Chimie universitaire — 2e année · Bachelor Year 2
14Orbitales moléculaires des molécules diatomiques
Versons du dioxygène liquide entre les pôles d’un aimant puissant : il est attiré sur le côté ; le diazote liquide, lui, tombe tout droit. La molécule de dioxygène porte des électrons célibataires, qu’un champ magnétique attire. Son schéma de Lewis, avec tous les électrons appariés, ne peut pas le dire. Les orbitales moléculaires, construites à partir des orbitales atomiques du chapitre précédent, placent chaque électron d’une molécule sur un niveau qui lui est propre : elles rendent compte du magnétisme du dioxygène, de la force et de la longueur des liaisons, et des énergies nécessaires pour ioniser les molécules — et elles préparent la réactivité des chapitres suivants.
Rappel
Chapitre 13 : les orbitales atomiques, leurs formes, leurs signes et leurs énergies. Le volume de première année : schémas de Lewis, liaisons et comme notions descriptives, hybridation et ses limites, électrons célibataires et radicaux.
14.1 La méthode CLOA
Définition 14.1 (Orbitale moléculaire)
Une orbitale moléculaire est la fonction d’onde d’un électron dans une molécule, étendue à tous ses noyaux. Dans la méthode CLOA (combinaison linéaire d’orbitales atomiques), elle s’écrit comme une somme d’orbitales atomiques des atomes, , avec des coefficients choisis pour rendre l’énergie minimale.
Pour deux atomes A et B apportant chacun une orbitale, . L’énergie d’un électron dans , minimisée par rapport aux coefficients, fait intervenir trois nombres.
Définition 14.2 (Les intégrales de la méthode CLOA)
Pour deux orbitales atomiques réelles , et l’opérateur énergie d’un électron dans la molécule :
- l’intégrale de recouvrement mesure à quel point les deux orbitales occupent la même région ( pour des orbitales identiques superposées) ;
- l’intégrale coulombienne est l’énergie d’un électron dans au sein de la molécule, proche de l’énergie de l’orbitale atomique ;
- l’intégrale de résonance , négative, mesure le couplage des deux orbitales.
Les énergies des orbitales moléculaires sont les racines du déterminant séculaire
Le déterminant provient de la minimisation de par rapport à et : les deux conditions forment un système linéaire homogène, qui n’a de solution non nulle que si son déterminant s’annule. Cette étape variationnelle est admise ici.
Théorème 14.3 (Deux orbitales identiques)
Pour , les deux orbitales moléculaires sont
Démonstration. Le déterminant donne , donc . Avec le signe plus, ; avec le signe moins, . Reporté dans le système linéaire, donne pour et pour . Normalisation : . ∎
Définition 14.4 (Orbitales liantes et antiliantes)
Une orbitale liante est située au-dessous des orbitales atomiques dont elle est formée : sa densité électronique s’accumule entre les noyaux. Une orbitale antiliante est située au-dessus d’elles et possède un plan nodal entre les noyaux. Une orbitale non liante conserve l’énergie de l’orbitale atomique, qui ne trouve aucun partenaire avec lequel se combiner.
Proposition 14.5 (L’orbitale antiliante monte davantage)
Pour , le niveau antiliant est élevé au-dessus de de plus que le niveau liant n’est abaissé au-dessous.
Démonstration. et . Le numérateur est négatif (le couplage domine), et : le second déplacement est le plus grand en valeur absolue. ∎
Avec deux électrons, comme dans , tous deux occupent et la molécule est plus stable que les atomes séparés. Avec quatre, comme dans , deux doivent occuper , ce qui coûte plus que ce que fait gagner : n’est pas liée.
14.2 Recouvrement et symétrie
Définition 14.6 (Orbitales et )
Une orbitale d’une molécule linéaire est inchangée par toute rotation autour de l’axe moléculaire : elle n’a aucun plan nodal contenant l’axe. Une orbitale change de signe par une rotation de autour de l’axe : elle possède un plan nodal contenant l’axe. Un astérisque désigne les orbitales antiliantes (, ).
Proposition 14.7 (Recouvrement nul par symétrie)
Deux orbitales dont l’une est symétrique et l’autre antisymétrique par rapport à un plan contenant l’axe moléculaire ont un recouvrement nul et une intégrale de résonance nulle : elles ne se combinent pas.
Démonstration. La réflexion dans le plan laisse l’espace inchangé mais change le produit en son opposé au point symétrique : les contributions des deux moitiés de l’espace à se compensent. Il en va de même pour , puisque a la symétrie de la molécule. ∎
Deux orbitales interagissent fortement lorsqu’elles ont la même symétrie (recouvrement non nul), se recouvrent bien et sont proches en énergie. Une orbitale 1s d’un atome et une de l’autre ( perpendiculaire à l’axe) ne se combinent jamais ; les orbitales (selon l’axe) donnent des orbitales ; les et donnent deux paires d’orbitales de même énergie.
14.3 Les molécules diatomiques homonucléaires de la période 2
Avec les orbitales 2s et 2p de deux atomes de la période 2, il se forme huit orbitales moléculaires : , , , deux , deux , .
Proposition 14.8 (Interaction s–p)
Pour et , l’ordre est . De à , dont les niveaux 2s et 2p sont proches, les orbitales formées à partir de 2s et de se mélangent : est repoussée au-dessus de .
Argument. Les orbitales et ont la même symétrie et peuvent se combiner entre elles. Deux niveaux de même symétrie se repoussent (Théorème 14.14 ci-dessous) : descend, monte, d’autant plus qu’elles sont proches. L’écart 2s–2p augmente le long de la période : l’effet est donc fort à gauche et faible pour l’oxygène et le fluor. L’inversion entre l’azote et l’oxygène est admise d’après les spectres photoélectroniques mesurés. ∎
Définition 14.9 (Indice de liaison)
L’indice de liaison d’une molécule diatomique est , où et sont les nombres d’électrons dans les orbitales liantes et antiliantes.
Proposition 14.10 (Indice de liaison et liaison)
Entre atomes d’un même couple d’éléments, un indice de liaison plus élevé va de pair avec une liaison plus courte et plus forte ; un indice de liaison nul signifie l’absence de liaison.
Argument. Chaque électron liant ajoute de la densité entre les noyaux et abaisse l’énergie ; chaque électron antiliant en retire et élève l’énergie d’au moins autant (Proposition 14.5). Le nombre net de paires liantes mesure la liaison. La comparaison n’a de sens que pour des atomes semblables : a un indice de liaison 1 comme , mais ses orbitales 2s sont bien plus étendues. ∎
Définition 14.11 (Paramagnétique et diamagnétique)
Une substance est paramagnétique si ses molécules possèdent des électrons célibataires : elle est attirée dans un champ magnétique. Elle est diamagnétique si tous ses électrons sont appariés : elle est faiblement repoussée hors du champ.
Méthode 14.12 (Construire et remplir un diagramme d’OM)
- Placer les orbitales atomiques de valence de chaque atome à leur énergie, l’atome le plus électronégatif plus bas.
- Combiner les orbitales de même symétrie : chaque paire donne une orbitale liante au-dessous et une orbitale antiliante au-dessus ; une orbitale sans partenaire reste non liante.
- Pour les molécules homonucléaires de la période 2, utiliser l’ordre avec au-dessus de jusqu’à l’azote, au-dessous à partir de l’oxygène.
Méthode 14.13 (Lire un diagramme rempli)
- Compter les électrons de valence (en ajouter un par charge négative, en retirer un par charge positive).
- Remplir à partir du bas, deux par orbitale, avec la règle de Hund pour les niveaux dégénérés.
- Indice de liaison ; les électrons célibataires donnent le paramagnétisme.
- Le niveau occupé le plus haut est le premier ionisé.
| électrons de valence | 2 | 8 | 10 | 12 | 14 | 11 |
| indice de liaison | 1 | 2 | 3 | 2 | 1 | 2.5 |
| électrons célibataires | 0 | 0 | 0 | 2 | 0 | 1 |
| longueur de liaison (pm) | 267.3 | 124.3 | 109.8 | 120.8 | 141.2 | 115.1 |
| () | 1.04 | 6.15 | 9.76 | 5.12 | 1.60 | 6.51 |
14.4 Les molécules diatomiques hétéronucléaires
Théorème 14.14 (Deux orbitales d’énergies différentes)
Pour (B plus électronégatif), étant négligé, avec et :
L’orbitale liante (la plus basse) a son plus grand coefficient sur B, l’orbitale antiliante sur A ; lorsque , et .
Démonstration. Avec , les énergies sont les valeurs propres de : , dont les racines sont . Pour la racine inférieure, ; est inférieur à , donc . Pour , . ∎
Dans le fluorure d’hydrogène, l’orbitale 1s de l’hydrogène rencontre les orbitales 2p, bien plus basses, du fluor. Seule , selon l’axe, a la bonne symétrie : elle forme une orbitale liante développée surtout sur le fluor, et une développée surtout sur l’hydrogène. Les orbitales et du fluor restent non liantes : ce sont ses doublets non liants. La liaison est polarisée vers le fluor.
Le monoxyde de carbone possède les dix électrons de valence de et un diagramme semblable, mais les orbitales de l’oxygène sont plus basses. Ses orbitales liantes sont développées surtout sur l’oxygène ; sa plus haute orbitale occupée, une orbitale développée surtout sur le carbone, est un doublet non liant du carbone. Le monoxyde de carbone se lie donc aux métaux par le carbone (Chapitre 18).
Histoire des sciences — Hund et Mulliken

Entre 1926 et 1932, Friedrich Hund et Robert Mulliken interprétèrent les spectres des molécules diatomiques en attribuant chaque électron à une orbitale de la molécule entière, classée selon sa symétrie autour de l’axe. Les mots , , liante et antiliante, et les diagrammes d’orbitales de ce chapitre viennent de leurs travaux ; Mulliken reçut le prix Nobel de chimie en 1966. La photographie montre Mulliken (à gauche) et Hund à Chicago en 1929. (Photographie : GFHund, CC BY 3.0, Wikimedia Commons.)
14.5 Ionisation et force de la liaison
Arracher un électron à une orbitale liante affaiblit la liaison ; l’arracher à une orbitale antiliante la renforce. Les énergies de dissociation des ions se déduisent d’un cycle thermochimique : pour ,
B étant l’atome de plus basse énergie d’ionisation.
Exemple 14.15 (Les ions du diazote et du dioxygène)
() perd un électron liant : , liaison plus faible que dans . () perd un électron : , liaison plus forte que dans , en accord avec les indices de liaison 2.5 et 2.5 contre 3 et 2.
14.6 Exercices
Exercice 14.1 ★
Pour deux orbitales 1s de l’hydrogène, prendre , et (données de l’exercice). Calculer et , puis l’énergie des deux électrons de comparée à celle de deux atomes séparés.
Solution
Solution de Exercice 14.1.
; . Deux électrons dans : contre , soit une liaison de dans ce modèle grossier.
Exercice 14.2 ★
Donner les indices de liaison de , , et (avec interaction s–p).
Solution
Solution de Exercice 14.2.
: ; : ; : 1 ; : six électrons de valence, , indice de liaison 1.
Exercice 14.3 ★
Lesquelles des molécules , , , , sont paramagnétiques ?
Solution
Solution de Exercice 14.3.
(deux électrons célibataires dans les deux orbitales , avec interaction s–p) et (deux dans ). , , sont diamagnétiques.
Exercice 14.4 ★
L’axe moléculaire est . Quelles paires parmi (1s, ), (1s, ), (, ), (, ), (2s, ) ont un recouvrement non nul ?
Solution
Solution de Exercice 14.4.
Non nul : (1s, ), (, ), (2s, ). Nul par symétrie : (1s, ) et (, ).
Exercice 14.5 ★★
Prévoir si a une liaison plus longue ou plus courte que , et vérifier à l’aide de son énergie de dissociation calculée dans le chapitre.
Solution
Solution de Exercice 14.5.
L’ionisation retire un électron liant : indice de liaison 2.5 au lieu de 3, donc une liaison plus longue et plus faible, comme le montre .
Exercice 14.6 ★★
Le monoxyde de carbone et sont isoélectroniques. Expliquer pourquoi les orbitales liantes de CO sont développées surtout sur l’oxygène et pourquoi sa plus haute orbitale occupée est un doublet non liant du carbone.
Solution
Solution de Exercice 14.6.
Les orbitales de l’oxygène sont plus basses, car l’oxygène est plus électronégatif. D’après le Théorème 14.14, les orbitales liantes sont développées surtout sur l’atome le plus bas, l’oxygène, et les orbitales plus hautes sur le carbone. La plus haute orbitale occupée, une orbitale à caractère surtout carboné, orientée à l’opposé de l’oxygène, est le doublet non liant du carbone.
Exercice 14.7 ★★
Dans HF, quelles orbitales du fluor interagissent avec la 1s de l’hydrogène, et lesquelles restent non liantes ? Tracer le diagramme.
Solution
Solution de Exercice 14.7.
Seule la du fluor (selon l’axe) a la symétrie de la 1s de l’hydrogène : elles forment une orbitale développée surtout sur F et une développée surtout sur H. Les , du fluor (recouvrement nul) et sa 2s basse (trop éloignée en énergie) restent non liantes : trois doublets non liants. Les huit électrons de valence remplissent 2s, et les deux p non liantes.
Exercice 14.8 ★★
Avec , et (données de l’exercice, négligé), calculer les deux énergies et le poids de l’orbitale liante sur B.
Solution
Solution de Exercice 14.8.
, , : et . Pour le niveau inférieur, : , , .
Exercice 14.9 ★★
Avec l’interaction s–p, montrer que a un indice de liaison 2 formé de deux liaisons et d’aucune liaison .
Solution
Solution de Exercice 14.9.
Huit électrons de valence : , l’orbitale (repoussée au-dessus de par l’interaction) étant vide. Indice de liaison , dû aux deux orbitales pleines.
Exercice 14.10 ★★★
Donner les indices de liaison de NO et de . À partir de , et , calculer pour , et commenter.
Solution
Solution de Exercice 14.10.
NO, onze électrons de valence, dont un dans : indice de liaison 2.5. , dix : indice de liaison 3. : liaison bien plus forte que dans NO, puisque l’électron retiré était antiliant.
Exercice 14.11 ★★★
Montrer que , et que cette somme dépasse lorsque . En déduire pourquoi deux orbitales pleines se repoussent (déstabilisation à quatre électrons).
Solution
Solution de Exercice 14.11.
. Cette somme dépasse lorsque , c’est-à-dire (en divisant par ). Avec quatre électrons, deux dans chaque orbitale, l’énergie totale est supérieure à celle des orbitales séparées : deux orbitales pleines se repoussent.
Exercice 14.12 ★★★
Classer , , , par indice de liaison, longueur de liaison et force de liaison. Quel ion trouve-t-on dans le peroxyde d’hydrogène, et lequel dans le composé jaune ?
Solution
Solution de Exercice 14.12.
Indices de liaison 2.5, 2, 1.5, 1 : dans cet ordre, les liaisons s’allongent et s’affaiblissent. Le peroxyde d’hydrogène contient la liaison simple O–O peroxyde (motif ) ; contient l’ion superoxyde , paramagnétique.
14.7 Problème : le dioxygène et ses ions
Problème 14.1
Problème du week-end — le diagramme d’orbitales moléculaires du dioxygène, les indices de liaison et le magnétisme de ses ions, l’ionisation et la force de la liaison, et les deux façons d’apparier les électrons
Données : , , , ; à () : 246.79, 470.82 ; : , ; .
Partie I — Le dioxygène.
- Combien d’électrons de valence possède-t-il ?
- Tracer son diagramme d’OM de valence (sans interaction s–p) et le remplir.
- Calculer son indice de liaison.
- Combien d’électrons célibataires ? est-il paramagnétique ?
- Pourquoi le schéma de Lewis est-il ici en défaut ?
- Calculer en .
Partie II — Les ions.
- Donner la configuration et l’indice de liaison de .
- Même question pour l’ion superoxyde .
- Même question pour l’ion peroxyde .
- Donner le nombre d’électrons célibataires de chaque ion.
- Classer , , , par longueur de liaison prévue.
- Quel ion comporte une liaison simple O–O, comme le peroxyde d’hydrogène ?
- Lesquelles des quatre espèces sont paramagnétiques ?
Partie III — L’ionisation.
- De quelle orbitale part l’électron lorsqu’on ionise ?
- Pourquoi est-elle inférieure à ?
- Montrer que et la calculer.
- Comparer à et expliquer.
- Calculer de la même façon et .
- Pourquoi est-elle supérieure à ?
- Résumer : quand l’ionisation renforce-t-elle une liaison ?
Partie IV — Les électrons .
- Dans l’état fondamental, les deux électrons occupent deux orbitales différentes avec des spins parallèles. Quelle règle l’impose ?
- Décrire un état dans lequel les deux occupent la même orbitale .
- Pourquoi cet état est-il plus haut en énergie ?
- Quels sont son indice de liaison et son magnétisme ?
- Donner l’indice de liaison de et son énergie de dissociation.
Solution
Solution de Problème 14.1.
1. Douze. 2. , les deux électrons étant dans des orbitales différentes. 3. . 4. Deux : est paramagnétique. 5. Il apparie tous les électrons, alors que deux d’entre eux sont seuls dans deux orbitales dégénérées. 6. , . 7. : , indice de liaison 2.5. 8. : , indice de liaison 1.5. 9. : , indice de liaison 1. 10. un, un, aucun. 11. . 12. L’ion peroxyde. 13. , et . 14. D’une orbitale . 15. L’orbitale , antiliante, est au-dessus du niveau 2p de l’atome : son électron est moins lié. 16. Deux chemins mènent de à : dissocier puis ioniser un atome, ; ou ioniser la molécule puis dissocier l’ion, . Ils sont égaux : . 17. Supérieure à : retirer un électron antiliant renforce la liaison (indice 2.5). 18. ; . 19. La plus haute orbitale occupée de est liante, au-dessous du niveau 2p de l’atome. 20. Lorsque l’électron retiré provient d’une orbitale antiliante. 21. La règle de Hund (nombre maximal de spins parallèles dans des orbitales dégénérées). 22. Les deux électrons dans la même orbitale, spins appariés. 23. Deux électrons dans la même orbitale se repoussent davantage, et perdent la stabilisation d’échange des spins parallèles. 24. Indice de liaison toujours 2 ; tous les électrons appariés : espèce diamagnétique. 25. a un indice de liaison et une énergie de dissociation de , contre 2 et pour .