Mathematics · Book 3 · Bachelor Year 1

Mathématiques universitaires — Licence 1

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23Espaces euclidiens

Munir un espace vectoriel réel d’un produit scalaire, c’est acquérir d’un coup les notions géométriques — longueurs, angles, orthogonalité, distances — et un théorème qui domine tout le chapitre : tout sous-espace admet une projection orthogonale, calculable par Gram–Schmidt, qui réalise la plus courte distance. Les isométries du plan referment le chapitre et la géométrie de l’année.

Dans tout ce chapitre, EE est un espace vectoriel réel.

23.1 Produits scalaires

Définition 23.1

Un produit scalaire sur EE est une application , ⁣:E×ER\langle\cdot,\cdot\rangle \colon E \times E \to \R bilinéaire, symétrique et définie positive (x,x>0\langle x, x\rangle > 0 pour x0x \neq 0). Un espace de dimension finie ainsi muni est un espace euclidien. La norme de xx est x=x,x\norm{x} = \sqrt{\langle x, x\rangle}, et d(x,y)=xyd(x, y) = \norm{x - y}.

Exemple 23.2

Sur Rn\R^n : le produit canonique x,y=xiyi\langle x, y\rangle = \sum x_i y_i. Sur C([a,b])C(\intcc{a}{b}) : f,g=abfg\langle f, g \rangle = \int_a^b fg (le caractère défini positif est Théorème 15.7 (4)). Sur Rn[X]\R_n[X] : P,Q=01PQ\langle P, Q\rangle = \int_0^1 PQ, ou iP(xi)Q(xi)\sum_{i} P(x_i)Q(x_i) sur n+1n+1 points distincts.

Exemple 23.3 (L’angle entre deux polynômes)

Une fois un produit scalaire choisi, deux vecteurs non nuls quelconques ont un angle, via cosθ=x,yxy\cos\theta = \frac{\langle x, y\rangle}{\norm x\,\norm y} (un cosinus légitime grâce à Cauchy–Schwarz). Pour XX et X2X^2 avec 01\int_0^1 :

X,X2=14,X=13,X2=15,cosθ=1/41/15=1540.968:\langle X, X^2\rangle = \frac14, \qquad \norm X = \frac1{\sqrt3}, \qquad \norm{X^2} = \frac1{\sqrt5}, \qquad \cos\theta = \frac{1/4}{1/\sqrt{15}} = \frac{\sqrt{15}}{4} \approx 0.968 :

soit un angle d’environ 14.514.5 degrés — sur [0,1]\intcc{0}{1}, les graphes de xx et de x2x^2 sont « presque parallèles » au sens de la moyenne quadratique, ce qui explique qu’en retirant cette direction commune (Gram–Schmidt, plus bas) il ne reste que la petite correction X2X+16X^2 - X + \frac16.

Théorème 23.4 (Cauchy–Schwarz ; propriétés de la norme)

Pour tous x,yEx, y \in E :

x,yxy,\abs{\langle x, y\rangle} \leq \norm x\, \norm y ,

avec égalité si et seulement si xx et yy sont proportionnels. Par conséquent \norm\cdot vérifie l’inégalité triangulaire x+yx+y\norm{x + y} \leq \norm x + \norm y (et λx=λx\norm{\lambda x} = \abs\lambda \norm x, x=0    x=0\norm x = 0 \iff x = 0). De plus :

x+y2=x2+2x,y+y2,x,y=14(x+y2xy2).\norm{x+y}^2 = \norm x^2 + 2\langle x, y\rangle + \norm y^2, \qquad \langle x, y \rangle = \tfrac14\bigl(\norm{x+y}^2 - \norm{x-y}^2\bigr) .

Démonstration. Si y=0y = 0, tout est trivial. Sinon le trinôme tx+ty2=x2+2tx,y+t2y2t \mapsto \norm{x + ty}^2 = \norm x^2 + 2t\langle x, y\rangle + t^2 \norm y^2 est 0\geq 0 pour tout tt : son discriminant est 0\leq 0, ce qui est exactement Cauchy–Schwarz ; l’égalité signifie une racine double t0t_0, c’est-à-dire x+t0y=0x + t_0 y = 0 (caractère défini) : la proportionnalité. Inégalité triangulaire : on développe,

x+y2=x2+2x,y+y2x2+2xy+y2=(x+y)2,\norm{x + y}^2 = \norm x^2 + 2\langle x, y\rangle + \norm y^2 \leq \norm x^2 + 2\norm x\,\norm y + \norm y^2 = \bigl(\norm x + \norm y\bigr)^2 ,

l’étape centrale étant Cauchy–Schwarz ; l’égalité impose x,y=xy\langle x, y\rangle = \norm x\norm y, le cas d’égalité positif, c’est-à-dire la proportionnalité avec un rapport positif — géométriquement, le triangle ne dégénère que lorsque les deux vecteurs pointent dans le même sens. Les deux dernières identités s’obtiennent par développement direct (la seconde, l’identité de polarisation, reconstitue le produit à partir de la norme).

23.2 Orthogonalité

Définition 23.5

On écrit xyx \perp y lorsque x,y=0\langle x, y \rangle = 0. Une famille est orthogonale lorsque ses vecteurs sont deux à deux orthogonaux, orthonormale lorsque de plus chacun est de norme 11. L’orthogonal d’un sous-espace FF est

F={xE:yF, x,y=0},F^{\perp} = \{x \in E : \forall y \in F,\ \langle x, y\rangle = 0\},

qui est un sous-espace de EE.

Proposition 23.6

(Pythagore) Si xyx \perp y alors x+y2=x2+y2\norm{x+y}^2 = \norm x^2 + \norm y^2. Une famille orthogonale de vecteurs non nuls est libre. Dans une base orthonormale (e1,,en)(e_1, \dots, e_n), coordonnées et produits s’écrivent

x=ix,eiei,x,y=ix,eiy,ei,x2=ix,ei2.x = \sum_{i} \langle x, e_i\rangle\, e_i, \qquad \langle x, y \rangle = \sum_i \langle x, e_i\rangle \langle y, e_i\rangle, \qquad \norm x^2 = \sum_i \langle x, e_i\rangle^2 .

Démonstration. Pythagore : on développe. Liberté : on prend ,xj\langle\,\cdot\,, x_j\rangle d’une combinaison nulle : λjxj2=0\lambda_j \norm{x_j}^2 = 0. Coordonnées : on écrit x=λieix = \sum \lambda_i e_i et on prend le produit avec eje_j : λj=x,ej\lambda_j = \langle x, e_j\rangle ; les deux formules s’en déduisent par bilinéarité.

Exemple 23.7 (Coordonnées orthonormales, avec une vérification de Parseval)

Décomposons x=(1,2,3)x = (1, 2, 3) dans la base orthonormale de l’Exercice 23.3,

e1=12(1,1,0),e2=16(1,1,2),e3=13(1,1,1).e_1 = \tfrac{1}{\sqrt2}(1,1,0), \quad e_2 = \tfrac{1}{\sqrt6}(1,-1,2), \quad e_3 = \tfrac{1}{\sqrt3}(-1,1,1).

Aucun système à résoudre — trois produits scalaires :

x,e1=32,x,e2=12+66=56,x,e3=1+2+33=43.\langle x, e_1\rangle = \frac{3}{\sqrt2}, \qquad \langle x, e_2\rangle = \frac{1 - 2 + 6}{\sqrt6} = \frac{5}{\sqrt6}, \qquad \langle x, e_3\rangle = \frac{-1 + 2 + 3}{\sqrt3} = \frac{4}{\sqrt3}.

Certification par la formule de la norme de la proposition :

92+256+163=27+25+326=14=x2=1+4+9.\frac{9}{2} + \frac{25}{6} + \frac{16}{3} = \frac{27 + 25 + 32}{6} = 14 = \norm{x}^2 = 1 + 4 + 9 .

Cette vérification par la somme des carrés des coordonnées (une identité de Parseval finie) coûte quelques secondes et détecte presque à coup sûr les erreurs de signe et de normalisation — prenez-en l’habitude chaque fois que vous calculez une décomposition orthonormale ; sa version en dimension infinie, pour les coefficients de Fourier de l’Exemple 23.14, est un théorème du volume de Licence 3.

Théorème 23.8 (Gram–Schmidt)

Tout espace euclidien possède des bases orthonormales. Explicitement, à partir d’une base quelconque (v1,,vn)(v_1, \dots, v_n), la recette

wk=vki=1k1vk,eiei,ek=wkwkw_k = v_k - \sum_{i=1}^{k-1} \langle v_k, e_i\rangle\, e_i , \qquad e_k = \frac{w_k}{\norm{w_k}}

produit une base orthonormale (e1,,en)(e_1, \dots, e_n) telle que Vect(e1,,ek)=Vect(v1,,vk)\operatorname{Vect}(e_1, \dots, e_k) = \operatorname{Vect}(v_1, \dots, v_k) pour tout kk.

Démonstration. Par récurrence sur kk. Supposons la famille (e1,,ek1)(e_1, \dots, e_{k-1}) orthonormale et engendrant Vect(v1,,vk1)\operatorname{Vect}(v_1, \dots, v_{k-1}). Le vecteur wkw_k est orthogonal à chaque eje_j (j<kj < k) par construction,

wk,ej=vk,ejvk,ej,\langle w_k, e_j \rangle = \langle v_k, e_j\rangle - \langle v_k, e_j\rangle,

et wk0w_k \neq 0 puisque vkVect(v1,,vk1)v_k \notin \operatorname{Vect}(v_1, \dots, v_{k-1}). La normalisation préserve l’orthogonalité ; l’égalité des sous-espaces engendrés vaut car eke_k est combinaison de vkv_k et des eie_i précédents, de façon inversible.

Exemple 23.9 (Gram–Schmidt sur les polynômes, en entier)

Orthonormalisons (1,X,X2)(1, X, X^2) dans R2[X]\R_2[X] pour P,Q=01PQ\langle P, Q\rangle = \int_0^1 PQ. Étape 1 : 12=1\norm{1}^2 = 1, donc e1=1e_1 = 1. Étape 2 : w2=XX,11=X12w_2 = X - \langle X, 1\rangle\,1 = X - \frac12, et w22=01(x12)2 ⁣dx=112\norm{w_2}^2 = \int_0^1\bigl(x - \frac12\bigr)^2 \dd x = \frac1{12} : e2=12(X12)e_2 = \sqrt{12}\,\bigl(X - \frac12\bigr). Étape 3 : X2,e1=13\langle X^2, e_1\rangle = \frac13 et

X2,e2=1201x2(x12) ⁣dx=1212,doncw3=X213(X12)=X2X+16.\langle X^2, e_2\rangle = \sqrt{12}\int_0^1 x^2\Bigl(x - \frac12\Bigr)\dd x = \frac{\sqrt{12}}{12}, \qquad\text{donc}\qquad w_3 = X^2 - \frac13 - \Bigl(X - \frac12\Bigr) = X^2 - X + \frac16 .

Sa norme a été calculée dans l’Exercice 23.9 : w32=1180\norm{w_3}^2 = \frac1{180}, d’où e3=180(X2X+16)e_3 = \sqrt{180}\,\bigl(X^2 - X + \frac16\bigr). Les polynômes 11, X12X - \frac12, X2X+16X^2 - X + \frac16 sont, à un facteur près, les premiers polynômes de Legendre de l’intervalle [0,1]\intcc{0}{1} ; la construction se poursuit degré par degré, chaque nouveau polynôme étant orthogonal à tous ses prédécesseurs. Remarquons comme l’algorithme réutilise le travail déjà fait : la projection retranchée à l’étape 3 est exactement la meilleure approximation affine de X2X^2 obtenue dans l’Exemple 23.12 — Gram–Schmidt est une projection orthogonale itérée.

Théorème 23.10 (Projection orthogonale)

Soit FF un sous-espace vectoriel de l’espace euclidien EE. Alors

E=FF,E = F \oplus F^{\perp},

et la projection associée pFp_F sur FF (la projection orthogonale) est donnée, dans toute base orthonormale (e1,,ek)(e_1, \dots, e_k) de FF, par pF(x)=ix,eieip_F(x) = \sum_i \langle x, e_i\rangle e_i. Elle réalise la distance à FF : pour tout yFy \in F,

xpF(x)xy,\norm{x - p_F(x)} \leq \norm{x - y},

avec égalité seulement pour y=pF(x)y = p_F(x) ; on écrit d(x,F)=xpF(x)d(x, F) = \norm{x - p_F(x)}.

Démonstration. Prenons une base orthonormale (ei)ik(e_i)_{i \leq k} de FF (Théorème 23.8 appliqué dans FF) et posons π(x)=x,eieiF\pi(x) = \sum \langle x, e_i\rangle e_i \in F. Alors xπ(x)ejx - \pi(x) \perp e_j pour chaque jj (même simplification que ci-dessus), donc xπ(x)Fx - \pi(x) \in F^\perp : E=F+FE = F + F^\perp. Et FF={0}F \cap F^\perp = \{0\} : un tel vecteur vérifie x,x=0\langle x, x\rangle = 0. La somme est donc directe et π=pF\pi = p_F.

Distance : pour yFy \in F, décomposons xy=(xpF(x))+(pF(x)y)x - y = (x - p_F(x)) + (p_F(x) - y), morceaux orthogonaux (FF^\perp et FF) ; Pythagore :

xy2=xpF(x)2+pF(x)y2xpF(x)2,\norm{x - y}^2 = \norm{x - p_F(x)}^2 + \norm{p_F(x) - y}^2 \geq \norm{x - p_F(x)}^2,

avec égalité si et seulement si y=pF(x)y = p_F(x).

Exemple 23.11 (Une projection ne rallonge jamais)

En appliquant Pythagore à la décomposition x=pF(x)+(xpF(x))x = p_F(x) + (x - p_F(x)) :

pF(x)2=x2xpF(x)2x2,\norm{p_F(x)}^2 = \norm x^2 - \norm{x - p_F(x)}^2 \leq \norm x^2 ,

avec égalité si et seulement si xFx \in F. Dans une base orthonormale (e1,,ek)(e_1, \dots, e_k) de FF, cela s’écrit ikx,ei2x2\sum_{i \leq k}\langle x, e_i\rangle^2 \leq \norm x^2 (une inégalité de Bessel) : quel que soit le nombre de directions orthonormales que l’on mesure, la somme des carrés des coordonnées ne dépasse jamais le carré de la longueur — à comparer à l’égalité exacte de l’Exemple 23.7, lorsque la famille est une base entière. Cette inégalité d’une ligne est ce qui rend les coefficients de Fourier sommables dans le volume de Licence 3 ; ici, elle explique déjà pourquoi ajouter des fonctions de base à un ajustement par moindres carrés ne peut que diminuer le résidu.

Exemple 23.12 (Meilleure approximation en moyenne quadratique)

Dans C([0,1])C(\intcc{0}{1}) muni de f,g=01fg\langle f, g\rangle = \int_0^1 fg, le polynôme de degré 1\leq 1 le plus proche de f(x)=x2f(x) = x^2 pour la distance associée (moyenne quadratique) est pF(f)p_F(f)F=R1[X]F = \R_1[X]. Gram–Schmidt sur (1,X)(1, X) : e1=1e_1 = 1, w2=X12w_2 = X - \frac12, w22=01(x12)2=112\norm{w_2}^2 = \int_0^1 (x - \frac12)^2 = \frac{1}{12}, e2=12(X12)e_2 = \sqrt{12}\,(X - \tfrac12). Alors

pF(f)=f,e1e1+f,e2e2=13+12(01x2(x12) ⁣dx)(X12)=X16,p_F(f) = \langle f, e_1\rangle e_1 + \langle f, e_2\rangle e_2 = \frac13 + 12\Bigl(\int_0^1 x^2\bigl(x - \tfrac12\bigr)\dd x\Bigr)\bigl(X - \tfrac12\bigr) = X - \frac{1}{6},

en utilisant 01x2(x12) ⁣dx=1416=112\int_0^1 x^2(x - \frac12)\dd x = \frac14 - \frac16 = \frac{1}{12}. L’idée des « moindres carrés » en une ligne d’algèbre linéaire.

Méthode 23.13 (Trois routes vers une distance d(x,F)d(x, F))

  1. Base orthonormale de FF : alors pF(x)=ix,eieip_F(x) = \sum_i \langle x, e_i\rangle e_i et, par Pythagore,

    d(x,F)2=x2pF(x)2=x2ix,ei2,d(x, F)^2 = \norm{x}^2 - \norm{p_F(x)}^2 = \norm x^2 - \sum_i \langle x, e_i\rangle^2 ,

    souvent moins coûteux que de calculer xpF(x)x - p_F(x) lui-même.

  2. Équations normales : avec une famille génératrice quelconque de FF, on résout xp,vj=0\langle x - p, v_j\rangle = 0 en les coefficients de pp (Exercice 23.5) — aucune orthonormalisation n’est nécessaire.
  3. Par l’orthogonal : si FF^\perp est plus petit que FF (par exemple FF hyperplan, FF^\perp droite Vect(n)\operatorname{Vect}(n)), on projette plutôt sur FF^\perp :

    d(x,F)=pF(x)=x,nn,d(x, F) = \norm{p_{F^\perp}(x)} = \frac{\abs{\langle x, n\rangle}}{\norm n} ,

    ce qui est la formule classique de la distance à un plan (l’Exercice 25.8 l’utilise).

La route 3 est un cas particulier d’un réflexe général : projeter toujours sur celui de FF, FF^\perp qui a la plus petite dimension.

Exemple 23.14 (Orthogonalité trigonométrique : un avant-goût de Fourier)

Sur C([0,2π])C(\intcc{0}{2\pi}) muni de f,g=1π02πfg\langle f, g\rangle = \frac1\pi\int_0^{2\pi} fg, la famille

(12, cosx, sinx, cos2x, sin2x, )\Bigl(\frac{1}{\sqrt2},\ \cos x,\ \sin x,\ \cos 2x,\ \sin 2x,\ \dots\Bigr)

est orthonormale : par exemple cospx,cosqx=1π02πcospxcosqx ⁣dx=0\langle \cos px, \cos qx\rangle = \frac1\pi\int_0^{2\pi}\cos px\cos qx\,\dd x = 0 pour pqp \neq q (on linéarise le produit en 12[cos(pq)x+cos(p+q)x]\frac12[\cos(p{-}q)x + \cos(p{+}q)x] et on intègre sur des périodes entières), tandis que 1π02πcos2px ⁣dx=1\frac1\pi\int_0^{2\pi}\cos^2 px\,\dd x = 1. La projection orthogonale sur le sous-espace engendré par les 2N+12N + 1 premières de ces fonctions a donc pour coordonnées les f,ei\langle f, e_i\rangle — des intégrales contre des cosinus et des sinus. Ce sont les coefficients de Fourier de ff, et la projection est sa meilleure approximation trigonométrique en moyenne quadratique ; le volume de Licence 3 étudie leur convergence. L’orthogonalité fait tout le travail : les formules donnant les coefficients sont le Théorème 23.10 mot pour mot.

23.3 Isométries du plan

Définition 23.15

Un endomorphisme uu d’un espace euclidien est une isométrie (ou application orthogonale) lorsqu’il conserve la norme : u(x)=x\norm{u(x)} = \norm x pour tout xx — de façon équivalente (polarisation), il conserve le produit scalaire ; de façon équivalente, sa matrice AA dans une base orthonormale vérifie ATA=IA^{\mathsf T} A = I. Les isométries forment un groupe, le groupe orthogonal O(E)O(E).

Exemple 23.16 (Reconnaître une isométrie à vue)

La matrice A=15(3443)A = \dfrac15\begin{pmatrix} 3 & -4\\ 4 & 3\end{pmatrix} est-elle orthogonale ? Les colonnes : normes 159+16=1\frac15\sqrt{9 + 16} = 1 et 1516+9=1\frac15\sqrt{16 + 9} = 1 ; produit 125(3(4)+43)=0\frac1{25}(3\cdot(-4) + 4\cdot3) = 0. Oui — et detA=9+1625=1\det A = \frac{9 + 16}{25} = 1, c’est donc la rotation RθR_\theta avec cosθ=35\cos\theta = \frac35, sinθ=45\sin\theta = \frac45 (la « rotation 33-44-55 », dont l’angle n’est aucune fraction remarquable de π\pi). En revanche B=12(1101)B = \frac{1}{\sqrt2}\begin{pmatrix} 1 & 1\\ 0 & 1\end{pmatrix} a un faux air de matrice normalisée, mais sa première colonne n’est pas unitaire (12\frac1{\sqrt2}) : elle n’est pas orthogonale — un déterminant ±1\pm1 ne certifie rien à lui seul, il faut vérifier les colonnes.

Théorème 23.17 (Isométries du plan)

Dans une base orthonormale d’un plan euclidien, les matrices des isométries sont exactement

Rθ=(cosθsinθsinθcosθ)(rotation d’angle θ, det=1),R_\theta = \begin{pmatrix} \cos\theta & -\sin\theta\\ \sin\theta & \cos\theta \end{pmatrix} \quad (\text{rotation d'angle } \theta,\ \det = 1),
Sθ=(cosθsinθsinθcosθ)(det=1),S_\theta = \begin{pmatrix} \cos\theta & \sin\theta\\ \sin\theta & -\cos\theta \end{pmatrix} \quad (\det = -1),

la seconde étant la réflexion par rapport à la droite faisant un angle θ2\frac\theta2 avec le premier vecteur de base.

Démonstration. Soit A=(acbd)A = \begin{pmatrix} a & c\\ b & d\end{pmatrix} avec ATA=IA^{\mathsf T}A = I : les colonnes sont unitaires et orthogonales. La première colonne est (cosθ,sinθ)(\cos\theta, \sin\theta) pour un certain θ\theta ; la seconde, unitaire et orthogonale à elle, est ±(sinθ,cosθ)\pm(-\sin\theta, \cos\theta). Le signe ++ donne RθR_\theta ; le signe - donne SθS_\theta. On vérifie que Sθ2=IS_\theta^2 = I et que le vecteur (cosθ2,sinθ2)(\cos\frac\theta2, \sin\frac\theta2) est fixe tandis que son orthogonal est renversé : une réflexion. (Et RαRβ=Rα+βR_\alpha R_\beta = R_{\alpha+\beta} : le groupe des rotations est le groupe des angles — à comparer avec le Théorème 3.7.)

Deux réflexions font une rotation : en réfléchissant M = (2, 0.5) par rapport à l’axe des x, puis par rapport à la droite y = x, on arrive en (-0.5, 2) — l’image de M par la rotation d’angle π2 de centre l’origine, soit deux fois l’angle π4 entre les axes. Le devoir maison transforme cette image en la loi de composition de toutes les isométries planes.
Deux réflexions font une rotation : en réfléchissant M=(2,0.5)M = (2, 0.5) par rapport à l’axe des xx, puis par rapport à la droite y=xy = x, on arrive en (0.5,2)(-0.5, 2) — l’image de MM par la rotation d’angle π2\frac\pi2 de centre l’origine, soit deux fois l’angle π4\frac\pi4 entre les axes. Le devoir maison transforme cette image en la loi de composition de toutes les isométries planes.

Remarque 23.18 (Pièges classiques)

La formule de projection exige une base orthonormale : pour une famille seulement génératrice (vi)(v_i) de FF, la somme ix,vivi\sum_i\langle x, v_i\rangle v_i n’est pas pF(x)p_F(x) (essayer F=R2F = \R^2, v1=e1v_1 = e_1, v2=e1+e2v_2 = e_1 + e_2) ; avec une famille non orthonormale, on résout plutôt les équations normales (Méthode 23.13 (2)). Une famille orthogonale doit éviter 00 pour être libre : le vecteur nul est orthogonal à tout, y compris à lui-même — la liberté dans la Proposition 23.6 exige des vecteurs non nuls. FF^\perp dépend du produit scalaire : dans R1[X]\R_1[X], l’orthogonal de Vect(X)\operatorname{Vect}(X) pour 01PQ\int_0^1 PQ n’est pas l’espace des constantes mais Vect(132X)\operatorname{Vect}(1 - \frac32 X) — calculer 01x(132x)=1212=0\int_0^1 x(1 - \frac32 x) = \frac12 - \frac12 = 0 ; « perpendiculaire » n’a aucun sens tant que le produit n’est pas nommé. Ne pas développer x+y\norm{x + y} linéairement : l’identité correcte est x+y2=x2+2x,y+y2\norm{x+y}^2 = \norm x^2 + 2\langle x, y\rangle + \norm y^2 ; le double produit ne disparaît que sous l’orthogonalité (Pythagore), et l’inégalité triangulaire est une inégalité. Envoyer des vecteurs unitaires sur des vecteurs unitaires ne suffit pas : u(x,y)=(x+y, 0)u(x, y) = (x + y,\ 0) envoie les deux vecteurs de la base canonique sur le vecteur unitaire (1,0)(1, 0), et pourtant u(1,1)=22\norm{u(1,1)} = 2 \neq \sqrt2 : ce n’est pas une isométrie. La définition exige u(x)=x\norm{u(x)} = \norm x pour tout xx ; en termes de matrices, ATA=IA^{\mathsf T}A = I, c’est-à-dire des colonnes unitaires et deux à deux orthogonales — les deux conditions, vérifiées ensemble.

Remarque 23.19 (Où sert le produit scalaire)

La projection orthogonale est le théorème le plus appliqué du chapitre : elle est au fondement des moindres carrés (le devoir maison du Chapitre 25 y construit les droites de régression), des coefficients de Fourier (Exemple 23.14) et des équations normales de l’Exercice 23.5, que l’analyse numérique résout à grande échelle. La classification Rθ/SθR_\theta / S_\theta est complétée plus bas : le devoir maison classifie toutes les transformations du plan qui conservent les distances, linéaires ou non, ainsi que leurs groupes finis — les mathématiques des rosaces et des polygones réguliers. Dans le volume de Licence 2, le produit scalaire rencontre la théorie des valeurs propres (matrices symétriques, formes quadratiques) ; en Licence 3, la géométrie euclidienne en dimension infinie devient la théorie des espaces de Hilbert.

Remarque 23.20 (Perspectives à l’intérieur du livre 3)

Deux ponts partent de ce chapitre. Vers l’arrière, vers l’algèbre linéaire : la matrice de Gram de l’Exercice 23.11 range les produits scalaires dans la machinerie des déterminants du Chapitre 22, et la projection orthogonale est le projecteur particulier du Chapitre 20 dont le noyau est FF^\perp — toute son algèbre (p2=pp^2 = p, s=2pids = 2p - \mathrm{id}) s’applique mot pour mot, avec en prime que xp(x)\norm{x - p(x)} est une distance. Vers l’avant, vers l’analyse : le Chapitre 24 mesure les longueurs d’arc avec la norme de ce chapitre et ne classifie rien sans ses isométries ; le Chapitre 25 lit le gradient à travers Cauchy–Schwarz (direction de plus forte pente) et referme le volume sur les moindres carrés, qui sont le Théorème 23.10 appliqué à un vecteur de données de Rn\R^n. Le produit scalaire est le point où l’algèbre et l’analyse du livre se rejoignent enfin.

23.4 Exercices

Exercice 23.1

Dans R3\R^3 canonique : calculer u,v\langle u, v\rangle, u\norm u, v\norm v et l’angle entre u=(1,2,2)u = (1, 2, 2) et v=(2,2,1)v = (2, -2, 1). Vérifier numériquement Cauchy–Schwarz.

Solution

Solution de Exercice 23.1.

u,v=24+2=0\langle u, v\rangle = 2 - 4 + 2 = 0 ; u=v=3\norm u = \norm v = 3. Les vecteurs sont orthogonaux : l’angle vaut π2\frac\pi2. Cauchy–Schwarz : 09\abs 0 \leq 9, très largement.

Exercice 23.2

Démontrer l’identité du parallélogramme x+y2+xy2=2x2+2y2\norm{x+y}^2 + \norm{x-y}^2 = 2\norm x^2 + 2\norm y^2 dans tout espace euclidien, et s’en servir pour montrer que la norme sup sur R2\R^2, (x,y)=max(x,y)\norm{(x,y)}_\infty = \max(\abs x, \abs y), ne provient d’aucun produit scalaire.

Solution

Solution de Exercice 23.2.

On développe les deux normes au carré avec l’identité du Théorème 23.4 et on additionne : les doubles produits se compensent.

Norme sup : prenons x=(1,0)x = (1, 0), y=(0,1)y = (0, 1). Alors x+y=xy=1\norm{x + y}_\infty = \norm{x - y}_\infty = 1 et l’identité exigerait 1+1=2(1)+2(1)=41 + 1 = 2(1) + 2(1) = 4 : faux. Une norme qui viole l’identité du parallélogramme ne provient d’aucun produit scalaire.

Exercice 23.3

Appliquer Gram–Schmidt à ((1,1,0),(1,0,1),(0,1,1))\bigl((1,1,0), (1,0,1), (0,1,1)\bigr) dans R3\R^3 canonique.

Solution

Solution de Exercice 23.3.

e1=12(1,1,0)e_1 = \frac{1}{\sqrt 2}(1,1,0).

w2=(1,0,1)(1,0,1),e1e1=(1,0,1)12(1,1,0)=(12,12,1)w_2 = (1,0,1) - \langle (1,0,1), e_1\rangle e_1 = (1,0,1) - \frac{1}{2}(1,1,0) = \bigl(\tfrac12, -\tfrac12, 1\bigr) ; w2=32\norm{w_2} = \sqrt{\tfrac32}, donc e2=16(1,1,2)e_2 = \frac{1}{\sqrt 6}(1, -1, 2).

w3=(0,1,1),e1e1,e2e2=(0,1,1)12(1,1,0)16(1,1,2)=(23,23,23)w_3 = (0,1,1) - \langle\cdot, e_1\rangle e_1 - \langle\cdot, e_2\rangle e_2 = (0,1,1) - \frac12 (1,1,0) - \frac16(1,-1,2) = \bigl(-\tfrac23, \tfrac23, \tfrac23\bigr) ; en normalisant, e3=13(1,1,1)e_3 = \frac{1}{\sqrt 3}(-1, 1, 1).

(Vérification : les produits deux à deux sont nuls ; chacun est de norme 11.)

Exercice 23.4

Dans R3\R^3, soit F=Vect((1,1,1))F = \operatorname{Vect}\bigl((1,1,1)\bigr). Déterminer FF^\perp (équation et base), la matrice de pFp_F dans la base canonique, et d((1,2,3),F)d\bigl((1, 2, 3), F\bigr).

Solution

Solution de Exercice 23.4.

F={(x,y,z):x+y+z=0}F^\perp = \{(x,y,z) : x + y + z = 0\}, de base ((1,1,0),(1,0,1))\bigl((1,-1,0), (1,0,-1)\bigr). Avec e=13(1,1,1)e = \frac{1}{\sqrt3}(1,1,1) : pF(x)=x,ee=x1+x2+x33(1,1,1)p_F(x) = \langle x, e\rangle e = \frac{x_1 + x_2 + x_3}{3}\,(1,1,1), donc

Mat(pF)=13(111111111).\operatorname{Mat}(p_F) = \frac13 \begin{pmatrix} 1&1&1\\ 1&1&1\\ 1&1&1\end{pmatrix}.

Pour x=(1,2,3)x = (1,2,3) : pF(x)=(2,2,2)p_F(x) = (2,2,2) et d(x,F)=(1,2,3)(2,2,2)=(1,0,1)=2d(x, F) = \norm{(1,2,3) - (2,2,2)} = \norm{(-1,0,1)} = \sqrt 2.

Exercice 23.5 ★★

(Équations normales) Soient F=Vect((1,0,1),(0,1,1))R3F = \operatorname{Vect}\bigl((1,0,1),(0,1,1)\bigr) \subseteq \R^3 et x=(1,1,4)x = (1, 1, 4). Calculer pF(x)p_F(x) en résolvant xp,v=0\langle x - p, v \rangle = 0 pour les deux générateurs (p=α(1,0,1)+β(0,1,1)p = \alpha(1,0,1) + \beta(0,1,1)), puis d(x,F)d(x, F). Pourquoi Gram–Schmidt est-il inutile ici ?

Solution

Solution de Exercice 23.5.

Posons p=α(1,0,1)+β(0,1,1)=(α,β,α+β)p = \alpha(1,0,1) + \beta(0,1,1) = (\alpha, \beta, \alpha + \beta). Orthogonalité de xpx - p aux générateurs :

xp,(1,0,1)=(1α)+(4αβ)=0,xp,(0,1,1)=(1β)+(4αβ)=0,\langle x - p, (1,0,1)\rangle = (1 - \alpha) + (4 - \alpha - \beta) = 0, \qquad \langle x - p, (0,1,1)\rangle = (1 - \beta) + (4 - \alpha - \beta) = 0,

c’est-à-dire 2α+β=52\alpha + \beta = 5 et α+2β=5\alpha + 2\beta = 5 : α=β=53\alpha = \beta = \frac53. Donc pF(x)=(53,53,103)p_F(x) = \bigl(\frac53, \frac53, \frac{10}{3}\bigr) et

d(x,F)=xp=(23,23,23)=23.d(x, F) = \norm{x - p} = \norm{\bigl(-\tfrac23, -\tfrac23, \tfrac23\bigr)} = \frac{2}{\sqrt 3} .

Gram–Schmidt est inutile parce que la propriété caractéristique de la projectionxpFx - p \perp F — est elle-même un système linéaire (« équations normales ») portant sur les coefficients dans n’importe quelle famille génératrice.

Exercice 23.6 ★★

Pour ff continue sur [0,1]\intcc{0}{1}, démontrer

(01f) ⁣201f2,\Bigl(\int_0^1 f\Bigr)^{\!2} \leq \int_0^1 f^2 ,

avec le cas d’égalité, comme cas particulier de Cauchy–Schwarz dans C([0,1])C(\intcc{0}{1}). Démontrer ensuite (i=1nai)2nai2\bigl(\sum_{i=1}^n a_i\bigr)^2 \leq n \sum a_i^2 pour des réels aia_i.

Solution

Solution de Exercice 23.6.

Cauchy–Schwarz avec g=1g = 1 :

(01f1)201f20112=01f2,\Bigl(\int_0^1 f \cdot 1\Bigr)^2 \leq \int_0^1 f^2 \cdot \int_0^1 1^2 = \int_0^1 f^2 ,

avec égalité si et seulement si ff est proportionnelle à 11, c’est-à-dire constante. Version discrète : dans Rn\R^n avec x=(a1,,an)x = (a_1, \dots, a_n), y=(1,,1)y = (1, \dots, 1) : (ai)2x2y2=nai2\bigl(\sum a_i\bigr)^2 \leq \norm x^2\, \norm y^2 = n \sum a_i^2, avec égalité si et seulement si tous les aia_i sont égaux.

Exercice 23.7 ★★

Démontrer que pour tout sous-espace FF d’un espace euclidien : (F)=F(F^{\perp})^{\perp} = F et dimF=dimEdimF\dim F^{\perp} = \dim E - \dim F.

Solution

Solution de Exercice 23.7.

D’après le Théorème 23.10, E=FFE = F \oplus F^\perp, donc les dimensions s’ajoutent : dimF=dimEdimF\dim F^\perp = \dim E - \dim F. L’inclusion F(F)F \subseteq (F^\perp)^\perp est immédiate (les vecteurs de FF sont orthogonaux à tout élément de FF^\perp). Dimensions : dim(F)=dimEdimF=dimF\dim(F^\perp)^\perp = \dim E - \dim F^\perp = \dim F ; une inclusion entre sous-espaces de même dimension (finie) est une égalité (Théorème 19.14).

Exercice 23.8 ★★

Identifier les isométries planes de matrices

A=12(1111),B=15(3443)A = \frac{1}{\sqrt 2}\begin{pmatrix} 1 & -1\\ 1 & 1\end{pmatrix}, \qquad B = \frac{1}{5}\begin{pmatrix} 3 & 4\\ 4 & -3\end{pmatrix}

(type, angle ou axe). Calculer A8A^8 et B2B^2 sans multiplier de matrices.

Solution

Solution de Exercice 23.8.

AA : colonnes unitaires, déterminant +1+1 : une rotation, avec cosθ=12\cos\theta = \frac{1}{\sqrt2}, sinθ=12\sin\theta = \frac{1}{\sqrt2} : θ=π4\theta = \frac\pi4. Donc A8=R8π/4=R2π=IA^8 = R_{8\pi/4} = R_{2\pi} = I.

BB : déterminant 125(916)=1\frac{1}{25}(-9 - 16) = -1 : une réflexion SθS_\theta avec cosθ=35\cos\theta = \frac35, sinθ=45\sin\theta = \frac45 ; son axe fait l’angle θ2\frac\theta2 avec l’axe des xx, c’est-à-dire la droite dirigée par (cosθ2,sinθ2)\bigl(\cos\frac\theta2, \sin\frac\theta2\bigr) — concrètement l’axe est Vect((2,1))\operatorname{Vect}\bigl((2, 1)\bigr), puisque B(2,1)T=15(6+4,83)T=(2,1)TB(2,1)^{\mathsf T} = \frac15(6+4, 8-3)^{\mathsf T} = (2,1)^{\mathsf T}. Étant une réflexion, B2=IB^2 = I.

Exercice 23.9 ★★★

(Un minimum vu comme une projection) Calculer

min(a,b)R201(x2abx)2 ⁣dx,\min_{(a, b) \in \R^2} \int_0^1 \bigl(x^2 - a - bx\bigr)^2 \dd x ,

en utilisant Exemple 23.12 : le minimum est fpF(f)2\norm{f - p_F(f)}^2 pour f=X2f = X^2, F=R1[X]F = \R_1[X].

Solution

Solution de Exercice 23.9.

La quantité est f(a+bX)2\norm{f - (a + bX)}^2 dans C([0,1])C(\intcc{0}{1}) muni du produit scalaire intégral : elle est minimale exactement en la projection orthogonale a+bX=pF(f)=X16a + bX = p_F(f) = X - \frac16 (Exemple 23.12). Le minimum vaut

fpF(f)2=01(x2x+16) ⁣2 ⁣dx.\norm{f - p_F(f)}^2 = \int_0^1 \Bigl(x^2 - x + \frac16\Bigr)^{\!2} \dd x .

On développe : 01(x2x+16)2=01(x42x3+43x213x+136) ⁣dx=1512+4916+136=1180\int_0^1 (x^2 - x + \frac16)^2 = \int_0^1 \bigl(x^4 - 2x^3 + \frac{4}{3}x^2 - \frac13 x + \frac{1}{36}\bigr)\dd x = \frac15 - \frac12 + \frac49 - \frac16 + \frac{1}{36} = \frac{1}{180}. Le minimum vaut donc 1180\dfrac{1}{180}.

Exercice 23.10 ★★★

Soit uu une isométrie d’un espace euclidien EE. Démontrer que ker(uid)im(uid)\ker(u - \mathrm{id}) \perp \operatorname{im}(u - \mathrm{id}), et en déduire E=ker(uid)im(uid)E = \ker(u - \mathrm{id}) \oplus \operatorname{im}(u - \mathrm{id}). (Calculer xu(x),y\langle x - u(x), y\rangle pour u(y)=yu(y) = y, en utilisant la conservation du produit scalaire.)

Solution

Solution de Exercice 23.10.

Soient yker(uid)y \in \ker(u - \mathrm{id}) (c’est-à-dire u(y)=yu(y) = y) et xEx \in E. Alors, en utilisant la conservation du produit scalaire (u(a),u(b)=a,b\langle u(a), u(b)\rangle = \langle a, b\rangle) :

xu(x),y=x,yu(x),y=x,yu(x),u(y)=x,yx,y=0:\langle x - u(x),\, y\rangle = \langle x, y\rangle - \langle u(x), y\rangle = \langle x, y\rangle - \langle u(x), u(y)\rangle = \langle x, y\rangle - \langle x, y\rangle = 0 :

tout vecteur de im(uid)\operatorname{im}(u - \mathrm{id}) est orthogonal à tout vecteur fixe.

Par conséquent im(uid)ker(uid)\operatorname{im}(u - \mathrm{id}) \subseteq \ker(u - \mathrm{id})^{\perp}, et par le théorème du rang joint à l’Exercice 23.7, les deux ont pour dimension dimEdimker(uid)\dim E - \dim\ker(u - \mathrm{id}) : ils sont égaux. Alors E=ker(uid)ker(uid)=ker(uid)im(uid)E = \ker(u - \mathrm{id}) \oplus \ker(u - \mathrm{id})^\perp = \ker(u - \mathrm{id}) \oplus \operatorname{im}(u - \mathrm{id}).

Exercice 23.11 ★★

(Matrice de Gram) Pour des vecteurs v1,,vkv_1, \dots, v_k d’un espace euclidien, soit G=(vi,vj)1i,jkG = \bigl(\langle v_i, v_j\rangle\bigr)_{1 \leq i, j \leq k} leur matrice de Gram.

  1. Démontrer que (v1,,vk)(v_1, \dots, v_k) est libre si et seulement si GG est inversible. (Si Gc=0Gc = 0, calculer icivi2\norm{\sum_i c_i v_i}^2.)
  2. Calculer la matrice de Gram de (1,X,X2)(1, X, X^2) dans R2[X]\R_2[X] pour P,Q=01PQ\langle P, Q\rangle = \int_0^1 PQ, y reconnaître la matrice de Hilbert H3H_3 du devoir maison du Chapitre 22, et conclure à la liberté à partir de detH3=121600\det H_3 = \frac1{2160} \neq 0.
Solution

Solution de Exercice 23.11.

  1. Supposons Gc=0Gc = 0 pour une colonne c=(c1,,ck)Tc = (c_1, \dots, c_k)^{\mathsf T}. Alors

    icivi2=i,jcicjvi,vj=cTGc=0,\Bigl\lVert\sum_i c_i v_i\Bigr\rVert^2 = \sum_{i,j} c_i c_j \langle v_i, v_j\rangle = c^{\mathsf T} G\, c = 0,

    donc icivi=0\sum_i c_i v_i = 0. Si la famille est libre, cela impose c=0c = 0 : GG est inversible. Réciproquement, une relation non triviale jcjvj=0\sum_j c_j v_j = 0 donne, en prenant le produit avec chaque viv_i, la relation non triviale Gc=0Gc = 0 : GG est singulière. Liberté     detG0\iff \det G \neq 0.

  2. Xi1,Xj1=01xi+j2 ⁣dx=1i+j1\langle X^{i-1}, X^{j-1}\rangle = \int_0^1 x^{i+j-2}\dd x = \frac{1}{i+j-1} : la matrice de Gram de (1,X,X2)(1, X, X^2) est exactement la matrice de Hilbert H3H_3, dont le déterminant 12160\frac1{2160} a été calculé dans le devoir maison du Chapitre 22 : non nul, donc les monômes sont libres — comme prévu, mais désormais certifié par un nombre.

Exercice 23.12 ★★★

Soit uu un endomorphisme d’un espace euclidien EE dont la matrice AA dans une base orthonormale est à la fois orthogonale (ATA=IA^{\mathsf T}A = I) et symétrique (AT=AA^{\mathsf T} = A).

  1. Montrer que A2=IA^2 = I, et en déduire (via Théorème 20.15) que E=ker(uid)ker(u+id)E = \ker(u - \mathrm{id}) \oplus \ker(u + \mathrm{id}).
  2. Montrer que les deux sous-espaces sont orthogonaux, de sorte que uu est la symétrie orthogonale par rapport à F=ker(uid)F = \ker(u - \mathrm{id}) : la réflexion par rapport à FF. (Pour u(x)=xu(x) = x et u(y)=yu(y) = -y, calculer x,y\langle x, y\rangle de deux façons.)
  3. Classifier le cas du plan : quelles matrices du Théorème 23.17 sont symétriques, et quelles sont les applications correspondantes ?
Solution

Solution de Exercice 23.12.

  1. A2=AA=ATA=IA^2 = A A = A^{\mathsf T} A = I, donc u2=idu^2 = \mathrm{id} : uu est une symétrie, et le Théorème 20.15 (2) donne E=ker(uid)ker(u+id)E = \ker(u - \mathrm{id}) \oplus \ker(u + \mathrm{id}).
  2. Soient u(x)=xu(x) = x et u(y)=yu(y) = -y. Comme uu conserve le produit scalaire,

    x,y=u(x),u(y)=x,y=x,y,\langle x, y\rangle = \langle u(x), u(y)\rangle = \langle x, -y\rangle = -\langle x, y\rangle ,

    donc x,y=0\langle x, y\rangle = 0 : les deux sous-espaces propres sont orthogonaux, ker(u+id)=F\ker(u + \mathrm{id}) = F^\perp pour F=ker(uid)F = \ker(u - \mathrm{id}), et uu est la symétrie orthogonale par rapport à FF.

  3. RθR_\theta est symétrique si et seulement si sinθ=sinθ-\sin\theta = \sin\theta, c’est-à-dire θ{0,π}\theta \in \{0, \pi\} : les applications ±id\pm\mathrm{id} (identité et symétrie centrale). Toute SθS_\theta est symétrique : les réflexions par rapport à une droite. Ce sont exactement les symétries orthogonales du plan, avec FF égal au plan tout entier, à {0}\{0\}, ou à l’axe de la réflexion.

23.5 Problème : isométries planes et théorème de Léonard de Vinci

Problème 23.1

Une isométrie du plan est une application quelconque f ⁣:R2R2f \colon \R^2 \to \R^2 conservant les distances : f(x)f(y)=xy\norm{f(x) - f(y)} = \norm{x - y} pour tous x,yx, y — aucune linéarité n’est supposée. Ce problème démontre que ces applications sont exactement les translations, les rotations, les réflexions et les symétries glissées (la classification des isométries planes), calcule leurs composées et détermine tous leurs groupes finis : le théorème de Léonard de Vinci, les mathématiques qui se cachent derrière les rosaces. À partir de la partie II, nous identifions R2\R^2 à C\C (Chapitre 3) : le produit scalaire canonique est z,w=Re(zw)\langle z, w\rangle = \operatorname{Re}(z\conj w) et la norme est le module.

Partie I — Toute isométrie est affine.

  1. Vérifier que les translations ta(x)=x+at_a(x) = x + a, les isométries linéaires et toutes leurs composées sont des isométries, et que les isométries forment un groupe pour la composition.
  2. Soit ff une isométrie telle que f(0)=0f(0) = 0. Montrer que ff conserve les normes, puis — par polarisation, Théorème 23.4 — que f(x),f(y)=x,y\langle f(x), f(y)\rangle = \langle x, y\rangle pour tous x,yx, y.
  3. Toujours avec f(0)=0f(0) = 0 : développer f(x+y)f(x)f(y)2\norm{f(x + y) - f(x) - f(y)}^2 et f(λx)λf(x)2\norm{f(\lambda x) - \lambda f(x)}^2 à l’aide de la question 2, et en conclure que ff est linéaire : fO(R2)f \in O(\R^2).
  4. En déduire que toute isométrie ff s’écrit de façon unique f=tagf = t_a \circ g avec a=f(0)a = f(0) et gg une isométrie linéaire (la partie linéaire de ff).
  5. On dit que ff est directe si detg=1\det g = 1, indirecte si detg=1\det g = -1. Montrer que la partie linéaire d’une composée est la composée des parties linéaires, et énoncer la règle des signes qui en résulte (direct/indirect se composent comme +1/1+1/-1).

Partie II — Les quatre types. Via Théorème 23.17, les isométries linéaires de C\C sont zazz \mapsto az et zazz \mapsto a\conj z avec a=1\abs a = 1 ; toute isométrie du plan est donc

f(z)=az+b(directe)ouf(z)=az+b(indirecte),a=1.f(z) = a z + b \quad (\text{directe}) \qquad\text{ou}\qquad f(z) = a\conj z + b \quad (\text{indirecte}), \qquad \abs a = 1 .
  1. Vérifier le dictionnaire : RθR_\theta est zeiθzz \mapsto \eu^{\iu\theta}z et SθS_\theta est zeiθzz \mapsto \eu^{\iu\theta}\conj z (vérifier sur 11 et sur i\iu).
  2. (Cas direct) Soit f(z)=az+bf(z) = az + b, a=1\abs a = 1. Montrer : si a=1a = 1, ff est une translation ; si a1a \neq 1, ff a l’unique point fixe z0=b/(1a)z_0 = b/(1 - a) et f(z)z0=a(zz0)f(z) - z_0 = a(z - z_0) : une rotation de centre z0z_0 et d’angle arga\arg a.
  3. (Cas indirect) Soient f(z)=az+bf(z) = a\conj z + b, et v=ab+bv = a\conj b + b. Montrer que ff=tvf \circ f = t_v et ftv=tvff \circ t_v = t_v \circ f. Si v=0v = 0 : montrer que le milieu de zz et de f(z)f(z) est un point fixe, et que ff est une réflexion par rapport à une droite. Si v0v \neq 0 : montrer que r=tv/2fr = t_{-v/2}\circ f est une réflexion dont l’axe est parallèle à vv, de sorte que f=tv/2rf = t_{v/2} \circ r est une symétrie glissée. Conclure : toute isométrie du plan est une translation, une rotation, une réflexion ou une symétrie glissée (la classification des isométries planes).
  4. (Composées) Montrer : la composée de deux rotations d’angles α\alpha et β\beta est une rotation d’angle α+β\alpha + \beta (une translation si α+β2πZ\alpha + \beta \in 2\pi\Z) ; la composée de deux réflexions est une rotation d’angle le double de l’angle entre les axes (une translation si les axes sont parallèles).
  5. En déduire que toute isométrie du plan est une composée d’au plus trois réflexions.

Partie III — Trois identifications.

  1. Classifier complètement f(z)=iz+1+if(z) = \iu\conj z + 1 + \iu : type, axe, vecteur de glissement.
  2. Soient ff la rotation d’angle π2\frac\pi2 de centre 00 et gg la rotation d’angle π2\frac\pi2 de centre 11. Calculer gfg \circ f sous la forme zaz+bz \mapsto az + b et l’identifier (type, centre, angle).
  3. Soient r1(z)=zr_1(z) = \conj z (réflexion par rapport à l’axe réel) et r2(z)=izr_2(z) = \iu\conj z (réflexion par rapport à la droite y=xy = x). Calculer r2r1r_2 \circ r_1 et vérifier la question 9 sur cet exemple.

Partie IV — Groupes finis : le théorème de Léonard de Vinci. Soit GG un groupe fini d’isométries du plan.

  1. Montrer que les isométries conservent les barycentres : si λ1++λm=1\lambda_1 + \dots + \lambda_m = 1 et f=tagf = t_a \circ g (gg linéaire), alors f(iλixi)=iλif(xi)f\bigl(\sum_i \lambda_i x_i\bigr) = \sum_i \lambda_i f(x_i).
  2. Posons c=1GgGg(x0)c = \frac{1}{\abs G}\sum_{g \in G} g(x_0) pour un x0x_0 choisi quelconque. Montrer que tout hGh \in G fixe cc : un groupe fini d’isométries a un point fixe commun.
  3. En déduire qu’après conjugaison par tct_{-c}, on peut supposer GO(R2)G \subseteq O(\R^2). Soit G+={gG:detg=1}G^{+} = \{g \in G : \det g = 1\} ; montrer que, ou bien G=G+G = G^{+}, ou bien G+G^{+} est exactement d’indice 22 dans GG (exhiber une bijection G+GG+G^+ \to G \setminus G^+).
  4. Montrer qu’un groupe fini de rotations de centre cc est cyclique : parmi ses éléments, choisir la rotation Rθ0R_{\theta_0} de plus petit angle θ0(0,2π)\theta_0 \in \intoo{0}{2\pi}, et utiliser la division euclidienne des angles pour démontrer qu’elle engendre ; conclure θ0=2πn\theta_0 = \frac{2\pi}n et G+={Rθ0k}CnG^{+} = \{R_{\theta_0}^{\,k}\} \cong C_n.
  5. Supposons GG+G \neq G^{+} et choisissons une réflexion sGs \in G. Montrer que G=G+sG+G = G^{+} \cup sG^{+}, que srs=r1s r s = r^{-1} pour toute rotation rG+r \in G^{+}, et que les nn éléments de sG+sG^{+} sont tous des réflexions : GG est le groupe diédral DnD_n, d’ordre 2n2n.
  6. Conclure (théorème de Léonard de Vinci) : tout groupe fini d’isométries du plan est cyclique CnC_n ou diédral DnD_n.

Partie V — Dividendes, et synthèse.

  1. Montrer directement qu’un groupe fini d’isométries ne peut contenir aucune translation et aucune symétrie glissée autre que l’identité (considérer les puissances d’un tel élément).
  2. Soit PnP_n le polygone régulier à nn côtés dont les sommets sont les racines nn-ièmes de l’unité (n3n \geq 3). Montrer que son groupe de symétries est exactement DnD_n : les nn rotations zωkzz \mapsto \omega^k z et les nn réflexions zωkzz \mapsto \omega^k \conj z, ω=e2iπ/n\omega = \eu^{2\iu\pi/n}, et aucune autre.
  3. Exhiber des figures planes dont les groupes de symétries sont respectivement C1C_1, D1D_1, D2D_2 et C3C_3.
  4. Lister les huit éléments du groupe de symétries du carré de sommets ±1,±i\pm1, \pm\iu sous la forme zωkzz \mapsto \omega^k z ou zωkzz \mapsto \omega^k\conj z, et donner l’axe de chacune des quatre réflexions.
  5. Soient f,gf, g deux rotations de même angle θ2πZ\theta \notin 2\pi\Z et de centres distincts c1c2c_1 \neq c_2. Calculer fggff\circ g - g\circ f point par point et montrer que fggff\circ g \neq g\circ f ; montrer de plus que (fg)(gf)1(f \circ g)\circ(g\circ f)^{-1} est une translation non triviale, de sorte que tout groupe contenant ff et gg est infini — une seconde explication de l’unicité du centre dans le théorème de Léonard de Vinci.
  6. Synthèse, en quatre phrases : quels sont les deux résultats structurels qui ramènent les isométries quelconques à l’algèbre linéaire (questions 3–4) et les groupes finis quelconques à des sous-groupes de O(2)O(2) (question 15) ; quelle est la liste complète des isométries planes et quels invariants (directe/indirecte, points fixes) séparent les quatre types ; pourquoi les règles de composition de la question 9 font des réflexions les générateurs de tout ; et ce que le théorème de Léonard de Vinci ajoute à l’échelle finie. Nommer les deux théorèmes démontrés dans les parties II et IV.
Solution

Solution de Problème 23.1.

1. ta(x)ta(y)=xy\norm{t_a(x) - t_a(y)} = \norm{x - y} ; une isométrie linéaire conserve les normes, donc les distances (g(x)g(y)=g(xy)=xy\norm{g(x) - g(y)} = \norm{g(x - y)} = \norm{x-y}) ; et une composée d’applications conservant les distances conserve les distances. Toute isométrie est injective (deux points distincts restent à distance strictement positive) et, par la classification ci-dessous, bijective ; l’identité et les réciproques sont des isométries : c’est bien un groupe.

2. f(x)=f(x)f(0)=x0=x\norm{f(x)} = \norm{f(x) - f(0)} = \norm{x - 0} = \norm x. Polarisation :

f(x),f(y)=f(x)2+f(y)2f(x)f(y)22=x2+y2xy22=x,y.\langle f(x), f(y)\rangle = \frac{\norm{f(x)}^2 + \norm{f(y)}^2 - \norm{f(x) - f(y)}^2}{2} = \frac{\norm x^2 + \norm y^2 - \norm{x - y}^2}{2} = \langle x, y\rangle .

3. En développant avec la question 2 (chaque produit des images par ff égale le produit des arguments) :

f(x+y)f(x)f(y)2=x+y2+x2+y22x+y,x2x+y,y+2x,y=0,\begin{align*} \norm{f(x+y) - f(x) - f(y)}^2 &= \norm{x+y}^2 + \norm x^2 + \norm y^2\\ &\quad - 2\langle x+y, x\rangle - 2\langle x+y, y\rangle + 2\langle x, y\rangle = 0 , \end{align*}

comme un calcul direct le montre ; de même f(λx)λf(x)2=λx22λλx,x+λ2x2=0\norm{f(\lambda x) - \lambda f(x)}^2 = \norm{\lambda x}^2 - 2\lambda\langle \lambda x, x\rangle + \lambda^2\norm x^2 = 0. Donc f(x+y)=f(x)+f(y)f(x + y) = f(x) + f(y) et f(λx)=λf(x)f(\lambda x) = \lambda f(x) : ff est linéaire, et conserve la norme : fO(R2)f \in O(\R^2).

4. Posons a=f(0)a = f(0) et g=tafg = t_{-a}\circ f : c’est une isométrie fixant 00, donc une isométrie linéaire (question 3), et f=tagf = t_a \circ g. Unicité : tag=tagt_a \circ g = t_{a'}\circ g' évaluée en 00 donne a=aa = a', puis g=gg = g'.

5. (tag)(tag)=ta+g(a)(gg)(t_a\circ g)\circ(t_{a'}\circ g') = t_{a + g(a')}\circ(g\circ g'), puisque gta=tg(a)gg\,t_{a'} = t_{g(a')}\,g pour gg linéaire. La partie linéaire d’une composée est donc ggg \circ g', et det(gg)=detgdetg\det(gg') = \det g \det g' : direct\circdirect == indirect\circindirect == direct, direct\circindirect == indirect — la règle des signes de ±1\pm1.

6. zeiθzz \mapsto \eu^{\iu\theta}z envoie 11 sur (cosθ,sinθ)(\cos\theta, \sin\theta) et i\iu sur ieiθ=(sinθ,cosθ)\iu\eu^{\iu\theta} = (-\sin\theta, \cos\theta) : les colonnes de RθR_\theta. Et zeiθzz \mapsto \eu^{\iu\theta}\conj z envoie 11 sur (cosθ,sinθ)(\cos\theta, \sin\theta) et i\iu sur ieiθ=(sinθ,cosθ)-\iu\eu^{\iu\theta} = (\sin\theta, -\cos\theta) : les colonnes de SθS_\theta.

7. a=1a = 1 : f=tbf = t_b. a1a \neq 1 : l’équation aux points fixes az0+b=z0az_0 + b = z_0 a l’unique solution z0=b/(1a)z_0 = b/(1 - a), et alors

f(z)z0=az+b(az0+b)=a(zz0):f(z) - z_0 = az + b - (az_0 + b) = a(z - z_0):

dans le repère centré en z0z_0, ff est la multiplication par a=eiargaa = \eu^{\iu\arg a} : la rotation de centre z0z_0 et d’angle arga\arg a.

8. f(f(z))=a(az+b)+b=aaz+ab+b=z+vf(f(z)) = a\conj{(a\conj z + b)} + b = a\conj a\,z + a\conj b + b = z + v : f2=tvf^2 = t_v. Commutation : f(z+v)=az+av+bf(z + v) = a\conj z + a\conj v + b et av=a(ab+b)=b+ab=va\conj v = a\conj{(a\conj b + b)} = b + a\conj b = v, donc ftv=tvff\circ t_v = t_v\circ f.

Cas v=0v = 0 : f2=idf^2 = \mathrm{id}. Pour tout zz, le milieu m=z+f(z)2m = \frac{z + f(z)}2 vérifie (les isométries étant affines, partie I) f(m)=f(z)+f2(z)2=mf(m) = \frac{f(z) + f^2(z)}{2} = m : il existe des points fixes. En conjuguant par la translation vers un point fixe, ff devient une isométrie linéaire indirecte, c’est-à-dire un certain SθS_\theta (Théorème 23.17) : une réflexion par rapport à une droite.

Cas v0v \neq 0 : r=tv/2fr = t_{-v/2}\circ f est indirecte et

r2=tv/2ftv/2f=tv/2tv/2f2=tvtv=idr^2 = t_{-v/2}\,f\,t_{-v/2}\,f = t_{-v/2}\,t_{-v/2}\,f^2 = t_{-v}\,t_v = \mathrm{id}

(en utilisant la commutation), donc rr est une réflexion, et f=tv/2rf = t_{v/2}\circ r. Son axe est parallèle à vv : rr commute avec tvt_v (c’est le cas de ff et de tv/2t_{v/2}), donc tvt_v envoie l’axe (la droite fixe de rr) sur lui-même, ce qui force vv à le diriger. Ainsi ff est une symétrie glissée de vecteur de glissement v/2v/2. Toute isométrie est désormais classifiée : translation ou rotation (directe), réflexion ou symétrie glissée (indirecte).

9. Rotations f(z)=az+bf(z) = az + b, g(z)=az+bg(z) = a'z + b' avec a=eiαa = \eu^{\iu\alpha}, a=eiβa' = \eu^{\iu\beta} : gf(z)=aaz+(ab+b)g\circ f(z) = a'az + (a'b + b') a pour coefficient linéaire ei(α+β)\eu^{\iu(\alpha+\beta)} : une rotation d’angle α+β\alpha + \beta d’après la question 7, ou une translation lorsque ei(α+β)=1\eu^{\iu(\alpha+\beta)} = 1. Réflexions ri(z)=aiz+bir_i(z) = a_i\conj z + b_i avec ai=eiθia_i = \eu^{\iu\theta_i} (axe d’angle θi/2\theta_i/2) :

r2r1(z)=a2a1z+(a2b1+b2),r_2\circ r_1(z) = a_2\conj{a_1}\,z + (a_2\conj{b_1} + b_2),

directe, d’angle θ2θ1=2(θ22θ12)\theta_2 - \theta_1 = 2\bigl(\tfrac{\theta_2}2 - \tfrac{\theta_1}2\bigr) : le double de l’angle entre les axes ; des axes parallèles (θ1=θ2\theta_1 = \theta_2) donnent une translation.

10. Une rotation de centre cc et d’angle θ\theta est le produit de deux réflexions par rapport à des droites passant par cc et faisant l’angle θ/2\theta/2 (question 9, lue à l’envers) ; une translation tvt_v est le produit de deux réflexions par rapport à des droites parallèles orthogonales à vv et distantes de v/2\norm v/2 ; une réflexion est une seule réflexion ; une symétrie glissée est une réflexion composée avec une translation, donc trois. Maximum : trois.

11. a=ia = \iu, b=1+ib = 1 + \iu : v=ab+b=i(1i)+1+i=(1+i)+(1+i)=2+2i0v = a\conj b + b = \iu(1 - \iu) + 1 + \iu = (1 + \iu) + (1 + \iu) = 2 + 2\iu \neq 0 : une symétrie glissée de vecteur de glissement v/2=1+iv/2 = 1 + \iu. La réflexion r=t(1+i)fr = t_{-(1+\iu)}\circ f est r(z)=izr(z) = \iu\conj z, dont l’axe est la droite d’angle 12argi=π4\frac12\arg\iu = \frac\pi4 : la droite y=xy = x. Donc ff est la symétrie glissée d’axe y=xy = x et de vecteur (1,1)(1, 1).

12. f(z)=izf(z) = \iu z et g(z)=1+i(z1)=iz+1ig(z) = 1 + \iu(z - 1) = \iu z + 1 - \iu, donc

gf(z)=i(iz)+1i=z+1i:g\circ f(z) = \iu(\iu z) + 1 - \iu = -z + 1 - \iu :

coefficient linéaire 1=eiπ-1 = \eu^{\iu\pi}, une rotation d’angle π\pi (un demi-tour), de centre z0=1i1(1)=1i2z_0 = \frac{1 - \iu}{1 - (-1)} = \frac{1 - \iu}{2}.

13. r2r1(z)=iz=izr_2\circ r_1(z) = \iu\,\conj{\conj z} = \iu z : la rotation d’angle π2\frac\pi2 de centre 00. Les axes (l’axe réel, d’angle 00 ; la droite y=xy = x, d’angle π4\frac\pi4) se coupent selon l’angle π4\frac\pi4, dont le double est π2\frac\pi2 : la question 9 est confirmée.

14. Avec f=tagf = t_a\circ g, gg linéaire, et iλi=1\sum_i \lambda_i = 1 :

f(iλixi)=a+iλig(xi)=iλi(a+g(xi))=iλif(xi).f\Bigl(\sum_i \lambda_i x_i\Bigr) = a + \sum_i \lambda_i\,g(x_i) = \sum_i \lambda_i\bigl(a + g(x_i)\bigr) = \sum_i \lambda_i f(x_i) .

15. Pour hGh \in G, en utilisant la question 14 (les coefficients 1G\frac1{\abs G} sont de somme 11) :

h(c)=1GgGh(g(x0))=1GgGg(x0)=c,h(c) = \frac{1}{\abs G}\sum_{g \in G} h\bigl(g(x_0)\bigr) = \frac{1}{\abs G}\sum_{g' \in G} g'(x_0) = c ,

car ghgg \mapsto hg est une bijection de GG sur lui-même.

16. Les conjugués tcgtct_{-c}\,g\,t_{c} (gGg \in G) forment un groupe d’isométries fixant 00, donc d’isométries linéaires (question 3) : un sous-groupe fini de O(R2)O(\R^2). Si un sGs \in G est indirect, l’application gsgg \mapsto sg envoie G+G^+ injectivement dans GG+G\setminus G^+ et hs1hh \mapsto s^{-1}h en est la réciproque (règle des signes de la question 5) : G=2G+\abs G = 2\,\abs{G^+} ; sinon G=G+G = G^+.

17. Si G+={id}G^{+} = \{\mathrm{id}\}, c’est C1C_1. Sinon, écrivons ses éléments RθR_\theta, θ[0,2π)\theta \in \intco{0}{2\pi}, et soit θ0\theta_0 le plus petit angle positif qui apparaisse. Pour RθG+R_\theta \in G^{+}, la division euclidienne θ=kθ0+ρ\theta = k\theta_0 + \rho avec 0ρ<θ00 \leq \rho < \theta_0 donne Rρ=RθRθ0kG+R_\rho = R_\theta R_{\theta_0}^{-k} \in G^{+}, donc ρ=0\rho = 0 par minimalité : G+=Rθ0G^{+} = \langle R_{\theta_0}\rangle. En divisant 2π2\pi par θ0\theta_0 de la même façon, on obtient 2π=nθ02\pi = n\theta_0 : G+CnG^{+} \cong C_n, engendré par la rotation d’angle 2πn\frac{2\pi}n.

18. G=G+sG+G = G^{+} \cup sG^{+} par le comptage de la question 16. Avec s(z)=azs(z) = a\conj z et r(z)=ωzr(z) = \omega z (formes linéaires, après la question 16 ; a=ω=1\abs a = \abs\omega = 1) :

srs(z)=aωaz=aωaz=ωz=r1(z).s r s(z) = a\,\conj{\omega\,a\conj z} = a\conj\omega\conj a\,z = \conj\omega\,z = r^{-1}(z) .

Chaque élément srksr^k de sG+sG^{+} est indirect et vérifie (srk)2=(srks)rk=rkrk=id(sr^k)^2 = (sr^ks)\,r^k = r^{-k}r^k = \mathrm{id} : une isométrie indirecte involutive fixant cc, c’est-à-dire une réflexion. Donc GG est formé de nn rotations et de nn réflexions, avec les relations rn=s2=idr^n = s^2 = \mathrm{id}, srs=r1srs = r^{-1} : le groupe diédral DnD_n.

19. En combinant : un groupe fini d’isométries du plan fixe un point cc (question 15), se ramène à un sous-groupe fini de O(2)O(2) (question 16), et vaut CnC_n s’il ne contient que des rotations (question 17), DnD_n sinon (question 18) : c’est le théorème de Léonard de Vinci.

20. Une translation tvidt_v \neq \mathrm{id} a pour puissances les tkvt_{kv}, toutes distinctes (les kvkv sont deux à deux distincts pour v0v \neq 0) : elle est d’ordre infini. Une symétrie glissée ff vérifie f2=tvf^2 = t_v avec v0v \neq 0 : encore un ordre infini. Ni l’une ni l’autre ne tient dans un groupe fini — en cohérence avec les questions 15 à 19, qui n’ont produit que des rotations et des réflexions.

21. Les 2n2n applications conservent l’ensemble des sommets : ωkωj=ωk+j\omega^k \omega^j = \omega^{k+j} et ωkωj=ωkj\omega^k\conj{\omega^j} = \omega^{k-j} ; étant des isométries, elles conservent le polygone (les segments vont sur des segments). Réciproquement, une symétrie conserve le barycentre 00 des sommets (question 14), donc est linéaire, et permute les sommets (ce sont les points du polygone situés à distance maximale de 00). Une isométrie linéaire envoyant le sommet 11 sur ωk\omega^k est zωkzz \mapsto \omega^k z si elle est directe, zωkzz \mapsto \omega^k\conj z si elle est indirecte (sa matrice est déterminée par une colonne et le signe) : il y a donc au plus 2n2n symétries, donc exactement le DnD_n ci-dessus.

22. C1C_1 : un triangle scalène (aucune symétrie non triviale). D1D_1 : un triangle isocèle non équilatéral (une seule réflexion). D2D_2 : un rectangle non carré (l’identité, le demi-tour de centre le centre, les deux réflexions d’axes les médiatrices). C3C_3 : un triskèle — trois bras coudés congruents attachés à 120120 degrés d’intervalle ; le coude tue toutes les réflexions mais laisse les rotations d’ordre 33.

23. Avec ω=i\omega = \iu : les rotations zzz \mapsto z, iz\iu z, z-z, iz-\iu z (angles 0,π2,π,3π20, \frac\pi2, \pi, \frac{3\pi}2), et les réflexions

zz (axe y=0),iz (y=x),z (x=0),iz (y=x):z \mapsto \conj z \ (\text{axe } y = 0), \quad \iu\conj z \ (y = x), \quad -\conj z \ (x = 0), \quad -\iu\conj z \ (y = -x):

les deux diagonales et les deux médianes du carré — le groupe diédral D4D_4, d’ordre 88.

24. Écrivons a=eiθ1a = \eu^{\iu\theta} \neq 1 : f(z)=az+c1(1a)f(z) = az + c_1(1 - a) et g(z)=az+c2(1a)g(z) = az + c_2(1 - a). Alors

fg(z)gf(z)=(1a)(ac2+c1ac1c2)=(1a)2(c2c1)0,f\circ g(z) - g\circ f(z) = (1-a)\bigl(ac_2 + c_1 - ac_1 - c_2\bigr) = -(1 - a)^2(c_2 - c_1) \neq 0 ,

donc fggff g \neq g f. Les deux composées ont pour coefficient linéaire a2a^2, donc (fg)(gf)1(fg)\circ(gf)^{-1} a pour coefficient linéaire 11 : c’est la translation de vecteur fg(z)gf(z)fg(z) - gf(z), la constante non nulle ci-dessus. Un groupe contenant ff et gg contient cette translation et toutes ses puissances : il est infini. Deux centres de rotation, c’est un de trop pour un groupe fini — le cœur géométrique du théorème de Léonard de Vinci.

25. (i) Les questions 3 et 4 montrent que toute application conservant les distances est affine, de partie linéaire orthogonale, et la question 15 attache tout groupe fini à un point fixe : les deux résultats convertissent la géométrie métrique en algèbre linéaire à l’origine. (ii) La liste complète est : translation, rotation, réflexion, symétrie glissée ; le déterminant de la partie linéaire sépare le direct de l’indirect, et l’existence de points fixes sépare les deux types à l’intérieur de chaque parité. (iii) D’après la question 9, deux réflexions se composent en n’importe quelle rotation ou translation, donc les réflexions engendrent tout le groupe — trois au plus suffisent pour toute isométrie. (iv) À l’échelle finie, seules deux familles survivent, les groupes cycliques et les groupes diédraux, et c’est pourquoi les ornements en rosace sont exactement de deux sortes (avec ou sans axes de miroir). La partie II a démontré la classification des isométries planes ; la partie IV a démontré le théorème de Léonard de Vinci.