La fonction exponentielle est l’unique fonction égale à sa propre dérivée et valant 1 en 0. Elle convertit les sommes en produits ; son inverse, le logarithme népérien, convertit les produits en sommes. Ensemble, ils décrivent tout phénomène dont le taux de variation est proportionnel à sa taille : désintégration radioactive, croissance de population, intérêts composés.
donc g est constante égale à g(0)=1 : pour tout x, f(x)f(−x)=1, et en particulier f(x)=0.
Soient maintenant f1,f2 deux solutions et h=f2f1 (légitime car f2 ne s’annule jamais). Alors
h′=f22f1′f2−f1f2′=f22f1f2−f1f2=0,
donc h est constante égale à h(0)=1, c’est-à-diref1=f2.
L’existence est admise à ce niveau (on peut l’obtenir via la suite de l’Exercice 20.10, ou comme inverse du logarithme construit par intégration dans le Chapitre 25). ∎
Proposition 23.2(Équation fonctionnelle)
Pour tous x,y∈R et n∈Z :
ex+y=exey,e−x=ex1,ex−y=eyex,(ex)n=enx.
De plus ex>0 pour tout x.
Démonstration. Fixer y et considérer φ(x)=exp(x)exp(y)exp(x+y). Son numérateur et son dénominateur, comme fonctions de x, sont tous deux des solutions de f′=f à la constante exp(y) près ; en dérivant φ directement (règle du quotient) on obtient φ′=0, donc φ≡φ(0)=1, prouvant la première identité. Prendre y=−x donne la deuxième (avec la valeur e0=1), et la troisième suit. La quatrième est une récurrence à partir de la première pour n≥0, étendue à n<0 par la deuxième.
Positivité : ex=(ex/2)2≥0 et ex=0 (montré dans le Théorème 23.1), donc ex>0. ∎
Démonstration.(exp)′=exp>0 donne la croissance stricte ; (exp)′′=exp>0 donne la convexité. Par convexité, ex≥1+x (tangente en 0, voir l’Exemple 22.15), donc ex→+∞ lorsque x→+∞ par comparaison. Puis ex=1/e−x→0 lorsque x→−∞. ∎
L’exponentielle : strictement croissante, convexe, avec lim−∞ex=0. Elle est au-dessus de sa tangente en 0 : ex≥1+x.
Théorème 23.4(Comparaison de croissances)
Pour tout entier n≥1,
x→+∞limxnex=+∞,x→−∞limxnex=0.
En d’autres termes : l’exponentielle bat toute puissance de x.
Démonstration. Pour n=1 : en appliquant et≥1+t≥t en t=x/2,
xex=x(ex/2)2≥x(x/2)2=4xx→+∞+∞.
Pour n général, écrire
xnex=nn1(x/nex/n)nx→+∞+∞
par le cas n=1 et composition. La limite en −∞ suit par le changement x↦−x : ∣xnex∣=e∣x∣∣x∣n→0. ∎
L’exponentielle (bleu) finit par battre toute puissance : elle dépasse x2 (rouge) tôt et x3 (orange) en x≈4.54.
23.2 Le logarithme népérien
Définition 23.5(Logarithme népérien)
L’exponentielle est continue et strictement croissante de R sur (0,+∞) ; par le théorème de la bijection (Théorème 21.15), pour tout y>0 l’équationex=y a une unique solution. Cette solution est le logarithme népérien de y, noté lny. Ainsi
pour x∈R,y>0:y=ex⟺x=lny.
En particulier ln1=0, lne=1, et elny=y, ln(ex)=x.
Les courbes de exp et ln sont images miroir l’une de l’autre par rapport à la droite y=x : le point (x,ex) se reflète en (ex,x).
Démonstration.elna+lnb=elnaelnb=ab, et en prenant ln des deux membres on obtient la première identité. Les autres suivent par le même mécanisme des identités correspondantes de la Proposition 23.2. ∎
strictement croissante, concave, et x→0+limlnx=−∞, x→+∞limlnx=+∞. De plus, pour tout entier n≥1,
x→+∞limx1/nlnx=0,x→0+limxlnx=0.
Démonstration. La dérivabilité de la fonction inverse est admise à ce niveau ; en l’accordant, dériver l’identité elnx=x par la règle de la chaîne : (lnx)′elnx=1, donc (lnx)′=x1>0, d’où la croissance stricte, et (lnx)′′=−x21<0, d’où la concavité. Les limites en 0+ et +∞ reflètent celles de exp via la bijection. Pour la comparaison de croissances, substituer x=et : xlnx=ett→0 lorsque t→+∞ par le Théorème 23.4, et de même pour les autres limites avec x=e−t, donnant xlnx=−te−t→0. ∎
Méthode 23.8(Résoudre des équations avec exp et ln)
Les deux fonctions sont strictement croissantes, donc on peut les appliquer à (ou les retirer de) les deux membres d’une équation ou d’une inégalité sans changer le sens :
eu=ev⟺u=v,eu≤ev⟺u≤v,
et de même pour ln sur des quantités positives. Toujours vérifier les ensembles de définition d’abord (ln exige des arguments positifs). Pour des équations du type ax=b avec a>0, a=1, réécrire ax=exlna et résoudre x=lnalnb.
Exemple 23.9
Un échantillon radioactif se désintègre suivant N(t)=N0e−λt. Sa demi-vieT satisfait N(T)=N0/2, c’est-à-diree−λT=21, donc T=λln2 : la demi-vie ne dépend pas de la quantité initiale.
23.3 Exercices
Exercice 23.1★
Simplifier exe3xe−x+1 et ln(e−3e2e).
Solution
Solution de Exercice 23.1.
exe3xe−x+1=e3x−x+1−x=ex+1.
ln(e−3e2e)=2+21+3=211.
Exercice 23.2★
Résoudre dans R :
(a) e2x−3ex+2=0;(b) ln(x−1)+ln(x+2)=ln4.
Solution
Solution de Exercice 23.2.
(a) Poser X=ex>0 : X2−3X+2=0 donne X=1 ou X=2, tous deux positifs, donc x=0 ou x=ln2.
f′(x)=e−x−xe−x=(1−x)e−x, du signe de 1−x : f croît sur (−∞,1], décroît sur [1,+∞), avec un maximum global f(1)=e−1.
Limites : lorsque x→+∞, f(x)=exx→0 (Théorème 23.4) ; lorsque x→−∞, x→−∞ et e−x→+∞, donc f(x)→−∞.
f′′(x)=−e−x−(1−x)e−x=(x−2)e−x, qui change de signe en x=2 : point d’inflexion en (2,2e−2).
Exercice 23.5★★
Montrer que pour tout x>−1, ln(1+x)≤x, avec égalité seulement en x=0. En déduire que pour tout n≥1,
(1+n1)n≤e≤(1−n+11)−(n+1).
Solution
Solution de Exercice 23.5.
Soit g(x)=x−ln(1+x) sur (−1,+∞). Alors g′(x)=1−1+x1=1+xx, négatif sur (−1,0) et positif sur (0,+∞) : g atteint son minimumg(0)=0, donc g≥0 avec égalité seulement en 0. D’où ln(1+x)≤x.
Appliquer avec x=n1 : nln(1+n1)≤1, donc (1+n1)n=enln(1+1/n)≤e. Appliquer avec x=−n+11>−1 : ln(1−n+11)≤−n+11, donc −(n+1)ln(1−n+11)≥1 et (1−n+11)−(n+1)≥e.
Exercice 23.6★★
Un capital C0 est placé au taux annuel de 3%, intérêts composés chaque année.
Exprimer le capital Cn après n années.
Au bout de combien d’années le capital double-t-il ? Donner la réponse exacte avec ln, puis une valeur numérique.
Comparer avec l’approximation « 70 divisé par le taux en pourcent » utilisée par les banquiers.
Solution
Solution de Exercice 23.6.
1. Chaque année multiplie le capital par 1.03 : Cn=C0(1.03)n.
2.Cn≥2C0⟺(1.03)n≥2⟺nln1.03≥ln2⟺n≥ln1.03ln2≈23.45 : le capital double après 24 années.
3.370≈23.3, proche de l’exact ln1.03ln2. La règle fonctionne car ln(1+r)≈r pour r petit, donc ln(1+r)ln2≈r0.693≈100r70.
Exercice 23.7★★
Résoudre l’inéquation e2x−ex+1>0, puis l’inéquation ln(x2−1)≤ln(x+5).
Solution
Solution de Exercice 23.7.
e2x>ex+1⟺2x>x+1⟺x>1 (l’exponentielle est strictement croissante) : S=(1,+∞).
Ensemble de définition de la seconde inégalité : x2−1>0 et x+5>0, c’est-à-direx∈(−5,−1)∪(1,+∞). Sur ce domaine, ln étant strictement croissante,
ln(x2−1)≤ln(x+5)⟺x2−1≤x+5⟺x2−x−6≤0⟺x∈[−2,3].
En intersectant avec le domaine : S=[−2,−1)∪(1,3].
Exercice 23.8★★★
Soit f(x)=xex pour x>0.
Étudier les variations de f sur (0,+∞) et donner son minimum.
Pour quelles valeurs de k l’équationex=kx a-t-elle 0, 1 ou 2 solutions dans (0,+∞) ?
Solution
Solution de Exercice 23.8.
1.f′(x)=x2exx−ex=x2(x−1)ex, négatif sur (0,1), positif sur (1,+∞) : minimumf(1)=e. Limites : f→+∞ en 0+ (numérateur →1, dénominateur →0+) et en +∞ (Théorème 23.4).
2. Pour x>0, ex=kx⟺f(x)=k. D’après le tableau de variations (+∞↘e↗+∞, continue et strictement monotone de chaque côté) : aucune solution pour k<e ; exactement une (x=1) pour k=e ; exactement deux pour k>e (une dans (0,1), une dans (1,+∞), par le théorème de la bijection sur chaque intervalle).
Montrer que lnun=nln(1+n1)→1, et en déduire que un→e. (Indication : reconnaître un taux d’accroissement de ln en 1.)
Solution
Solution de Exercice 23.9.
1. Directement de la première inégalité de l’Exercice 23.5 : un=enln(1+1/n)≤e1=e.
2. Écrire
lnun=nln(1+n1)=n1ln(1+n1)−ln1,
un taux d’accroissement de ln au point 1 avec incrément h=n1→0. Comme ln est dérivable en 1 de dérivée1, lnun→1. Par continuité de exp (Proposition 21.12), un=elnun→e1=e.