Mathématiques universitaires — Licence 3 · Bachelor Year 3
9Théorie de la mesure
Quelle est la longueur d’un sous-ensemble de ? La réponse naïve — attribuer à tout ensemble une longueur invariante par translation prolongeant celle des intervalles — est impossible : la construction de Vitali, en fin de chapitre, produit un ensemble sans longueur cohérente. La théorie de la mesure est la retraite disciplinée : on se restreint à une classe riche d’ensembles mesurables, sur laquelle une longueur dénombrablement additive existe et est unique. Les récompenses sont immenses — l’intégrale de Lebesgue (Chapitre 10), les espaces de l’analyse fonctionnelle, et toute la probabilité moderne (Chapitre 22) reposent sur les trois théorèmes prouvés ici : le lemme d’unicité de Dynkin, le théorème d’extension de Carathéodory, et l’existence de la mesure de Lebesgue.
9.1 -algèbres
Définition 9.1
Une -algèbre sur un ensemble est une famille de sous-ensembles contenant , stable par complémentation et par unions dénombrables (donc par intersections dénombrables, différences, et elle contient ). Le couple est un espace mesurable ; les membres de sont les ensembles mesurables. Pour toute famille de sous-ensembles, désigne la plus petite -algèbre contenant (l’intersection de toutes — une intersection de -algèbres en est une).
Définition 9.2
La -algèbre de Borel d’un espace topologique est . Sur : est aussi engendrée par les intervalles ouverts, par les intervalles fermés, par les demi-droites , et par les demi-droites à extrémités rationnelles (Exercice 9.1) — chaque famille engendre les ouverts par opérations dénombrables, p. ex. tout ouvert de est une union dénombrable d’intervalles ouverts à données rationnelles.
Définition 9.3
Un -système est une famille stable par intersections finies. Un -système (classe de Dynkin) est une famille avec : ; , ; et , .
Théorème 9.4 (Lemme – de Dynkin)
Si un -système contient un -système , alors .
Démonstration. Soit le plus petit -système contenant (intersection de tous ceux-là) ; il suffit de montrer que est une -algèbre, car alors . Un -système stable par intersections finies est une -algèbre : complémentaires ( avec ), unions finies (), et unions dénombrables via . On prouve donc que est un -système, en deux étapes. Soit
est un -système (les trois axiomes se vérifient en intersectant avec : p. ex. , une différence propre dans ) et contient (-système) : . Soit maintenant
Par l’étape précédente, ; et est un -système par la même vérification : , ce qui dit exactement que est stable par intersections. ∎
9.2 Mesures
Définition 9.5
Une mesure sur est une application avec qui est -additive : pour des deux à deux disjoints,
est un espace mesuré ; est finie si , une mesure de probabilité si , -finie si est une union dénombrable d’ensembles de mesure finie. Exemples : la mesure de comptage sur ; la masse de Dirac ; et, objet de ce chapitre, la mesure de Lebesgue.
Proposition 9.6
Soit une mesure. (a) Monotonie : . (b) Sous-additivité dénombrable : . (c) Continuité par en bas : . (d) Continuité par en haut : avec .
Démonstration. (a) . (b) Disjoindre : sont disjoints de même union, et . (c) () : les sommes partielles de valent . (d) Appliquer (c) à et soustraire de — la finitude rend la soustraction légitime. Contre-exemple sans elle : pour la mesure de Lebesgue : mais . ∎
Théorème 9.7 (Unicité)
Soient des mesures sur , un -système, avec sur . S’il existe des avec et , alors sur tout .
Démonstration. Fixons et considérons les mesures finies et sur : elles coïncident sur , car (-système), et elles attribuent à la même valeur finie . La classe est un -système : ; différences propres par soustraction (valeurs finies) ; limites croissantes par continuité par en bas (Proposition 9.6(c)). Elle contient le -système , donc Dynkin (Théorème 9.4) donne : partout. Enfin, pour tout , la continuité par en bas le long de donne . ∎
9.3 Mesures extérieures et théorème de Carathéodory
Définition 9.8
Une mesure extérieure sur est une application avec , monotone, et dénombrablement sous-additive. Un ensemble est -mesurable (Carathéodory) s’il scinde additivement tout ensemble :
( vaut toujours par sous-additivité ; le contenu est ).
Théorème 9.9 (Carathéodory)
Les ensembles -mesurables forment une -algèbre , et est une mesure. De plus tout ensemble avec appartient à (la mesure est complète).
Démonstration. contient et est stable par complémentation (la condition définissante est symétrique en , ). Unions finies : soient et arbitraire ; en scindant par , puis chaque morceau par :
Les trois premiers morceaux recouvrent , donc la sous-additivité donne : . Par induction, unions finies ; avec les complémentaires, les manipulations de disjonction finie sont disponibles.
Additivité sur : pour disjoints et quelconque : (scinder par ) ; par induction,
Unions dénombrables : soient disjoints (il suffit, par disjonction dans l’algèbre ), , arbitraire. En utilisant et la monotonie :
par (). Faire et utiliser la sous-additivité dénombrable en sens inverse :
toutes les inégalités sont des égalités. Cela prouve à la fois et, en prenant , l’additivité dénombrable de sur .
Ensembles nuls : si , alors pour tout : : . ∎
9.4 Mesure de Lebesgue sur
Définition 9.10
La mesure extérieure de Lebesgue de est
(recouvrements dénombrables par intervalles ouverts).
Lemme 9.11
est une mesure extérieure, invariante par translations, et (la longueur) pour tout intervalle .
Démonstration. Mesure extérieure : est recouvert par des intervalles arbitrairement petits ; la monotonie est claire ; sous-additivité : étant donné des recouvrements de chaque à de l’infimum, leur union recouvre avec longueur totale . Invariance par translation : translater les recouvrements.
Longueur : il suffit de traiter (les autres types diffèrent par des extrémités, de mesure extérieure : les recouvrir par de tout petits intervalles ; puis encadrer par des comparaisons). : recouvrir par . Réciproquement soit : par compacité (Borel–Lebesgue, Théorème 6.16), un nombre fini d’intervalles suffit, disons . On montre par induction sur : choisir ; si c’est fini () ; sinon le segment est recouvert par les intervalles restants, et l’induction donne , tandis que : sommer. ∎
Théorème 9.12 (Mesure de Lebesgue)
Tout borélien de est -mesurable. La restriction de à la -algèbre (la -algèbre de Lebesgue) est l’unique mesure sur attribuant à chaque intervalle sa longueur ; elle est invariante par translation et -finie.
Démonstration. Par le Théorème 9.9 il suffit de montrer que chaque demi-droite est -mesurable (les demi-droites engendrent , Définition 9.2). Soit avec et un recouvrement avec . Chaque se scinde en les deux intervalles et (un intervalle moins une demi-droite est un intervalle) avec ; les recouvrent et les recouvrent (élargir chacun en un intervalle ouvert de longueur pour rester dans la définition), donc
Unicité : deux mesures coïncidant avec la longueur sur le -système des intervalles (finies sur ceux-ci) coïncident sur par le Théorème 9.7 avec . -finitude : . ∎
Théorème 9.13 (Régularité)
Pour tout :
Démonstration. Extérieure : un recouvrement avec est un ouvert avec (sous-additivité) ; si l’énoncé est trivial. Intérieure : d’abord borné, . Choisir un ouvert avec ; alors est compact, , et
Pour général : (continuité par en bas) et appliquer le cas borné à l’intérieur. ∎
Exemple 9.14
L’ensemble de Cantor (Exercice 6.10) a : , une union de intervalles de longueur , donc . Un ensemble nul non dénombrable — la cardinalité ne voit pas la mesure. Réciproquement, les ensembles de Cantor gras (Exercice 9.5) sont d’intérieur vide et de mesure positive : la topologie ne voit pas non plus la mesure. Le problème du week-end pousse ce jeu jusqu’à sa conclusion frappante : il existe des ensembles Lebesgue-mesurables qui ne sont pas boréliens.
Théorème 9.15 (Vitali)
Il n’existe pas de mesure sur tous les sous-ensembles de qui soit invariante par translation et attribue à chaque intervalle sa longueur. En particulier : des ensembles non mesurables existent.
Démonstration. Supposons une telle mesure. Sur , considérons l’équivalence ; par l’axiome du choix on prend un représentant dans par classe : un ensemble . Pour , les translatés sont deux à deux disjoints (deux points de différant d’un rationnel seraient équivalents mais des représentants distincts) et
la première inclusion car tout diffère de son représentant d’un rationnel . Monotonie et -additivité donnent
Une somme infinie de la constante vaut ou : les deux bornes ne peuvent coexister. Donc aucune telle n’existe — et , puisque sur a toutes les propriétés utilisées. ∎
Remarque 9.16
En l’échec est plus spectaculaire : le paradoxe de Banach–Tarski décompose une boule en cinq morceaux qui se réassemblent, par rotations et translations, en deux boules de même rayon — donc même une mesure de volume finiment additive invariante par rotation sur tous les sous-ensembles de n’existe pas. Les morceaux sont, bien sûr, non mesurables. La mesurabilité n’est pas une précaution bureaucratique ; c’est la frontière de la cohérence.
Méthode 9.17
Le principe des bons ensembles : pour prouver que tous les ensembles de ont une propriété, montrer que les bons ensembles forment une -algèbre (ou un -système, si la propriété est de nature mesurique et un -système — alors Dynkin) contenant . Presque toute preuve de ce chapitre et du suivant en est un cas particulier. Pour prouver deux mesures égales : les vérifier sur un -système engendrant plus la -finitude (Théorème 9.7). Pour construire une mesure : construire une mesure extérieure par recouvrements et invoquer Carathéodory.
9.5 Exercices
Exercice 9.1 ★
(a) Montrer que ou est dénombrable est une -algèbre : celle engendrée par les singletons. (b) Montrer que est engendrée par chacune de : les intervalles ouverts ; les intervalles fermés ; les demi-droites ; les demi-droites avec . (c) La famille des unions disjointes finies d’intervalles est-elle une -algèbre ? Une algèbre (stable par complémentation et unions finies) ?
Solution
Solution de Exercice 9.1.
(a) La complémentation échange les deux cas définissants. Une union dénombrable d’ensembles dénombrables est dénombrable ; si un membre est co-dénombrable, l’union l’est : la stabilité tient. Elle contient les singletons, et toute -algèbre les contenant contient tous les dénombrables (unions dénombrables) et leurs complémentaires : c’est .
(b) Écrivons . Tout ouvert de est une union dénombrable d’intervalles ouverts à extrémités rationnelles (autour de chaque point rationnel de l’ouvert, un intervalle de rayon rationnel contenu dedans), donc les ouverts . Conversions : ; ; et réciproquement ; demi-droites rationnelles : . Chaque famille engendre les autres par opérations dénombrables : les quatre engendrent .
(c) Avec des extrémités finies seulement, la famille n’est même pas une algèbre : le complémentaire de contient des demi-droites non bornées. En autorisant les extrémités infinies (, ) elle devient une algèbre (complémentaires et unions finies de telles unions en sont), mais pas une -algèbre : n’est pas une union finie d’intervalles non dégénérés.
Exercice 9.2 ★
(a) Prouver l’inclusion–exclusion pour une mesure finie : , et la version à trois ensembles. (b) Donner un exemple montrant que la continuité par en haut (Proposition 9.6(d)) échoue sans l’hypothèse de finitude. (c) Montrer qu’un ensemble dénombrable a mesure de Lebesgue nulle. En déduire et .
Solution
Solution de Exercice 9.2.
(a) , donc (la finitude autorise la soustraction). Trois ensembles : appliquer la formule à deux ensembles deux fois,
(sommes sur les jeux d’indices évidents).
(b) Pour la mesure de Lebesgue, , mais .
(c) Un point est contenu dans un intervalle de longueur : ; la sous-additivité dénombrable tue les ensembles dénombrables. Donc et, par additivité, : les irrationnels portent toute la longueur.
Exercice 9.3 ★★
Soient des mesures de probabilité sur avec pour tout . Montrer . (Cela fait de la fonction de répartition un invariant complet — le fondement du Chapitre 22.)
Solution
Solution de Exercice 9.3.
Les demi-droites forment un -système (l’intersection de deux est la plus petite) engendrant (Exercice 9.1). Les ensembles croissent vers avec : le Théorème 9.7 s’applique, et sur . Ainsi la fonction de répartition détermine la mesure.
Exercice 9.4 ★★
(Borel–Cantelli, version mesure) Soient mesurables avec , et (les points appartenant à une infinité de ). Montrer . Application : pour presque tout , seul un nombre fini de satisfont pour le -ième rationnel d’une énumération de .
Solution
Solution de Exercice 9.4.
Pour tout , , donc , la queue d’une série convergente : faire . Application : avec ( le -ième rationnel), est sommable : , c.-à-d. presque tout n’appartient qu’à un nombre fini de . (Pourtant tout est limite de rationnels : l’enjeu est la vitesse .)
Exercice 9.5 ★★
(Ensemble de Cantor gras) Reprendre la construction de Cantor sur , mais à l’étape retirer de chacun des intervalles un intervalle ouvert centré de longueur seulement. Montrer que le résultant est compact, d’intérieur vide (aucun intervalle ne survit), et
un ensemble nulle part dense de mesure . En déduire un sous-ensemble maigre de de mesure pleine , et un ouvert dense de mesure .
Solution
Solution de Exercice 9.5.
est une intersection d’unions finies d’intervalles fermés : compact. À l’étape restent intervalles de longueur commune (chaque étape scinde et rétrécit) ; un intervalle serait contenu dans un seul intervalle d’étape pour tout , forçant : intérieur vide. La mesure retirée vaut , tous les retraits étant des intervalles ouverts disjoints : .
Variante : retirer des intervalles centraux de longueur laisse un compact nulle part dense de mesure . Alors est maigre (union dénombrable d’ensembles nulle part denses) de mesure : un ensemble maigre de mesure pleine — et son complémentaire dans est un dense de mesure (topologiquement gras, métriquement nul). Le complémentaire de dans est ouvert, dense, de mesure .
Exercice 9.6 ★★
Soit une mesure sur , invariante par translations, avec . Montrer sur . (Calculer sur les intervalles dyadiques en divisant en translatés, puis invoquer le Théorème 9.7.)
Solution
Solution de Exercice 9.6.
En découpant en translatés de : , donc . Par invariance par translation et additivité, sur tout intervalle avec dyadique rationnel et quelconque ; un général est une union croissante de tels ( par pas dyadiques depuis ), et la continuité par en bas prolonge l’égalité. Les intervalles forment un -système engendrant , avec de mesure finie () : le Théorème 9.7 donne sur .
Exercice 9.7 ★★
(Approximation) Soient avec et . Montrer qu’il existe une union finie d’intervalles avec ( = différence symétrique). (Régularité : encadrer et utiliser la structure de l’ouvert comme union dénombrable d’intervalles, plus la compacité de .)
Solution
Solution de Exercice 9.7.
Par régularité (Théorème 9.13) choisir avec compact, ouvert, (les deux approximations à , et ). Écrire comme union dénombrable disjointe d’intervalles ouverts (les composantes de l’ouvert) ; le compact est recouvert par un nombre fini, . Alors et : — partir de pour atterrir sous .
Exercice 9.8 ★★★
(Steinhaus) Soit avec . Montrer que contient un intervalle autour de . (Se ramener à ; par une régularité du style de l’Exercice 9.7, trouver un intervalle avec ; alors pour , les ensembles et sont tous deux dans un intervalle de longueur et ont mesure totale : ils doivent s’intersecter.)
Solution
Solution de Exercice 9.8.
En remplaçant par de mesure positive (un certain convient, par continuité par en bas), supposer . Prendre ouvert avec et décomposer en intervalles ouverts disjoints : . Si tout avait , sommer donnerait : un certain intervalle satisfait . Poser et soit : et sont tous deux dans l’intervalle , de longueur . S’ils étaient disjoints : dépasserait la mesure de l’intervalle contenant — impossible. Donc : un s’écrit avec , et . D’où .
Exercice 9.9 ★★★
Montrer que tout avec contient un sous-ensemble non mesurable. (Intersecter avec les translatés de l’ensemble de Vitali : si tous les étaient mesurables, chacun serait nul par l’argument du Théorème 9.15 — Steinhaus (Exercice 9.8) aide : un ensemble mesurable de mesure positive dans donnerait un intervalle, contredisant que cet ensemble différence ne rencontre qu’en ; conclure par sous-additivité.)
Solution
Solution de Exercice 9.9.
Les translatés de Vitali partitionnent (tout réel est équivalent à exactement un représentant). Supposons que tous les ensembles soient mesurables. Deux éléments de diffèrent d’un irrationnel ou de zéro (deux représentants distincts sont inéquivalents), donc ne rencontre qu’en : il ne contient aucun intervalle, et Steinhaus (Exercice 9.8) force . Alors , contredisant . Donc un certain est non mesurable.
Exercice 9.10 ★★
Montrer qu’un avec est Lebesgue-mesurable ssi pour tout il existe un ouvert avec , ssi il existe un avec . (Donc les ensembles de Lebesgue sont des boréliens modulo les ensembles nuls.)
Solution
Solution de Exercice 9.10.
Mesurable -approximation : par régularité extérieure (Théorème 9.13) choisir un ouvert avec ; la mesurabilité autorise la soustraction . Version version : prendre des avec et : un avec . Version mesurable : est -nul, donc mesurable par complétude (Théorème 9.9), et est mesurable ( est borélien). Donc les ensembles de Lebesgue sont exactement « boréliens modulo nuls ».
Exercice 9.11 ★★
(Continuité le long des limites monotones, et sa netteté) (a) Montrer que pour des ensembles mesurables, (Fatou pour les ensembles), et que si , aussi . (b) Exhiber, pour la mesure de Lebesgue sur , une suite avec pour tout mais : l’hypothèse de finitude dans la seconde inégalité n’est pas décorative. (c) En déduire : si alors (Borel–Cantelli encore), et si les croissent ou décroissent (avec dans le cas décroissant), .
Solution
Solution de Exercice 9.11.
(a) est une union croissante des ensembles , donc (continuité par en bas) ; et , dont la limite est . Pour le : appliquer le même aux complémentaires dans l’ambiant de mesure finie — la continuité par en haut sur les décroissants exige , et donne .
(b) L’intervalle mobile : tout point n’appartient qu’à au plus deux des et à aucun éventuellement, donc ; pourtant . Ainsi : sans enveloppe de mesure finie, la seconde inégalité de (a) échoue — la masse s’échappe à l’infini, où aucun ensemble fixe ne peut la rattraper.
(c) Si : et a mesure . Cas monotones : croissant est la continuité par en bas ; décroissant avec est la continuité par en haut — tous deux prouvés dans les propriétés de base du Chapitre 9 ; le contre-exemple (décroissant vers avec ) montre que la finitude est à nouveau essentielle.
Exercice 9.12 ★★★
(Théorème d’Egorov) Soient et ponctuellement, toutes mesurables (à valeurs réelles). Pour poser
(a) Montrer que pour fixé, lorsque , et en déduire des avec . (b) Conclure le théorème d’Egorov : pour tout il existe un mesurable avec tel que uniformément sur — la convergence ponctuelle est une convergence uniforme hors d’un ensemble arbitrairement petit. (c) Montrer que le théorème échoue sur : les bosses mobiles convergent ponctuellement vers mais uniformément sur aucun complémentaire d’un ensemble de mesure finie. Où (a) a-t-il utilisé ?
Solution
Solution de Exercice 9.12.
(a) Les ensembles croissent avec (moins de contraintes), et tout satisfait éventuellement pour tout (convergence ponctuelle) : . Continuité par en bas : , donc ; choisir en conséquence.
(b) Soit : . Sur : pour tout , tous les satisfont — exactement la convergence uniforme sur .
(c) Pour la bosse mobile, la convergence uniforme sur exige que évite éventuellement chaque — plus précisément force vide pour grand, donc contient une queue , de mesure infinie. En (a), la finitude convertissait « » en « les mesures des complémentaires tendent vers » : la continuité par en haut a besoin d’un démarrage fini, et sur les espaces de mesure infinie l’échappée à l’infini est précisément ce qu’elle ne voit pas.
9.6 Problème : l’escalier de Cantor–Vitali et un ensemble mesurable non borélien
Problème 9.1
Problème du week-end — l’escalier du diable, et
On construit la fonction de Cantor–Vitali (escalier du diable), on l’utilise pour transporter pathologiquement la mesure, et on conclut par un théorème qu’aucun argument mou n’offre : il existe des ensembles Lebesgue-mesurables qui ne sont pas boréliens. Notations : est l’ensemble de Cantor, son -ième étage ( intervalles de longueur ), et tout a des chiffres ternaires , (Exercice 6.10).
Partie I — L’escalier. Définir et à partir de par
- Montrer que chaque est continue, croissante, avec , , et que .
- En déduire que converge uniformément vers une continue croissante avec , (la fonction de Cantor–Vitali), qui satisfait les mêmes relations auto-similaires que les ci-dessus.
- Montrer que est constante sur chaque composante connexe de , et que pour , : l’escalier lit les chiffres de Cantor en binaire (la fonction du Problème 6.1, rendue monotone et globale).
En déduire que est dérivable, avec , en tout point de : -presque partout (Exemple 9.14). Conclure que le théorème fondamental du calcul échoue pour :
(l’intégrale portant sur l’ensemble de mesure pleine où ; en anticipant le Chapitre 10, les ensembles nuls n’affectent pas les intégrales). Quelle hypothèse du théorème fondamental est violée ?
- Montrer que : l’ensemble nul est envoyé sur un ensemble de mesure pleine.
Partie II — L’homéomorphisme tordu. Soit .
- Montrer que est un homéomorphisme (strictement croissant, continu, surjectif).
- Montrer que : sur chaque trou de longueur , agit comme une application affine de pente , et les trous ont longueur totale .
- En déduire : l’image homéomorphe d’un ensemble nul peut avoir mesure positive. (Où cela contredit-il l’intuition naïve sur la « taille » ?)
Partie III — Un ensemble mesurable non borélien.
- Par l’Exercice 9.9, choisir un non mesurable. Montrer que est Lebesgue-mesurable. (C’est un sous-ensemble d’un ensemble nul ; complétude, Théorème 9.9.)
- Montrer que l’image réciproque d’un borélien par une application continue est borélienne. (Principe des bons ensembles : est une -algèbre contenant les ouverts — attention au sens de l’application.)
Conclure que n’est pas borélien : s’il l’était, serait borélien (appliquer la question 10 au continu), donc mesurable — contradiction. Par conséquent
et la complétude agrandit véritablement le monde borélien.
- Exhiber une fonction Lebesgue-mesurable et une fonction continue telles que n’est pas Lebesgue-mesurable : la mesurabilité, à la différence de la continuité, ne se compose pas. (Prendre et , en anticipant la définition des fonctions mesurables du Chapitre 10 : les images réciproques de boréliens sont des ensembles de Lebesgue. Où faut-il être prudent sur la -algèbre utilisée sur le but ?)
Partie IV — Épilogue.
- Ordonner les classes suivantes par inclusion stricte et justifier chaque stricte par un exemple de ce chapitre et de son problème : ensembles dénombrables ; boréliens nuls ; ensembles de Lebesgue nuls ; boréliens ; ensembles de Lebesgue ; ensembles arbitraires.
Partie V — La mesure de Cantor : masse sur un ensemble nul. L’escalier est la fonction de répartition d’une mesure remarquable, que l’on construit maintenant avec les outils du chapitre.
(Lebesgue–Stieltjes, existence) Soit croissante, continue, bornée. Sur les intervalles semi-ouverts définir et, pour ,
Montrer que est une mesure extérieure et que (imiter l’argument de compacité du Théorème 9.12, en élargissant chaque en un intervalle ouvert à -coût — où utilise-t-on la continuité de ?).
- Montrer que tout borélien est -mesurable au sens de Carathéodory (comme dans le cas Lebesgue, il suffit de tester les demi-droites ; suivre la preuve de l’application du Théorème 9.9), de sorte que restreinte à est une mesure avec : la mesure de Lebesgue–Stieltjes de .
Appliquer ceci à l’escalier ( étendue par sur et sur ) : la mesure de Cantor . Montrer , que chaque trou de l’ensemble de Cantor est -nul ( y est constante), et conclure
et vivent sur des supports disjoints ( et son complémentaire). Deux mesures dans cette position sont dites mutuellement singulières, noté .
- Montrer que n’a pas d’atomes : pour tout (continuité de ). Une mesure de probabilité sans atome portée par un compact Lebesgue-nul : comparer avec les seules mesures vues jusqu’ici.
- (Pile ou face déguisé) Pour un mot , soit l’ensemble des dont les chiffres ternaires satisfont pour (l’une des pièces de Cantor de profondeur ). Montrer (l’escalier monte de sur cette pièce : utiliser la partie I, question 3). La mesure de Cantor est la loi d’une suite infinie de piles ou faces équitables lue en ternaire — le Chapitre 22 rendra cela exact.
Prouver l’auto-similarité : pour tout borélien ,
où (vérifier sur les intervalles engendrant via les relations auto-similaires de , puis invoquer l’unicité, Théorème 9.7).
- Montrer que la réflexion préserve : (via , qui suit de la symétrie de la construction — le prouver).
Calculer les deux premiers moments de , c.-à-d. d’un point aléatoire de loi (les intégrales peuvent être traitées comme limites de sommes sur les pièces de profondeur , en anticipant le Chapitre 10) : la symétrie donne , et l’auto-similarité donne
Comparer avec la loi uniforme sur (variance ) : la masse de Cantor, poussée vers les bords, s’étale davantage.
- Montrer que le support (topologique) de — le plus petit fermé de mesure pleine — est exactement .
- (Synthèse) L’escalier est continu et croissant mais échoue au théorème fondamental du calcul (partie I) ; la mesure est une probabilité, sans atome, singulière par rapport à . Expliquer en un court paragraphe comment ce sont deux faces d’un même phénomène, et énoncer la morale générale : les fonctions croissantes correspondent aux mesures (), la dérivabilité p.p. correspond à la « partie absolument continue », et est le témoin standard qu’un continu peut ne porter aucune partie absolument continue.
(Le module de continuité optimal) Soit . Montrer que est höldérienne d’exposant :
et qu’aucun exposant ne peut convenir, même localement. En déduire la forme mesurique : pour tout et tout ,
(Comparer une grille triadique de profondeur avec l’échelle de ; la question 18 donne la montée sur chaque pièce. L’exposant est la dimension de Hausdorff de , comme le diront des cours ultérieurs.)
(L’auto-similarité caractérise ) Prouver la réciproque de la question 19 : si est une mesure de probabilité sur portée par et satisfaisant
alors . (Itérer la relation fois pour étaler sur les pièces de Cantor de profondeur , estimer contre le nombre de pièces dans , et faire ; conclure avec le Théorème 9.7.)
Solution
Solution de Problème 9.1.
1. Induction. Continuité : les trois formules coïncident aux jonctions ( et ) ; chaque morceau est continu. La monotonie et les valeurs au bord sont héritées. Pour l’estimation de contraction : sur , ; sur le tiers médian la différence est ; sur le tiers droit, même chose qu’à gauche.
2. : la série des incréments converge uniformément, donc uniformément ; est continue, croissante, , (tout préservé par limites uniformes), et le passage à la limite dans la récurrence définissante montre que elle-même satisfait les trois identités auto-similaires.
3. Par l’identité du milieu, sur , le premier trou. Chaque trou de est l’image du premier trou sous une composition des deux contractions affines , ; les identités transportent la constance en conséquence (avec pour valeurs les rationnels dyadiques). Pour la formule des chiffres, prendre : si alors et avec de chiffres ; si alors et , même décalage. Par induction, les premiers chiffres binaires de sont pour tout : .
4. Hors de , est localement constante : dérivable de dérivée . Comme (Exemple 9.14), presque partout. Pourtant : le théorème fondamental sous sa forme exige que soit dérivable partout avec dérivée continue (ou au moins intégrable, plus continuité absolue — voir Chapitre 10) ; n’est pas dérivable aux points de , et plus fondamentalement échoue à la continuité absolue : elle monte sur un ensemble nul.
5. Étant donné (), le point a par la question 3 : , un ensemble de mesure — l’ensemble nul porte, via , tout l’intervalle.
6. est continue, et strictement croissante ( l’est, est croissante) ; , , donc par le théorème des valeurs intermédiaires est une bijection continue de ; une bijection continue d’un compact vers un espace de Hausdorff est un homéomorphisme (Corollaire 6.14).
7. Sur un trou (longueur ), est constante, donc est affine de pente : est un intervalle de longueur . Les trous sont disjoints et est injective : les images sont disjointes, de mesure totale .
8. et est compact (image continue), donc mesurable, avec
Un homéomorphisme peut gonfler un ensemble nul jusqu’à la mesure : la « taille topologique » (catégorie, dimension) et la « mesure » sont transportées par les homéomorphismes de façons très différentes — seule la première est un invariant topologique.
9. a : un ensemble nul, donc Lebesgue-mesurable par complétude (Théorème 9.9).
10. Soit continue et . Les images réciproques commutent avec les complémentaires et les unions dénombrables, donc est une -algèbre ; elle contient les ouverts (continuité) : — les images réciproques de boréliens par des applications continues sont boréliennes.
11. Si était borélien, appliquer la question 10 à continue : serait borélien, donc Lebesgue-mesurable — contredisant le choix de . Donc : la -algèbre de Lebesgue contient strictement celle de Borel.
12. est Lebesgue-mesurable () et est continue, mais n’est pas mesurable : n’est pas Lebesgue-mesurable. La prudence requise : « fonction Lebesgue-mesurable » signifie que les images réciproques de boréliens boréliens atterrissent dans ; composer exige que les images réciproques d’ensembles de Lebesgue soient de Lebesgue, ce que la continuité n’accorde pas (ici bien que soit un homéomorphisme).
13. Les chaînes, avec témoins de stricte :
Témoins : est borélien, nul, non dénombrable (premier écart) ; est Lebesgue-nul mais non borélien (deuxième et, dans , sixième) ; un Cantor gras est borélien, nulle part dense, de mesure positive (séparant nuls et boréliens) ; le de Vitali n’est pas dans (dernier écart). Mesure, topologie et cardinalité tranchent selon des lignes véritablement distinctes.
14. Mesure extérieure : (recouvrir par un intervalle s’évanouissant), la monotonie est claire, et la sous-additivité dénombrable suit en épissant des recouvrements -optimaux, exactement comme pour . Le recouvrement à un intervalle donne . Réciproquement soit . Par continuité de , choisir avec , et avec . Le compact est recouvert par les ouverts : un nombre fini suffit, et l’argument de chaînage du Théorème 9.12 (marcher de à à travers des intervalles se chevauchant, en télescopant les -incréments, la monotonie absorbant les chevauchements) donne . Faire : égalité. (La continuité de est ce qui a permis d’ouvrir les intervalles à un -coût arbitrairement petit.)
15. Il suffit de prouver que chaque demi-droite est Carathéodory-mesurable, car les ensembles mesurables forment une -algèbre (Théorème 9.9) et les demi-droites engendrent . Étant donné et un recouvrement -optimal de : chaque intervalle se scinde en (un morceau éventuellement vide), avec des -coûts s’additionnant exactement à ; les premiers morceaux recouvrent , les seconds . D’où , et l’inégalité inverse est la sous-additivité. En restreignant la mesure résultante à : la mesure de Lebesgue–Stieltjes .
16. (continuité de la mesure le long de ). Sur un trou de , est constante, donc tout sous-intervalle semi-ouvert est -nul et le trou aussi (union dénombrable) ; hors de , est constante aussi. Donc , , tandis que (Exemple 9.14) : chacune de est portée par un ensemble que l’autre déclare nul — mutuellement singulières.
17. par continuité de : pas d’atomes. Donc est une mesure de probabilité sans atome portée par un compact Lebesgue-nul — ni diffuse-à-densité comme les restrictions de , ni atomique comme les mesures de comptage : une troisième espèce.
18. La pièce s’étend sur un intervalle ternaire de longueur , et la partie I question 3 montre qu’à travers l’escalier monte exactement de (les premiers chiffres binaires de sont figés à , le reste balaye tout). D’où : les cylindres de chiffres de profondeur ont tous masse , la loi de pièces équitables.
19. Le membre de droite définit la mesure borélienne évaluée en — mesure de probabilité. Ponctuellement, avec globalement étendue, on vérifie cas par cas ( ; les trois tiers ; ) l’identité
p. ex. sur : . Évaluer sur donne donc , et deux mesures finies coïncidant sur le -système des intervalles semi-ouverts coïncident sur (Théorème 9.7) : .
20. Par induction sur : , et si a la symétrie, alors pour : ; le tiers médian se reflète autour de ; le tiers droit est le cas gauche réfléchi. À la limite . Image directe : ( sans atome, question 17, donc les conventions de bord ne coûtent rien) : par unicité.
21. Soit (les intégrales de fonctions continues contre existent comme limites de sommes de type Riemann sur les pièces de profondeur , chacune de masse , avec erreur d’échantillonnage ; le Chapitre 10 systématisera ceci). Symétrie : , donc . Auto-similarité : a la loi de avec probabilité et de avec probabilité , , donc
d’où et . La loi uniforme a variance : la masse de Cantor colle aux extrémités.
22. est fermé et . Si un ouvert rencontre en , les pièces de profondeur contenant se rétrécissent vers , donc une certaine et : aucun fermé plus petit ne peut porter . Les points hors de ont des voisinages-trous de -mesure . Donc exactement.
23. Un phénomène, deux dialectes. La partie I dit que la croissance de est invisible à sa dérivée : p.p., toute la montée concentrée sur l’ensemble nul . La partie V dit que la mesure associée met toute sa masse sur ce même ensemble nul : , donc aucune densité ne peut satisfaire — une densité force l’annulation sur les -nuls. Le dictionnaire : croissant borné mesure finie (questions 14–15) ; une intégrale de sa dérivée a une densité (le cas « absolument continu ») ; et en général , qui existe p.p. pour monotone (théorème de différentiation de Lebesgue, au-delà de ce chapitre), ne récupère que la partie densité. L’escalier est l’extrême : continu, de dérivée p.p. — sa mesure est purement singulière, et le théorème fondamental du calcul, loin d’échouer par accident, échoue d’exactement la quantité de masse singulière.
24. Fixer dans et choisir avec . À travers tout intervalle triadique l’escalier monte d’au plus : un tel intervalle est soit l’une des pièces de , où la montée est exactement (question 18), soit contenu dans l’adhérence d’un seul trou d’un étage , où est constante. Comme , l’intervalle rencontre au plus deux intervalles triadiques consécutifs de profondeur , donc
en utilisant et . Optimalité : les extrémités d’une pièce de Cantor de profondeur satisfont et ; une borne de Hölder avec forcerait (car ), et tout sous-intervalle de contient de telles pièces, donc l’échec est aussi local. Forme mesurique : (valeurs de étendues à comme en question 16 ; sans atomes, question 17).
25. Écrire et ; l’hypothèse dit . En itérant fois,
Comme est portée par et , la pièce de Cantor de profondeur indexée par , chaque est une mesure de probabilité portée par ; les pièces sont des intervalles fermés deux à deux disjoints de longueur . Fixer et soit le nombre de pièces . Une pièce rencontrant sans y être contenue doit contenir ou , et un point n’appartient qu’à une pièce, donc
La même double inégalité vaut pour (la question 19 donne l’itération identique), avec le même décompte . D’où : et coïncident sur le -système des intervalles semi-ouverts, et toutes deux sont des mesures de probabilité, donc le Théorème 9.7 donne . La mesure de l’escalier est ainsi le point fixe du schéma de moyenne à deux applications — l’énoncé mesurique de l’auto-similarité de .