Mathématiques universitaires — Licence 1 · Bachelor Year 1
22Déterminants et systèmes linéaires
Le déterminant condense en un seul scalaire la réponse à la question « ces vecteurs forment-ils une base ? » — et, géométriquement, mesure le volume qu’ils engendrent. Nous le caractérisons par ses propriétés (multilinéaire, alterné, normalisé), le calculons en dimensions et puis, en général, par développement suivant une ligne ou une colonne, et le mettons au travail sur les systèmes linéaires, aux côtés de l’algorithme universel : le pivot de Gauss.
22.1 Le déterminant
Théorème 22.1 (Caractérisation)
Il existe exactement une application , vue comme fonction des colonnes, qui soit :
- linéaire en chaque colonne (les autres étant fixées) ;
- alternée : échanger deux colonnes change le signe (donc deux colonnes égales donnent ) ;
- normalisée : .
Pour et :
(la règle de Sarrus en taille : produits des diagonales descendantes moins produits des diagonales ascendantes).
Démonstration. Admis à ce niveau. ∎
Remarque 22.2
Pour : développer par bilinéarité sur les colonnes canoniques donne la formule, laquelle satisfait réciproquement les axiomes — une démonstration complète ; le cas est identique, avec davantage de termes. Le cas général (existence par la somme sur les permutations, unicité par le même développement) réclame la signature d’une permutation et est reporté à la deuxième année ; nous utilisons librement les axiomes et les conséquences ci-dessous.
Voici le développement pour en entier, puisqu’il sert de modèle : avec les colonnes et , la bilinéarité donne
et le caractère alterné tue les paires répétées tout en retournant : toute l’application se réduit à par normalisation. L’unicité se lit dans le calcul lui-même — les axiomes n’ont laissé aucun choix à aucune étape — et c’est exactement l’énoncé d’unicité à un facteur près qui sert dans la démonstration de la formule du produit ci-dessous.
Théorème 22.3 (Propriétés)
Pour :
- ajouter à une colonne un multiple d’une autre ne change pas le déterminant ; multiplier une colonne par le multiplie par (donc ) ;
- ;
- est inversible les colonnes forment une base de ; et alors ;
- — ainsi toute règle sur les colonnes est aussi une règle sur les lignes ;
- le déterminant d’une matrice triangulaire est le produit de ses coefficients diagonaux.
Démonstration. (1) Par linéarité, , où le second déterminant a deux colonnes égales : il est nul.
(2) Fixons et considérons comme fonction des colonnes de : puisque a pour colonnes les , est multilinéaire et alternée en les . Nous admettons, avec le Théorème 22.1, son énoncé d’unicité à un facteur près : toute application multilinéaire alternée des colonnes est égale à . Ici , donc .
(3) Si est inversible : , donc et la formule de l’inverse vaut. Si n’est pas inversible, ses colonnes sont liées (Corollaire 20.9 et Proposition 20.2) ; exprimer une colonne à l’aide des autres puis développer par linéarité ne laisse que des déterminants à deux colonnes égales : . L’énoncé sur la base est la Proposition 19.8.
(4) Admis avec la construction générale (c’est immédiat sur la formule par les permutations) ; nous l’enregistrons pour pouvoir utiliser les opérations sur les lignes.
(5) Si l’un des coefficients diagonaux est nul, les premières colonnes sont liées pour un certain (considérations de rang) et le produit. Sinon, on annule chaque colonne en dessous et à gauche par des opérations de type (1) — possibles grâce à la forme triangulaire —, atteignant la matrice diagonale, dont le déterminant est le produit des coefficients par multilinéarité à partir de . ∎
Exemple 22.4 (Les règles, vérifiées sur des nombres)
Prenons () et (). Alors
Multiplicativité et invariance par transposition confirmées — tandis que la fausse additivité échoue sur le même couple :
Trente secondes d’arithmétique de ce genre, chaque fois qu’une identité sur les déterminants est invoquée, constituent l’assurance contre l’erreur la moins chère qui soit.
Exemple 22.5 (Les déterminants comme aires)
Le parallélogramme engendré par et a pour base et pour hauteur : son aire vaut . Et
le déterminant est l’aire algébrique du parallélogramme de ses colonnes. Les axiomes racontent la géométrie : ajouter à une colonne un multiple de l’autre est une transvection, qui fait glisser le parallélogramme parallèlement à un côté sans changer ni la base ni la hauteur (opération (1) du Théorème 22.3) ; multiplier une colonne par un scalaire multiplie l’aire d’autant ; échanger les colonnes renverse l’orientation, d’où le signe, . Dans la même lecture donne des volumes algébriques, et devient le facteur universel de dilatation des volumes des applications linéaires — le fait qui se cache derrière la formule de changement de variables pour les intégrales multiples dans le volume de Licence 2.
Théorème 22.6 (Développement par les cofacteurs)
Soit et soit le déterminant de privée de sa ligne et de sa colonne . Alors, pour toute colonne fixée (ou toute ligne, par transposition) :
Démonstration. Admis à ce niveau. ∎
Exemple 22.7
Développement suivant la première colonne :
Stratégie : créer d’abord des zéros (opérations sur les lignes ou les colonnes), puis développer suivant la rangée la plus vide.
Exemple 22.8 (L’inverse par les cofacteurs, une fois à la main)
Pour : . Les neuf cofacteurs s’assemblent en
la formule citée dans l’Exercice 22.8. Vérifions un couple ligne-colonne : (ligne de )(colonne de ) , et contre la colonne : . Neuf déterminants pour un seul inverse : à cette taille déjà, la réduction par les lignes (Exercice 22.3) coûte moins cher — l’intérêt de la formule des cofacteurs est théorique (le caractère entier dans l’Exercice 22.8, la différentiabilité de l’inverse dans les volumes ultérieurs), non calculatoire.
Exemple 22.9 (La règle triangulaire par blocs, en taille )
Affirmation : pour des blocs . Annulons le bloc par des opérations sur les colonnes : ajouter aux colonnes des combinaisons convenables des colonnes élimine lorsque est inversible (résoudre pour obtenir les coefficients de combinaison ), ce qui laisse ; puis le développement par les cofacteurs suivant la première colonne, deux fois, donne pour cette forme diagonale par blocs. Si n’est pas inversible, ses colonnes sont liées, donc les deux premières colonnes de la grande matrice le sont aussi (leurs moitiés inférieures sont nulles) : les deux membres sont nuls. La règle s’étend à des blocs de tailles quelconques par le même argument en deux cas — et c’est le moteur de l’Exercice 22.10.
Exemple 22.10 (Un déterminant , avec stratégie)
Chaque ligne a pour somme : l’opération rend la première colonne constante, et mettre en facteur n’y laisse que des . Puis () annule la première colonne :
le dernier déterminant se développant suivant sa première ligne : . Morale : une opération bien choisie (avoir repéré la somme constante des lignes) vaut mieux que seize cofacteurs.
Méthode 22.11 (Choisir une stratégie de calcul de déterminant)
Examinez la matrice avant de calculer quoi que ce soit.
- Sommes des lignes ou des colonnes constantes : additionner le tout dans une même rangée, mettre la valeur commune en facteur (Exemple 22.10, Exercice 22.7).
- Structure répétitive : soustraire des lignes ou des colonnes voisines pour créer des zéros ; les motifs en escalier s’effondrent vers la forme triangulaire, dont le déterminant se lit sur la diagonale.
- Zéros isolés : développer suivant la rangée la plus vide (Exemple 22.7) ; les familles récursives (tridiagonales, Exercice 22.6) livrent ainsi des récurrences.
- Un paramètre : le déterminant en est un polynôme ; on trouve ses racines en repérant les valeurs dégénérées (lignes égales, colonnes proportionnelles), puis on cerne le polynôme par son degré et son coefficient dominant. Pour la matrice de l’Exercice 22.7 : donne trois lignes égales (rang , une racine double), rend la somme des lignes nulle (une racine de plus) ; le déterminant est de degré en , de terme dominant (le produit antidiagonal , dont le signe de Sarrus est ), il vaut donc nécessairement — aucun développement n’est nécessaire, et les deux méthodes se contrôlent l’une l’autre.
Exemple 22.12 (Déterminant de Vandermonde)
Pour des scalaires :
Esquisse de démonstration (détaillée dans l’Exercice 22.5) : les opérations sur les colonnes , effectuées à partir de la droite, annulent la première ligne, et mettre en facteur chaque ligne restante ramène à . Non nul si et seulement si les sont deux à deux distincts — le déterminant qui se cache derrière l’interpolation de Lagrange (Exemple 20.10).
22.2 Systèmes linéaires
Définition 22.13
Un système linéaire de équations à inconnues est avec , ; il est homogène lorsque . Son ensemble de solutions, lorsqu’il est non vide, est : une solution particulière plus la solution générale du système homogène — un sous-espace affine de dimension (théorème du rang).
Exemple 22.14 (La structure affine, rendue visible)
Résolvons
En soustrayant les équations : , donc et . Les solutions forment la droite
la solution particulière (le choix ) plus la droite noyau du système homogène associé — vérification : et . Géométriquement, deux plans non parallèles de se coupent selon une droite, et le compte des dimensions le savait avant que nous ayons résolu quoi que ce soit. Changer de solution particulière (disons : ) change la description, pas la droite : un sous-espace affine a plusieurs origines et une seule direction.
Théorème 22.15 (Systèmes de Cramer carrés)
Si , le système a pour unique solution , dont les coordonnées sont
Démonstration. L’existence et l’unicité sont l’inversibilité même. Pour la formule : écrivons (les étant les colonnes de ) ; alors, par multilinéarité et alternance,
tous les termes sauf ayant une colonne répétée. ∎
Exemple 22.16 (Cramer avec un paramètre, en entier)
Pour , résolvons
Le déterminant vaut . Cas générique : Cramer donne
une solution propre pour chaque admissible (vérification en : , manifestement correct). Cas dégénérés : en les équations s’écrivent et : incompatibles ; en elles s’écrivent et , c’est-à-dire et : incompatibles de nouveau. L’annulation du déterminant annonce que quelque chose dégénère, mais ne dit jamais quoi — ensemble vide ou ensemble infini doit se décider en regardant le second membre. Remarquons aussi comme les formules signalent elles-mêmes leurs limites : quand , ; le point solution s’enfuit à mesure que les deux droites deviennent parallèles.
Méthode 22.17 (Le pivot de Gauss sur les systèmes)
On réduit la matrice augmentée à une forme échelonnée.
- Si un pivot apparaît dans la dernière colonne (une ligne ) : pas de solution.
- Sinon, les inconnues se répartissent en inconnues principales et inconnues libres (les paramètres) ; la remontée exprime les premières en fonction des secondes : l’ensemble des solutions est un sous-espace affine de dimension nombre d’inconnues libres.
Les formules de Cramer servent à la théorie et aux petits systèmes ; l’élimination est l’algorithme pratique.
Exemple 22.18 (Une discussion avec paramètre)
Pour , considérons
La matrice a pour déterminant (calculé dans l’Exercice 22.7 en ajoutant toutes les colonnes à la première). Pour : solution unique (par symétrie). Pour : une seule équation répétée trois fois, un plan de solutions. Pour : en ajoutant les trois équations on obtient , pas de solution.
Remarque 22.19 (Pièges classiques)
Le déterminant n’est pas linéaire en la matrice : (déjà ) ; il est linéaire en chaque colonne séparément, ce qui est tout autre chose. Homogénéité : , et non — chacune des colonnes est multipliée. Les opérations sur les lignes ne sont pas toutes gratuites : conserve le déterminant, mais un échange change le signe et le multiplie par — les erreurs de comptabilité ici sont la source classique des signes faux dans les calculs par élimination. Un déterminant nul est un début, non une fin : il dit « rang » mais pas quel rang ; seul un travail supplémentaire (forme échelonnée, ou les mineurs de l’Exercice 22.12) le localise — cf. le cas contre dans l’Exemple 22.18. Cramer exige l’inversibilité : lorsque les formules n’ont aucun sens, et le système peut parfaitement avoir (une infinité de) solutions. Seules les matrices carrées ont un déterminant : pour un système rectangulaire, l’élimination est le seul outil.
Remarque 22.20 (Où vont les déterminants)
Trois vies attendent ce scalaire. Géométrique : est le facteur de dilatation des aires ou des volumes de l’application associée — rendu précis pour le plan dans le Chapitre 23 et, comme jacobien d’un changement de variables, dans les intégrales multiples du volume de Licence 2. Algébrique : , le polynôme caractéristique, ouvre la théorie des valeurs propres en Licence 2 — l’identité du devoir maison du Chapitre 21 en est la première ombre. Analytique : les déterminants de matrices particulières (Vandermonde, Cauchy, Gram) décident quand les problèmes d’interpolation, de décomposition et de projection sont bien posés ; le devoir maison ci-dessous évalue complètement les deux premières familles.
Remarque 22.21 (Perspectives à l’intérieur du livre 3)
Ce chapitre referme la colonne vertébrale d’algèbre linéaire du volume, et ses deux derniers chapitres en touchent les dividendes. Dans le Chapitre 23 : la matrice de Gram teste la liberté d’une famille par un déterminant (Exercice 23.11), et les isométries du plan se répartissent en rotations et réflexions selon le signe de leur déterminant — c’est sur lui que repose la classification du devoir maison de ce chapitre-là. Dans le Chapitre 25 : la quantité de Monge est le déterminant de la matrice symétrique des dérivées secondes, et les équations normales des moindres carrés forment un système de Cramer dont la matrice est une matrice de Gram (donc de moments) — inversible précisément grâce aux critères de saveur Vandermonde établis ici. Quand ces chapitres affirmeront « inversible » ou « positif », les justificatifs seront dans celui-ci.
22.3 Exercices
Exercice 22.1 ★
Calculer :
Solution
Solution de Exercice 22.1.
.
Deuxième : , (sur les lignes d’origine) donnent les lignes : deux lignes égales, déterminant . (Sarrus confirme : .)
Troisième : c’est un Vandermonde avec (Exemple 22.12) : .
Exercice 22.2 ★
Pour quels la famille est-elle une base de ?
Solution
Solution de Exercice 22.2.
Le déterminant vaut (ajouter toutes les colonnes à la première, puis mettre en facteur) fois
(annuler avec , puis développer), d’où . Base .
Exercice 22.3 ★
Résoudre par la règle de Cramer :
Solution
Solution de Exercice 22.3.
Premier système : ; , . Vérification : ; .
Second système : après et , les lignes deviennent , , , donc
Cramer, en remplaçant les colonnes par :
(les numérateurs se calculant de la même façon). Vérification : ; ; .
Exercice 22.4 ★
Résoudre par le pivot de Gauss, en décrivant l’ensemble des solutions :
Exercice 22.5 ★★
Démontrer la formule de Vandermonde de l’Exemple 22.12 par récurrence sur , à l’aide des opérations sur les colonnes effectuées de jusqu’à .
Solution
Solution de Exercice 22.5.
Récurrence ; pour le produit est vide, égal à . Pour l’hérédité, effectuons pour (dans cet ordre, de sorte que chaque opération utilise une colonne non encore modifiée). La première ligne devient ; dans la ligne , le -ième coefficient devient . En développant suivant la première ligne et en mettant en facteur dans chaque ligne :
et l’hypothèse de récurrence complète le produit .
Exercice 22.6 ★★
(Tridiagonal) Soit le déterminant valant sur la diagonale, sur les deux diagonales adjacentes et ailleurs. En développant suivant la première ligne, démontrer et calculer (, ).
Solution
Solution de Exercice 22.6.
En développant suivant la première ligne : ; le second déterminant, développé suivant sa première colonne, vaut . Donc , c’est-à-dire : les différences sont constantes, égales à . Ainsi . (Vérification : , et le cas est Exemple 22.7 : .)
Exercice 22.7 ★★
Compléter l’Exemple 22.18 : calculer le déterminant par l’opération , et mener la discussion complète du système.
Solution
Solution de Exercice 22.7.
rend la première colonne constante, égale à ; mettons-la en facteur :
(développer suivant la première colonne : l’unique coefficient porte le signe , et le déterminant restant vaut ).
Discussion. : système de Cramer ; par la symétrie des équations, , et chaque équation donne : solution unique . : les trois équations s’écrivent toutes : les solutions forment le plan affine . : en sommant les trois équations on obtient : ensemble de solutions vide.
Exercice 22.8 ★★
Soit à coefficients entiers. Démontrer que admet un inverse à coefficients entiers si et seulement si . (Pour le sens direct, prendre les déterminants ; pour la réciproque, admettre — ou démontrer pour par les cofacteurs — que avec une comatrice à coefficients entiers.)
Solution
Solution de Exercice 22.8.
() Si est à coefficients entiers : avec les deux déterminants entiers (sommes de produits de coefficients) : deux entiers de produit valent tous deux .
() La formule des cofacteurs (vérifiée pour par développement direct, admise en général) fournit une comatrice à coefficients entiers (chaque cofacteur est un déterminant entier) ; diviser par conserve les entiers.
Exercice 22.9 ★★★
Calculer le déterminant de la matrice (Exercice 21.9), c’est-à-dire celle qui vaut sur la diagonale et ailleurs. (Ajouter toutes les colonnes à la première, mettre en facteur, puis annuler.) Retrouver la condition d’inversibilité , .
Solution
Solution de Exercice 22.9.
Ajoutons toutes les colonnes à la première : chaque coefficient de la nouvelle première colonne vaut ; mettons-le en facteur, de sorte que la première colonne ne contienne que des . Puis les opérations sur les lignes () annulent tous les coefficients situés sous le en haut à gauche et laissent sur la diagonale et ailleurs dans ces lignes : la matrice est triangulaire supérieure, de diagonale . Ainsi
non nul si et seulement si et : la condition de l’Exercice 21.9.
Exercice 22.10 ★★★
Soient . Démontrer que
par des opérations sur les colonnes et les lignes par blocs (, puis , sous forme de blocs), en admettant la règle triangulaire par blocs naturelle — démontrée pour des blocs dans l’Exemple 22.9.
Solution
Solution de Exercice 22.10.
Opérations par blocs (chacune est une composée des opérations scalaires correspondantes, autorisées par le Théorème 22.3 (1)) :
en utilisant la règle triangulaire par blocs pour la dernière étape.
Exercice 22.11 ★★
(Circulante d’ordre ) Soient et
Démontrer que , puis factoriser complètement sur à l’aide de :
(Commencer par ; pour la forme complexe, remarquer que la colonne se comporte presque comme un vecteur propre.)
Solution
Solution de Exercice 22.11.
rend la première colonne constante, égale à ; mettons-la en facteur, puis , :
et en développant, . Sur , avec et :
d’où la factorisation complète. (Structurellement : la colonne vérifie , et de même pour et : les trois facteurs sont les trois « valeurs propres » de la circulante, une histoire systématisée dans le volume de Licence 2.)
Exercice 22.12 ★★★
(Rang et mineurs) Soit . Démontrer que est égal à la plus grande taille d’une sous-matrice inversible de (une sous-matrice retient les coefficients situés aux croisements de lignes et de colonnes choisies). (Si , choisir colonnes libres, puis lignes libres du bloc obtenu ; réciproquement, une sous-matrice inversible force les colonnes correspondantes de à être libres.)
Solution
Solution de Exercice 22.12.
Posons .
Il existe une sous-matrice inversible. Choisissons colonnes libres de et soit la matrice qu’elles forment : . Comme le rang par lignes est égal au rang par colonnes (Théorème 21.13), possède lignes libres ; ne garder que ces lignes fournit une sous-matrice de de rang , c’est-à-dire inversible.
Il n’en existe pas de plus grande. Soit une sous-matrice inversible, extraite des colonnes et des lignes de . Si une combinaison des colonnes entières correspondantes est nulle, alors en ne lisant que les lignes on obtient sur les colonnes de , donc tous les ( est inversible) : les colonnes de sont libres, et .
Ainsi est exactement la plus grande taille d’une sous-matrice inversible.
22.4 Problème : le double alternant de Cauchy
Problème 22.1
Deux déterminants gouvernent les applications de ce chapitre : le déterminant de Vandermonde, évalué dans l’Exercice 22.5, et le déterminant de Cauchy , évalué ici. Autour d’eux, ce problème rassemble la boîte à outils des alternants : astuces de colonnes polynomiales, interpolation par Cramer, matrice de Hilbert, discriminant d’une cubique et méthode des polynômes alternés. Partout, désigne la valeur de Vandermonde.
Partie I — La boîte à outils de Vandermonde.
- Calculer , et rappeler pourquoi l’interpolation en nœuds deux à deux distincts est un système de Cramer.
(Alternant polynomial) Soient unitaires avec . Démontrer
les opérations sur les colonnes remplacent gratuitement chaque colonne de puissances par n’importe quel escalier unitaire.
Appliquer la question 2 aux polynômes binomiaux : démontrer que pour des entiers ,
le produit de toutes les différences deux à deux de entiers est divisible par la superfactorielle .
- Démontrer (les puissances commençant maintenant à ).
(Matrice des moments) Soit où . Démontrer que pour la matrice , en déduire
et conclure : nombres réels sont deux à deux distincts si et seulement si leur matrice des moments est inversible, et toujours.
Partie II — L’interpolation revisitée. Nœuds , valeurs .
- Écrire les conditions « interpole » comme un système linéaire en les de matrice , et retrouver à partir de l’existence et l’unicité de l’interpolant (comparer aux deux démonstrations antérieures, Théorème 8.23 et Exemple 20.10).
Par la règle de Cramer et le développement par les cofacteurs du déterminant concerné suivant sa dernière colonne, démontrer que le coefficient dominant de l’interpolant vaut
(Vandermonde confluent) Calculer
et interpréter : les données déterminent un unique lorsque (interpolation d’Hermite).
- Trouver l’unique tel que , , , et contrôler la réponse au moyen de la question 8.
Partie III — Le déterminant de Cauchy. Soient et des scalaires tels que pour tous , et
- Calculer à la main et le mettre sous la forme « produits de différences sur produits de sommes ».
Pour , effectuer () et mettre en facteur lignes et colonnes pour démontrer
où coïncide avec la matrice de Cauchy sur les lignes et a pour dernière ligne .
Effectuer () sur , mettre de nouveau en facteur, et conclure par récurrence au double alternant de Cauchy :
- En déduire le critère d’inversibilité (les deux à deux distincts et les deux à deux distincts). Pour la matrice de Hilbert : calculer et à partir de la formule, et vérifier que est à coefficients entiers.
- Montrer que pour des deux à deux distincts et un second membre quelconque, le système () a une unique solution, et relier cela à l’existence et à l’unicité des décompositions en éléments simples à pôles simples (Théorème 9.5).
Partie IV — Le discriminant d’une cubique. Soient les racines (dans ) de , et .
- En utilisant en chaque racine et les relations de Viète (), calculer , et .
Avec la question 5 (sur , en gardant ), calculer
- En déduire : a une racine multiple si et seulement si ; vérifier sur .
- Supposons réels. Démontrer que la cubique a trois racines réelles distinctes si et seulement si , et une racine réelle plus deux racines conjuguées non réelles si et seulement si . (Si et , montrer que est imaginaire pur.)
Partie V — Dividendes, et la méthode alternée.
- Pour , montrer .
- Calculer pour , d’abord par les questions 2–3, puis par développement direct.
- Soient deux à deux distincts et non nuls. À l’aide d’une matrice de Vandermonde inversible, démontrer de nouveau que les suites géométriques forment une famille libre de l’espace des suites.
- Calculer à partir du double alternant.
- (Polynômes alternés) Appelons alterné un polynôme en dont le signe change lorsqu’on échange deux variables quelconques. Montrer qu’un alterné s’annule dès que (), et en déduire — une variable à la fois, par le théorème de factorisation — que est divisible par .
- Utiliser la question 23 pour redémontrer la formule de Vandermonde sans récurrence : le déterminant est un polynôme alterné de degré total , donc un multiple constant de ; identifier la constante en comparant un monôme.
- Synthèse, en quatre phrases : quelle unique propriété du déterminant (quel axiome) engendre toutes les factorisations de ce problème ; pourquoi l’identité de la matrice des moments de la question 5 transforme un énoncé portant sur la distinction des racines complexes en un test de signe réel calculable ; quelles deux matrices classiques ont été complètement évaluées ici et quels problèmes linéaires elles gouvernent ; et comment la méthode alternée des questions 23–24 explique, d’un seul coup, pourquoi ne cesse de réapparaître. Nommer le théorème de la partie III.
Solution
Solution de Problème 22.1.
1. . L’interpolation en des nœuds distincts demande les coefficients de solution de avec , et : c’est un système de Cramer.
2. Parcourons les colonnes de gauche à droite. est la colonne constante ( est unitaire de degré ). Supposons les colonnes déjà réduites aux puissances pures . Comme , retrancher de la combinaison — opération qui ne change pas le déterminant — laisse la colonne de puissances pures . Après la dernière colonne, la matrice est la matrice de Vandermonde : .
3. Les polynômes sont unitaires de degré , donc la question 2 donne
Le membre de gauche est le déterminant d’une matrice à coefficients entiers ( est à valeurs entières sur : questions 16–17 du devoir maison Problème 18.1), donc un entier ; et il est positif puisque pour . Ainsi la superfactorielle divise le produit de toutes les différences deux à deux.
4. Mettons en facteur dans chaque ligne : .
5. : . Donc (Théorème 22.3 (2),(4)). Pour des réels : , et est inversible si et seulement si , si et seulement si les sont deux à deux distincts — un test de signe calculable à partir des seules sommes de puissances.
6. Les conditions d’interpolation forment le système ; donne d’un coup l’existence et l’unicité. C’est la troisième démonstration du livre : formule explicite dans le Théorème 8.23, argument par le noyau dans l’Exemple 20.10, Cramer ici.
7. Cramer : où est dont la dernière colonne est remplacée par . En développant suivant cette colonne :
Or , et convertir le second produit coûte :
d’où — de nouveau la formule des différences divisées.
8. donne les lignes , , ; en développant suivant la première colonne et en mettant en facteur :
Non nul pour : le système linéaire qui exprime , , sur les coefficients de est un système de Cramer — l’interpolation d’Hermite avec un nœud double est bien posée.
9. avec , , : , donc , unique. Cohérence : ici , et le déterminant de la question 8 vaut .
10. Calcul direct :
et le numérateur se développe en : des différences sur des sommes.
11. Pour , le nouveau coefficient de la ligne est
Mettons en facteur dans chaque ligne , puis dans chaque colonne : ce qui reste a pour coefficients dans les lignes et la constante dans la ligne — c’est la matrice , avec le préfacteur annoncé.
12. Sur , pour l’opération transforme la ligne en et, dans la ligne ,
Mettons en facteur dans chaque colonne et dans chaque ligne , puis développons suivant la dernière ligne (de signe ) : le déterminant restant est . En rassemblant les facteurs des questions 11–12 :
et la récurrence (avec le cas de base ) reconstitue exactement le double alternant de Cauchy : les facteurs pour toutes les paires, sur toutes les sommes .
13. La formule s’annule si et seulement si ou pour un couple : la matrice de Cauchy est inversible si et seulement si les deux familles sont formées d’éléments deux à deux distincts. Hilbert : , . Pour : numérateur , dénominateur : . Pour : numérateur , dénominateur : . Inverse pour :
tous entiers (un phénomène vrai pour tout ).
14. La matrice du système est la matrice de Cauchy, inversible d’après la question 13 lorsque les (et les ) sont deux à deux distincts : solution unique. Interprétation : une fraction rationnelle à pôles simples est déterminée par de ses valeurs , et réciproquement toute telle table de données est réalisée exactement une fois — le pendant « échantillonné » du théorème d’existence et d’unicité de la décomposition en éléments simples (Théorème 9.5).
15. Viète pour : , , donc et . Chaque racine vérifie ; en sommant : . En multipliant par puis en sommant : .
16. D’après la question 5 (l’identité et valent sur ),
en développant suivant la première ligne.
17. Une racine multiple signifie deux égaux, c’est-à-dire , c’est-à-dire . Pour : , ce qui correspond bien à la racine double de .
18. Les racines non réelles d’une cubique réelle vont par paires conjuguées, donc exactement deux cas se présentent lorsque . Trois racines réelles distinctes : est réel et non nul, donc . Une racine réelle et : alors
donc est un nombre imaginaire pur non nul et . Les deux signes caractérisent les deux cas.
19. Prenons dans le double alternant : le numérateur est et le dénominateur (tous les coefficients sont positifs) : le déterminant est positif. (En langage ultérieur : le noyau est défini positif.)
20. D’après les questions 2–3, le déterminant vaut . Directement, la matrice est
21. Supposons en tant que suite. La lecture en donne avec inversible (, les étant distincts) : . Les suites géométriques forment une famille libre.
22. : numérateur ; dénominateur . Ainsi .
23. Si , l’échange des deux variables fixe le point mais doit changer le signe de : , donc en ce point. Divisibilité : voyons comme un polynôme en la seule variable , à coefficients dans les autres variables ; il s’annule aux « valeurs » , donc des factorisations successives (Théorème 8.7) donnent avec polynomial. Le préfacteur est invariant par échange de deux indices , donc est alterné en , et la récurrence conclut : divise .
24. est un polynôme en les ; échanger deux variables échange deux lignes, donc est alterné, et d’après la question 23, pour un certain polynôme . Degrés totaux : est de degré , et le produit est de degré exactement : est une constante. Le monôme a pour coefficient dans (produit diagonal) et dans le produit (choisir la variable d’indice le plus grand dans chaque facteur) : , et la formule de Vandermonde tombe sans aucune récurrence.
25. (i) L’alternance — l’axiome « deux colonnes égales tuent le déterminant » — est le moteur : elle a produit chaque facteur , , du problème. (ii) L’identité remplace les racines complexes, individuellement inaccessibles, par leurs sommes de puissances, qui sont des polynômes réels en les coefficients ; la distinction des racines devient donc le signe d’un nombre réel calculable. (iii) Le déterminant de Vandermonde gouverne l’interpolation polynomiale, le déterminant de Cauchy gouverne les éléments simples et les fractions rationnelles échantillonnées (avec la matrice de Hilbert comme cas particulier le plus célèbre). (iv) Tout polynôme alterné est divisible par , et un compte de degrés cerne alors un tel polynôme à une constante près — et c’est pourquoi ce produit ne cesse de réapparaître partout où un déterminant s’annule sur des coïncidences. Le théorème de la partie III est le double alternant de Cauchy.