Chimie universitaire — 2e année · Bachelor Year 2
19Théorie du champ des ligands et couleur
Le rubis est rouge et l’émeraude verte, et pourtant tous deux doivent leur couleur au même ion, , dont quelques-uns remplacent l’aluminium dans le corindon, , ou dans le béryl. Les cristaux de sulfate de cuivre sont d’un bleu profond, mais la poudre qui reste après chauffage est blanche. Dans chaque cas, la couleur vient d’électrons qui sautent entre des orbitales d dont les atomes environnants ont écarté les énergies — d’une quantité qui dépend des atomes qui entourent l’ion et de leur disposition. Ce chapitre calcule cet éclatement, d’abord avec des charges ponctuelles, puis avec des orbitales moléculaires ; il explique les couleurs, le magnétisme et la règle des 18 électrons du chapitre précédent.
Rappel
Chapitre 18 : configurations , géométries, décomptes d’électrons. Chapitre 13 : les formes des cinq orbitales d. Chapitre 15 : orbitales de fragments. Le volume de première année : absorbance, couleurs complémentaires, électrons célibataires, règle de Hund.
19.1 Le modèle du champ cristallin
Définition 19.1 (Champ cristallin)
Le modèle du champ cristallin traite les ligands d’un complexe comme des charges ponctuelles négatives (ou comme les extrémités négatives de dipôles) entourant l’ion métallique, et calcule comment elles modifient les énergies de ses orbitales d. Dans un champ octaédrique, les orbitales d se séparent en deux ensembles séparés par l’éclatement du champ cristallin .
Plaçons les six ligands sur les axes. Les orbitales et dirigent leurs lobes droit sur les ligands : un électron qui les occupe est davantage repoussé, et elles montent. Les orbitales , , pointent entre les ligands et montent moins. La première paire est appelée , le second ensemble de trois (noms issus de la théorie des groupes, vue dans le volume de troisième année).
Théorème 19.2 (Barycentre)
Dans un champ octaédrique, mesurées à partir de l’énergie moyenne des orbitales d, la paire se situe à et l’ensemble à .
Démonstration. Le champ élève la moyenne des cinq énergies d mais l’éclatement ne la modifie pas (règle du barycentre, admise : la somme des déplacements d’un ensemble complet d’orbitales est fixée par la charge totale, et non par sa disposition). Avec en et en , la condition donne . ∎
19.2 Haut spin et bas spin
Définition 19.3 (États de spin)
L’énergie d’appariement est l’énergie nécessaire pour placer un second électron dans une orbitale occupée plutôt que dans une orbitale vide de même énergie. Un complexe est haut spin lorsque ses électrons occupent les orbitales avant de s’apparier dans , bas spin lorsqu’ils s’apparient d’abord dans .
Proposition 19.4 (Choix de l’état de spin)
Pour les ions octaédriques à , le complexe est bas spin si et haut spin si . Pour – et –, une seule configuration existe.
Démonstration. À partir de (), le quatrième électron entre soit dans (coût au-dessus de ), soit s’apparie dans (coût ). Le moins coûteux l’emporte ; la même comparaison vaut pour chaque électron jusqu’à . Pour –, il y a de la place dans sans appariement ; pour –, est plein et doit être utilisé de toute façon. ∎
Définition 19.5 (Énergie de stabilisation du champ cristallin)
L’énergie de stabilisation du champ cristallin (ESCC) d’une configuration vaut , l’énergie des électrons d par rapport au barycentre (les énergies d’appariement étant comptées à part).
Proposition 19.6 (L’ESCC le long de la série)
En haut spin, l’ESCC vaut , , , , , , , , , , (en ) pour à : elle s’annule pour , , . En bas spin, elle atteint pour .
Démonstration. Remplir les configurations et appliquer la définition ; les valeurs sont celles de la figure, calculées. ∎
Méthode 19.7 (État de spin, ESCC et électrons célibataires)
- Trouver à partir du degré d’oxydation ().
- Pour –, comparer et (ou situer le ligand dans la série spectrochimique) : champ fort, bas spin ; champ faible, haut spin.
- Remplir et en conséquence ; ESCC .
- Compter les électrons célibataires ; tout électron célibataire rend le complexe paramagnétique.
19.3 Autres géométries
Proposition 19.8 (Champs tétraédrique et plan carré)
Dans un champ tétraédrique, l’ordre est inversé : deux orbitales () au-dessous de trois (), avec un éclatement pour le même métal et les mêmes ligands ; les complexes tétraédriques sont haut spin. Dans un champ plan carré, l’orbitale se situe très au-dessus des autres : un ion remplit les quatre orbitales inférieures et la laisse vide.
Démonstration. Admis à ce niveau. ∎
Le facteur vient de la géométrie des charges ponctuelles ; avec quatre ligands seulement, dont aucun ne pointe selon les axes, l’éclatement est trop faible pour vaincre l’énergie d’appariement. Retirer les deux ligands de l’axe d’un octaèdre abaisse les orbitales qui ont une composante selon et n’élève rien : cela explique les complexes plans carrés du chapitre précédent, dont les huit électrons trouvent tous place au-dessous de l’orbitale vide .
19.4 Couleur et série spectrochimique
Définition 19.9 (Transition d–d)
Une transition d–d est la promotion d’un électron d’un niveau d inférieur vers un niveau d supérieur d’un complexe par absorption de lumière ; pour un ion , de vers , à l’énergie .
Proposition 19.10 (L’éclatement d’après la couleur)
Si un complexe absorbe le plus fortement à la longueur d’onde par une transition d–d d’énergie , alors par mole, ou en nombre d’onde ; la couleur perçue est la complémentaire de la couleur absorbée.
Démonstration. Un photon de longueur d’onde transporte ; une mole de photons, . La lumière blanche privée de la bande absorbée apparaît de la couleur complémentaire. ∎
Méthode 19.11 (D’une bande d’absorption à une couleur)
- Convertir en () et en () : .
- Trouver la couleur absorbée (violet 400–430, bleu 430–490, vert 490–560, jaune 560–590, orange 590–620, rouge 620–700 nm, approximativement).
- La couleur perçue est opposée sur le cercle chromatique.
Définition 19.12 (Série spectrochimique)
La série spectrochimique classe les ligands selon l’éclatement qu’ils produisent pour un ion métallique donné :
Pour un ligand donné, croît aussi avec la charge de l’ion métallique et en descendant un groupe (les complexes 4d et 5d, plus étendus que les 3d, sont presque toujours bas spin).
Les halogénures sont à l’extrémité faible et et à l’extrémité forte, ce que le modèle du champ cristallin ne peut pas expliquer : il placerait l’ion chargé au-dessus de la molécule neutre . L’explication exige des orbitales.
19.5 Le champ des ligands
Définition 19.13 (Théorie du champ des ligands)
La théorie du champ des ligands décrit un complexe par des orbitales moléculaires construites à partir des orbitales de valence du métal (ses neuf orbitales d, s et p) et des orbitales donneuses des ligands.
Proposition 19.14 (Liaison dans un complexe octaédrique)
Avec six ligands apportant chacun une orbitale donneuse, six orbitales moléculaires liantes se forment à partir de l’orbitale s du métal, de ses trois p et de ses deux orbitales d ; les trois orbitales , qui pointent entre les ligands, restent non liantes ; au-dessus d’elles se trouvent les orbitales antiliantes . Les électrons des ligands remplissent les six orbitales liantes ; les électrons d du métal vont dans et , séparées par . Les orbitales liantes et non liantes peuvent contenir électrons.
Argument. Par la méthode des fragments du Chapitre 15, chaque orbitale du métal interagit avec la combinaison d’orbitales des ligands de même symétrie : s avec la combinaison totalement symétrique, chaque p avec une paire de ligands opposés, et avec les combinaisons dirigées selon leurs lobes ; aucune combinaison ne correspond aux orbitales (leur recouvrement avec tout donneur dirigé selon un axe est nul par symétrie). Les noms des combinaisons viennent de la théorie des groupes, admise. Remplir toutes les orbitales liantes et non liantes, et aucune antiliante, demande 18 électrons — c’est la règle des 18 électrons. ∎
Définition 19.15 (Ligands -donneurs et -accepteurs)
Un ligand -donneur possède des orbitales pleines de symétrie par rapport à la liaison métal–ligand (doublets non liants de , ) ; un ligand -accepteur en possède de vides de basse énergie (les orbitales de et de ). Le transfert de densité électronique des orbitales d pleines du métal vers les orbitales vides d’un ligand -accepteur est appelé rétrodonation.
Proposition 19.16 (Effets sur l’éclatement)
Les ligands -donneurs diminuent ; les ligands -accepteurs l’augmentent.
Démonstration. Les orbitales ont la bonne symétrie pour recouvrir les orbitales des ligands. Une orbitale pleine du ligand se situe au-dessous de : d’après le Théorème 17.1, l’interaction repousse vers le haut, vers , et diminue. Une orbitale vide se situe au-dessus de : l’interaction repousse vers le bas, et augmente. Le second cas transfère de la densité d du métal vers l’orbitale du ligand : c’est la rétrodonation. ∎
Cela place et , forts donneurs et accepteurs , en haut de la série spectrochimique, et les halogénures, donneurs , en bas. Les métaux carbonyles ont leurs orbitales stabilisées et remplies : ce sont les complexes à 18 électrons du Chapitre 18.
19.6 Exercices
Exercice 19.1 ★
Donner la configuration octaédrique et l’ESCC d’un ion et d’un ion .
Solution
Solution de Exercice 19.1.
: , ESCC . : , ESCC .
Exercice 19.2 ★
Combien d’électrons célibataires possèdent (haut spin) et (bas spin) ?
Exercice 19.3 ★
Un complexe absorbe le plus fortement à . De quelle couleur paraît-il ?
Solution
Solution de Exercice 19.3.
600 nm correspond à la lumière orange ; le complexe paraît bleu (bleu verdâtre).
Exercice 19.4 ★
Classer , , , selon l’éclatement qu’ils produisent.
Solution
Solution de Exercice 19.4.
.
Exercice 19.5 ★★
Pour un ion , avec l’eau et avec le cyanure, et (données de l’exercice). Prévoir les deux états de spin et les électrons célibataires.
Exercice 19.6 ★★
est rose, d’un bleu profond. Expliquer le changement de couleur par le changement de géométrie et de ligand.
Solution
Solution de Exercice 19.6.
Dans le complexe tétraédrique , l’éclatement vaut environ les d’un éclatement octaédrique, et le chlorure est un ligand plus faible que l’eau : la bande d–d se déplace vers les grandes longueurs d’onde (de l’orange au rouge), et le complexe paraît bleu. Les complexes tétraédriques absorbent aussi plus fortement, d’où la couleur intense.
Exercice 19.7 ★★
Montrer que le complexe plan carré est diamagnétique, alors que le complexe tétraédrique possède deux électrons célibataires.
Solution
Solution de Exercice 19.7.
est . Plan carré : les quatre orbitales inférieures contiennent les huit électrons appariés, reste vide : diamagnétique. Tétraédrique : , deux électrons célibataires dans l’ensemble .
Exercice 19.8 ★★
Un complexe absorbe à (données de l’exercice). Calculer en et en .
Solution
Solution de Exercice 19.8.
; , .
Exercice 19.9 ★★
Pourquoi les composés de et de sont-ils incolores ?
Solution
Solution de Exercice 19.9.
est et : aucune transition d–d n’est possible (pas de niveau d vide pour , pas d’électron d pour ), donc pas d’absorption dans le visible.
Exercice 19.10 ★★★
Compter les électrons dans les orbitales moléculaires de : quels niveaux sont remplis, et le complexe est-il diamagnétique ?
Solution
Solution de Exercice 19.10.
Co(III) + six doublets de l’ammoniac : 18 électrons. Douze remplissent les six orbitales liantes, six remplissent les orbitales non liantes (l’ammoniac crée un champ assez fort pour un bas spin avec le cobalt(III)) ; est vide. Tous les électrons sont appariés : diamagnétique.
Exercice 19.11 ★★★
Expliquer pourquoi , molécule neutre et faiblement basique, produit un éclatement plus grand que l’ion fluorure.
Solution
Solution de Exercice 19.11.
est un bon donneur et surtout un accepteur : ses orbitales vides abaissent le niveau par rétrodonation, ce qui élargit . est un donneur , qui élève et réduit . Le modèle des charges ponctuelles ne voit que la charge et se trompe sur l’ordre.
Exercice 19.12 ★★★
Les enthalpies d’hydratation des ions de à , tracées en fonction de , forment deux bosses au-dessus d’une droite passant par , et . Expliquer cette allure par l’ESCC en haut spin.
Solution
Solution de Exercice 19.12.
Sans champ, les enthalpies d’hydratation suivraient une courbe régulière (ions de plus en plus petits le long de la série). L’eau donne des aquacomplexes haut spin dont l’ESCC est nulle pour , , et maximale pour et : cette stabilisation supplémentaire ajoute deux bosses, culminant vers et , au-dessus de la droite passant par , , .
19.7 Problème : rubis rouge, émeraude verte
Problème 19.1
Problème du week-end — le chrome(III) dans un champ octaédrique, les bandes d’absorption du rubis et la couleur qu’elles laissent, le champ plus faible de l’émeraude, et le sulfate de cuivre hydraté et anhydre
Données fixées pour le problème (arrondies, à titre d’illustration) : le rubis ( dans ) absorbe dans deux bandes, vers et ; dans l’émeraude ( dans le béryl), la première bande se situe vers . Pour un ion , la première bande correspond à . .
Partie I — Le chrome(III).
- Donner la configuration de .
- Comment se répartit-elle dans un champ octaédrique ?
- Y a-t-il un choix entre haut spin et bas spin ?
- Calculer son ESCC.
- Combien d’électrons célibataires possède-t-il ?
- Pourquoi les complexes du chrome(III) sont-ils cinétiquement inertes (lents à échanger leurs ligands) ?
Partie II — Le rubis.
- Qu’est-ce qui entoure un ion substitué à dans le corindon ?
- Convertir la première bande en nombre d’onde.
- En déduire en .
- Quelles couleurs sont absorbées par les deux bandes ?
- Que reste-t-il à voir ?
- Pourquoi y a-t-il deux bandes pour un seul éclatement ? (Réponse qualitative.)
Partie III — L’émeraude.
- Convertir la bande de l’émeraude en .
- Comparer au rubis : quel cristal donne le champ le plus fort ?
- Où se déplace la couleur absorbée, et quelle couleur est transmise ?
- Proposer une raison structurale au champ plus faible dans le béryl.
- Le nombre d’électrons célibataires changerait-il ?
Partie IV — Le sulfate de cuivre.
- Quelle est la configuration de ?
- Dans , le cuivre est entouré de molécules d’eau. Pourquoi le solide est-il bleu ?
- Qu’advient-il de la couleur quand on chasse l’eau, et pourquoi ?
- Pourquoi une goutte d’eau rend-elle bleue la poudre blanche ?
- absorberait-il à plus courte ou à plus grande longueur d’onde que l’aquacomplexe ?
- Un ion peut-il être haut spin ou bas spin ?
- est-il paramagnétique ?
- Donner le de dans le rubis d’après sa première bande d’absorption.
Solution
Solution de Problème 19.1.
1. . 2. , un électron dans chacune des trois orbitales, spins parallèles. 3. Non : trois électrons tiennent dans sans appariement. 4. . 5. Trois. 6. L’ESCC est grande et les orbitales , qui pointent vers les ligands, sont vides : retirer ou ajouter un ligand coûte une grande partie de cette stabilisation. 7. Six ions oxyde aux sommets d’un octaèdre légèrement déformé. 8. , environ . 9. : . 10. Le jaune-vert (556 nm) et le violet (405 nm). 11. Du rouge, avec un peu de bleu : le rouge profond du rubis. 12. Un ion possède plusieurs configurations excitées avec un électron dans ; la répulsion entre électrons leur donne des énergies différentes, d’où plusieurs bandes (traité dans le volume de troisième année). 13. , (). 14. Le rubis : son éclatement est plus grand. 15. Vers l’orange-rouge : c’est maintenant le rouge qui est absorbé, et le vert (avec un peu de bleu) est transmis. 16. Dans le béryl, les sites du chrome sont un peu plus grands et les ions oxyde plus éloignés, et l’environnement diffère : le champ est plus faible. 17. Non : un ion garde trois électrons célibataires dans tout champ octaédrique. 18. . 19. L’aquacomplexe absorbe dans le rouge et l’orange par une transition d–d : la lumière transmise est bleue. 20. Il devient blanc : sans les ligands aqua autour du cuivre (le sulfate prend leur place), le champ est plus faible et la bande se déplace dans l’infrarouge. 21. L’eau se lie de nouveau au cuivre et l’aquacomplexe bleu se reforme. 22. À plus courte longueur d’onde : l’ammoniac, au-dessus de l’eau dans la série, donne un plus grand éclatement (le bleu-violet profond du complexe ammine). 23. Non : est la seule configuration. 24. Oui : un électron célibataire. 25. , environ .