n \in \N^*\} : A‾=A∪{0}\overline A = A \cup \{0\}, A˚=∅\mathring A = \emptyset, ∂A=A∪{0}\partial A = A \cup \{0\}. Pour Q\Q : par densité (Théorème 10.14) tout réel est adhérent à Q\Q, donc Q‾=R\overline{\Q} = \R tandis que Q˚=∅\mathring{\Q} = \emptyset (tout intervalle contient des irrationnels) : la frontière de Q\Q est R\R tout entier.

Exemple 12.13 (Une anatomie complète)

Soit A=(0, 1] ∪ (Q∩(2, 3)) ∪ {4}A = \intoc{0}{1} \,\cup\, \bigl(\Q \cap \intoo{2}{3}\bigr) \,\cup\, \{4\}. Calculons les trois ensembles de la Définition 12.10, morceau par morceau.

Intérieur. Un point de (0, 1)\intoo{0}{1} possède tout un intervalle contenu dans AA : il est intérieur. Le point 11 : tout intervalle autour de lui déborde à droite de 11, où AA ne contient rien jusqu’à 22 : il n’est pas intérieur. Aucun point de Q∩(2, 3)\Q \cap \intoo{2}{3} n’est intérieur (tout intervalle contient des irrationnels, Théorème 10.14) ; le point isolé 44 non plus. Donc A˚=(0, 1)\mathring A = \intoo{0}{1}.

Adhérence. Les limites de points de AA : tout [0, 1]\intcc{0}{1} (0=lim⁡1n0 = \lim \frac1n avec 1n∈A\frac 1n \in A) ; tout [2, 3]\intcc{2}{3} (tout réel de cet intervalle est limite de rationnels de l’intervalle, densité encore) ; et 44. Rien d’autre : un point hors de [0, 1]∪[2, 3]∪{4}\intcc{0}{1} \cup \intcc{2}{3} \cup \{4\} est à distance strictement positive de ce fermé. Donc A‾=[0, 1]∪[2, 3]∪{4}\overline A = \intcc{0}{1} \cup \intcc{2}{3} \cup \{4\}.

Frontière. ∂A=A‾∖A˚={0,1}∪[2, 3]∪{4}\partial A = \overline A \setminus \mathring A = \{0, 1\} \cup \intcc{2}{3} \cup \{4\}.

L’idée à retenir : les trois opérations agissent localement — chaque morceau de AA contribue selon sa nature propre (un intervalle plein garde son intérieur, un morceau dense mais poreux se transforme entièrement en frontière, un point isolé est frontière pure), et un croquis de AA en deux traits prédit toutes les réponses avant qu’aucune démonstration ne soit écrite.

Remarque 12.14 (Pièges classiques du raisonnement topologique)

(i) « Non ouvert » ne signifie pas « fermé » : la plupart des parties ne sont ni l’un ni l’autre ((0, 1]\intoc{0}{1}), et deux parties sont les deux à la fois (∅\emptyset, R\R) — ouvert et fermé ne sont pas des contraires mais des duaux par passage au complémentaire. (ii) L’intérieur et l’adhérence ne commutent pas : pour A=QA = \Q,

A˚‾=∅‾=∅tandis que( A‾ ) ⁣∘=R˚=R:\overline{\mathring A} = \overline\emptyset = \emptyset \qquad\text{tandis que}\qquad \bigl(\,\overline A\,\bigr)^{\!\circ} = \mathring \R = \R :

les deux opérateurs itérés diffèrent autant que deux ensembles le peuvent. (iii) Une réunion infinie de fermés peut ne pas être fermée : ⋃n≥1[1n, 1]=(0, 1]\bigcup_{n\geq1} \intcc{\frac1n}{1} = \intoc{0}{1} — le miroir du contre-exemple sur les intersections de la Proposition 12.3. (iv) Dense ne veut pas dire gros : Q\Q est dense, dénombrable, d’intérieur vide, et son complémentaire est dense lui aussi ; la densité dit « arbitrairement proche de tout », et non « presque tout » — l’ensemble de Cantor du devoir maison (Problème 12.1) illustre le point opposé, un ensemble topologiquement petit et pourtant non dénombrable, donc énorme.

Exemple 12.15 (Une adhérence calculée exactement)

Soit G={1m+1n:m,n∈N∗}G = \bigl\{\frac1m + \frac1n : m, n \in \N^*\bigr\} (venu de l’Exemple 12.7). Affirmation :

G‾=G ∪ {1m:m∈N∗} ∪ {0}.\overline G = G \,\cup\, \Bigl\{\frac1m : m \in \N^*\Bigr\} \,\cup\, \{0\} .

(⊇\supseteq) 1m=lim⁡n(1m+1n)\frac1m = \lim_n \bigl(\frac1m + \frac1n\bigr) et 0=lim⁡n2n0 = \lim_n \frac2n : adhérents par la caractérisation séquentielle. (⊆\subseteq) Soit x=lim⁡k(1mk+1nk)x = \lim_k \bigl( \frac{1}{m_k} + \frac{1}{n_k}\bigr) ; ordonnons chaque couple de sorte que mk≤nkm_k \leq n_k. Si (mk)(m_k) n’est pas bornée, une suite extraite vérifie mk→∞m_k \to \infty, donc nk→∞n_k \to \infty aussi et x=0x = 0. Sinon (mk)(m_k) ne prend qu’un nombre fini de valeurs, dont l’une, disons mm, une infinité de fois ; le long de cette suite extraite, 1nk→x−1m\frac{1}{n_k} \to x - \frac1m : si (nk)(n_k) est bornée, elle prend une valeur nn une infinité de fois et x=1m+1n∈Gx = \frac1m + \frac1n \in G ; sinon, x=1mx = \frac1m. Tous les cas retombent dans l’ensemble annoncé. L’idée à retenir : calculer une adhérence, c’est mener une disjonction de cas sur les indices à la manière de la compacité — un indice borné signifie un nombre fini de valeurs (principe des tiroirs), un indice non borné signifie qu’une limite s’échappe — et la réponse fait apparaître la structure typique à deux étages des points limites : l’ensemble, ses limites de première génération, et leur limite 00.

Définition 12.16 (Densité, forme topologique)

AA est dense dans R\R lorsque A‾=R\overline A = \R — de façon équivalente, tout intervalle ouvert non vide rencontre AA ; de façon équivalente encore (par Proposition 12.11 (3)), tout réel est limite d’éléments de AA. Exemples : Q\Q, R∖Q\R \setminus \Q, les nombres dyadiques (Exercice 10.8), les sous-groupes denses (Exercice 10.9).

Exemple 12.17 (La densité est relative)

« Dense » au sens défini ici signifie dense dans R\R ; un ensemble peut au contraire n’être dense que dans une partie de la droite. Les dyadiques de [0, 1]\intcc{0}{1}, c’est-à-dire D∩[0, 1]D \cap \intcc{0}{1} (Exercice 10.8), rencontrent tout intervalle ouvert inclus dans [0, 1]\intcc{0}{1} mais manquent bien sûr entièrement (2, 3)\intoo{2}{3} : ils sont denses dans [0, 1]\intcc{0}{1}, au sens où D∩[0, 1]‾=[0, 1]\overline{D \cap \intcc{0}{1}} = \intcc{0}{1}. La formule générale « AA est dense dans BB » abrège B⊆A‾B \subseteq \overline A — nommez toujours l’ensemble ambiant, car les extrémités du devoir maison sont denses dans l’ensemble de Cantor tout en étant nulle part denses dans R\R : le même ensemble, deux descriptions véridiques et d’apparence opposée.

Exemple 12.18 (Manipuler la densité)

Trois gestes rapides qui reviennent constamment. Agrandir : si AA est dense et A⊆BA \subseteq B, alors BB est dense (tout intervalle rencontre déjà AA). Transporter : si AA est dense, alors λA+μ\lambda A + \mu l’est aussi pour λ≠0\lambda \neq 0 — un intervalle II rencontre λA+μ\lambda A + \mu si et seulement si l’intervalle I−μλ\frac{I - \mu}{\lambda} rencontre AA ; ainsi les multiples impairs de 10−910^{-9}, par exemple, sont denses. Intersecter échoue : deux ensembles denses peuvent se manquer entièrement (Q\Q et R∖Q\R \setminus \Q) : la densité survit aux réunions et aux applications affines, jamais aux intersections.

12.3 Compacité des segments

Théorème 12.19 (Les segments sont séquentiellement compacts)

Soient a≤ba \leq b. De toute suite de points de [a, b]\intcc{a}{b} on peut extraire une suite convergeant vers un point de [a, b]\intcc{a}{b}.

Plus généralement, les parties de R\R possédant cette propriété (de toute suite on peut extraire une suite convergeant dans la partie) sont exactement les parties fermées et bornées.

Démonstration. Une suite à valeurs dans [a, b]\intcc{a}{b} est bornée, donc le théorème de Bolzano–Weierstrass permet d’en extraire une suite convergente (Théorème 11.16) ; sa limite reste dans [a, b]\intcc{a}{b} car les segments sont fermés (Théorème 12.6).

Cas général. (Fermé borné ⇒\Rightarrow compact) : soit FF fermé et borné, et (un)(u_n) une suite de FF. Le caractère borné de FF borne la suite, donc Bolzano–Weierstrass en extrait uφ(n)→ℓu_{\varphi(n)} \to \ell ; et ℓ∈F\ell \in F car FF est fermé et la suite extraite est une suite convergente de points de FF (Théorème 12.6) : les deux hypothèses sont consommées une par une, le caractère borné pour l’existence de la limite, le caractère fermé pour son appartenance. (Compact ⇒\Rightarrow fermé et borné) : si FF n’est pas borné, choisissons un∈Fu_n \in F avec ∣un∣≥n\abs{u_n} \geq n ; toute suite extraite est non bornée, donc divergente (Proposition 11.4) : aucune suite extraite ne converge. Si FF n’est pas fermé, prenons un∈Fu_n \in F avec un→ℓ∉Fu_n \to \ell \notin F (Théorème 12.6) : toute suite extraite converge vers ℓ∉F\ell \notin F, donc aucune suite extraite ne converge dans FF. ∎

Exemple 12.20 (Compacts emboîtés)

Un premier exercice d’application du théorème. Soient K0⊇K1⊇K2⊇…K_0 \supseteq K_1 \supseteq K_2 \supseteq \dots des parties compactes (fermées bornées) non vides de R\R. Alors ⋂nKn≠∅\bigcap_n K_n \neq \emptyset. En effet, choisissons xn∈Knx_n \in K_n pour chaque nn : la suite vit dans le compact K0K_0, donc une suite extraite xφ(n)x_{\varphi(n)} converge vers un certain xx (Théorème 12.19). Pour tout mm fixé, les termes xφ(n)x_{\varphi(n)} avec φ(n)≥m\varphi(n) \geq m appartiennent tous au fermé KmK_m, donc la limite xx appartient à KmK_m (Théorème 12.6) ; comme mm était quelconque, x∈⋂nKnx \in \bigcap_n K_n. Un compagnon utile : si un ouvert UU contient ⋂nKn\bigcap_n K_n, alors U⊇KnU \supseteq K_n pour un certain nn — appliquer le même argument à des points xn∈Kn∖Ux_n \in K_n \setminus U ; la limite xx appartiendrait à ⋂Kn⊆U\bigcap K_n \subseteq U, or UU ouvert force xφ(n)∈Ux_{\varphi(n)} \in U à partir d’un certain rang, contradiction. Les deux énoncés tombent en défaut sans compacité : ⋂n(0, 1n)=∅\bigcap_n \intoo{0}{\frac 1n} = \emptyset et ⋂n[n, +∞)=∅\bigcap_n \intco{n}{+\infty} = \emptyset. L’idée à retenir : la compacité convertit une chaîne infinie d’assertions de non-vacuité en un unique point limite — c’est l’outil qui survit au passage à l’intersection infinie, et le devoir maison (Problème 12.1) s’y appuiera deux fois.

Les quatre premières étapes de la construction par tiers médians : chaque segment de C_n perd son tiers médian ouvert, laissant les 2n+1 segments de C_n+1, de longueur totale (2/3)n+1. L’ensemble de Cantor C = _n C_n — objet du devoir maison  — est le résidu compact non vide garanti par l’argument des compacts emboîtés ci-dessus : longueur nulle, et pourtant une infinité non dénombrable de points survivent.
Les quatre premières étapes de la construction par tiers médians : chaque segment de CnC_n perd son tiers médian ouvert, laissant les 2n+12^{n+1} segments de Cn+1C_{n+1}, de longueur totale (23)n+1(\frac23)^{n+1}. L’ensemble de Cantor C=⋂nCnC = \bigcap_n C_n — objet du devoir maison Problème 12.1 — est le résidu compact non vide garanti par l’argument des compacts emboîtés ci-dessus : longueur nulle, et pourtant une infinité non dénombrable de points survivent.

Remarque 12.21

C’est le moteur du théorème des bornes atteintes (Chapitre 13) et du théorème de Heine sur la continuité uniforme. Le mot « compact » recevra sa définition générale (par recouvrements) en deuxième année ; sur R\R, la compacité séquentielle suffit, et « compact == fermé ++ borné » est l’énoncé à retenir.

Exemple 12.22 (Frontières et réunions)

On a toujours ∂(A∪B)⊆∂A∪∂B\partial(A \cup B) \subseteq \partial A \cup \partial B : un point de ∂(A∪B)\partial(A \cup B) a tous ses voisinages qui rencontrent A∪BA \cup B (donc AA ou BB, l’un des deux une infinité de fois) et qui rencontrent le complémentaire de A∪BA \cup B, lequel est contenu dans les deux complémentaires — une brève vérification place alors le point dans ∂A\partial A ou dans ∂B\partial B. L’inclusion peut être spectaculairement stricte : avec A=QA = \Q et B=R∖QB = \R\setminus\Q,

∂(A∪B)=∂R=∅,∂A∪∂B=R∪R=R:\partial(A \cup B) = \partial \R = \emptyset , \qquad \partial A \cup \partial B = \R \cup \R = \R :

deux ensembles déchiquetés peuvent se recoller en un ensemble sans couture, leurs frontières s’annihilant l’une l’autre. L’idée à retenir : l’intérieur et l’adhérence se comportent monotonement vis-à-vis des réunions et des intersections, mais pas les frontières — traitez ∂\partial comme une quantité dérivée (A‾∖A˚\overline A \setminus \mathring A), jamais comme un opérateur doté d’une algèbre propre.

Remarque 12.23 (Perspectives à l’intérieur de ce volume)

Le vocabulaire construit ici est réemployé deux fois encore dans ce livre. Dans le Chapitre 13, chaque théorème est un énoncé de topologie déguisé : le théorème des valeurs intermédiaires dit que les applications continues préservent la propriété d’intervalle, le théorème des bornes atteintes qu’elles préservent la compacité — et les démonstrations appellent les Théorèmes 12.6 et 12.19 par leur nom. Dans le Chapitre 25, les mêmes définitions sont relues dans R2\R^2 avec des disques à la place des intervalles : ouverts, adhérences et compacité se transposent mot pour mot, et le théorème des bornes atteintes à deux variables repose de nouveau sur Bolzano–Weierstrass (extraire sur chaque coordonnée). La seule notion qui ne se généralise pas sans douleur est l’intervalle lui-même — dans le plan, la connexité remplace la convexité, une histoire qui commence avec le « seuls ∅\emptyset et R\R sont à la fois ouverts et fermés » de l’Exercice 12.9.

12.4 Exercices

Exercice 12.1 ★

Pour chacune des parties suivantes, dire si elle est ouverte, fermée, les deux, ou ni l’une ni l’autre (avec justification) : (0, 1)∪(2, 3)\intoo{0}{1} \cup \intoo{2}{3} ;   [0, 1)\;\intco{0}{1} ;   {0}∪[1, 2]\;\{0\} \cup \intcc{1}{2} ;   R∖Z\;\R \setminus \Z ;   Q∩(0, 1)\;\Q \cap \intoo{0}{1}.

Solution

Solution de Exercice 12.1.

(0, 1)∪(2, 3)\intoo{0}{1} \cup \intoo{2}{3} : ouvert (réunion d’ouverts), non fermé (1n→0\frac 1n \to 0, qui est en dehors).

[0, 1)\intco{0}{1} : ni l’un ni l’autre. Non ouvert (aucun intervalle autour de 00 n’y est contenu) ; non fermé (1−1n→1∉1 - \frac1n \to 1 \notin l’ensemble).

{0}∪[1, 2]\{0\} \cup \intcc{1}{2} : fermé (réunion finie de fermés), non ouvert (cela échoue en 00).

R∖Z\R \setminus \Z : ouvert (Z\Z est fermé), non fermé : la suite (1n)\bigl(\frac 1n\bigr) y est à valeurs, mais sa limite 00 appartient à Z\Z, c’est-à-dire s’échappe de l’ensemble.

Q∩(0, 1)\Q \cap \intoo{0}{1} : ni l’un ni l’autre. Non ouvert : tout intervalle autour d’un rationnel contient des irrationnels. Non fermé : il contient des suites tendant vers l’irrationnel 22\frac{\sqrt 2}{2} (densité).

Exercice 12.2 ★

Déterminer A˚\mathring A, A‾\overline A et ∂A\partial A pour : A=(0, 1]∪{2}A = \intoc{0}{1} \cup \{2\} ;   A=R∖Q\;A = \R \setminus \Q ;   A={(−1)nnn+1:n∈N}\;A = \bigl\{\frac{(-1)^n n}{n+1} : n \in \N\bigr\}.

Solution

Solution de Exercice 12.2.

A=(0, 1]∪{2}A = \intoc{0}{1} \cup \{2\} : A˚=(0, 1)\mathring A = \intoo{0}{1}, A‾=[0, 1]∪{2}\overline A = \intcc{0}{1} \cup \{2\}, ∂A={0,1,2}\partial A = \{0, 1, 2\}.

A=R∖QA = \R \setminus \Q : A˚=∅\mathring A = \emptyset (tout intervalle contient des rationnels), A‾=R\overline A = \R (densité des irrationnels), ∂A=R\partial A = \R.

A={(−1)nnn+1}A = \bigl\{\frac{(-1)^n n}{n+1}\bigr\} : les termes pairs tendent vers 11, les termes impairs vers −1-1, et aucune de ces deux valeurs n’appartient à AA. A˚=∅\mathring A = \emptyset (points isolés), A‾=A∪{−1,1}\overline A = A \cup \{-1, 1\}, ∂A=A‾\partial A = \overline A.

Exercice 12.3 ★

Démontrer qu’un ensemble fini est fermé, d’abord par le complémentaire, puis par la caractérisation séquentielle.

Solution

Solution de Exercice 12.3.

Par le complémentaire. F={a1<a2<⋯<ak}F = \{a_1 < a_2 < \dots < a_k\} : le complémentaire est la réunion des intervalles ouverts (−∞, a1)\intoo{-\infty}{a_1}, (ai, ai+1)\intoo{a_i}{a_{i+1}}, (ak, +∞)\intoo{a_k}{+\infty} — ouvert d’après la Proposition 12.3.

Par les suites. Soit un∈Fu_n \in F, un→ℓu_n \to \ell. Avec ε=min⁡{∣ai−aj∣:i≠j}/2>0\varepsilon = \min\{\abs{a_i - a_j} : i \neq j\}/2 > 0 (ou n’importe quel ε\varepsilon si FF est un singleton) : à partir d’un certain rang, tous les termes sont à distance ≤ε\leq \varepsilon de ℓ\ell, donc à distance ≤2ε\leq 2\varepsilon les uns des autres, ce qui les force à être un seul et même aia_i à partir de ce rang ; alors ℓ=ai∈F\ell = a_i \in F.

Exercice 12.4 ★

Démontrer que, pour toutes parties A,B⊆RA, B \subseteq \R : A∪B‾=A‾∪B‾\overline{A \cup B} = \overline A \cup \overline B. Montrer sur un exemple que A∩B‾\overline{A \cap B} peut différer de A‾∩B‾\overline A \cap \overline B.

Solution

Solution de Exercice 12.4.

⊆\subseteq : A‾∪B‾\overline A \cup \overline B est fermé (réunion finie) et contient A∪BA \cup B, donc il contient le plus petit fermé contenant A∪BA \cup B, à savoir A∪B‾\overline{A \cup B}. ⊇\supseteq : A⊆A∪BA \subseteq A \cup B donne A‾⊆A∪B‾\overline A \subseteq \overline{A \cup B} (l’adhérence est croissante : les points adhérents à AA le sont au plus grand ensemble), et de même pour BB.

Contre-exemple pour les intersections : A=(0, 1)A = \intoo{0}{1}, B=(1, 2)B = \intoo{1}{2} : A∩B‾=∅‾=∅\overline{A \cap B} = \overline\emptyset = \emptyset mais A‾∩B‾={1}\overline A \cap \overline B = \{1\}.

Exercice 12.5 ★★

Soit un→ℓu_n \to \ell dans R\R. Démontrer que l’ensemble {un:n∈N}∪{ℓ}\{u_n : n \in \N\} \cup \{\ell\} est fermé (donc compact si l’on ajoute qu’il est borné — ce qu’il est).

Solution

Solution de Exercice 12.5.

Utilisons la caractérisation séquentielle (Théorème 12.6). Posons S={un}∪{ℓ}S = \{u_n\} \cup \{\ell\} et soit (vk)(v_k) une suite de SS avec vk→mv_k \to m ; montrons que m∈Sm \in S. Deux cas. Si une valeur v∈Sv \in S est prise une infinité de fois par (vk)(v_k), une suite extraite constante donne m=v∈Sm = v \in S. Sinon, chaque valeur n’est prise qu’un nombre fini de fois ; en particulier, pour chaque nn, le terme unu_n n’apparaît qu’un nombre fini de fois, et ℓ\ell aussi. Alors, pour tout NN, les indices kk tels que vk∈{u0,…,uN,ℓ}v_k \in \{u_0, \dots, u_N, \ell\} sont en nombre fini : les vkv_k restants sont des termes unu_n avec n>Nn > N. Étant donné ε>0\varepsilon > 0, choisissons NN tel que ∣un−ℓ∣≤ε\abs{u_n - \ell} \leq \varepsilon pour n>Nn > N : tous les vkv_k sauf un nombre fini vérifient ∣vk−ℓ∣≤ε\abs{v_k - \ell} \leq \varepsilon. Donc vk→ℓv_k \to \ell, et m=ℓ∈Sm = \ell \in S.

Exercice 12.6 ★★

Soient UU un ouvert et AA une partie quelconque. Démontrer que U+A={u+a}U + A = \{u + a\} est ouvert. En déduire que la somme d’un ouvert et d’une partie quelconque est ouverte, et contraster : exhiber deux fermés dont la somme n’est pas fermée. (Essayer Z\Z et 2 Z\sqrt 2\,\Z, avec l’Exercice 10.9.)

Solution

Solution de Exercice 12.6.

U+A=⋃a∈A(U+a)U + A = \bigcup_{a \in A} (U + a), et chaque translaté U+aU + a est ouvert (il suffit de translater les certificats d’intervalles). Une réunion d’ouverts est ouverte (Proposition 12.3).

Fermés : Z\Z et 2 Z\sqrt 2\,\Z sont fermés (comme tout αZ\alpha\Z : les suites convergentes y sont stationnaires, cf. Exemple 12.8). Leur somme Z+2 Z\Z + \sqrt 2\,\Z est dense dans R\R (Exercice 10.9) mais n’est pas R\R (elle est dénombrable, ou plus simplement : 22∉Z+2Z\frac{\sqrt 2}{2} \notin \Z + \sqrt2\Z, sans quoi 2\sqrt 2 serait rationnel — écrire 22=m+n2\frac{\sqrt2}{2} = m + n\sqrt 2 force (2n−1)2=−2m(2n - 1)\sqrt 2 = -2m, donc 2∈Q\sqrt 2 \in \Q sauf si n=12n = \frac12, ce qui est impossible). Une partie dense et propre n’est pas fermée : son adhérence est R\R, distincte d’elle-même.

Exercice 12.7 ★★

Un point x∈Ax \in A est isolé dans AA lorsqu’un voisinage de xx rencontre AA en xx seulement. Démontrer que tout point de Z\Z est isolé dans Z\Z, que A={1n}A = \{\frac1n\} a tous ses points isolés alors que A‾≠A\overline A \neq A, et qu’un ensemble dont tous les points sont isolés est d’intérieur vide.

Solution

Solution de Exercice 12.7.

Z\Z : le voisinage (n−12, n+12)\intoo{n - \frac12}{n + \frac12} de nn rencontre Z\Z en nn seulement.

A={1n:n∈N∗}A = \{\frac1n : n \in \N^*\} : autour de 1n\frac 1n, l’intervalle de rayon 1n−1n+1=1n(n+1)\frac{1}{n} - \frac{1}{n+1} = \frac{1}{n(n+1)} (divisé par deux, disons) le sépare de ses voisins — tous les points sont isolés. Pourtant 0∈A‾∖A0 \in \overline A \setminus A : des points isolés n’empêchent pas des adhérents venus de l’extérieur.

Si tous les points de AA sont isolés : aucun point de AA n’est intérieur, car un point intérieur possède autour de lui tout un intervalle de points de AA (un intervalle est infini), ce qui contredit l’isolement. Donc A˚=∅\mathring A = \emptyset.

Exercice 12.8 ★★

Démontrer que l’adhérence d’une partie bornée est bornée, et que sup⁡A‾=sup⁡A\sup \overline A = \sup A pour AA non vide et majorée. En déduire que sup⁡A∈A‾\sup A \in \overline A : la borne supérieure est toujours adhérente.

Solution

Solution de Exercice 12.8.

Si A⊆[−M, M]A \subseteq \intcc{-M}{M}, le fermé [−M, M]\intcc{-M}{M} contient AA, donc contient A‾\overline A (plus petit fermé contenant AA) : A‾\overline A est bornée.

Soit s=sup⁡As = \sup A (fini). Comme A⊆A‾A \subseteq \overline A, on a sup⁡A‾≥s\sup \overline A \geq s. Réciproquement, A‾⊆(−∞, s]\overline A \subseteq \intoc{-\infty}{s} : cette demi-droite est fermée et contient AA ; donc tout élément de A‾\overline A est ≤s\leq s, ce qui donne sup⁡A‾≤s\sup\overline A \leq s. D’où l’égalité.

s∈A‾s \in \overline A : par la caractérisation en ε\varepsilon (Proposition 10.4), tout intervalle (s−ε, s+ε)\intoo{s - \varepsilon}{s + \varepsilon} contient un élément de AA : ss est adhérent.

Exercice 12.9 ★★★

Démontrer que les seules parties de R\R à la fois ouvertes et fermées sont ∅\emptyset et R\R. Indication : supposer AA ouvert, fermé, avec A≠∅A \neq \emptyset et R∖A≠∅\R \setminus A \neq \emptyset ; choisir a∈Aa \in A, b∉Ab \notin A, disons a<ba < b, et considérer s=sup⁡ (A∩[a, b])s = \sup\,(A \cap \intcc{a}{b}) ; décider si ss peut appartenir à AA ou à son complémentaire.

Solution

Solution de Exercice 12.9.

Supposons AA ouvert et fermé, avec a∈Aa \in A et b∈R∖Ab \in \R \setminus A ; quitte à échanger les rôles, a<ba < b. L’ensemble B=A∩[a, b]B = A \cap \intcc{a}{b} est non vide (il contient aa) et borné : posons s=sup⁡Bs = \sup B. D’après l’Exercice 12.8, s∈B‾⊆A‾=As \in \overline B \subseteq \overline A = A (AA fermé). Remarquons que s≤bs \leq b et, puisque b∉Ab \notin A : s<bs < b. Or AA est ouvert : un intervalle (s−r, s+r)\intoo{s - r}{s + r} est contenu dans AA, et on peut prendre r<b−sr < b - s. Alors s+r2s + \frac{r}{2} appartient à A∩[a, b]=BA \cap \intcc{a}{b} = B et dépasse ss — ce qui contredit s=sup⁡Bs = \sup B. Il n’existe donc aucun tel couple (a,b)(a, b) : l’un des ensembles AA, R∖A\R \setminus A est vide.

Exercice 12.10 ★★★

(Structure des ouverts) Soit U⊆RU \subseteq \R un ouvert non vide. Pour x∈Ux \in U, soit IxI_x la réunion de tous les intervalles ouverts contenant xx et contenus dans UU. Démontrer que IxI_x est un intervalle ouvert, que deux ensembles IxI_x, IyI_y sont égaux ou disjoints, et que UU est une réunion dénombrable d’intervalles ouverts deux à deux disjoints (choisir un rationnel dans chacun).

Solution

Solution de Exercice 12.10.

IxI_x est une réunion d’intervalles ouverts contenant tous xx : il est ouvert, et c’est un intervalle, car il est convexe — si u<z<vu < z < v avec u,v∈Ixu, v \in I_x, alors uu et vv appartiennent à des sous-intervalles ouverts Ju∋xJ_u \ni x, Jv∋xJ_v \ni x de UU, et Ju∪JvJ_u \cup J_v est un intervalle (tous deux contiennent xx) inclus dans UU et contenant zz ; donc z∈Ixz \in I_x (Proposition 10.19).

Si Ix∩Iy≠∅I_x \cap I_y \neq \emptyset : Ix∪IyI_x \cup I_y est alors un intervalle ouvert (convexe : deux intervalles qui se chevauchent) contenu dans UU et contenant xx et yy, donc Ix∪Iy⊆IxI_x \cup I_y \subseteq I_x et ⊆Iy\subseteq I_y par maximalité de chacun : Ix=IyI_x = I_y.

Ainsi UU est la réunion disjointe des ensembles IxI_x distincts (chaque x∈Ux \in U appartient à son propre IxI_x). Dénombrabilité : chaque intervalle ouvert non vide II de la famille contient un rationnel qIq_I (Théorème 10.14), et des intervalles distincts, donc disjoints, reçoivent des rationnels distincts : la famille s’injecte dans Q\Q, qui est dénombrable (il est indexé par des couples d’entiers). Il y a donc au plus une infinité dénombrable d’intervalles.

Exercice 12.11 ★★

Un point x∈Rx \in \R est un point d’accumulation de AA lorsque tout voisinage de xx rencontre A∖{x}A \setminus \{x\} ; leur ensemble est l’ensemble dérivé A′A'. Démontrer que A‾=A∪A′\overline A = A \cup A', et que AA est fermé si et seulement si A′⊆AA' \subseteq A. Déterminer A′A' pour A={1n:n∈N∗}A = \{\frac 1n : n \in \N^*\}, pour A=ZA = \Z, et pour A=QA = \Q.

Solution

Solution de Exercice 12.11.

A‾=A∪A′\overline A = A \cup A'. (⊇\supseteq) On a toujours A⊆A‾A \subseteq \overline A ; et si x∈A′x \in A', tout voisinage de xx rencontre A∖{x}⊆AA \setminus \{x\} \subseteq A, donc xx est adhérent. (⊆\subseteq) Soit x∈A‾x \in \overline A. Si x∈Ax \in A, c’est fini. Si x∉Ax \notin A, tout voisinage de xx rencontre A=A∖{x}A = A \setminus \{x\} : x∈A′x \in A'.

Par conséquent, AA est fermé   ⟺  \iff A=A‾=A∪A′A = \overline A = A \cup A'   ⟺  \iff A′⊆AA' \subseteq A.

A={1n}A = \{\frac 1n\} : 00 est point d’accumulation (1n→0\frac 1n \to 0, termes ≠0\neq 0) ; chaque 1n\frac 1n est isolé (Exercice 12.7), donc n’est pas dans A′A' ; et un point x∉A∪{0}x \notin A \cup \{0\} possède tout un intervalle évitant AA (entre les deux voisins de xx dans A∪{0}A \cup \{0\}, ou au-delà de 11). Donc A′={0}A' = \{0\}.

Z′=∅\Z' = \emptyset : tout entier est isolé, tout non-entier possède un voisinage contenu dans R∖Z\R \setminus \Z.

Q′=R\Q' = \R : tout intervalle autour d’un réel quelconque contient une infinité de rationnels (Théorème 10.14), en particulier un différent du centre.

Exercice 12.12 ★★★

Pour A⊆RA \subseteq \R non vide, on pose dA(x)=inf⁡{∣x−a∣:a∈A}d_A(x) = \inf\{\abs{x - a} : a \in A\}. Démontrer :

  1. ∣dA(x)−dA(y)∣≤∣x−y∣\abs{d_A(x) - d_A(y)} \leq \abs{x - y} pour tous x,yx, y (dAd_A est 11-lipschitzienne) ;
  2. dA(x)=0d_A(x) = 0 si et seulement si x∈A‾x \in \overline A ; en particulier, si FF est fermé et x∉Fx \notin F, alors dF(x)>0d_F(x) > 0 ;
  3. pour tout ε>0\varepsilon > 0, l’ensemble Vε={x:dF(x)<ε}V_\varepsilon = \{x : d_F(x) < \varepsilon\} est ouvert, contient FF, et ⋂ε>0Vε=F\bigcap_{\varepsilon > 0} V_\varepsilon = F lorsque FF est fermé : tout fermé est une intersection dénombrable d’ouverts.
Solution

Solution de Exercice 12.12.

  1. Pour tout a∈Aa \in A : ∣x−a∣≤∣x−y∣+∣y−a∣\abs{x - a} \leq \abs{x - y} + \abs{y - a}, donc dA(x)≤∣x−y∣+∣y−a∣d_A(x) \leq \abs{x - y} + \abs{y - a} ; en passant à la borne inférieure sur aa : dA(x)≤∣x−y∣+dA(y)d_A(x) \leq \abs{x - y} + d_A(y). En échangeant xx et yy on obtient l’autre inégalité : ∣dA(x)−dA(y)∣≤∣x−y∣\abs{d_A(x) - d_A(y)} \leq \abs{x - y}.
  2. dA(x)=0d_A(x) = 0   ⟺  \iff pour tout ε>0\varepsilon > 0 il existe a∈Aa \in A avec ∣x−a∣<ε\abs{x - a} < \varepsilon   ⟺  \iff tout intervalle autour de xx rencontre AA   ⟺  \iff x∈A‾x \in \overline A. Si FF est fermé et x∉F=F‾x \notin F = \overline F, alors dF(x)≠0d_F(x) \neq 0, c’est-à-dire dF(x)>0d_F(x) > 0.
  3. Si dF(x)<εd_F(x) < \varepsilon, posons r=ε−dF(x)>0r = \varepsilon - d_F(x) > 0 : pour ∣y−x∣<r\abs{y - x} < r, le point (1) donne dF(y)≤dF(x)+∣x−y∣<εd_F(y) \leq d_F(x) + \abs{x - y} < \varepsilon : l’intervalle (x−r, x+r)\intoo{x - r}{x + r} est contenu dans VεV_\varepsilon, qui est donc ouvert ; il contient FF puisque dF=0d_F = 0 sur FF. Enfin x∈⋂ε>0Vεx \in \bigcap_{\varepsilon>0} V_\varepsilon   ⟺  \iff dF(x)<εd_F(x) < \varepsilon pour tout ε\varepsilon   ⟺  \iff dF(x)=0d_F(x) = 0   ⟺  \iff x∈F‾=Fx \in \overline F = F. Comme ⋂ε>0Vε=⋂n≥1V1/n\bigcap_{\varepsilon > 0} V_\varepsilon = \bigcap_{n \geq 1} V_{1/n}, tout fermé est une intersection dénombrable d’ouverts.

12.5 Problème : l’ensemble de Cantor, minuscule et énorme à la fois

Problème 12.1

Devoir maison — l’ensemble triadique de Cantor : longueur nulle, non dénombrable, parfait, et C+C=[0, 2]C + C = \intcc{0}{2}

Retirer de [0, 1]\intcc{0}{1} son tiers médian ouvert, puis le tiers médian de chaque segment restant, et recommencer indéfiniment : ce qui survit est l’ensemble de Cantor CC, la fabrique fondamentale de contre-exemples de l’analyse. Ce problème le construit, le lit à travers la machinerie en base 33 du Problème 10.1, et établit son portrait paradoxal : longueur totale nulle, et pourtant non dénombrable ; intérieur vide, et pourtant aucun point isolé ; totalement discontinu, et pourtant C+CC + C remplit le segment [0, 2]\intcc{0}{2} tout entier. Formellement : C0=[0, 1]C_0 = \intcc{0}{1}, et Cn+1C_{n+1} s’obtient à partir de CnC_n en supprimant le tiers médian ouvert de chaque segment de CnC_n ; finalement C=⋂n≥0CnC = \bigcap_{n \geq 0} C_n. Dans tout le problème, un code ternaire de x∈[0, 1]x \in \intcc{0}{1} est une suite de chiffres (dk)k≥1(d_k)_{k\geq1} avec dk∈{0,1,2}d_k \in \{0, 1, 2\} dont la valeur sup⁡n∑k=1ndk3−k\sup_n \sum_{k=1}^n d_k 3^{-k} vaut xx — les codes impropres (égaux à 22 à partir d’un rang) sont autorisés ; d’après le Problème 10.1 (questions 9 à 11), tout x∈[0, 1]x \in \intcc{0}{1} possède un ou deux codes, deux exactement lorsque x=m/3N∈(0, 1)x = m/3^N \in \intoo{0}{1}.

Partie I — La construction.

  1. Décrire explicitement C1C_1 et C2C_2 comme réunions de segments, et démontrer par récurrence : CnC_n est une réunion disjointe de 2n2^n segments fermés, chacun de longueur 3−n3^{-n}.
  2. Montrer que CC est fermé, borné — donc compact (Théorème 12.19) — non vide, et que toute extrémité de tout segment de tout CnC_n appartient à CC.
  3. La longueur totale de CnC_n vaut (23)n\bigl(\frac23\bigr)^n. En déduire que, pour tout ε>0\varepsilon > 0, l’ensemble CC peut être recouvert par un nombre fini de segments de longueur totale ≤ε\leq \varepsilon : l’ensemble de Cantor est de longueur nulle.
  4. Montrer qu’un intervalle contenu dans CC a une longueur ≤3−n\leq 3^{-n} pour tout nn, donc est vide ou réduit à un point : C˚=∅\mathring C = \emptyset. Étant fermé et d’intérieur vide, CC est nulle part dense.

Partie II — Le code ternaire.

  1. Démontrer la relation d’autosimilarité

    Cn+1=13Cn ∪ (23+13Cn),d’ouˋC=13C ∪ (23+13C),C_{n+1} = \tfrac13 C_n \,\cup\, \bigl(\tfrac23 + \tfrac13 C_n\bigr), \qquad\text{d'où}\qquad C = \tfrac13 C \,\cup\, \bigl(\tfrac23 + \tfrac13 C\bigr),

    les deux morceaux étant disjoints : CC est formé de deux copies de lui-même à l’échelle 13\frac13.

  2. Démontrer par récurrence sur nn : x∈Cnx \in C_n si et seulement si xx possède un code ternaire dont les nn premiers chiffres sont dans {0,2}\{0, 2\}. En déduire, en utilisant le fait que xx possède au plus deux codes : x∈Cx \in C si et seulement si xx possède un code sans aucun chiffre égal à 11 (un code sans 11).
  3. Les codes en action : donner des codes sans 11 pour 00, 11, 13\frac13, 23\frac23 ; montrer que 14=(0.02‾)3\frac14 = (0.\overline{02})_3 et 34=(0.20‾)3\frac34 = (0.\overline{20})_3, de sorte que tous deux appartiennent à CC ; et vérifier que 14\frac14 n’est pas une extrémité d’un CnC_n (les extrémités sont de la forme m/3nm/3^n).
  4. Montrer que chaque x∈Cx \in C possède exactement un code sans 11 (lorsque xx possède deux codes, démontrer qu’exactement l’un des deux contient le chiffre 11). Conclure : l’application « valeur » est une bijection de l’ensemble des suites {0,2}\{0,2\} sur CC.
  5. (Diagonale) Soit k↦xkk \mapsto x_k une application quelconque N∗→C\N^* \to C. Construire une suite {0,2}\{0, 2\} différant à l’indice kk du code de xkx_k, et en conclure que CC n’est pas dénombrable — alors que, par contraste, la question 3 le dit métriquement négligeable.

Partie III — Portrait topologique.

  1. Rassembler le bilan obtenu : CC est compact, non dénombrable, de longueur nulle, nulle part dense. Pour chaque propriété, dire si la seule inclusion C⊆CnC \subseteq C_n suffit à la porter.
  2. (CC est parfait) Soit x∈Cx \in C de code sans 11 égal à (dk)(d_k). Échanger le chiffre dnd_n (0↔20 \leftrightarrow 2) produit xn∈Cx_n \in C avec ∣xn−x∣=2⋅3−n\abs{x_n - x} = 2 \cdot 3^{-n}. En conclure que CC n’a aucun point isolé : tout point de CC est limite d’autres points de CC.
  3. Montrer que les extrémités de la question 2 forment une partie dénombrable dense de CC (tronquer le code après nn chiffres et poursuivre par des 00 ; dénombrabilité comme dans l’Exercice 12.10). Conclure : le point typique de CC — comme 14\frac14 — n’est pas une extrémité : les extrémités forment un squelette dénombrable à l’intérieur d’un corps non dénombrable.
  4. (Totalement discontinu) Soient x<yx < y dans CC. Choisir nn tel que 3−n<y−x3^{-n} < y - x et produire un point z∈(x, y)z \in \intoo{x}{y} avec z∉Cz \notin C. En conclure que les seuls intervalles non vides contenus dans CC sont les singletons.

Partie IV — Arithmétique de CC.

  1. Montrer que 1−C=C1 - C = C (que fait x↦1−xx \mapsto 1 - x à un code sans 11 ? rappelons que 1=(0.2‾)31 = (0.\overline{2})_3).
  2. (Addition des codes) Montrer que si xx, x′x' ont pour codes (ak)(a_k), (bk)(b_k), alors x+x′=lim⁡n (tn+tn′)x + x' = \lim_n\,(t_n + t'_n) où tn,tn′t_n, t'_n sont les sommes partielles. En déduire : tout y∈[0, 1]y \in \intcc{0}{1} est le milieu de deux points de CC — étant donné un code (ek)(e_k) de yy, choisir des chiffres ak,bk∈{0,2}a_k, b_k \in \{0, 2\} tels que ak+bk2=ek\frac{a_k + b_k}{2} = e_k.
  3. En conclure que C+C=[0, 2]C + C = \intcc{0}{2} et, avec la question 14, que C−C=[−1, 1]C - C = \intcc{-1}{1}. Cas concret : écrire 11 comme somme des deux points non extrémités trouvés à la question 7.
  4. Réfléchir : un ensemble de longueur nulle dont l’ensemble des différences remplit [−1, 1]\intcc{-1}{1}. Pourquoi n’y a-t-il pas de contradiction entre « CC est métriquement négligeable » et « C+CC + C est de longueur pleine » ? (Une phrase ; réfléchir à ce que la longueur contrôle et à ce qu’elle ne contrôle pas.)

Partie V — Des éléments, rationnels et irrationnels.

  1. Combiner la question 8 avec le critère de périodicité du Problème 10.1 : un point de CC est rationnel si et seulement si son code sans 11 est périodique à partir d’un certain rang. Effectuer la division en base 33 pour vérifier que 113=(0.002‾)3∈C\frac1{13} = (0.\overline{002})_3 \in C.
  2. Produire un élément explicitement irrationnel de CC : la valeur du code valant dk=2d_k = 2 aux positions triangulaires k=j(j+1)2k = \frac{j(j+1)}{2} et dk=0d_k = 0 ailleurs. Justifier l’irrationalité par l’argument des écarts croissants du Problème 10.1 (question 20).
  3. (Sur un segment tout entier) Considérer hh qui envoie le point de CC de code sans 11 égal à (dk)(d_k) sur la valeur de la suite binaire (dk2)\bigl(\frac{d_k}2\bigr), c’est-à-dire h(x)=sup⁡n∑k=1ndk2 2−kh(x) = \sup_n \sum_{k=1}^n \frac{d_k}{2}\,2^{-k}. Montrer que hh envoie CC sur [0, 1]\intcc{0}{1} tout entier. Ainsi le négligeable CC se surjecte sur un segment de longueur pleine — une seconde démonstration du fait que CC n’est pas dénombrable.
  4. (Longueur et autosimilarité) Supposons qu’une notion de longueur LL soit définie pour CC et ses copies réduites, respectant l’homothétie (L(λA)=λL(A)L(\lambda A) = \lambda L(A)), l’invariance par translation et l’additivité sur la décomposition disjointe de la question 5. Montrer qu’alors L(C)=23 L(C)L(C) = \frac23\,L(C), ce qui force L(C)=0L(C) = 0 : l’autosimilarité seule condamne déjà CC à la longueur nulle.

Partie VI — Un cousin gras, et la morale.

  1. (Ensemble de Cantor gras) Reprendre la construction, mais en retirant à l’étape nn (n=0,1,2,…n = 0, 1, 2, \dots) de chacun des 2n2^n segments courants un intervalle ouvert central de longueur 4−(n+1)4^{-(n+1)} seulement. Montrer que les longueurs lnl_n des segments vérifient ln+1=ln−4−(n+1)2l_{n+1} = \frac{l_n - 4^{-(n+1)}}{2}, ln=2n+12⋅4n>0l_n = \frac{2^n + 1}{2\cdot 4^n} > 0, que l’ensemble K=⋂KnK = \bigcap K_n ainsi obtenu est compact d’intérieur vide, et que la longueur totale retirée vaut ∑n≥02n4−(n+1)=12\sum_{n\geq0} 2^n 4^{-(n+1)} = \frac12. En admettant l’additivité (intuitive, Licence 3) de la longueur pour les réunions finies d’intervalles, et en utilisant les deux énoncés de l’Exemple 12.20, montrer que toute famille finie d’intervalles ouverts recouvrant KK a une longueur totale ≥12\geq \frac12 : KK est nulle part dense mais non négligeable. La petitesse a plusieurs sens non équivalents.
  2. (Distances) Montrer que, pour un fermé non vide F⊆RF \subseteq \R et x∈Rx \in \R, la borne inférieure d(x,F)d(x, F) est atteinte (suite minimisante et Bolzano–Weierstrass). Calculer ensuite

    max⁡y∈[0, 1]d(y,C)=16,\max_{y \in \intcc{0}{1}} d(y, C) = \frac16 ,

    maximum atteint exactement au centre y=12y = \frac12 (un point d’un trou créé à l’étape nn est à distance au plus 3−n2\frac{3^{-n}}{2} des extrémités du trou, lesquelles appartiennent à CC).

  3. (Tout point est valeur d’adhérence) En utilisant les questions 12 et 2, produire une seule suite de CC dont l’ensemble des valeurs d’adhérence est CC tout entier. (À comparer : pour une suite convergente cet ensemble est réduit à un point — CC réalise l’extrême opposé parmi les compacts.)
  4. Synthèse, une phrase pour chaque point : (i) quels théorèmes de ce chapitre la construction a-t-elle réellement consommés (stabilité des fermés, compacité, caractérisations séquentielles) ? (ii) énumérer les quatre couples paradoxaux du portrait (longueur nulle/non dénombrable, fermé/intérieur vide, parfait/totalement discontinu, négligeable/C+CC+C plein) ; (iii) où CC refait-il surface plus tard (l’escalier du diable construit sur hh dans la théorie de la continuité, et la théorie de la mesure du volume de Licence 3, où CC sépare « dénombrable » de « négligeable ») ?
Solution

Solution de Problème 12.1.

1. C1=[0, 13]∪[23, 1]C_1 = \intcc{0}{\frac13} \cup \intcc{\frac23}{1} et

C2=[0, 19]∪[29, 13]∪[23, 79]∪[89, 1].C_2 = \intcc{0}{\tfrac19} \cup \intcc{\tfrac29}{\tfrac13} \cup \intcc{\tfrac23}{\tfrac79} \cup \intcc{\tfrac89}{1} .

Récurrence : si CnC_n est une réunion disjointe de 2n2^n segments fermés de longueur 3−n3^{-n}, supprimer le tiers médian ouvert de chacun laisse deux segments fermés de longueur 3−n−13^{-n-1} par parent : 2n+12^{n+1} segments, deux à deux disjoints (les enfants de parents distincts sont séparés parce que les parents l’étaient ; les enfants d’un même parent sont séparés par le trou retiré).

2. Chaque CnC_n est une réunion finie de segments, donc fermé ; C=⋂CnC = \bigcap C_n est une intersection de fermés : c’est un fermé (Définition 12.5) ; borné (⊆[0, 1]\subseteq \intcc{0}{1}) : donc compact d’après le Théorème 12.19. Non vide : 00 appartient au segment le plus à gauche de chaque CnC_n. Soit aa une extrémité d’un segment SS de CnC_n. Pour m≤nm \leq n, a∈Cn⊆Cma \in C_n \subseteq C_m. Pour les étapes suivantes : la suppression du tiers médian n’enlève jamais une extrémité, et aa est de nouveau une extrémité de l’un des deux enfants de SS (celui qui touche aa) ; par récurrence a∈Cma \in C_m pour tout m≥nm \geq n : a∈Ca \in C.

3. Longueur totale de CnC_n : 2n⋅3−n=(23)n→02^n \cdot 3^{-n} = (\frac23)^n \to 0. Étant donné ε>0\varepsilon > 0, choisissons nn tel que (23)n≤ε(\frac23)^n \leq \varepsilon : alors C⊆CnC \subseteq C_n, réunion d’un nombre fini de segments de longueur totale ≤ε\leq \varepsilon.

4. Soit I⊆CI \subseteq C un intervalle contenant deux points distincts. Pour tout nn : I⊆CnI \subseteq C_n, et II, étant convexe, doit être contenu dans un seul segment de CnC_n (rencontrer deux segments forcerait II à contenir un point du trou qui les sépare, lequel est hors de CnC_n). Donc la longueur de II est ≤3−n\leq 3^{-n} pour tout nn : contradiction. Ainsi les seuls intervalles contenus dans CC sont vides ou réduits à un point ; en particulier aucun (x−r, x+r)\intoo{x-r}{x+r} ne tient dans CC : C˚=∅\mathring C = \emptyset. Comme CC est fermé, C‾=C\overline C = C est d’intérieur vide : CC est nulle part dense.

5. Posons φ0(x)=x3\varphi_0(x) = \frac x3 et φ2(x)=2+x3\varphi_2(x) = \frac{2 + x}{3}, bijections affines croissantes de [0, 1]\intcc{0}{1} sur [0, 13]\intcc{0}{\frac13} et [23, 1]\intcc{\frac23}{1}. Affirmation : Cn+1=φ0(Cn)∪φ2(Cn)C_{n+1} = \varphi_0(C_n) \cup \varphi_2(C_n). Pour n=0n = 0 c’est la question 1. Récurrence : une application affine croissante envoie le tiers médian d’un segment sur le tiers médian du segment image, donc la suppression des tiers médians commute avec φ0\varphi_0 et φ2\varphi_2 ; en appliquant l’étape de suppression à Cn+1=φ0(Cn)∪φ2(Cn)C_{n+1} = \varphi_0(C_n) \cup \varphi_2(C_n) on obtient Cn+2=φ0(Cn+1)∪φ2(Cn+1)C_{n+2} = \varphi_0(C_{n+1}) \cup \varphi_2(C_{n+1}). En intersectant sur nn : pour x≤13x \leq \frac13, x∈C  ⟺  x∈φ0(Cn)x \in C \iff x \in \varphi_0(C_n) pour tout nn   ⟺  3x∈⋂Cn=C\iff 3x \in \bigcap C_n = C ; de même sur [23, 1]\intcc{\frac23}{1} ; et aucun point de (13, 23)\intoo{\frac13}{\frac23} n’appartient à C1C_1. Donc C=φ0(C)∪φ2(C)C = \varphi_0(C) \cup \varphi_2(C), de façon disjointe.

6. Récurrence sur nn ; le cas n=0n = 0 dit que tout x∈[0, 1]x \in \intcc{0}{1} possède un code, ce qui est le Problème 10.1 (question 9 pour x<1x < 1 ; 1=(0.2‾)31 = (0.\overline 2)_3). Supposons l’équivalence au rang nn. Si x∈Cn+1x \in C_{n+1} : d’après la question 5, x=φi(z)x = \varphi_i(z) avec z∈Cnz \in C_n et i∈{0,2}i \in \{0, 2\} ; si (ek)(e_k) est un code de zz dont les nn premiers chiffres sont sans 11, alors (i,e1,e2,… )(i, e_1, e_2, \dots) a pour sommes partielles i3+13∑k≤mek3−k→φi(z)=x\frac i3 + \frac13\sum_{k\leq m} e_k 3^{-k} \to \varphi_i(z) = x : c’est un code de xx dont les n+1n + 1 premiers chiffres sont sans 11. Réciproquement, si xx possède un code (dk)(d_k) avec d1,…,dn+1∈{0,2}d_1, \dots, d_{n+1} \in \{0, 2\} : la suite décalée (d2,d3,… )(d_2, d_3, \dots) a une certaine valeur z∈[0, 1]z \in \intcc{0}{1}, ses nn premiers chiffres sont sans 11, et le calcul des sommes partielles lu à l’envers donne x=φd1(z)x = \varphi_{d_1}(z) ; par hypothèse de récurrence z∈Cnz \in C_n, donc x∈Cn+1x \in C_{n+1} par la question 5. Enfin : un code entièrement sans 11 place xx dans chaque CnC_n, donc dans CC ; réciproquement si x∈Cx \in C, alors pour chaque nn l’un des au plus deux codes de xx (Problème 10.1, question 11) a ses nn premiers chiffres sans 11 ; un même code fixé doit convenir pour des nn arbitrairement grands (principe des tiroirs entre deux codes), et un code dont les nn premiers chiffres sont sans 11 pour des nn arbitrairement grands est sans 11 tout court.

7. 0=(0.0‾)30 = (0.\overline 0)_3, 1=(0.2‾)31 = (0.\overline 2)_3, 13=(0.02‾)3\frac13 = (0.0\overline{2})_3 (le jumeau impropre de (0.1)3(0.1)_3), 23=(0.20‾)3\frac23 = (0.2\overline{0})_3. Sommes géométriques :

(0.02‾)3=∑j≥129 j=2/91−1/9=14,(0.20‾)3=∑j≥123⋅9 j−1=2/31−1/9=34,(0.\overline{02})_3 = \sum_{j\geq1} \frac{2}{9^{\,j}} = \frac{2/9}{1 - 1/9} = \frac14 , \qquad (0.\overline{20})_3 = \sum_{j\geq1} \frac{2}{3\cdot 9^{\,j-1}} = \frac{2/3}{1 - 1/9} = \frac34 ,

tous deux sans 11 : 14,34∈C\frac14, \frac34 \in C. (Les sommes infinies abrègent des bornes supérieures de sommes partielles, comme dans le Problème 10.1.) Les extrémités des segments de CnC_n sont de la forme m/3nm/3^n (récurrence : les extrémités des enfants sont des extrémités du parent, ou en diffèrent d’un multiple de 3−n−13^{-n-1}). Si 14=m3n\frac14 = \frac{m}{3^n} alors 3n=4m3^n = 4m, et 4∤3n4 \nmid 3^n : impossible. Donc 14∈C\frac14 \in C sans jamais être une extrémité.

8. Supposons que xx ait deux codes sans 11 distincts. Avoir deux codes signifie (Problème 10.1, question 11, en base 33) que x=m/3N∈(0, 1)x = m/3^N \in \intoo{0}{1} et que les deux codes sont : le code fini, dont le dernier chiffre non nul dN∈{1,2}d_N \in \{1, 2\} est suivi de 00, et son jumeau, portant dN−1d_N - 1 à la position NN puis des 22. Si dN=1d_N = 1 le premier contient un 11 ; si dN=2d_N = 2 le jumeau porte dN−1=1d_N - 1 = 1. Dans les deux cas, au plus l’un des deux est sans 11 : contradiction. Donc chaque x∈Cx \in C possède exactement un code sans 11 (l’existence vient de la question 6), et des suites {0,2}\{0,2\} distinctes ont des valeurs distinctes. Toute suite {0,2}\{0,2\} a une valeur dans [0, 1]\intcc{0}{1} (sommes partielles ≤1\leq 1) dont tous les préfixes sont sans 11, donc une valeur dans chaque CnC_n, c’est-à-dire dans CC : l’application « valeur » est une bijection de l’ensemble des suites {0,2}\{0,2\} sur CC.

9. Soit (d(k))(d^{(k)}) le code sans 11 de xkx_k et posons ek=2−dk(k)∈{0,2}e_k = 2 - d^{(k)}_k \in \{0, 2\} : c’est une suite {0,2}\{0,2\} dont la valeur yy appartient à CC et admet (ek)(e_k) pour unique code sans 11 (question 8). Pour chaque kk, les codes de yy et de xkx_k diffèrent à la position kk, donc y≠xky \neq x_k : aucune application N∗→C\N^* \to C n’est surjective. Un ensemble non dénombrable de longueur nulle : énorme en cardinal, minuscule en mesure — simultanément.

10. Compacité : le caractère fermé de l’intersection infinie, plus le caractère borné (question 2) — la seule propriété qui ne soit pas portée par une simple inclusion. Longueur nulle : C⊆CnC \subseteq C_n, de longueur totale (23)n(\frac23)^n (question 3). Nulle part dense : C⊆CnC \subseteq C_n force les intervalles contenus dans CC à être de longueur ≤3−n\leq 3^{-n} (question 4). La non-dénombrabilité ne repose sur aucune inclusion : elle réclame toute la structure de l’intersection, encodée dans la bijection de la question 8.

11. Remplaçons dnd_n par 2−dn2 - d_n : la nouvelle suite est encore une suite {0,2}\{0,2\}, donc sa valeur xnx_n appartient à CC ; les sommes partielles au-delà du rang nn diffèrent exactement de 2⋅3−n2\cdot3^{-n}, donc ∣xn−x∣=2⋅3−n\abs{x_n - x} = 2\cdot3^{-n}. Ainsi xn≠xx_n \neq x et xn→xx_n \to x : tout point de CC est limite d’autres points de CC — CC est parfait, sans point isolé.

12. D’après la récurrence de la question 5, les segments de CnC_n sont exactement les [t, t+3−n]\intcc{t}{t + 3^{-n}} où tt parcourt les valeurs des suites {0,2}\{0,2\} de longueur nn. Étant donné x∈Cx \in C de code (dk)(d_k), la troncature tnt_n (chiffres d1…dnd_1 \dots d_n puis des 00) est donc une extrémité gauche, et 0≤x−tn≤3−n0 \leq x - t_n \leq 3^{-n} : les extrémités sont denses dans CC. Elles forment une partie de {m/3n:m,n}\{m/3^n : m, n\}, ensemble indexé par des couples d’entiers, donc dénombrable (comme pour Q\Q dans l’Exercice 12.10). Comme CC n’est pas dénombrable (question 9), tous les points de CC sauf une infinité dénombrable ne sont pas des extrémités — 14\frac14 (question 7) est la partie émergée de cet iceberg.

13. Choisissons nn tel que 3−n<y−x3^{-n} < y - x. Les deux points x,yx, y sont dans CnC_n, et ils ne peuvent pas appartenir au même segment (de longueur 3−n<y−x3^{-n} < y - x) : le trou retiré entre leurs segments fournit un zz avec x<z<yx < z < y et z∉Cn⊇Cz \notin C_n \supseteq C. Ainsi deux points quelconques de CC sont séparés par le complémentaire : les seules parties convexes de CC sont les singletons — CC est totalement discontinu.

14. Si (dk)(d_k) est le code sans 11 de xx, la suite (2−dk)(2 - d_k) est encore une suite {0,2}\{0,2\}, de sommes partielles

∑k=1n(2−dk)3−k=(1−3−n)−∑k=1ndk3−k⟶1−x:\sum_{k=1}^{n} (2 - d_k)3^{-k} = (1 - 3^{-n}) - \sum_{k=1}^n d_k 3^{-k} \longrightarrow 1 - x :

donc 1−x∈C1 - x \in C. Ainsi 1−C⊆C1 - C \subseteq C, et en appliquant l’application deux fois on obtient 1−C=C1 - C = C : l’ensemble de Cantor est symétrique par rapport à 12\frac12.

15. Les sommes partielles vérifient tn→xt_n \to x et tn′→x′t'_n \to x' (une suite croissante converge vers sa borne supérieure, c’est-à-dire vers la valeur), donc tn+tn′→x+x′t_n + t'_n \to x + x' d’après le Théorème 11.5. Étant donné y∈[0, 1]y \in \intcc{0}{1} de code (ek)(e_k), choisissons (ak,bk)=(0,0),(0,2),(2,2)(a_k, b_k) = (0,0), (0,2), (2,2) selon que ek=0,1,2e_k = 0, 1, 2 : alors ak+bk=2eka_k + b_k = 2e_k, les suites (ak)(a_k), (bk)(b_k) sont des suites {0,2}\{0,2\} de valeurs x,x′∈Cx, x' \in C, et

x+x′=lim⁡n (tn+tn′)=lim⁡n2∑k=1nek3−k=2y:x + x' = \lim_n\,(t_n + t'_n) = \lim_n 2\sum_{k=1}^n e_k 3^{-k} = 2y :

tout y∈[0, 1]y \in \intcc{0}{1} est le milieu de deux points de CC.

16. La question 15 donne [0, 2]=2 [0, 1]⊆C+C\intcc{0}{2} = 2\,\intcc{0}{1} \subseteq C + C, et C+C⊆[0, 1]+[0, 1]=[0, 2]C + C \subseteq \intcc{0}{1} + \intcc{0}{1} = \intcc{0}{2} : d’où l’égalité. Puis, en utilisant 1−C=C1 - C = C :

C−C=C+(C−1)=(C+C)−1=[−1, 1].C - C = C + (C - 1) = (C + C) - 1 = \intcc{-1}{1} .

Cas concret : 1=14+341 = \frac14 + \frac34, somme de deux éléments de CC qui ne sont pas des extrémités.

17. La longueur mesure la portion de droite qu’occupe l’ensemble lui-même ; elle ne dit rien de l’ensemble des sommes, qui est l’image de la famille à deux paramètres C×CC \times C par (x,x′)↦x+x′(x, x') \mapsto x + x' — les deux suites de chiffres sont choisies indépendamment, et c’est exactement cette liberté qui remplit [0, 2]\intcc{0}{2}. Aucun théorème ne majore la longueur d’un ensemble somme par les longueurs des termes, et CC est la preuve qu’aucun ne le peut.

18. D’après le Problème 10.1 (question 18), xx est rationnel si et seulement si son développement propre est périodique à partir d’un certain rang. Le code sans 11 de x∈Cx \in C est soit ce développement propre, soit le jumeau impropre d’un développement fini ; or un développement fini et son jumeau (des 22 à partir d’un rang) sont tous deux périodiques à partir d’un certain rang, de sorte que la périodicité du code sans 11 équivaut à la rationalité de xx. Division de 113\frac1{13} en base 33 (r0=1r_0 = 1) : 3=13⋅0+33 = 13\cdot0 + 3, 9=13⋅0+99 = 13\cdot0 + 9, 27=13⋅2+127 = 13\cdot2 + 1, et le reste revient à 11 : chiffres 002‾\overline{002}, donc 113=(0.002‾)3\frac1{13} = (0.\overline{002})_3, sans 11 et périodique : un élément rationnel de CC. (Vérification : 2/271−1/27=226=113\frac{2/27}{1 - 1/27} = \frac{2}{26} = \frac1{13}.)

19. La suite valant dk=2d_k = 2 aux positions triangulaires k=j(j+1)2k = \frac{j(j+1)}{2} et 00 ailleurs est une suite {0,2}\{0,2\}, donc sa valeur x∗x^* appartient à CC (question 8). Elle comporte une infinité de 22 séparés par des écarts j+1→∞j + 1 \to \infty entre deux consécutifs, donc elle n’est pas périodique à partir d’un certain rang (une période TT finirait par imposer des 22 à des écarts ≤T\leq T : l’argument des écarts croissants du Problème 10.1, question 20) ; d’après la question 18, x∗∉Qx^* \notin \Q. Et d’après la question 9 jointe à la dénombrabilité de Q\Q, tous les éléments de CC sauf une infinité dénombrable sont irrationnels : x∗x^* est la norme, non l’exception.

20. Soit y∈[0, 1]y \in \intcc{0}{1} : il possède un code binaire (ck)(c_k) avec ck∈{0,1}c_k \in \{0, 1\} (Problème 10.1, question 9, en base 22 ; y=1y = 1 prend la suite constante égale à 11). Alors (2ck)(2c_k) est une suite {0,2}\{0,2\}, sa valeur xx appartient à CC, et h(x)h(x) est la valeur de (ck)(c_k), à savoir yy : hh envoie CC sur [0, 1]\intcc{0}{1} tout entier. Si CC était l’image d’une application définie sur N∗\N^*, la composition avec hh énumérerait tout [0, 1)\intco{0}{1}, ce qui contredirait le théorème diagonal du Problème 10.1 (question 22) : CC n’est pas dénombrable, de nouveau. Un ensemble de longueur nulle qui se surjecte sur un segment tout entier.

21. D’après la question 5, CC est la réunion disjointe de φ0(C)\varphi_0(C) et φ2(C)\varphi_2(C), chacun étant un translaté de la copie réduite 13C\frac13 C. L’additivité, l’homothétie et l’invariance par translation donnent

L(C)=L(φ0(C))+L(φ2(C))=13L(C)+13L(C)=23 L(C),L(C) = L(\varphi_0(C)) + L(\varphi_2(C)) = \tfrac13 L(C) + \tfrac13 L(C) = \tfrac23\,L(C),

donc 13L(C)=0\frac13 L(C) = 0 : L(C)=0L(C) = 0. L’autosimilarité seule condamne CC à la longueur nulle — la question 3 n’a fait qu’exécuter la sentence.

22. Un segment de longueur lnl_n perd un intervalle central de longueur 4−(n+1)4^{-(n+1)}, ce qui laisse deux segments de longueur ln+1=ln−4−(n+1)2l_{n+1} = \frac{l_n - 4^{-(n+1)}}{2} ; partant de l0=1l_0 = 1, une récurrence confirme ln=2n+12⋅4nl_n = \frac{2^n + 1}{2\cdot4^n} : en effet 12(2n+12⋅4n−14n+1)=2(2n+1)−12⋅4n+1=2n+1+12⋅4n+1\frac12\Bigl(\frac{2^n+1}{2\cdot4^n} - \frac{1}{4^{n+1}}\Bigr) = \frac{2(2^n + 1) - 1}{2\cdot4^{n+1}} = \frac{2^{n+1} + 1}{2\cdot4^{n+1}}, et ln>0l_n > 0 toujours : la construction ne s’épuise jamais. K=⋂KnK = \bigcap K_n est fermé et borné, donc compact ; un intervalle contenu dans KK est contenu dans un segment de KnK_n, de longueur ln→0l_n \to 0 : intérieur vide. Longueur retirée : ∑n≥02n⋅4−(n+1)=14∑n≥0(12)n=12\sum_{n\geq0} 2^n \cdot 4^{-(n+1)} = \frac14\sum_{n\geq0}\bigl(\frac12\bigr)^n = \frac12, et chaque KnK_n a pour longueur totale 2nln=2n+12n+1>122^n l_n = \frac{2^n + 1}{2^{n+1}} > \frac12. Soit maintenant un nombre fini d’intervalles ouverts de réunion U⊇KU \supseteq K. D’après l’énoncé compagnon de l’Exemple 12.20, U⊇KnU \supseteq K_n pour un certain nn ; en admettant l’additivité de la longueur sur les réunions finies d’intervalles, la longueur totale des intervalles du recouvrement est au moins celle de KnK_n, qui dépasse 12\frac12. Ainsi KK est nulle part dense, et pourtant aucun recouvrement bon marché n’existe : petitesse topologique (nulle part dense) et petitesse métrique (longueur nulle) sont deux notions réellement différentes, et KK les sépare.

23. Atteinte : posons d=d(x,F)d = d(x, F) et choisissons ak∈Fa_k \in F avec ∣x−ak∣≤d+1k\abs{x - a_k} \leq d + \frac1k : les aka_k sont bornés, donc Bolzano–Weierstrass (Théorème 11.16) en extrait aφ(k)→aa_{\varphi(k)} \to a, avec a∈Fa \in F (FF fermé, Théorème 12.6) et ∣x−a∣=lim⁡∣x−aφ(k)∣=d\abs{x - a} = \lim \abs{x - a_{\varphi(k)}} = d. Passons au maximum : si y∈Cy \in C, d(y,C)=0d(y, C) = 0 ; sinon yy appartient à un trou retiré à une étape n≥1n \geq 1, intervalle ouvert de longueur 3−n3^{-n} dont les deux extrémités appartiennent à CC (question 2), donc d(y,C)≤3−n2≤16d(y, C) \leq \frac{3^{-n}}{2} \leq \frac16, avec égalité seulement si n=1n = 1 et yy au centre du trou (13, 23)\intoo{\frac13}{\frac23}, c’est-à-dire y=12y = \frac12 ; et en effet d(12,C)=16d\bigl(\frac12, C\bigr) = \frac16 puisque C∩(13, 23)=∅C \cap \intoo{\frac13}{\frac23} = \emptyset et 13,23∈C\frac13, \frac23 \in C. Donc max⁡y∈[0, 1]d(y,C)=16\max_{y\in\intcc{0}{1}} d(y, C) = \frac16, atteint exactement en 12\frac12.

24. Les extrémités forment une partie dénombrable dense de CC (question 12) : énumérons-les en une seule suite (ej)j≥1(e_j)_{j\geq1}, à valeurs dans CC. Ses valeurs d’adhérence appartiennent toutes à CC (CC fermé). Réciproquement, fixons x∈Cx \in C : pour chaque nn, les segments des CmC_m contenant xx (m≥nm \geq n) ont leurs extrémités à distance ≤3−m≤3−n\leq 3^{-m} \leq 3^{-n} de xx, donc une infinité d’extrémités distinctes sont à distance ≤3−n\leq 3^{-n} de xx ; choisissons des indices j1<j2<…j_1 < j_2 < \dots avec ∣ejn−x∣≤3−n\abs{e_{j_n} - x} \leq 3^{-n} : voilà une suite extraite convergeant vers xx. Ainsi l’ensemble des valeurs d’adhérence de (ej)(e_j) est exactement CC — une seule suite s’accumulant en une infinité non dénombrable de points, l’extrême opposé d’une suite convergente, dont l’ensemble des valeurs d’adhérence est un singleton.

25. (i) La construction a consommé : la stabilité des fermés par intersection quelconque (existence de CC comme fermé), le théorème de compacité Théorème 12.19 (questions 2, 22, 23), et les caractérisations séquentielles du caractère fermé et de l’adhérence (l’argument des compacts emboîtés de l’Exemple 12.20 et la question 23). (ii) Les quatre couples : longueur nulle et pourtant non dénombrable (questions 3, 9) ; fermé et pourtant d’intérieur vide (question 4) ; parfait — sans point isolé — et pourtant totalement discontinu (questions 11, 13) ; négligeable et pourtant C+C=[0, 2]C + C = \intcc{0}{2} (question 16). (iii) La surjection hh de la question 20, rendue continue et croissante, devient l’escalier du diable dans la théorie des fonctions continues ; et dans la théorie de la mesure du volume de Licence 3, CC est le témoin standard que « négligeable » ne signifie pas « dénombrable », son cousin gras (question 22) séparant « nulle part dense » de « négligeable ».

Termes définis dans ce chapitre

Voir les 395 termes du glossaire