Temps d’attente, mesures physiques, proportions : de nombreuses quantités aléatoires prennent un continuum de valeurs, et aucune valeur isolée n’a de probabilité positive. Les probabilités se calculent alors en intégrant une densité. Ce chapitre étudie les lois uniforme, exponentielle et normale, et utilise la loi normale pour quantifier les fluctuations des sondages et des échantillons.
Les probabilités sont des aires sous la courbe de densité. En particulier P(X=a)=∫aaf=0 pour toute valeur isolée a : seuls les intervalles portent de la probabilité, et P(a≤X≤b)=P(a<X<b).
Les règles des chapitres 14–15 (linéarité de l’espérance, additivité de la variance pour des variables indépendantes, Bienaymé–Tchebychev) restent valables ; leurs preuves, avec des intégrales à la place des sommes, sont admises à ce niveau.
35.2 Loi uniforme
Définition 35.3(Loi uniforme)
X suit la loi uniformeU[a,b] si sa densité est constante, f(t)=b−a1 sur [a,b]. Alors pour [c,d]⊆[a,b], P(c≤X≤d)=b−ad−c : probabilité proportionnelle à la longueur.
Proposition 35.4
Si X∼U[a,b], alors E(X)=2a+b et V(X)=12(b−a)2.
Démonstration.E(X)=∫abb−atdt=2(b−a)b2−a2=2a+b. Pour la variance, E(X2)=3(b−a)b3−a3=3a2+ab+b2, et
La densité exponentielle λe−λx (ici λ=1) : l’aire de la queue au-delà de t (en rouge) est e−λt, et l’absence de mémoire dit que chaque queue ressemble à la distribution entière redimensionnée.
35.4 Loi normale
Définition 35.8(Loi normale)
X suit la loi normale centrée réduiteN(0,1) si sa densité sur R est
φ(t)=2π1e−t2/2
(la courbe en cloche). Plus généralement, X∼N(μ,σ2) si σX−μ∼N(0,1) ; alors E(X)=μ et V(X)=σ2.
La densité normale : environ 68.3% de la masse se trouve à moins de σ de la moyenne, 95.4% à moins de 2σ, 99.7% à moins de 3σ.
Remarque 35.9
Le facteur 2π1 rend l’aire totale égale à 1 — un calcul célèbre (l’intégrale de Gauss) mené à l’université. Il n’y a pas de formule élémentaire pour ∫φ : les probabilités normales se lisent dans des tables ou sur une calculatrice.
Théorème 35.10(De Moivre–Laplace, admis)
Soient Xn∼B(n,p) et Zn=np(1−p)Xn−np (la binomiale normalisée). Alors pour tous a≤b,
P(a≤Zn≤b)n→+∞∫abφ(t)dt.
Ce résultat est admis à ce niveau. Il explique l’apparition universelle de la courbe en cloche : une binomiale de grand n est approximativement normale — et (théorème central limite, université) il en va de même de toute somme de nombreux petits effets indépendants.
Méthode 35.11(Intervalle de fluctuation à 95%)
Comme une variable normale tombe à moins de 1.96 écarts-types de sa moyenne avec probabilité0.95, pour n grand une fréquenceFn=nXn d’un échantillonB(n,p) vérifie
P(p−1.96np(1−p)≤Fn≤p+1.96np(1−p))≈0.95.
Intervalle de fluctuation (test) : si une p affirmée place la fréquence observée hors de cet intervalle, rejeter l’affirmation au niveau 5%.
Un sondage de n=1000 électeurs donne 52% à un candidat. L’intervalle de confiance52%±10001≈52%±3.2% contient encore 50% : le sondage seul n’établit pas que le candidat est en tête.
35.5 Exercices
Exercice 35.1★
Un bus passe toutes les 15 minutes ; un voyageur arrive à un instant uniformément aléatoire. Soit X∼U[0,15] le temps d’attente. Calculer P(X≤5), P(4≤X≤10), E(X) et σ(X).
Solution
Solution de Exercice 35.1.
P(X≤5)=155=31 ; P(4≤X≤10)=156=52 ; E(X)=215=7.5 min ; σ(X)=1215=253≈4.3 min.
Exercice 35.2★
Vérifier que f(t)=83t2 est une densité sur [0,2], et calculer E(X) et P(X≥1) pour une variable X de cette densité.
Solution
Solution de Exercice 35.2.
f≥0 et ∫0283t2dt=83[3t3]02=83×38=1 : une densité.
La demi-vie d’un atome radioactif dont la durée de vie suit E(λ) est la médianem : P(X>m)=21. Exprimer m en fonction de λ et comparer à l’espérance. Laquelle est plus grande, et pourquoi cela a-t-il un sens pour une distribution asymétrique ?
Solution
Solution de Exercice 35.4.
P(X>m)=e−λm=21 donne m=λln2≈λ0.69, plus petite que E(X)=λ1. La densité exponentielle a une longue queue à droite : quelques durées de vie atypiquement longues tirent la moyenne au-dessus de la médiane, la valeur dépassée par la moitié de la population. (C’est la demi-vie de l’Exemple 23.9 : la moitié des atomes y survivent, bien que la durée de vie moyenne soit plus longue.)
Exercice 35.5★★
Les tailles dans une population suivent N(175,72) (en cm). En utilisant la règle 68–95–99.7, estimer la proportion de la population de taille entre 168 et 182 cm, au-dessus de 189 cm, et en dessous de 154 cm.
Solution
Solution de Exercice 35.5.
168=μ−σ et 182=μ+σ : environ 68%. 189=μ+2σ : au-dessus se trouve la moitié du reste 100−95.4=4.6%, donc environ 2.3%. 154=μ−3σ : environ 2100−99.7=0.15%.
Exercice 35.6★★
Une machine remplit des sacs étiquetés 500 g ; la masse remplie suit N(μ,42). La réglementation exige qu’au plus 2.5% des sacs pèsent moins de 500 g. En utilisant la règle des 95%, quel réglage minimal de μ est conforme ?
Solution
Solution de Exercice 35.6.
P(X<500)≤2.5% signifie que 500 doit se situer au moins deux écarts types sous la moyenne (la normale laisse 2.3%≈2.5% sous μ−2σ ; avec le conventionnel 1.96, le raisonnement est identique) :
μ−2σ≥500⟺μ≥500+8=508 g.
La machine doit être réglée sur 508 g en moyenne — le prix de la garantie est 8 g de produit « gratuit » par sac.
Exercice 35.7★★
Un dé affirmé équilibré est lancé 1200 fois et donne un six 260 fois (comme dans l’Exercice 34.7).
Calculer l’intervalle de fluctuation à 95% pour la fréquence de six d’un dé équilibré sur 1200 lancers.
La fréquence observée est-elle à l’intérieur ? Comparer la force de cette conclusion avec l’analyse de Bienaymé–Tchebychev.
Solution
Solution de Exercice 35.7.
1. Avec p=61, n=1200 : np(1−p)=12005/36≈0.0108, donc l’intervalle de fluctuation à 95% est
61±1.96×0.0108≈[0.146,0.188].
2. La fréquence observée 1200260≈0.217 est largement hors : l’hypothèse d’équilibre est rejetée au niveau 5%. L’écart est d’environ 4.6écarts types — pour une approximation normale, une probabilité de l’ordre de 10−6, bien plus concluante que la borne ≤4.6% de Bienaymé–Tchebychev (Exercice 34.7).
Exercice 35.8★★★
Avant une élection, un sondage de n personnes estimera le score p d’un candidat par la fréquence observée Fn.
Les candidats sont séparés de 1 point en réalité. Expliquer pourquoi aucun sondage réaliste ne peut désigner le vainqueur de façon fiable, si bien conduit soit-il.
Solution
Solution de Exercice 35.8.
1. Une marge n1≤0.02 exige n≥2500 personnes.
2. Pour distinguer des scores séparés d’un point, la marge doit être bien sous 0.5 point, exigeant n≥(0.0051)2=40000 par la formule simplifiée — déjà impraticable pour la plupart des sondages. Pire, la marge statistique ne compte que l’erreur d’échantillonnage ; les biais systématiques (échantillons non représentatifs, non-réponse, bascules de dernière minute) ne diminuent pas avec n et dépassent typiquement un point. Une course à 1 point est réellement trop serrée pour être appelée.
Exercice 35.9★★★
Soit X de densitéf sur [a,b] et soit Y=αX+β avec α>0.
Montrer que P(c≤Y≤d)=P(αc−β≤X≤αd−β), et en déduire que Y a pour densitég(y)=α1f(αy−β).
En déduire que si Z∼N(0,1), alors μ+σZ a pour densitéσ2π1e−(y−μ)2/(2σ2) — la densité normale générale.
Solution
Solution de Exercice 35.9.
1. Comme α>0, c≤αX+β≤d⟺αc−β≤X≤αd−β, donc
P(c≤Y≤d)=∫(c−β)/α(d−β)/αf(t)dt.
La substitution y=αt+β (c.-à-d. lire l’aire dans la variable y, t=αy−β, dt=αdy) transforme ceci en ∫cdα1f(αy−β)dy : la fonctiong(y)=α1f(αy−β) est une densité de Y.