Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1
20Applications linéaires
Entre espaces vectoriels, les applications qui méritent d’être étudiées sont celles qui respectent la structure : les applications linéaires. Leurs deux sous-espaces fondamentaux — noyau et image — mesurent l’injectivité et la surjectivité, et en dimension finie le théorème du rang relie leurs tailles par une loi de conservation. Projections et symétries, puis formes linéaires et hyperplans, achèvent le chapitre.
20.1 Définitions et premières propriétés
Définition 20.1
Soient des -espaces vectoriels. Une application est linéaire lorsque
On a alors et . L’ensemble des applications linéaires est lui-même un espace vectoriel ; la composée d’applications linéaires est linéaire, et bilinéaire en le couple. Un endomorphisme est une application linéaire ; un isomorphisme est une application linéaire bijective (sa réciproque est alors automatiquement linéaire) ; l’application d’un isomorphisme, les composées d’isomorphismes, sont des isomorphismes.
Démonstration du fait que la réciproque est linéaire. Soient linéaire bijective, et . Posons et . Alors
et en appliquant aux deux extrémités : . Rien de n’a été calculé : la linéarité se transporte par la seule propriété caractéristique de — un schéma à retenir, car la structure voyage souvent gratuitement le long des bijections. ∎
Proposition 20.2 (Une application linéaire est connue sur une base)
Soient une base de et des vecteurs quelconques de . Il existe exactement une application linéaire telle que pour tout . De plus :
Démonstration. Existence et unicité : tout a des coordonnées uniques (Proposition 18.15) ; la linéarité impose , et cette formule définit bien une application linéaire.
Injectivité : d’après la Proposition 20.5 ci-dessous, est injective si et seulement si son noyau est réduit à . Or signifie exactement . Si est libre, cela force tous les , c’est-à-dire que le noyau se réduit à : est injective. Si est liée, une relation non triviale produit le vecteur non nul dans le noyau ( est libre) : n’est pas injective. Les deux conditions se correspondent terme à terme.
Surjectivité : l’image de est l’ensemble des , c’est-à-dire exactement , qui vaut si et seulement si la famille est génératrice. ∎
Définition 20.3 (Noyau et image)
Pour :
tous deux sous-espaces vectoriels (vérification directe avec le critère).
Méthode 20.4 (Noyau et image, en pratique)
Noyau : écrire comme un système portant sur les coordonnées (ou les coefficients) de , le résoudre et le paramétrer — le noyau sort avec une base attachée (Méthode 19.10). Image : c’est le sous-espace engendré par les images de n’importe quelle famille génératrice de — en général une base, donc ; on élimine ensuite les images redondantes pour en extraire une base. Raccourci : calculer celui des deux qui est le plus facile et obtenir gratuitement la dimension de l’autre par le théorème du rang (Théorème 20.7) ; lorsqu’on connaît un sous-espace candidat plausible pour l’image, la comparaison des dimensions transforme l’inclusion facile en égalité (Théorème 19.14). Les deux raccourcis sont utilisés dans l’Exemple 20.11 ci-dessous.
Proposition 20.5
est injective ; est surjective .
Démonstration. Comme pour les groupes (Proposition 7.11) : . Le second point est la définition. ∎
20.2 Le théorème du rang
Définition 20.6
Le rang de (avec de dimension finie) est — c’est aussi le rang de la famille pour n’importe quelle base de .
Théorème 20.7 (Théorème du rang)
Soient de dimension finie et . Alors
Plus précisément, si est un supplémentaire quelconque de dans , alors induit par restriction un isomorphisme de sur .
Démonstration. Soit tel que (Théorème 19.14), et soit la restriction de .
est injective : .
est surjective : tout avec (, ) vaut .
Donc est un isomorphisme ; un isomorphisme envoie une base sur une base (Proposition 20.2), donc , et conclut. ∎
Exemple 20.8 (Construire une application sur cahier des charges)
Construisons avec et . Vérification d’abord : le théorème du rang exige — c’est cohérent, donc une solution peut exister. Choisissons une base adaptée au noyau, disons (Exemple 19.7), et prescrivons les images (Proposition 20.2) :
Alors et ; le théorème du rang force , donc le noyau est exactement la droite prescrite. Explicitement, en décomposant :
La recette se généralise : une application linéaire de noyau prescrit et d’image prescrite existe exactement lorsque — la nécessité est le théorème du rang, la suffisance est cette construction.
Corollaire 20.9
Si (finie), alors pour :
En particulier cela vaut pour les endomorphismes en dimension finie. (C’est faux en dimension infinie : sur , la dérivation est surjective mais non injective, et est injective mais non surjective.)
Démonstration. Injective (un sous-espace de dimension égale à celle de l’espace est l’espace tout entier, Théorème 19.14) surjective. ∎
Exemple 20.10 (L’interpolation, structurellement)
Fixons distincts et soit , : elle est linéaire. Son noyau est (Corollaire 8.8). Dimensions égales : est un isomorphisme — existence et unicité du polynôme d’interpolation de Lagrange (Théorème 8.23) en une ligne.
Le même schéma en une ligne traite des données mêlant valeurs et dérivées : , est linéaire, et son noyau est formé des polynômes de degré ayant une racine double en et en , c’est-à-dire divisibles par , de degré : seul convient. Dimensions égales à nouveau : tout quadruplet de données est réalisé par exactement une cubique — l’interpolation d’Hermite, acquise par un calcul de noyau avant qu’aucune formule ne soit écrite (le devoir maison du Chapitre 22 y rencontre son déterminant).
Exemple 20.11 (Le théorème du rang à l’œuvre : l’opérateur de différence)
Soit , : elle est linéaire. Noyau : si , alors , donc a une infinité de racines et est nul (Corollaire 8.8) : est la droite des constantes. Théorème du rang : . Comme pour non constant (les termes de plus haut degré s’annulent), , qui est de dimension exactement : l’inclusion est une égalité. Conclusion, sans aucun calcul d’images réciproques : tout polynôme de degré est une différence — la primitive discrète existe. (Comparer avec le devoir maison du Chapitre 18, où était inversé explicitement dans la base binomiale.)
Exemple 20.12 (Comptabilité du rang le long d’une composée)
Sur , composons la dérivation (de rang : image , noyau les constantes) avec elle-même. Alors envoie , d’image : de rang . Comparons avec les bornes générales : la borne grossière donne ; la formule exacte de l’Exercice 20.12 rend compte de la perte avec précision,
puisque les constantes (noyau du extérieur) sont contenues dans (image du intérieur) avec la dimension . Le rang se perd exactement là où le noyau extérieur tend une embuscade à l’image intérieure — la phrase à retenir quand les rangs des composées se comportent mal.
Exemple 20.13 (Noyau et image de l’opérateur d’Euler)
Sur , soit (linéaire : la dérivation et la multiplication par le sont). Noyau : force (un produit de polynômes est nul seulement si l’un des facteurs l’est), donc est la droite des constantes. Image : sur la base monomiale,
donc : les polynômes de terme constant nul. Vérification avec le théorème du rang : , ce qui est bien la dimension trouvée. Deux remarques méritent d’être retenues. D’abord, ici — mais c’est un heureux hasard propre à cet opérateur, pas un théorème : pour sur , qui ressemble à un décalage, et la somme n’est pas directe. Ensuite, la relation dit que chaque monôme est simplement multiplié par un scalaire sous — une base adaptée à l’application, germe de l’idée de valeur propre développée dans le volume de Licence 2.
20.3 Projections et symétries
Définition 20.14
Soit . La projection sur parallèlement à envoie (décomposition unique) sur ; la symétrie associée est . Toutes deux sont linéaires, et .
Théorème 20.15 (Caractérisation algébrique)
- Un endomorphisme est une projection (sur un certain parallèlement à un certain ) si et seulement si ; alors et .
- Un endomorphisme est une symétrie si et seulement si ; alors .
Démonstration. (1) Une projection vérifie et : . Réciproquement, soit ; posons , . Tout s’écrit avec et : . Si : et , donc : la somme est directe, et est la projection sur parallèlement à . Enfin sur : donne , donc , et réciproquement place dans l’image.
(2) La correspondance , est une bijection entre endomorphismes, et par elle
les symétries correspondent exactement aux projections. Traduisons les sous-espaces : , donc ; et , donc . La somme directe du point (1) devient la décomposition annoncée en vecteurs fixes et vecteurs retournés de . ∎
Exemple 20.16 (Une projection et sa symétrie, explicitement)
Dans , projetons sur parallèlement à . Décomposons : la première coordonnée donne , la seconde . D’où
Vérifions l’algèbre : , et . Géométriquement, est la « réflexion oblique » par rapport à la droite dans la direction verticale : elle fixe point par point et retourne . Si nous avions projeté sur le même parallèlement à , la formule deviendrait : une projection est déterminée par son image et par son noyau, jamais par la seule image.
20.4 Formes linéaires et hyperplans
Définition 20.17
Une forme linéaire sur est une application linéaire . Un hyperplan de () est un sous-espace de dimension .
Exemple 20.18 (Une forme d’évaluation et son hyperplan)
Sur , l’évaluation est une forme linéaire, non nulle (). Son noyau est l’hyperplan des polynômes s’annulant en , c’est-à-dire (théorème de factorisation, Théorème 8.7) les multiples de à l’intérieur de :
En coordonnées dans la base , : toute forme linéaire sur un espace de dimension finie est, une fois une base fixée, une expression linéaire fixe en les coordonnées — les formes sont des « vecteurs lignes », ce que le Chapitre 21 rendra littéral, et la ligne de coefficients obtenue ici, , est une ligne de Vandermonde : les formes d’évaluation sont la porte par laquelle la théorie de l’interpolation du devoir maison du Chapitre 22 entre en algèbre linéaire.
Théorème 20.19
Les hyperplans de sont exactement les noyaux des formes linéaires non nulles. Deux formes non nulles ont le même noyau si et seulement si elles sont proportionnelles.
Démonstration. Si : (l’image est un sous-espace non nul de ), donc : c’est un hyperplan. Réciproquement, soient un hyperplan, une base de complétée par : la forme « dernière coordonnée » a pour noyau .
Deux formes proportionnelles ont le même noyau. Réciproquement, supposons et choisissons : tout s’écrit (car ), et
donc . ∎
Exemple 20.20
Dans , un hyperplan est un ensemble de solutions avec les non tous nuls — l’équation familière d’un plan passant par l’origine dans . Dans les espaces de fonctions, les formes d’évaluation ou définissent des hyperplans de , de (cf. Exercice 19.6).
Exemple 20.21 (Un hyperplan, traité de trois façons)
Prenons sur et . Base : résolvons :
deux vecteurs libres : , un hyperplan, comme le Théorème 20.19 le prédit à partir de . Droite supplémentaire : tout vecteur hors de en engendre une, par exemple () ; la décomposition d’un arbitraire est explicite :
puisque . Proportionnalité : si , alors et toutes deux ont pour noyau ; réciproquement, toute forme s’annulant sur est un multiple de (Exercice 20.8) — l’équation d’un hyperplan est unique à un scalaire près, fait utilisé constamment pour les plans en géométrie.
Remarque 20.22 (Pièges classiques)
Le noyau et l’image vivent dans des espaces différents : , ; la somme n’a de sens que pour les endomorphismes, et même alors elle n’est pas nécessairement directe ( vérifie ; l’Exercice 20.7 caractérise les cas où elle l’est). ne signifie pas : le même a un carré nul sans être nul — ce que dit vraiment, c’est (Exercice 20.5). L’équivalence injective surjective exige des dimensions finies égales : sur , la dérivation est surjective et non injective, injective et non surjective (Corollaire 20.9) ; et entre espaces de dimensions différentes, l’une des implications est tout simplement impossible (). Prescrire des images marche sur une base, pas sur une famille quelconque : exiger , , surdétermine sauf si ; une application linéaire est libre sur une base, asservie partout ailleurs. Le rang n’est pas préservé par composition : il ne peut que chuter, (Exercice 20.4), la perte exacte étant mesurée dans l’Exercice 20.12.
Remarque 20.23 (Où ces applications mènent)
Les applications linéaires sont sur le point de devenir des matrices : une fois des bases fixées, le Chapitre 21 code tout par un tableau rectangulaire, et la composition devient le produit matriciel — le théorème du rang gouverne alors la théorie des systèmes linéaires du Chapitre 22. Les projections reviennent au Chapitre 23 dans leur cas particulier le plus utile, la projection orthogonale, où le noyau est choisi perpendiculaire à l’image. Le devoir maison ci-dessous pousse l’algèbre des projecteurs aussi loin que les outils de première année le permettent, jusqu’au lemme de Fitting ; le volume de Licence 2 va plus loin avec la trace et la théorie des valeurs propres, pour laquelle les projecteurs sur des sous-espaces stables sont les briques de base.
Remarque 20.24 (Perspectives à l’intérieur du livre 3 : le théorème du rang trois fois de plus)
La loi de conservation sera relue trois fois avant la fin du volume. Au Chapitre 22 elle devient la forme des ensembles de solutions : un système compatible à inconnues et de rang a un ensemble de solutions de dimension — une dimension de noyau déguisée. Au Chapitre 23 elle se scinde orthogonalement, , et alimente tout calcul de distance. Dans le devoir maison du Chapitre 25, elle est la comptable des moindres carrés : observations, paramètres ajustés, dimensions de résidus, et l’identité de Pythagore est l’ombre euclidienne du théorème du rang. Un théorème, quatre costumes.
20.5 Exercices
Exercice 20.1 ★
Quelles applications sont linéaires ?
- , ;
- , ;
- , ;
- , .
Solution
Solution de Exercice 20.1.
(1) Linéaire : les coordonnées sont des expressions linéaires. (2) Non linéaire : . (3) Linéaire : la dérivation et la multiplication par le sont, et les sommes d’applications linéaires le sont. (4) Linéaire : l’évaluation respecte les opérations ponctuelles.
Exercice 20.2 ★
Soit , . Déterminer (base, dimension), , et une base de . L’application est-elle injective ? surjective ?
Solution
Solution de Exercice 20.2.
Noyau : résolvons , , . La troisième donne ; la première donne ; vérifions dans la deuxième : : c’est satisfait. Donc (en prenant ), de dimension .
Théorème du rang : . Image : engendrée par les images de la base canonique, , , ; les deux premières sont libres, et le rang vaut : base .
Non injective (), non surjective (rang ) : cohérent avec le Corollaire 20.9.
Exercice 20.3 ★
Soit , . Démontrer que est un isomorphisme : une fois via , une fois en exhibant la réciproque (considérer ).
Solution
Solution de Exercice 20.3.
Noyau : force sauf si ; or pour : donc , et , endomorphisme injectif de qui est de dimension finie, est un isomorphisme (Corollaire 20.9).
Réciproque : posons (somme finie sur ). Alors
par télescopage, puisque . Donc .
Exercice 20.4 ★
Soient et , les espaces étant de dimension finie. Démontrer :
Solution
Solution de Exercice 20.4.
: le rang est . Et restreinte à a pour image ; le théorème du rang appliqué dans donne : .
Exercice 20.5 ★★
Soit un endomorphisme de (de dimension finie) avec . Démontrer que , d’où . Pour , donner un exemple où il y a égalité.
Solution
Solution de Exercice 20.5.
signifie pour tout : tout est dans , c’est-à-dire . Puis le théorème du rang :
Exemple d’égalité dans : : , .
Exercice 20.6 ★★
Soient des projections de avec . Démontrer que est une projection, avec
Solution
Solution de Exercice 20.6.
(commutation) : c’est une projection (Théorème 20.15).
Image : , et : elle est contenue dans l’intersection. Réciproquement, si , alors et (les points fixes caractérisent l’image d’une projection), donc : .
Noyau : et de même : la somme est contenue. Réciproquement, soit , et écrivons
le premier terme vérifie , donc il est dans ; le second est dans puisque . D’où .
Exercice 20.7 ★★
Soit , de dimension finie. Démontrer l’équivalence de :
- ;
- ;
- .
Solution
Solution de Exercice 20.7.
Remarquons d’abord les inclusions générales et , et, par le théorème du rang, (2) (3) (noyaux égaux rangs égaux images égales, compte tenu des inclusions).
(1 2) : soit ; alors , donc .
(2 1) : par Grassmann et le théorème du rang, : la somme vaut si et seulement si l’intersection est . Soit : et , donc , donc (par (2)) : . D’où .
Exercice 20.8 ★★
Soient des formes linéaires sur avec . Démontrer que pour un certain (y compris dans les cas dégénérés).
Solution
Solution de Exercice 20.8.
Si : alors force . Si : est un hyperplan ; choisissons . Posons . La forme s’annule sur (les deux formes s’y annulent, par l’inclusion) et en : elle s’annule sur . Donc .
Exercice 20.9 ★★★
Soit avec , et supposons mais (un endomorphisme nilpotent maximal). Choisissons tel que ; démontrer que est une base de . (Appliquer des puissances de à une combinaison nulle, en commençant par .)
Solution
Solution de Exercice 20.9.
Supposons . Appliquons : tous les termes portant un facteur meurent, ne laissant que , donc . Appliquons à la relation restante : , donc ; et ainsi de suite. La famille est libre ; étant de cardinal , c’est une base (Proposition 19.8). (Dans cette base, agit comme un décalage — le modèle de la nilpotence maximale.)
Exercice 20.10 ★★★
Soit avec .
- Démontrer que est un isomorphisme et qu’aucun ne vérifie avec .
- Démontrer que est pair. Indication : choisir ; montrer que est un plan stable par ; choisir hors de ce plan et itérer, en démontrant que reste libre.
Solution
Solution de Exercice 20.10.
- est bijective, donc l’est (Proposition 1.26 adaptée : admet l’inverse à droite et à gauche ). Si avec : en appliquant , , donc : impossible dans .
Construisons la famille de proche en proche. Prenons : est libre d’après (1). Si de la famille courante , notons-le — un sous-espace stable par (chaque générateur est envoyé sur un autre générateur ou son opposé : ) — n’est pas tout entier, choisissons . Affirmation : la famille agrandie est libre. Supposons avec et . Appliquons : avec . Éliminons entre les deux relations (multiplions la première par , la seconde par , et ajoutons) :
et force : contradiction. La construction se poursuit donc, en ajoutant des vecteurs deux par deux, jusqu’à ce que : la famille finale est une base de cardinal pair, et est pair.
Exercice 20.11 ★★
Soient , les espaces étant de dimension finie. Démontrer l’encadrement
(Pour la majoration, comparer avec ; pour la minoration, appliquer astucieusement la majoration.)
Solution
Solution de Exercice 20.11.
Majoration : pour tout , , donc
(Grassmann, Théorème 19.18). Minoration : appliquons la majoration au couple , dont la somme est :
donc ; en échangeant et on obtient la valeur absolue.
Exercice 20.12 ★★★
(Inégalité de Frobenius) Soient , et , tous les espaces étant de dimension finie. Démontrer la formule exacte
et en déduire l’inégalité de Frobenius
Vérifier que le cas est l’inégalité de Sylvester, démontrée sous forme matricielle dans l’Exercice 21.10.
Solution
Solution de Exercice 20.12.
Formule exacte. Soit la restriction de au sous-espace . Son image est , et son noyau est . Le théorème du rang pour sur l’espace :
Frobenius. Appliquons la formule exacte deux fois, à et à :
Comme , la seconde intersection est contenue dans la première, et sa dimension n’est pas plus grande :
ce qui se réarrange en l’inégalité de Frobenius. Avec (de rang , et ) : , l’inégalité de Sylvester — démontrée à nouveau, sous forme matricielle, dans l’Exercice 21.10.
20.6 Problème : calcul sur les projecteurs et lemme de Fitting
Problème 20.1
Les projections sont les endomorphismes que les sommes directes produisent, et réciproquement : toute identité est secrètement une famille de projecteurs de somme l’identité. Ce problème développe ce dictionnaire — l’algèbre d’un projecteur, de deux, de — puis applique les mêmes idées de stabilisation à un endomorphisme quelconque et démontre le lemme de Fitting : tout endomorphisme d’un espace de dimension finie se scinde en une partie nilpotente et une partie inversible. Dans tout ce qui suit, est un -espace vectoriel de dimension , et projecteur signifie avec (Théorème 20.15).
Partie I — L’algèbre autour d’un projecteur. Soit un projecteur, , .
- Montrer que est un projecteur et identifier et .
- Calculer et déterminer tous les couples pour lesquels est un projecteur.
Montrer que le plan de est stable par composition, et que pour tout polynôme ,
- Déterminer pour quels l’application est inversible, et donner son inverse sous la forme . Interpréter la réponse par l’action de sur et sur .
- Soit un autre projecteur ayant la même image . Montrer que et . Que disent ces identités sur la composition de projections sur le même sous-espace parallèlement à des noyaux différents ?
Partie II — Deux projecteurs. Soient des projecteurs de ; on suppose la caractéristique différente de (vrai pour ).
- Supposons que soit un projecteur. En développant , montrer que ; en composant avec à gauche, puis à droite, en déduire que , et conclure que .
Réciproquement, supposons . Montrer que est un projecteur, avec
- Montrer que est un projecteur si et seulement si . (Appliquer les questions 6 et 7 à et .)
- Montrer la signification géométrique de : elle a lieu si et seulement si et . (On écrit alors : « projette sur moins, parallèlement à plus ».)
Supposons maintenant que et commutent. Rappelons, d’après l’Exercice 20.6, que est le projecteur sur parallèlement à . Montrer que est un projecteur avec
(Considérer .)
Partie III — Décompositions de l’identité.
- Soit et, pour (décomposition unique, ), posons . Montrer que chaque est un projecteur, que pour , et que ; identifier et .
- Réciproquement, soient vérifiant et pour tous . Montrer que chaque est un projecteur et que .
- Deux projecteurs avec : montrer que est automatique.
- Trois projecteurs avec : montrer que est un projecteur, et déduire de la question 6 que tous les produits deux à deux sont nuls — d’où , sans aucune hypothèse sur les produits.
- Pour projecteurs avec : montrer d’abord que, pour des sous-espaces quelconques, , avec égalité si et seulement si la somme est directe ; montrer ensuite que , et démontrer que si de plus , la somme est directe et pour .
Partie IV — Noyaux itérés : le lemme de Fitting. Soit , .
Montrer les deux chaînes, valables pour tout :
- Montrer que si pour un certain , alors pour tout ; énoncer et démontrer la stabilisation analogue pour les images.
- En déduire qu’il existe un plus petit entier tel que , que , et que les images se stabilisent au même .
(Lemme de Fitting) Démontrer que
- Montrer que les deux sous-espaces sont stables par , que la restriction de à est nilpotente, et que la restriction de à est un isomorphisme de : tout endomorphisme est, sur une somme directe canonique, « nilpotent plus inversible ».
- Soit le projecteur sur parallèlement à . Montrer que .
Partie V — Un cas traité, et synthèse.
- Soit sur . Calculer et , déterminer l’indice de stabilisation , les sous-espaces et , le projecteur de Fitting , et vérifier sur les formules que et que est nilpotente sur un facteur, bijective sur l’autre.
- Montrer les équivalences : nilpotente ; et en déduire qu’un endomorphisme nilpotent d’un espace de dimension vérifie toujours (l’indice de nilpotence ne dépasse jamais la dimension).
- (Unicité) Supposons avec stables par , la restriction nilpotente et bijective. Démontrer que et : la décomposition de Fitting est unique.
- Synthèse, en quatre phrases : quel dictionnaire la partie III établit entre sommes directes et familles de projecteurs ; pourquoi la question 14 n’a eu besoin d’aucune hypothèse sur les produits alors que la question 15 a eu besoin d’une hypothèse de rang (et quel outil de Licence 2, la trace, la supprime) ; en quel sens le lemme de Fitting est la version stabilisée de l’Exercice 20.7 ; et ce que deviennent les deux facteurs de Fitting dans la théorie des valeurs propres du volume de Licence 2. Nommer le théorème démontré dans la partie IV.
Solution
Solution de Problème 20.1.
1. : c’est un projecteur. Si , alors , et réciproquement donne : . Et (points fixes, Théorème 20.15) : .
2. . Le couple est libre dans : donnerait , donc ou , ce qui est exclu. En identifiant les coefficients, l’application est un projecteur si et seulement si et . Pour : . Pour : , . Exactement quatre projecteurs dans le plan : , , , .
3. : le plan est stable par composition. Puisque pour tout , pour :
4. Sur (où agit comme l’identité), multiplie par ; sur , par . Comme , l’application est bijective si et seulement si et . En résolvant , dans la règle de composition de la question 3 :
dont l’action est la multiplication par sur et par sur , comme il se doit.
5. Écrivons . Pour tout , et fixe point par point : , c’est-à-dire ; symétriquement . Lorsque deux projections partagent leur image, c’est celle qui est appliquée en premier qui décide : son résultat est déjà dans , où la projection extérieure agit comme l’identité et ne change rien.
6. , donc projecteur force . Composons à gauche avec : ; à droite avec : . Par soustraction, ; alors et la caractéristique n’est pas : .
7. Avec , le même développement donne . Image : toujours. Réciproquement, pour : , donc et ; de même pour . Somme directe : donne . Noyau : si , en appliquant on obtient , et en appliquant on obtient : (l’inclusion réciproque est claire).
8. est un projecteur si et seulement si en est un (question 1, deux fois). D’après les questions 6 et 7 appliquées aux projecteurs et , cela a lieu si et seulement si , c’est-à-dire si et seulement si et .
9. signifie que fixe tout , c’est-à-dire . Et signifie pour tout , c’est-à-dire que s’annule sur : . Les deux étapes sont des équivalences : l’ordre dit que projette sur une image plus petite, parallèlement à un noyau plus grand.
10. En développant, . Les projecteurs et commutent, donc d’après l’Exercice 20.6 leur produit est le projecteur sur parallèlement à . D’après la question 1, est alors le projecteur avec et .
11. est bien définie (unicité de la décomposition) et linéaire (la décomposition de est la somme des décompositions, encore par unicité). Pour la décomposition est lui-même, donc : , et pour : (). En sommant les composantes, . Enfin et .
12. : chaque est un projecteur. Tout est dans : les images somment à . Somme directe : supposons avec , donc . Appliquons : pour , donc , pour tout . D’où .
13. , et la question 1 donne directement : pour deux projecteurs, sommer à l’identité force déjà l’orthogonalité du couple.
14. avec projecteur, et est un projecteur (question 1) : donc est un projecteur, et la question 6 donne . Par symétrie ( et ), tous les produits deux à deux sont nuls, et la question 12 conclut : , automatiquement.
15. Lemme. Par récurrence avec Grassmann (Théorème 19.18) :
Si le total est une égalité, chaque étape en est une : pour tout , et une relation () s’effondre par la droite : , puis , etc. : la somme est directe. Réciproquement, une somme directe a des dimensions additives (concaténer les bases). Application : montre que , donc ; l’hypothèse donne l’égalité, d’où le caractère direct. Produits : fixons et . Alors avec , tandis que est aussi une décomposition (la composante seule) ; l’unicité force pour . Appliqué à : .
16. Si alors . Et .
17. Supposons et soit : alors , donc : . Avec la question 16, , et par récurrence tous les noyaux ultérieurs coïncident avec . Pour les images : le théorème du rang donne , donc les dimensions des images se figent exactement quand celles des noyaux le font, et, avec les inclusions de la question 16, des dimensions égales signifient des sous-espaces égaux (Théorème 19.14).
18. La suite est croissante à valeurs dans ; elle ne peut pas croître strictement fois, donc pour un certain , d’où (inclusion et dimensions égales). Prenons minimal ; la question 17 fige tout à partir de , images comprises.
19. Intersection : soit , disons avec . Alors , et (question 17), donc . Dimensions : le théorème du rang pour donne ; avec l’intersection triviale, Grassmann fait de la somme un sous-espace de dimension : .
20. Stabilité : pour ; et . Sur : par définition de : nilpotente. Sur : , donc est un endomorphisme injectif de qui est de dimension finie, donc bijectif (Corollaire 20.9).
21. Soit avec , . Alors avec et (question 20) : c’est là la décomposition de , donc : .
22. et . Noyaux : , , : stabilisation à . Images : , . Fitting : , et . Vérification : et : égaux. Sur le premier facteur , dont le carré est : nilpotente ; sur le second : l’identité, bijective.
23. Si alors ; comme les noyaux sont figés à partir de , . Réciproquement signifie . Et le projecteur de Fitting est la projection sur parallèlement à , c’est-à-dire . Enfin (question 18) donne : tout endomorphisme nilpotent vérifie — l’indice de nilpotence ne dépasse jamais la dimension.
24. Soit un indice de nilpotence de : . Comme est bijective, pour tout , en particulier . Alors
les deux inclusions sont des égalités de dimensions, donc de sous-espaces : , .
25. (i) La partie III est un dictionnaire : les décompositions correspondent exactement aux familles de projecteurs avec et , les étant les images. (ii) Pour les compléments sont eux-mêmes des projecteurs, ce qui a bouclé l’argument sans hypothèse supplémentaire ; pour un quelconque il faut , inégalité que la trace de Licence 2 donne gratuitement ( pour un projecteur, et les traces s’additionnent pour donner ). (iii) L’Exercice 20.7 est le lemme de Fitting dans le cas déjà stabilisé ; en général on laisse les chaînes de noyaux et d’images se figer, ce qui prend au plus étapes. (iv) Dans le volume de Licence 2, appliqué à , le facteur nilpotent devient le sous-espace caractéristique associé à et les projecteurs de la partie III deviennent les projecteurs spectraux de la théorie de la réduction. Le théorème de la partie IV est le lemme de Fitting.