Physique universitaire — 1re année · Bachelor Year 1
16Forces centrales : planètes et satellites
Trente et un satellites font deux fois le tour de la Terre par jour, chacun une horloge et une radio, et un téléphone qui en entend quatre sait où il se trouve à quelques mètres près. La comète de Halley tombe vers le Soleil pendant trente-huit ans, en fait le tour en quelques semaines, puis s’en éloigne pendant trente-huit ans encore. Une sonde à destination de Mars quitte la Terre exactement à la vitesse qui fera effleurer à sa trajectoire l’orbite de Mars. Tout cela est le mouvement d’un corps attiré vers un point fixe par une force qui décroît comme l’inverse du carré de la distance, et tout cela découle de deux grandeurs conservées — l’énergie et le moment cinétique — plus une idée nouvelle, le potentiel effectif. Ce chapitre en tire la forme et les vitesses des orbites, les trois lois de Kepler, et l’arithmétique qui place un satellite là où on le veut.
16.1 Forces centrales conservatives
Définition 16.1 (Force centrale ; force centrale conservative)
Une force est centrale de centre si elle est toujours portée par : . Elle est centrale conservative si son intensité ne dépend que de : , ce qui la fait dériver d’une énergie potentielle avec .
Théorème 16.2 (Mouvement sous une force centrale conservative)
Un point de masse soumis à une seule force centrale conservative :
- conserve son moment cinétique ; son mouvement est plan et, en coordonnées polaires dans ce plan, est constant (loi des aires, Corollaire 15.5) ;
conserve son énergie mécanique , que l’on peut écrire
Le mouvement radial est donc celui d’un point à une dimension dans le potentiel effectif : les points de rebroussement radiaux sont les racines de , le mouvement est lié s’il est piégé entre deux d’entre eux, et circulaire si se place en un minimum de .
Démonstration. La partie 1 est le Corollaire 15.5. La force est conservative et aucune autre force n’agit, donc se conserve ; dans le plan, et . Le terme , énergie cinétique du mouvement angulaire, joue le rôle d’une barrière centrifuge répulsive dans le problème radial, auquel s’applique l’analyse à une dimension du Chapitre 13. ∎
16.2 La gravitation newtonienne
Définition 16.3 (Gravitation universelle)
Une masse ponctuelle en attire une masse ponctuelle en avec
avec . Un corps à symétrie sphérique attire, à l’extérieur de lui-même, comme si toute sa masse était en son centre (admis ; c’est une conséquence du théorème de Gauss, Chapitre 26).
Proposition 16.4 (Le potentiel effectif de la gravitation)
Pour ,
tend vers quand (pour ), vers à l’infini, et présente un minimum unique en , de valeur . D’où : — mouvement lié entre un rayon minimal et un rayon maximal (périgée et apogée) ; — non lié, le corps vient de l’infini et y retourne ; égale au minimum — orbite circulaire de rayon .
Démonstration. Les limites se lisent ; en , puis on substitue. Le cas circulaire est pour toujours, ce qui n’est possible qu’au minimum. ∎
Théorème 16.5 (Orbites circulaires)
Sur une orbite circulaire de rayon autour d’une masse :
En particulier, est le même pour toutes les orbites circulaires autour du même centre (troisième loi de Kepler).
Démonstration. Le mouvement circulaire uniforme réclame la force centripète ; puis ; enfin et . ∎
Exemple 16.6 (Trois orbites)
. Orbite basse (, d’altitude) : , . Géostationnaire (, un jour sidéral) : , . La Lune () : — et son accélération centripète vaut à soixante rayons terrestres : la loi en carré inverse, vérifiée par Newton lui-même.
16.3 Les lois de Kepler et la forme des orbites
Théorème 16.7 (Trajectoires dans un champ newtonien)
La trajectoire d’un corps dans le champ d’une masse fixe est une conique dont est un foyer : une ellipse si , une parabole si , une hyperbole si . Pour l’ellipse de demi-grand axe et d’excentricité :
- (Kepler I) le centre de force est en un foyer ; le périgée et l’apogée sont en et ;
- (Kepler II) la vitesse aréolaire est constante (loi des aires) ;
- (Kepler III) la période vérifie ;
l’énergie ne dépend que de , , de sorte que la vitesse à la distance est donnée par
Démonstration. Admis à ce niveau. ∎
Remarque 16.8 (Ce qui est démontré et ce qui est admis)
Kepler II et la classification par l’énergie ont été démontrées ci-dessus. Que les orbites liées soient exactement des ellipses dont est un foyer, avec Kepler III et en général, demande l’intégration de l’équation radiale (le volume de deuxième année la fait) ; pour les orbites circulaires (, ), chaque énoncé se réduit au Théorème 16.5, ce qui est la vérification que nous pouvons faire ici. La relation découle de une fois cette formule d’énergie accordée.
Exemple 16.9 (La comète de Halley)
Périhélie , aphélie : , , ans (Kepler III en unités astronomiques et en années, où pour le Soleil). Avec , la vitesse au périhélie vaut et à l’aphélie — soixante fois moins, comme l’exige la loi des aires ().
16.4 Satellites
Proposition 16.10 (Vitesse de libération ; orbite géostationnaire)
Depuis la surface d’un corps de masse et de rayon , la vitesse de lancement minimale pour atteindre l’infini est , où est la vitesse circulaire au ras du sol : pour la Terre. Un satellite géostationnaire orbite dans le plan équatorial avec la période sidérale de la Terre, à ( au-dessus du sol).
Démonstration. : . Kepler III avec . ∎
Proposition 16.11 (Transfert de Hohmann)
Pour faire passer un satellite d’une orbite circulaire de rayon à une orbite circulaire coplanaire de rayon par deux impulsions brèves, on allume en pour entrer sur l’ellipse de transfert de périgée et d’apogée (), on se laisse porter une demi-période, puis on rallume en pour circulariser :
Démonstration. Les vitesses sur l’ellipse de transfert par en et ; on retranche les vitesses circulaires ; et la demi-période du Théorème 16.7. ∎
Exemple 16.12 (De l’orbite basse à la géostationnaire)
, : , , et de transit. Le total, , vaut la moitié de ce qu’a déjà coûté la mise en orbite basse : le « dernier kilomètre » vers une orbite haute est cher, et les satellites emportent leur propre moteur pour le franchir.
Remarque 16.13 (Centres répulsifs)
Pour une force répulsive en carré inverse (deux charges de même signe, Chapitre 26), le potentiel effectif n’a pas de puits : toute trajectoire est une hyperbole, la particule s’approche, est déviée et repart. Une particule lancée droit sur un noyau d’or a une distance d’approche minimale que l’énergie seule fixe, — c’est ainsi que Rutherford a majoré la taille du noyau (Exercice 16.11).
16.5 Exercices
Exercice 16.1 ★
La Station spatiale internationale orbite à d’altitude (, ). Vitesse, période, nombre de levers de Soleil que son équipage voit par jour.
Solution
Solution de Exercice 16.1.
: ; ; levers de Soleil par jour.
Exercice 16.2 ★
Trouver le rayon et l’altitude de l’orbite géostationnaire à partir du jour sidéral , ainsi que la vitesse orbitale.
Solution
Solution de Exercice 16.2.
: altitude ; .
Exercice 16.3 ★
Vitesse de libération de la Terre et de la Lune (, ). Pourquoi la Lune ne garde-t-elle pas d’atmosphère ?
Solution
Solution de Exercice 16.3.
: Terre ; Lune . Les molécules d’un gaz, à quelques centaines de mètres par seconde, ont une queue de distribution au-delà de ; aux échelles géologiques, le gaz lunaire a fui.
Exercice 16.4 ★
Mars a , Jupiter : leurs années, par la troisième loi de Kepler. Et un corps à (Neptune) ?
Solution
Solution de Exercice 16.4.
(en années et en AU) : Mars ; Jupiter ; à : .
Exercice 16.5 ★★
Énergie nécessaire pour placer sur l’orbite de la Station en partant du repos à la surface (on néglige la rotation terrestre et l’air). Comparer à l’énergie chimique de l’essence ().
Solution
Solution de Exercice 16.5.
— soit , l’énergie de d’essence par kilogramme mis en orbite (les fusées en demandent bien plus, ayant à soulever leur propre carburant).
Exercice 16.6 ★★
Comète de Halley : périhélie , aphélie . Calculer , , la période, et les vitesses au périhélie et à l’aphélie (, ).
Solution
Solution de Exercice 16.6.
; ; . avec m et m : ; .
Exercice 16.7 ★★
Transfert de Hohmann de l’orbite de la Station () à l’orbite géostationnaire () : les deux impulsions, leur somme et la durée.
Solution
Solution de Exercice 16.7.
. ; sur l’ellipse, en : , d’où . En : , contre en circulaire : . Total ; durée .
Exercice 16.8 ★★
Montrer que le minimum de se trouve en , et que les petites oscillations radiales autour de ce point ont pour pulsation — la pulsation orbitale elle-même. Que dit ce résultat d’une orbite circulaire légèrement perturbée ?
Solution
Solution de Exercice 16.8.
en . ; en , donne , donc . Une petite perturbation radiale oscille exactement une fois par révolution : l’orbite se referme sur elle-même — une ellipse peu excentrique, non une rosace.
Exercice 16.9 ★★
Les astronautes flottent à bord de la Station. Expliquer par les forces ; quelle est la valeur de à leur altitude, et pourquoi cela ne contredit-il pas le fait qu’ils flottent ?
Solution
Solution de Exercice 16.9.
Seule la pesanteur agit, sur la station comme sur l’équipage ; tous deux tombent sur la même orbite, si bien qu’aucune force de contact n’est nécessaire entre eux — aucun plancher n’appuie, d’où l’« impesanteur ». : la pesanteur est presque entière ; le poids n’est pas absent, il est entièrement employé à courber la trajectoire.
Exercice 16.10 ★★★
Le « test de la Lune » de Newton : calculer l’accélération centripète de la Lune à partir de et , et la comparer à . Conclure.
Solution
Solution de Exercice 16.10.
; : la loi de force qui fait tomber une pomme retient la Lune, diluée en .
Exercice 16.11 ★★★
Une particule (, ) est lancée droit sur un noyau d’or (), supposé fixe. À l’aide de la conservation de l’énergie avec (), trouver la distance d’approche minimale ; la comparer au rayon nucléaire, environ . Quelle énergie faudrait-il pour toucher le noyau ?
Solution
Solution de Exercice 16.11.
: , six fois le rayon nucléaire : la particule rebrousse chemin avant de toucher. Pour atteindre : .
Exercice 16.12 ★★★
Un satellite en orbite basse est freiné par l’atmosphère résiduelle, si bien que son énergie mécanique diminue. Montrer, avec et , qu’il va alors plus vite. Où passe l’énergie, et quelle fraction de l’énergie potentielle perdue devient de la chaleur ?
Solution
Solution de Exercice 16.12.
décroît décroît croît. L’énergie cinétique augmente de tandis que l’énergie potentielle diminue de : la moitié de l’énergie potentielle libérée devient cinétique, l’autre moitié est dissipée en chaleur par le frottement.
16.6 Problème : les satellites qui vous disent où vous êtes
Problème 16.1
Problème du week-end — une constellation de navigation à vingt mille kilomètres : son orbite, les ergols pour y aller, combien de satellites un téléphone peut voir, et pourquoi leurs horloges doivent être réglées pour retarder
Données : , , jour sidéral , . Les satellites font le tour de la Terre en exactement un demi-jour sidéral, sur des orbites circulaires.
Partie I — L’orbite.
- Calculer le rayon orbital et l’altitude.
- Calculer la vitesse orbitale.
- Calculer l’accélération du satellite et la comparer à à la surface.
- Calculer l’énergie mécanique par kilogramme, ainsi que ses parts cinétique et potentielle.
- Pourquoi choisir un demi-jour sidéral plutôt qu’un demi-jour solaire ? Que voit se répéter un observateur au sol ?
- Vu d’un satellite, sous quel angle le disque terrestre est-il vu ?
- Comparer le rayon de cette orbite à celui de l’orbite géostationnaire : laquelle est la plus haute, et de quel facteur ?
Partie II — Y aller.
- Énergie par kilogramme pour passer du repos à la surface à l’orbite finale (on néglige l’air et la rotation terrestre).
- Le lanceur atteint d’abord une orbite circulaire basse à . Quelle vitesse y a-t-il ?
- Transfert de Hohmann de cette orbite vers l’orbite finale : les deux impulsions et leur somme.
- Durée du transfert.
- Comparer la somme des impulsions à la vitesse de libération depuis l’orbite basse : à quelle distance de « quitter la Terre » cette mission se trouve-t-elle ?
- L’étage supérieur et le satellite pèsent avant le transfert ; la vitesse d’éjection du moteur vaut et l’équation de Tsiolkovski donne . Quelle masse d’ergols les deux impulsions demandent-elles ?
Partie III — Couverture et datation.
- Un satellite est visible de tout point de la Terre situé dans le cône de demi-angle tel que autour de la ligne Terre–satellite. Calculer et la fraction de la surface terrestre qu’il couvre.
- Avec satellites répartis uniformément, combien en voit-on en moyenne depuis un point ? Le minimum de nécessaire à un point fixe est-il plausible ?
- Durée de propagation de la lumière depuis un satellite au zénith ; puis à l’horizon.
- Pour situer le récepteur à près, avec quelle précision faut-il dater les signaux ?
- L’horloge propre du récepteur est un quartz bon marché, faux de quelques millisecondes : pourquoi faut-il quatre satellites au lieu de trois ?
- Les horloges des satellites sont atomiques. Donner la stabilité relative nécessaire pour une erreur de au bout d’un jour.
Partie IV — Un peu de relativité. Deux effets décalent les horloges des satellites par rapport à celles du sol (formules admises, du volume de troisième année) : le mouvement ralentit une horloge de la fraction ; l’altitude l’accélère de .
- Calculer le ralentissement dû à la vitesse, en microsecondes par jour.
- Calculer l’accélération due à l’altitude, en microsecondes par jour.
- Effet net, et erreur de position qu’il causerait par jour s’il n’était pas corrigé.
- Les horloges des satellites sont réglées avant le lancement sur au lieu de . Vérifier que cela compense l’effet net.
- Les orbites ne sont pas exactement képlériennes : nommer trois perturbations et dire comment le système y fait face.
- Récapituler l’enchaînement : deux lois de conservation, une orbite, une constellation, et l’unique correction que personne n’aurait devinée.
Solution
Solution de Problème 16.1.
1. : ; altitude .
2. .
3. , dix-sept fois plus faible qu’à la surface — mais non nulle : le satellite tombe continûment autour de la Terre.
4. ; , .
5. La Terre tourne une fois par jour sidéral par rapport aux étoiles (le référentiel de l’orbite) ; après deux orbites, le satellite repasse au-dessus du même point du sol : les traces au sol se répètent chaque jour sidéral.
6. : , soit un disque large de .
7. La géostationnaire est à : fois plus haut ; l’orbite de navigation est en dessous.
8. .
9. : .
10. ; en : , ; en : contre en circulaire, ; total .
11. .
12. Libération depuis l’orbite basse : ; les de la mission la dépassent — atteindre cette orbite coûte à peu près autant que quitter la Terre tout entière.
13. : , soit d’ergols — les deux tiers de la masse.
14. , ; fraction .
15. en moyenne ; quatre est largement dépassé presque toujours.
16. Au zénith : ; à l’horizon : distance , soit .
17. .
18. Le décalage de l’horloge du récepteur est une quatrième inconnue, en plus de ses trois coordonnées : quatre distances, quatre équations.
19. .
20. : de retard par jour.
21. : d’avance par jour.
22. Bilan par jour ; d’erreur par jour.
23. , ce qui correspond au bilan ( sur ).
24. Le bourrelet équatorial de la Terre, l’attraction de la Lune et du Soleil, la pression de radiation solaire (et de petites poussées des propulseurs) : le segment sol mesure les orbites en continu et téléverse des éphémérides fraîches, que les satellites diffusent.
25. L’énergie et le moment cinétique fixent une orbite circulaire à partir de sa période ; Kepler III la place ; la géométrie fixe la couverture et les temps de propagation ; et les horloges — le cœur du système — doivent être corrigées de la relativité de par jour, faute de quoi le point dérive de dix kilomètres avant la nuit.