Mathematics · Livre 2 · Grades 10–12

Mathématiques du lycée

Mathématiques du lycée · Grades 10–12

1Nombres et ensembles de nombres

Les mathématiques commencent avec les nombres, et tous les nombres ne sont pas de même nature : nombres pour compter, nombres négatifs, fractions, et nombres comme 2\sqrt 2 ou π\pi qu’aucune fraction ne peut exprimer. Ce chapitre les organise en familles emboîtées, introduit les intervalles pour décrire des portions de la droite numérique, et utilise la valeur absolue pour mesurer des distances entre nombres.

1.1 Les familles de nombres

Définition 1.1 (Ensembles de nombres)

  • N\N est l’ensemble des nombres naturels : 0,1,2,3,0, 1, 2, 3, \dots
  • Z\Z est l’ensemble des entiers relatifs : ,2,1,0,1,2,\dots, -2, -1, 0, 1, 2, \dots
  • Q\Q est l’ensemble des nombres rationnels : tous les quotients pq\frac{p}{q} avec pZp \in \Z, qNq \in \N et q0q \neq 0.
  • R\R est l’ensemble des nombres réels : tous les nombres que l’on peut placer sur la droite numérique.

Notation 1.2

Le symbole \in se lit « appartient à » : 3N3 \in \N, 5Z-5 \in \Z, 23Q\frac23 \in \Q. Le symbole \subset se lit « est inclus dans » : tout nombre naturel est un entier, tout entier est un rationnel (par exemple 5=51-5 = \frac{-5}{1}), et tout rationnel est réel, donc

NZQR.\N \subset \Z \subset \Q \subset \R .

Une barre traverse un symbole pour le nier : 12Z\frac12 \notin \Z.

Les familles emboîtées de nombres : ℕ ⊂ ℤ ⊂ ℚ ⊂ ℝ. Chaque anneau contient des nombres qui n’appartiennent pas aux plus petits.
Les familles emboîtées de nombres : NZQR\N \subset \Z \subset \Q \subset \R. Chaque anneau contient des nombres qui n’appartiennent pas aux plus petits.

Exemple 1.3

Plaçons quelques nombres dans la plus petite famille qui les contient.

  • 284=7\frac{28}{4} = 7, donc 284N\frac{28}{4} \in \N même s’il est écrit comme une fraction : toujours simplifier d’abord.
  • 3.5=3510=72-3.5 = -\frac{35}{10} = -\frac72 est rationnel mais pas entier.
  • 0.3330.333\dots (le chiffre 33 qui se répète indéfiniment) égale 13\frac13, un nombre rationnel.
  • 2\sqrt 2 et π\pi sont réels mais non rationnels, comme nous allons le voir pour 2\sqrt 2 ; de tels nombres sont dits irrationnels.

Théorème 1.4 (Irrationalité de 2\sqrt 2)

Le nombre 2\sqrt 2 n’est pas rationnel : aucune fraction d’entiers n’a pour carré 22.

Démonstration. On raisonne par l’absurde, en petites étapes.

  1. Supposons 2=pq\sqrt 2 = \frac{p}{q}pp et qq sont des entiers positifs, et la fraction est irréductible, donc pp et qq ne sont pas tous les deux pairs.
  2. En élevant au carré : 2=p2q22 = \frac{p^2}{q^2}, c’est-à-dire p2=2q2p^2 = 2q^2. Donc p2p^2 est pair.
  3. Si pp était impair, disons p=2k+1p = 2k+1, alors p2=4k2+4k+1p^2 = 4k^2 + 4k + 1 serait impair. Comme p2p^2 est pair, pp doit être pair : p=2kp = 2k pour un certain entier kk.
  4. En substituant : (2k)2=2q2(2k)^2 = 2q^2, donc 4k2=2q24k^2 = 2q^2, donc q2=2k2q^2 = 2k^2. Par le même argument qu’à l’étape 3, qq est pair.
  5. À présent pp et qq sont tous les deux pairs, ce qui contredit l’étape 1. L’hypothèse était impossible : 2\sqrt 2 est irrationnel.

Remarque 1.5

Les nombres rationnels sont exactement les nombres dont le développement décimal soit s’arrête (comme 72=3.5\frac72 = 3.5), soit finit par répéter indéfiniment le même bloc (comme 13=0.333\frac13 = 0.333\dots ou 17=0.142857142857\frac{1}{7} = 0.142857\,142857\dots). Les irrationnels comme 2=1.41421356\sqrt2 = 1.41421356\dots ont des décimales qui ne tombent jamais dans un motif répétitif. On admet cette caractérisation à ce niveau.

1.2 La droite numérique et les intervalles

Les nombres réels remplissent une droite : en choisissant une origine 00 et une unité de longueur, tout nombre réel correspond à exactement un point.

Définition 1.6 (Intervalle)

Soient aa et bb des nombres réels avec a<ba < b. Un intervalle est l’ensemble de tous les nombres réels compris entre deux bornes. Un crochet signifie que la borne est incluse, une parenthèse qu’elle est exclue :

notationdescription
[a,b]\intcc{a}{b}axba \leq x \leq b (les deux bornes incluses)
(a,b)\intoo{a}{b}a<x<ba < x < b (les deux bornes exclues)
[a,b)\intco{a}{b}ax<ba \leq x < b
(a,b]\intoc{a}{b}a<xba < x \leq b
[a,+)\intco{a}{+\infty}xax \geq a
(,b)\intoo{-\infty}{b}x<bx < b

Les symboles -\infty et ++\infty (« infini ») ne sont pas des nombres, seulement une façon de dire que l’intervalle se prolonge indéfiniment ; le crochet adjacent est toujours une parenthèse. Toute la droite R\R est l’intervalle (,+)\intoo{-\infty}{+\infty}.

Intervalles sur la droite numérique : un point plein pour une borne incluse, un point creux pour une borne exclue.
Intervalles sur la droite numérique : un point plein pour une borne incluse, un point creux pour une borne exclue.

Définition 1.7 (Intersection et réunion)

Soient II et JJ deux ensembles de nombres réels. L’intersection IJI \cap JII et JJ ») est l’ensemble des nombres appartenant aux deux ; la réunion IJI \cup JII ou JJ ») est l’ensemble des nombres appartenant à l’un au moins des deux.

Exemple 1.8

Prenons I=[1,3]I = \intcc{-1}{3} et J=(1,5)J = \intoo{1}{5}. En les dessinant sur la même droite : ils se chevauchent entre 11 et 33. Donc

IJ=(1,3],IJ=[1,5).I \cap J = \intoc{1}{3}, \qquad I \cup J = \intco{-1}{5}.

Attention aux crochets : 1J1 \notin J donc 1IJ1 \notin I \cap J, mais 3I3 \in I et 3J3 \in J, donc 3IJ3 \in I \cap J.

Méthode 1.9 (Travailler avec les intervalles)

Pour trouver l’intersection ou la réunion de deux intervalles :

  1. dessiner la droite numérique et marquer les quatre bornes ;
  2. hachurer le premier intervalle au-dessus de la droite et le second en dessous ;
  3. l’intersection est là où les hachures se superposent, la réunion là où au moins une hachure est présente ;
  4. décider chaque crochet en testant si la borne elle-même appartient aux deux ensembles (intersection) ou à l’un au moins (réunion).

1.3 Valeur absolue et distance

Définition 1.10 (Valeur absolue)

La valeur absolue d’un nombre réel xx est

x={xsi x0,xsi x<0.\abs{x} = \begin{cases} x & \text{si } x \geq 0, \\ -x & \text{si } x < 0. \end{cases}

Par exemple 7=7\abs{7} = 7 et 4=4\abs{-4} = 4. Dans tous les cas x0\abs{x} \geq 0.

Proposition 1.11 (Distance sur la droite)

Pour tous nombres réels aa et bb, la distance entre les points aa et bb sur la droite numérique est ba\abs{b - a}. En particulier x\abs{x} est la distance de xx à 00.

Démonstration. Si bab \geq a, la distance de aa à bb est ba0b - a \geq 0, qui égale ba\abs{b-a}. Si b<ab < a, la distance est ab=(ba)>0a - b = -(b - a) > 0, qui est encore ba\abs{b - a} par définition de la valeur absolue.

Proposition 1.12 (Valeur absolue et intervalles)

Soit aa un nombre réel et r>0r > 0. Alors

xarexactement lorsquex[ar,a+r].\abs{x - a} \leq r \quad\text{exactement lorsque}\quad x \in \intcc{a - r}{a + r}.

Démonstration. xar\abs{x-a} \leq r dit que la distance de xx à aa est au plus rr, c’est-à-dire que xx ne s’éloigne pas de plus de rr de aa de part et d’autre. Les nombres qui satisfont cela sont exactement ceux entre ara - r et a+ra + r, bornes incluses.

L’inégalité |x - a| ≤ r décrit l’intervalle des nombres à distance au plus r de a.
L’inégalité xar\abs{x - a} \leq r décrit l’intervalle des nombres à distance au plus rr de aa.

Exemple 1.13

Résoudre x32\abs{x - 3} \leq 2. Les solutions sont les nombres à distance au plus 22 de 33 : l’intervalle [1,5]\intcc{1}{5}. Réciproquement, l’intervalle [1,7]\intcc{-1}{7} a pour centre 1+72=3\frac{-1+7}{2} = 3 et pour rayon 7(1)2=4\frac{7-(-1)}{2} = 4, donc il est décrit par x34\abs{x - 3} \leq 4.

1.4 Approximations

Les nombres irrationnels, et même la plupart des fractions, ne peuvent pas s’écrire exactement avec un nombre fini de décimales, donc en pratique on les approxime.

Définition 1.14 (Approximation à une précision donnée)

Un nombre dd est une approximation de xx à 10n10^{-n} près lorsque xd10n\abs{x - d} \leq 10^{-n}. Tronquer ou arrondir le développement décimal après le nn-ième chiffre donnent toutes deux de telles approximations.

Exemple 1.15

D’après π=3.1415926\pi = 3.14159\,26\dots : la troncature 3.1413.141 et l’arrondi 3.1423.142 sont toutes deux des approximations de π\pi à 10310^{-3} près. L’arrondi est à distance inférieure à 12×103\frac12 \times 10^{-3}, la troncature ne garantit que 10310^{-3}. Écrire 3.141π3.1423.141 \leq \pi \leq 3.142 encadre π\pi entre deux bornes décimales.

1.5 Exercices

Exercice 1.1

Pour chaque nombre, indiquer le plus petit des ensembles N\N, Z\Z, Q\Q, R\R auquel il appartient :

153,7,227,9,10,2.4,0.\frac{15}{3}, \qquad -7, \qquad \frac{22}{7}, \qquad \sqrt{9}, \qquad \sqrt{10}, \qquad -2.4, \qquad 0 .
Solution

Solution de Exercice 1.1.

153=5N\frac{15}{3} = 5 \in \N. 7Z-7 \in \Z. 227Q\frac{22}{7} \in \Q (ce n’est pas un entier : 22=7×3+122 = 7 \times 3 + 1). 9=3N\sqrt 9 = 3 \in \N. 10R\sqrt{10} \in \R (irrationnel, puisque 1010 n’est pas le carré d’un rationnel — admis ici, dans l’esprit du Théorème 1.4). 2.4=2410Q-2.4 = -\frac{24}{10} \in \Q. 0N0 \in \N.

Exercice 1.2

Écrire chaque énoncé avec la notation des intervalles, puis le dessiner sur une droite numérique : (a) 2x<5-2 \leq x < 5 ; (b) x>3x > 3 ; (c) x1x \leq -1 ; (d) la distance de xx à 22 est au plus 33.

Solution

Solution de Exercice 1.2.

(a) [2,5)\intco{-2}{5} : point plein en 2-2, point creux en 55. (b) (3,+)\intoo{3}{+\infty} : point creux en 33, hachures vers la droite. (c) (,1]\intoc{-\infty}{-1} : hachures depuis la gauche jusqu’à un point plein en 1-1. (d) « distance de xx à 22 au plus 33 » signifie x23\abs{x - 2} \leq 3, c’est-à-dire x[1,5]x \in \intcc{-1}{5} : points pleins en 1-1 et 55.

Exercice 1.3

Calculer IJI \cap J et IJI \cup J pour

(a) I=[3,2], J=[0,4);(b) I=(,1), J=[2,+).\text{(a) } I = \intcc{-3}{2},\ J = \intco{0}{4}; \qquad \text{(b) } I = \intoo{-\infty}{1},\ J = \intco{-2}{+\infty}.
Solution

Solution de Exercice 1.3.

(a) Les deux intervalles se chevauchent entre 00 et 22 : IJ=[0,2]I \cap J = \intcc{0}{2} (0J0 \in J et 2I2 \in I, et chacun appartient aussi à l’autre ensemble), et IJ=[3,4)I \cup J = \intco{-3}{4}.

(b) IJI \cap J est l’ensemble des xx tels que 2x-2 \leq x et x<1x < 1 : [2,1)\intco{-2}{1}. La réunion couvre tout : IJ=RI \cup J = \R.

Exercice 1.4

Calculer sans calculatrice :

6,49,35,21,12.\abs{-6}, \qquad \abs{4 - 9}, \qquad \abs{-3 - 5}, \qquad \abs{\sqrt 2 - 1}, \qquad \abs{1 - \sqrt 2}.
Solution

Solution de Exercice 1.4.

6=6\abs{-6} = 6 ; 49=5=5\abs{4 - 9} = \abs{-5} = 5 ; 35=8=8\abs{-3 - 5} = \abs{-8} = 8 ; 2>1\sqrt 2 > 1 donc 21=21\abs{\sqrt2 - 1} = \sqrt2 - 1 ; 12<01 - \sqrt2 < 0 donc 12=21\abs{1 - \sqrt2} = \sqrt2 - 1 aussi (un nombre et son opposé ont la même valeur absolue).

Exercice 1.5

Résoudre les équations et inégalités et donner les ensembles de solutions :

x=5,x1=3,x41,x+2<3.\abs{x} = 5, \qquad \abs{x - 1} = 3, \qquad \abs{x - 4} \leq 1, \qquad \abs{x + 2} < 3 .

(Noter que x+2=x(2)\abs{x+2} = \abs{x - (-2)} est une distance à 2-2.)

Solution

Solution de Exercice 1.5.

x=5\abs{x} = 5 : distance 55 à 00, donc x=5x = 5 ou x=5x = -5.

x1=3\abs{x - 1} = 3 : distance 33 à 11, donc x=4x = 4 ou x=2x = -2.

x41\abs{x - 4} \leq 1 : distance au plus 11 à 44, donc x[3,5]x \in \intcc{3}{5}.

x+2<3\abs{x + 2} < 3 : distance strictement inférieure à 33 à 2-2, donc x(5,1)x \in \intoo{-5}{1}.

Exercice 1.6 ★★

Décrire chaque intervalle par une inégalité de la forme xar\abs{x - a} \leq r ou xa<r\abs{x - a} < r :

[2,8],(5,1),[7,3].\intcc{2}{8}, \qquad \intoo{-5}{1}, \qquad \intcc{-7}{-3}.
Solution

Solution de Exercice 1.6.

Chaque intervalle est décrit par son centre aa (milieu des bornes) et son rayon rr (moitié de la longueur).

[2,8]\intcc{2}{8} : a=5a = 5, r=3r = 3, donc x53\abs{x - 5} \leq 3.

(5,1)\intoo{-5}{1} : a=2a = -2, r=3r = 3, bornes ouvertes, donc x+2<3\abs{x + 2} < 3.

[7,3]\intcc{-7}{-3} : a=5a = -5, r=2r = 2, donc x+52\abs{x + 5} \leq 2.

Exercice 1.7 ★★

Montrer que 0.2727270.272727\dots (le bloc 2727 qui se répète indéfiniment) est rationnel. (Indication : l’appeler xx et calculer 100xx100x - x.)

Solution

Solution de Exercice 1.7.

Soit x=0.272727x = 0.272727\dots. Alors 100x=27.2727100x = 27.2727\dots, et en soustrayant :

100xx=27.27270.2727=27,100x - x = 27.2727\dots - 0.2727\dots = 27,

donc 99x=2799x = 27 et x=2799=311x = \frac{27}{99} = \frac{3}{11}, un quotient d’entiers : xx est rationnel.

Exercice 1.8 ★★

Vrai ou faux ? Justifier chaque réponse par un argument ou un contre-exemple.

  1. La somme de deux entiers est un entier.
  2. Le quotient de deux entiers est un entier.
  3. La somme de deux rationnels est rationnelle.
  4. La somme d’un rationnel et d’un irrationnel est irrationnelle.
Solution

Solution de Exercice 1.8.

1. Vrai : ajouter des entiers (nombres entiers positifs ou négatifs) produit toujours un entier.

2. Faux : 12\frac{1}{2} est un quotient des entiers 11 et 22 et n’est pas un entier.

3. Vrai : pq+pq=pq+pqqq\frac pq + \frac{p'}{q'} = \frac{pq' + p'q}{qq'} est encore un quotient d’entiers (avec dénominateur non nul).

4. Vrai : supposons rr rationnel, tt irrationnel, et r+t=sr + t = s rationnel. Alors t=srt = s - r serait une différence de deux rationnels, donc rationnel (par le 3, appliqué avec r-r) — contradiction. Donc r+tr + t est irrationnel.

Exercice 1.9 ★★

En utilisant 1.41421.4151.414 \leq \sqrt 2 \leq 1.415, encadrer les nombres 222\sqrt2, 2+3\sqrt2 + 3 et 2-\sqrt2 entre deux bornes décimales.

Solution

Solution de Exercice 1.9.

En multipliant 1.41421.4151.414 \leq \sqrt2 \leq 1.415 par 2>02 > 0 : 2.828222.8302.828 \leq 2\sqrt2 \leq 2.830.

En ajoutant 33 : 4.4142+34.4154.414 \leq \sqrt2 + 3 \leq 4.415.

En multipliant par 1<0-1 < 0, les inégalités s’inversent : 1.41521.414-1.415 \leq -\sqrt2 \leq -1.414.

Exercice 1.10 ★★★

Adapter la démonstration du Théorème 1.4 pour montrer que 3\sqrt 3 est irrationnel. (Remplacer « pair » par « multiple de 33 » : vérifier d’abord que si p2p^2 est multiple de 33, alors pp l’est aussi, en examinant les restes 00, 11, 22 de pp dans la division par 33.)

Solution

Solution de Exercice 1.10.

D’abord le fait auxiliaire. Divisons pp par 33 : le reste est 00, 11 ou 22, c’est-à-dire p=3kp = 3k, p=3k+1p = 3k+1 ou p=3k+2p = 3k+2. En élevant au carré :

(3k)2=3(3k2),(3k+1)2=3(3k2+2k)+1,(3k+2)2=3(3k2+4k+1)+1.(3k)^2 = 3(3k^2), \quad (3k+1)^2 = 3(3k^2 + 2k) + 1, \quad (3k+2)^2 = 3(3k^2 + 4k + 1) + 1 .

Seul le premier est multiple de 33 : si p2p^2 est multiple de 33, alors pp l’est aussi.

Supposons maintenant 3=pq\sqrt3 = \frac pq irréductible. En élevant au carré : p2=3q2p^2 = 3q^2, donc p2p^2 est multiple de 33, donc p=3kp = 3k. Alors 9k2=3q29k^2 = 3q^2, donc q2=3k2q^2 = 3k^2 et qq est aussi multiple de 33 — mais alors la fraction pq\frac pq n’était pas irréductible : contradiction. Donc 3\sqrt3 est irrationnel.

1.6 Problème : entre deux nombres quelconques

Problème 1.1

Devoir du week-end — rationnels et irrationnels s’entrelacent : tout intervalle, si petit soit-il, en contient une infinité de chaque sorte, et aucune mesure ne saura jamais les distinguer

Les rationnels ressemblent à une foule (toutes les fractions !) et les irrationnels à des exceptions exotiques (2\sqrt2, π\pi). Ce problème en révèle la véritable image : les deux familles s’entrelacent si finement que tout intervalle de la droite numérique, si microscopique soit-il, en contient une infinité de chaque — avec des conséquences étranges, comme celle-ci : aucune mesure physique, si précise soit-elle, ne peut décider si une longueur est rationnelle.

Partie I — Les quatre royaumes.

  1. Pour chaque nombre, nommer le plus petit des ensembles N\N, Z\Z, Q\Q, R\R qui le contient (Définition 1.1) : 7-7 ; 134\frac{13}{4} ; 16\sqrt{16} ; 0.1212120.121212\ldots (se rappeler le devoir du week-end sur les décimales périodiques du volume précédent) ; 8\sqrt8 ; π\pi (dont on admettra l’irrationalité — démontrée seulement dans les volumes universitaires).
  2. Démontrer que Q\Q est stable par addition et par multiplication : si x=pqx = \frac pq et y=rsy = \frac rs sont rationnels, écrire x+yx + y et xyxy sous forme d’une seule fraction.
  3. En déduire, par l’absurde : (a) la somme d’un rationnel et d’un irrationnel est irrationnelle ; (b) le produit d’un rationnel non nul et d’un irrationnel est irrationnel.
  4. Montrer que l’ensemble des irrationnels n’est stable ni par l’une ni par l’autre opération : exhiber deux irrationnels dont la somme est rationnelle, et deux dont le produit est rationnel.
  5. Situer 2+8\sqrt2 + \sqrt8 et 2×8\sqrt2 \times \sqrt8 dans les quatre royaumes (simplifier d’abord 8\sqrt8, selon la méthode du volume précédent).

Partie II — Les rationnels sont denses.

  1. Trouver un rationnel strictement compris entre 3.473.47 et 3.483.48 ; puis un deuxième ; puis décrire comment en produire autant que l’on veut (le zoom du devoir du week-end sur l’absence de nombre suivant, du volume précédent, mais cette fois avec une démonstration en vue).
  2. Le théorème général. Soient a<ba < b deux réels quelconques, d’écart g=ba>0g = b - a > 0. Choisir nn tel que 10n<g10^{-n} < g, et considérer les multiples de 10n10^{-n} (la grille décimale de pas 10n10^{-n}). Expliquer pourquoi au moins un point de la grille tombe strictement entre aa et bb, et conclure : tout intervalle de longueur strictement positive contient un nombre rationnel.
  3. Renforcer la conclusion : un tel intervalle contient une infinité de rationnels. (Appliquer de nouveau la question 7, dans un intervalle plus petit.)
  4. Passons aux irrationnels : étant donné a<ba < b, prendre un rationnel rr strictement à l’intérieur (question 7) et considérer les nombres r+210kr + \frac{\sqrt2}{10^k}. À l’aide de la question 3, montrer qu’ils sont irrationnels, et que pour kk assez grand ils restent dans l’intervalle : tout intervalle contient aussi une infinité d’irrationnels.
  5. Deux énigmes classiques réglées : existe-t-il un plus petit nombre réel strictement positif ? Un nombre réel « juste après 33 » ? Répondre aux deux avec le théorème de la question 7, et saluer au passage la version enfantine (le devoir du week-end sur l’absence de nombre suivant, du volume précédent).

Partie III — La valeur absolue, géométrie de R\R.

  1. Résoudre, et exprimer les solutions à l’aide d’intervalles ou de réunions d’intervalles (Proposition 1.12) : x5=2\abs{x - 5} = 2 ; x5<2\abs{x - 5} < 2 ; x+13\abs{x + 1} \geq 3.
  2. Un piston doit être usiné à 8080 mm avec une tolérance de 0.050.05 mm. Écrire cette exigence avec une valeur absolue, puis sous forme d’intervalle. Deux pistons mesurent 79.9779.97 et 80.0680.06 mm : quels verdicts ?
  3. L’inégalité triangulaire sur la droite : a+ba+b\abs{a + b} \leq \abs a + \abs b. La vérifier sur (a,b)=(3,5)(a, b) = (3, -5) et (2,7)(-2, -7), la démontrer lorsque aa et bb sont de même signe puis lorsqu’ils sont de signes contraires, et préciser exactement le cas d’égalité.
  4. Résoudre x2=x+4\abs{x - 2} = \abs{x + 4} en lisant l’équation comme une égalité de distances sur la droite. Quel point du devoir du week-end sur les deux miroirs, du volume précédent, vient-on de calculer, une dimension plus bas ?
  5. Simplifier x2\sqrt{x^2} — avec précaution. Tester la formule obtenue sur x=3x = 3 et x=3x = -3, puis s’en servir pour résoudre x2<9x^2 < 9 à l’aide d’une valeur absolue.

Partie IV — Ce qu’aucune mesure ne peut trancher.

  1. Un physicien mesure une tige : 1.41421±0.000011.41421 \pm 0.00001 m. Une telle mesure — celle-ci ou une autre, future et plus précise — pourra-t-elle jamais prouver que la longueur de la tige est irrationnelle ? Ou qu’elle est rationnelle ? Utiliser les questions 7 et 9 sur l’intervalle de tolérance, et expliquer pourquoi seule une démonstration (comme celle de la diagonale, dans le devoir du week-end sur l’irrationalité du volume précédent) peut trancher.
  2. Les troncatures 1.41.4, 1.411.41, 1.4141.414, 1.4142,1.4142,\dots de 2\sqrt2 sont toutes rationnelles. Que montrent-elles sur la façon dont Q\Q se presse contre chaque irrationnel ? Formuler le fait général.
  3. Arithmétique des intervalles : on a mesuré a=2.5±0.1a = 2.5 \pm 0.1 et b=1.2±0.1b = 1.2 \pm 0.1. Encadrer a+ba + b et a×ba \times b entre des bornes sûres. Quelle opération dégrade le plus la précision ?
  4. Une règle d’ingénieur affirme que les erreurs de mesures indépendantes « s’ajoutent » pour une somme : exprimer avec l’inégalité triangulaire (question 13) pourquoi l’erreur sur a+ba + b est au plus la somme des erreurs — l’inégalité est la règle de l’ingénieur.
  5. Pour finir, en un court paragraphe : rassembler l’image de la droite réelle établie par ce problème et par ses ancêtres — pas de nombre suivant (devoir du week-end correspondant du volume précédent), rationnels == décimales périodiques (idem), les deux familles denses (questions 8 et 9), mesure à jamais indécise (question 16). Terminer par l’annonce que ce chapitre ne peut pas encore démontrer : en un sens précis, il y a beaucoup plus d’irrationnels que de rationnels — les volumes universitaires comptent les infinis.
Solution

Solution de Problème 1.1.

1. 7Z-7 \in \Z ; 134Q\frac{13}{4} \in \Q ; 16=4N\sqrt{16} = 4 \in \N ; 0.121212=1299=433Q0.121212\ldots = \frac{12}{99} = \frac{4}{33} \in \Q (devoir du week-end sur les décimales périodiques du volume précédent) ; 8=22\sqrt8 = 2\sqrt2 est irrationnel : plus petit ensemble R\R ; π\pi : R\R.

2. pq+rs=ps+qrqs\frac pq + \frac rs = \frac{ps + qr}{qs} et pq×rs=prqs\frac pq \times \frac rs = \frac{pr}{qs} : des quotients d’entiers de dénominateur non nul — donc des rationnels.

3. (a) Si rr est rationnel, xx irrationnel et si r+x=qr + x = q était rationnel, alors x=qrx = q - r serait une différence de rationnels, donc rationnel (question 2) : contradiction. (b) Si r0r \neq 0 et rx=qr x = q rationnel, alors x=qrx = \frac qr est rationnel : contradiction.

4. 2\sqrt2 et 2-\sqrt2 sont irrationnels et de somme 00 ; 2\sqrt2 et 2\sqrt2 ont pour produit 22. Des résultats rationnels à partir d’ingrédients irrationnels : les irrationnels ne forment aucun royaume stable.

5. 8=22\sqrt8 = 2\sqrt2, donc 2+8=32\sqrt2 + \sqrt8 = 3\sqrt2 : irrationnel (question 3b, multiplicateur 33). Et 2×8=16=4N\sqrt2 \times \sqrt8 = \sqrt{16} = 4 \in \N : le produit de deux irrationnels atterrit dans le plus petit royaume de tous.

6. 3.4753.475, puis 3.4713.471 (ou 3.47013.4701, 3.470013.47001, …) : ajouter des décimales produit indéfiniment de nouveaux rationnels entre les deux.

7. Les multiples de 10n10^{-n} jalonnent la droite avec un pas 10n<g10^{-n} < g. Le premier multiple strictement supérieur à aa — il existe, puisque les multiples finissent par dépasser aa — se trouve à un pas au plus au-delà de aa, donc avant a+g=ba + g = b : il est strictement compris entre aa et bb. Or un point de la grille est un décimal, donc un rationnel : tout intervalle de longueur strictement positive en contient un.

8. Entre aa et le rationnel r1r_1 trouvé à la question 7 se trouve (question 7 de nouveau) un rationnel r2r_2 ; entre aa et r2r_2 un rationnel r3r_3 ; et ainsi de suite : une infinité, tous distincts, tous dans l’intervalle de départ.

9. r+210kr + \frac{\sqrt2}{10^k} est la somme d’un rationnel et d’un irrationnel (210k\frac{\sqrt2}{10^k} est irrationnel par la question 3b), donc est irrationnel. Comme 210k<210k\frac{\sqrt2}{10^k} < \frac{2}{10^k} devient plus petit que toute borne, pour kk assez grand r+210kr + \frac{\sqrt2}{10^k} reste avant bb : voilà un irrationnel dans l’intervalle — et faire varier kk en donne une infinité.

10. Pas de plus petit réel strictement positif : si s>0s > 0 l’était, l’intervalle (0,s)(0, s) contiendrait encore un rationnel (question 7), positif et plus petit que ss. Pas de nombre juste après 33 : tout candidat c>3c > 3 laisse l’intervalle (3,c)(3, c), qui n’est pas vide — le jeu du devoir du week-end sur l’absence de nombre suivant, devenu théorème sur R\R.

11. x5=2\abs{x - 5} = 2 : x=3x = 3 ou x=7x = 7. x5<2\abs{x - 5} < 2 : x(3,7)x \in \intoo{3}{7}. x+13\abs{x + 1} \geq 3 : distance à 1-1 au moins égale à 33, d’où x(,4][2,+)x \in \intoc{-\infty}{-4} \cup \intco{2}{+\infty}.

12. d800.05\abs{d - 80} \leq 0.05, c’est-à-dire d[79.95,80.05]d \in \intcc{79.95}{80.05}. Le piston à 79.9779.97 est accepté ; celui à 80.0680.06 est refusé, à un centième de millimètre près.

13. (3,5)(3, -5) : 2=28\abs{-2} = 2 \leq 8. (2,7)(-2, -7) : 9=9=2+7\abs{-9} = 9 = 2 + 7, il y a égalité. Même signe : a+b\abs{a + b} est la somme des distances, égale à a+b\abs a + \abs b. Signes contraires : le trajet revient sur ses pas, a+b\abs{a + b} est la différence des distances, strictement plus petite que leur somme (sauf si l’un des deux est nul). Il y a égalité exactement lorsque aa et bb sont de même signe ou que l’un est nul.

14. Les solutions sont les points équidistants de 22 et de 4-4 : le milieu, x=1x = -1. C’est la médiatrice du devoir du week-end sur les deux miroirs, réduite à une dimension : un point unique.

15. x2=x\sqrt{x^2} = \abs{x}, et non xx : pour x=3x = -3, 9=3=33\sqrt{9} = 3 = \abs{-3} \neq -3. Alors x2<9x^2 < 9 se lit x2<3\sqrt{x^2} < 3, c’est-à-dire x<3\abs x < 3 : x(3,3)x \in \intoo{-3}{3}.

16. La mesure affirme seulement que la longueur est dans l’intervalle [1.41420,1.41422]\intcc{1.41420}{1.41422} — et d’après les questions 7 et 9, cet intervalle contient une infinité de rationnels et une infinité d’irrationnels. Il en va de même pour toute tolérance future, si petite soit-elle. Aucune mesure ne pourra jamais séparer les deux familles ; seule une démonstration portant sur la longueur exacte — comme celle de la diagonale du carré unité (devoir du week-end sur l’irrationalité du volume précédent) — le peut.

17. Elles approchent 2\sqrt2 avec des erreurs inférieures à 101,102,103,10^{-1}, 10^{-2}, 10^{-3}, \dots : les rationnels se pressent contre 2\sqrt2 à toutes les échelles. Le fait général : tout nombre réel est approché d’aussi près que l’on veut par des rationnels (ses troncatures décimales) — la densité encore une fois, vue du côté de la cible.

18. a+b[2.4+1.1,2.6+1.3]=[3.5,3.9]a + b \in \intcc{2.4 + 1.1}{2.6 + 1.3} = \intcc{3.5}{3.9} : incertitude ±0.2\pm 0.2 (les erreurs s’ajoutent). a×b[2.4×1.1,2.6×1.3]=[2.64,3.38]a \times b \in \intcc{2.4 \times 1.1}{2.6 \times 1.3} = \intcc{2.64}{3.38} : une incertitude d’environ ±0.37\pm 0.37 autour de 33 — pour un produit ce sont les erreurs relatives qui s’ajoutent, et la précision se dégrade donc plus vite.

19. Écrivons les valeurs exactes a=2.5+e1a = 2.5 + e_1 et b=1.2+e2b = 1.2 + e_2, avec e1,e20.1\abs{e_1}, \abs{e_2} \leq 0.1. L’erreur sur la somme vaut alors e1+e2e1+e20.2\abs{e_1 + e_2} \leq \abs{e_1} + \abs{e_2} \leq 0.2 : la règle de l’ingénieur est l’inégalité triangulaire de la question 13.

20. La droite réelle n’a ni trous ni voisins : après un nombre, pas de « suivant » (question 10). Ses points se répartissent entre les rationnels — exactement les décimales finies ou périodiques (devoir du week-end correspondant du volume précédent) — et les irrationnels, et les deux familles sont si étroitement entrelacées que tout intervalle en contient une infinité de chaque (questions 8 et 9) ; c’est pourquoi aucune mesure, mais seulement une démonstration, ne peut les distinguer (question 16). Et la surprise finale, laissée en promesse : les irrationnels sont plus nombreux que les rationnels — non pas en les comptant un à un, mais au sens précis d’une comparaison entre infinis, théorie construite dans les volumes universitaires.

Termes définis dans ce chapitre

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