Mathematics · Livre 2 · Grades 10–12

Mathématiques du lycée

Mathématiques du lycée · Grades 10–12

19La loi binomiale

Répéter la même expérience oui/non plusieurs fois, indépendamment, et compter les succès : la loi résultante — la binomiale — est la plus importante de toutes les lois discrètes. Ce chapitre la construit avec des arbres et le comptage de chemins ; la formule fermée pour les comptages de chemins (avec factorielles) vient avec les outils de dénombrement du Chapitre 27, et la loi est revue dans le Chapitre 33.

19.1 Épreuves de Bernoulli

Définition 19.1 (Épreuve de Bernoulli)

Une épreuve de Bernoulli est une expérience à exactement deux issues : succès, de probabilité pp, et échec, de probabilité 1p1 - p. La variable aléatoire XX égale à 11 en cas de succès et 00 en cas d’échec suit la loi de Bernoulli B(p)\mathcal B(p) ; alors

E(X)=p,V(X)=p(1p).\E(X) = p, \qquad \V(X) = p(1 - p).

Démonstration des deux formules. E(X)=p×1+(1p)×0=p\E(X) = p \times 1 + (1-p) \times 0 = p ; et comme X2=XX^2 = X (00 et 11 sont leurs propres carrés), E(X2)=p\E(X^2) = p, donc par la Proposition 18.13, V(X)=pp2=p(1p)\V(X) = p - p^2 = p(1-p).

Définition 19.2 (Épreuves indépendantes répétées)

Répéter une épreuve de Bernoulli nn fois indépendamment signifie : l’issue de chaque épreuve n’a aucune influence sur les autres, et la probabilité de toute suite complète d’issues est le produit des probabilités le long du chemin correspondant de l’arbrepp pour chaque succès, 1p1 - p pour chaque échec.

Exemple 19.3

Trois épreuves indépendantes de probabilité de succès pp. La suite SES (succès, échec, succès) a pour probabilité p(1p)p=p2(1p)p(1-p)p = p^2(1-p) — et il en va de même pour toute suite avec exactement deux succès, quelles que soient les positions : seul le nombre de S et de E compte.

19.2 Comptage de chemins et coefficients binomiaux

Définition 19.4 (Coefficient binomial)

Dans l’arbre de nn épreuves indépendantes, le coefficient binomial (nk)\binom{n}{k} (lu « nn parmi kk ») est le nombre de chemins contenant exactement kk succès.

Exemple 19.5

(32)=3\binom{3}{2} = 3 : les chemins SSE, SES, ESS. De même (30)=1\binom{3}{0} = 1 (le chemin EEE), (31)=3\binom{3}{1} = 3 et (33)=1\binom{3}{3} = 1. Par convention et par l’arbre, (n0)=(nn)=1\binom n0 = \binom nn = 1 pour tout nn.

L’arbre de n = 3 épreuves : 32 = 3 chemins (rouge) portent exactement deux succès, chacun de probabilité p2(1-p).
L’arbre de n=3n = 3 épreuves : (32)=3\binom{3}{2} = 3 chemins (rouge) portent exactement deux succès, chacun de probabilité p2(1p)p^2(1-p).

Proposition 19.6 (Règle de Pascal)

Pour 1kn11 \leq k \leq n - 1 :

(nk)=(n1k1)+(n1k).\binom{n}{k} = \binom{n-1}{k-1} + \binom{n-1}{k}.

Démonstration. Classer les chemins de l’arbre à nn épreuves avec kk succès selon leur dernière épreuve. Ceux qui se terminent par un succès s’obtiennent d’un chemin des n1n-1 premières épreuves avec k1k - 1 succès : il y en a (n1k1)\binom{n-1}{k-1}. Ceux qui se terminent par un échec prolongent un chemin avec kk succès parmi les n1n-1 premières : (n1k)\binom{n-1}{k}. Tout chemin est d’exactement l’un des deux types.

La règle de Pascal engendre les coefficients ligne par ligne — chaque entrée est la somme des deux au-dessus d’elle :

11112113311464115101051\begin{array}{ccccccccccc} &&&&&1&&&&&\\ &&&&1&&1&&&&\\ &&&1&&2&&1&&&\\ &&1&&3&&3&&1&&\\ &1&&4&&6&&4&&1&\\ 1&&5&&10&&10&&5&&1 \end{array}

Remarque 19.7

Une formule fermée, (nk)=n!k!(nk)!\binom nk = \frac{n!}{k!(n-k)!}, avec une théorie systématique du dénombrement, est établie dans le Chapitre 27. À ce niveau, le triangle de Pascal calcule tout coefficient dont on a besoin.

19.3 La loi binomiale

Théorème 19.8 (Loi binomiale)

Soit XX le nombre de succès dans nn épreuves de Bernoulli indépendantes de paramètre pp. Alors XX suit la loi binomiale B(n,p)\mathcal B(n, p) :

P(X=k)=(nk)pk(1p)nk,k=0,1,,n.\P(X = k) = \binom{n}{k}\, p^k (1-p)^{n-k}, \qquad k = 0, 1, \dots, n .

Démonstration. L’événement X=kX = k est la collection de tous les chemins avec exactement kk succès. Chaque tel chemin a pour probabilité pk(1p)nkp^k(1-p)^{n-k} : le produit le long du chemin contient kk facteurs pp et nkn - k facteurs 1p1-p, dans un certain ordre (Définition 19.2). Il y a (nk)\binom nk tels chemins (Définition 19.4), et leurs probabilités s’additionnent.

Exemple 19.9

Un quiz a 55 questions indépendantes, chacune à 44 choix ; un élève répond au hasard, donc chaque question est un succès avec p=14p = \frac14. Le nombre XX de bonnes réponses suit B(5,14)\mathcal B\left(5, \frac14\right), et, en utilisant la ligne 55 du triangle de Pascal :

P(X=2)=(52)(14)2(34)3=10×116×2764=27010240.26.\P(X = 2) = \binom52 \left(\frac14\right)^2\left(\frac34\right)^3 = 10 \times \frac{1}{16} \times \frac{27}{64} = \frac{270}{1024} \approx 0.26 .

La probabilité d’au moins une bonne réponse utilise le complémentaire : P(X1)=1P(X=0)=1(34)50.76\P(X \geq 1) = 1 - \P(X = 0) = 1 - \left(\frac34\right)^5 \approx 0.76.

Proposition 19.10 (Espérance et variance)

Si XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p) :

E(X)=np,V(X)=np(1p).\E(X) = np, \qquad \V(X) = np(1-p).

Justification. Écrire X=X1+X2++XnX = X_1 + X_2 + \dots + X_n, où XiX_i vaut 11 si la ii-ième épreuve réussit : chaque XiX_i est une variable de Bernoulli d’espérance pp (Définition 19.1). Les moyennes s’additionnent — sommer les nn contributions donne E(X)=np\E(X) = np. Que les variances s’additionnent aussi pour des variables indépendantes est vrai mais plus délicat : la formule de variance est admise à ce niveau et prouvée dans le Chapitre 34.

La loi B(10, 0.5) (dix lancers d’une pièce équilibrée) : centrée en (X) = np = 5, symétrique, avec presque toute la probabilité entre 2 et 8.
La loi B(10,0.5)\mathcal B(10, 0.5) (dix lancers d’une pièce équilibrée) : centrée en E(X)=np=5\E(X) = np = 5, symétrique, avec presque toute la probabilité entre 22 et 88.

Méthode 19.11 (Reconnaître une situation binomiale)

Avant d’écrire XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p), vérifier trois ingrédients : un nombre fixe nn d’épreuves, décidé à l’avance ; chaque épreuve a deux issues avec la même probabilité de succès pp ; les épreuves sont indépendantes (avec remise, ou dispositifs séparés). Tirer sans remise dans une petite population n’est pas binomial — la probabilité change à chaque tirage (Exercice 18.6).

19.4 Échantillonnage : l’observation est-elle surprenante ?

La loi binomiale répond à une question très pratique : si la probabilité de succès est vraiment pp, quels comptes de succès sont plausibles ?

Exemple 19.12

Une machine est censée produire au plus 10%10\,\% de pièces défectueuses. Dans un lot de 1010 pièces, 44 sont défectueuses. Malchance ou machine cassée ? Si la machine est en bon état, le nombre de défectueuses suit B(10,0.1)\mathcal B(10, 0.1), et

P(X4)=1P(X3)10.987=0.013:\P(X \geq 4) = 1 - \P(X \leq 3) \approx 1 - 0.987 = 0.013 :

environ une chance sur 8080. Observer un événement aussi improbable est un signal fort — on rejette l’hypothèse que la machine fonctionne encore à 10%10\,\%, tout en gardant à l’esprit que la décision pourrait être fausse avec une probabilité d’environ 0.0130.013.

Méthode 19.13 (Règle de décision à partir d’un modèle binomial)

Pour juger un nombre observé kk de succès contre une hypothèse XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p) : calculer la probabilité, sous l’hypothèse, d’un résultat au moins aussi extrême que kk. Si cette probabilité est très petite (une convention courante : sous 5%5\,\%), rejeter l’hypothèse ; sinon l’observation est compatible avec elle. Le seuil est un choix, pas un théorème — la statistique quantifie le risque, et l’utilisateur l’accepte.

19.5 Exercices

Exercice 19.1

Prolonger le triangle de Pascal jusqu’à la ligne 77, et donner les valeurs de (62)\binom62, (73)\binom{7}{3} et (74)\binom74.

Solution

Solution de Exercice 19.1.

Lignes 66 et 77 :

1, 6, 15, 20, 15, 6, 1et1, 7, 21, 35, 35, 21, 7, 1.1,\ 6,\ 15,\ 20,\ 15,\ 6,\ 1 \qquad\text{et}\qquad 1,\ 7,\ 21,\ 35,\ 35,\ 21,\ 7,\ 1 .

D’où (62)=15\binom62 = 15, (73)=35\binom73 = 35, (74)=35\binom74 = 35 (la symétrie (73)=(74)\binom73 = \binom74 reflète l’échange des succès et des échecs).

Exercice 19.2

Un dé équilibré est lancé 44 fois ; XX compte les six. Justifier que XB(4,16)X \sim \mathcal B\left(4, \frac16\right) et calculer P(X=0)\P(X = 0), P(X=1)\P(X = 1) et P(X2)\P(X \geq 2).

Solution

Solution de Exercice 19.2.

Nombre fixe d’épreuves (44 lancers), deux issues par lancer (six ou non, p=16p = \frac16), lancers indépendants : XB(4,16)X \sim \mathcal B(4, \frac16).

P(X=0)=(56)4=62512960.48,P(X=1)=4×16(56)3=50012960.39,\P(X=0) = \left(\frac56\right)^4 = \frac{625}{1296} \approx 0.48, \qquad \P(X=1) = 4 \times \frac16\left(\frac56\right)^3 = \frac{500}{1296} \approx 0.39,
P(X2)=1625+5001296=17112960.13.\P(X \geq 2) = 1 - \frac{625 + 500}{1296} = \frac{171}{1296} \approx 0.13 .

Exercice 19.3

Lequel des cas suivants est binomial ? Justifier.

  1. Nombre de faces dans 2020 lancers d’une pièce équilibrée.
  2. Nombre d’as dans 55 cartes distribuées d’un jeu.
  3. Nombre de jours de pluie la semaine prochaine, si chaque jour est pluvieux avec probabilité 0.30.3 indépendamment.
Solution

Solution de Exercice 19.3.

1. Binomiale B(20,12)\mathcal B(20, \frac12) : nn fixe, même pp, lancers indépendants.

2. Pas binomiale : les cartes sont distribuées sans remise, donc la probabilité d’un as change d’une carte à l’autre et les tirages ne sont pas indépendants.

3. Binomiale B(7,0.3)\mathcal B(7, 0.3) par l’hypothèse d’indépendance énoncée.

Exercice 19.4

XB(50,0.2)X \sim \mathcal B(50, 0.2). Donner E(X)\E(X), V(X)\V(X) et σ(X)\sigma(X).

Solution

Solution de Exercice 19.4.

E(X)=50×0.2=10\E(X) = 50 \times 0.2 = 10 ; V(X)=50×0.2×0.8=8\V(X) = 50 \times 0.2 \times 0.8 = 8 ; σ(X)=222.83\sigma(X) = 2\sqrt2 \approx 2.83.

Exercice 19.5 ★★

Un archer touche la cible avec probabilité 0.70.7 à chaque tir, indépendamment. En 66 tirs, calculer la probabilité d’exactement 44 touches, et d’au moins 55 touches.

Solution

Solution de Exercice 19.5.

XB(6,0.7)X \sim \mathcal B(6, 0.7).

P(X=4)=(64)(0.7)4(0.3)2=15×0.2401×0.090.324.\P(X = 4) = \binom64 (0.7)^4 (0.3)^2 = 15 \times 0.2401 \times 0.09 \approx 0.324 .
P(X5)=(65)(0.7)5(0.3)+(0.7)6=6×0.16807×0.3+0.1176490.420.\P(X \geq 5) = \binom65 (0.7)^5(0.3) + (0.7)^6 = 6 \times 0.16807 \times 0.3 + 0.117649 \approx 0.420 .

Exercice 19.6 ★★

Un test vrai/faux a 88 questions ; un élève devine chaque réponse. Quelle est la probabilité de réussir (au moins 66 bonnes réponses) ?

Solution

Solution de Exercice 19.6.

XB(8,12)X \sim \mathcal B\left(8, \frac12\right) ; chaque chemin a pour probabilité 1256\frac{1}{256}, donc

P(X6)=(86)+(87)+(88)256=28+8+1256=372560.14.\P(X \geq 6) = \frac{\binom86 + \binom87 + \binom88}{256} = \frac{28 + 8 + 1}{256} = \frac{37}{256} \approx 0.14 .

Deviner fait réussir environ une fois sur sept.

Exercice 19.7 ★★

Chaque boîte de céréales achetée contient la figurine A ou la figurine B, avec probabilité 12\frac12 chacune, indépendamment. Un collectionneur achète 55 boîtes. Calculer la probabilité qu’il obtienne au moins une figurine de chaque type. (Complémentaire : toutes A ou toutes B.)

Solution

Solution de Exercice 19.7.

Le complémentaire de « au moins une de chaque » est « les cinq identiques » : toutes A ou toutes B, chacune de probabilité (12)5=132\left(\frac12\right)^5 = \frac1{32}. D’où

P(un de chaque type)=1232=1516.\P(\text{un de chaque type}) = 1 - \frac{2}{32} = \frac{15}{16} .

Exercice 19.8 ★★

Un basketteur marque des lancers francs avec probabilité pp, indépendamment. Soit XB(3,p)X \sim \mathcal B(3, p) le nombre de réussites en trois tirs. Exprimer P(X=3)\P(X = 3) et P(X1)\P(X \geq 1) en fonction de pp, et trouver pour quel pp la probabilité de marquer les trois égale 2764\frac{27}{64}.

Solution

Solution de Exercice 19.8.

P(X=3)=p3\P(X = 3) = p^3 et P(X1)=1(1p)3\P(X \geq 1) = 1 - (1-p)^3. Résoudre p3=2764=(34)3p^3 = \frac{27}{64} = \left(\frac34\right)^3 donne p=34p = \frac34 (la fonction cube est strictement croissante, Chapitre 11, donc la solution est unique).

Exercice 19.9 ★★

Combien de fois faut-il lancer une pièce équilibrée pour que la probabilité d’obtenir au moins une face dépasse 0.990.99 ? (Complémentaire, puis essayer des valeurs successives de nn.)

Solution

Solution de Exercice 19.9.

P(au moins une face)=1(12)n\P(\text{au moins une face}) = 1 - \left(\frac12\right)^n, donc la condition est (12)n<0.01\left(\frac12\right)^n < 0.01, c’est-à-dire 2n>1002^n > 100. Comme 26=642^6 = 64 et 27=1282^7 = 128 : à partir de n=7n = 7 lancers.

Exercice 19.10 ★★

En utilisant la règle de Pascal (Proposition 19.6) et (n0)=(nn)=1\binom n0 = \binom nn = 1, prouver que les entrées de chaque ligne du triangle de Pascal somment à 2n2^n : interpréter les deux côtés comme le comptage de tous les chemins de l’arbre.

Solution

Solution de Exercice 19.10.

La somme de la ligne nn compte tous les chemins de l’arbre à nn épreuves, classés par leur nombre de succès. Mais l’arbre double ses chemins à chaque épreuve (chaque chemin se scinde en S et E), donc il a 2n2^n chemins au total. D’où k(nk)=2n\sum_{k} \binom nk = 2^n. Alternativement, par récurrence : la ligne 00 somme à 1=201 = 2^0, et la règle de Pascal fait que chaque entrée de la ligne nn contribue à exactement deux entrées de la ligne n+1n+1, donc les sommes de lignes doublent.

Exercice 19.11 ★★★

Un politicien prétend avoir 60%60\,\% d’approbation. Dans un échantillon aléatoire de 1010 personnes, seulement 33 approuvent.

  1. Sous l’affirmation, quelle loi suit le nombre XX d’approbations dans l’échantillon ? Calculer P(X3)\P(X \leq 3).
  2. En utilisant la règle de décision de la Méthode 19.13 avec un seuil de 5%5\,\%, l’observation est-elle compatible avec l’affirmation ?
Solution

Solution de Exercice 19.11.

1. Sous l’affirmation, XB(10,0.6)X \sim \mathcal B(10, 0.6). En sommant les premiers termes :

P(X3)=(0.4)10+10(0.6)(0.4)9+45(0.6)2(0.4)8+120(0.6)3(0.4)70.0001+0.0016+0.0106+0.0425=0.0548.\begin{align*} \P(X \leq 3) &= (0.4)^{10} + 10(0.6)(0.4)^9 + 45(0.6)^2(0.4)^8 + 120(0.6)^3(0.4)^7\\ &\approx 0.0001 + 0.0016 + 0.0106 + 0.0425 = 0.0548 . \end{align*}

2. Un résultat au moins aussi extrême que celui observé (33 approbations ou moins) a une probabilité d’environ 5.5%5.5\,\% — juste au-dessus du seuil de 5%5\,\%. En appliquant strictement la règle, l’observation est (de justesse) compatible avec l’affirmation et on ne la rejette pas. L’exemple montre à quel point les décisions limites sont sensibles au choix du seuil : avec une convention à 6%6\,\% la conclusion s’inverserait.

19.6 Problème : la planche de Galton

Problème 19.1

Devoir du week-end — billes, clous et triangle de Pascal : comment naît la courbe en cloche, pourquoi les séries de matchs favorisent la meilleure équipe, et quand crier à la triche

Laissez tomber mille billes à travers un réseau de clous, chaque rebond étant un pile ou face équilibré entre la gauche et la droite, et les cases du bas se remplissent en une cloche lisse et symétrique — à chaque fois. La machine s’appelle une planche de Galton, et ses mathématiques sont exactement la loi binomiale de ce chapitre (Théorème 19.8). Ce problème construit le triangle, fait tourner la planche, arbitre une série au meilleur des sept matchs, et s’achève là où la binomiale gagne son salaire : décider quand une observation doit nous faire douter d’une affirmation.

Partie I — Le triangle.

  1. Construire le triangle de Pascal jusqu’à la ligne 66 (Proposition 19.6). Énoncer et expliquer en une phrase la symétrie (nk)=(nnk)\binom nk = \binom{n}{n-k} (choisir kk objets, c’est la même chose que …).
  2. Vérifier sur les lignes 44 et 55 que chaque ligne a pour somme 2n2^n, et le démontrer : que dénombrent ensemble tous les (nk)\binom nk ?
  3. Retrouver la règle de Pascal (n+1k)=(nk)+(nk1)\binom{n+1}{k} = \binom nk + \binom{n}{k-1} par l’argument du comité : distinguer une personne et répartir les comités selon le sort de cette personne.
  4. Calculer (73)\binom73 de deux façons : sur le triangle, puis par la formule avec les factorielles.
  5. Vérifier l’identité de l’escalier (22)+(32)+(42)+(52)=(63)\binom22 + \binom32 + \binom42 + \binom52 = \binom63, et l’expliquer en faisant cascader la règle de Pascal à partir de (63)\binom63 vers le bas.

Partie II — La planche. Une bille tombe à travers nn rangées de clous ; à chaque clou elle rebondit à gauche ou à droite avec la probabilité 12\frac12, de façon indépendante. On numérote les cases de 00 à nn par le nombre de rebonds vers la droite.

  1. Expliquer, avec la liste de contrôle de la Méthode 19.11, pourquoi le numéro de case suit la loi binomiale B ⁣(n,12)\mathcal B\!\left(n, \frac12\right).
  2. Pour une petite planche (n=4n = 4) : donner les cinq probabilités des cases. Quelle case est la plus chargée ?
  3. Prenons maintenant n=10n = 10 et 10241\,024 billes : quels sont les effectifs attendus dans la case centrale, dans la case 77, et dans chaque case du bord ? Décrire la forme du tas.
  4. Pour XB ⁣(10,12)X \sim \mathcal B\!\left(10, \frac12\right) : calculer E(X)\E(X), V(X)V(X) et σ\sigma (Proposition 19.10) ; puis calculer la proportion de billes attendues à moins de 2σ2\sigma du centre (cases 22 à 88) et comparer avec la garantie de Tchebychev du Problème 17.1.
  5. Une planche inclinée fait rebondir à droite avec la probabilité 0.60.6 : donner E\E, VV et σ\sigma pour n=10n = 10, et décrire ce qu’il advient du tas.
  6. En une ou deux phrases : qu’est-ce qui, dans la conception de la planche, fabrique la forme en cloche — et pourquoi tant de grandeurs du monde réel (tailles, erreurs de mesure) s’empilent-elles de la même façon ? (Le théorème profond qui est derrière les deux est le théorème central limite, sommet du cours de probabilités des volumes universitaires.)

Partie III — Au meilleur des sept. Deux équipes disputent une série : la première à 44 victoires emporte le titre ; les matchs sont indépendants.

  1. Équipes de force égale (p=12p = \frac12) : calculer la probabilité que la série se termine par un balayage (exactement 44 matchs).
  2. Calculer la probabilité que la série aille jusqu’au septième match (quel doit être le score après 66 ?).
  3. Compléter la loi de la longueur de la série (44, 55, 66 ou 77 matchs) pour des équipes de force égale, et calculer la longueur espérée. Quelles longueurs sont les plus probables ?
  4. Supposons maintenant qu’une équipe gagne chaque match avec p=0.6p = 0.6. Calculer sa probabilité de remporter la série (victoire en 44, 55, 66 ou 77 matchs : dans chaque cas l’équipe gagne le dernier match et 33 des précédents). Qu’a fait la série de l’avantage par match ?
  5. Comparer avec une finale unique (60%60\,\%) et avec une série au meilleur des trois (la calculer). Énoncer l’effet général de la longueur d’une série sur le rapport entre talent et chance — et pourquoi les ligues préfèrent les finales longues.

Partie IV — Quand crier à la triche.

  1. On lance une pièce 100100 fois et l’on obtient 6262 piles. Pour une pièce équilibrée, donner E\E, σ\sigma et la cote zz (Problème 17.1) de l’observation. Verdict selon la convention des 2σ2\sigma ?
  2. Un fournisseur annonce 2%2\,\% de pièces défectueuses. Dans un lot de 5050, vous en trouvez 33. Calculer P(X3)\P(X \geq 3) sous cette annonce (XB(50,0.02)X \sim \mathcal B(50, 0.02) ; passer par P(X=0)\P(X = 0), P(X=1)\P(X = 1), P(X=2)\P(X = 2)). Est-ce alarmant au seuil de 5%5\,\% (Méthode 19.13, Exercice 19.11) ?
  3. Persévérance au loto : chaque billet est gagnant (de quelque chose) avec la probabilité 11000\frac{1}{1000}. Calculer la probabilité d’au moins un gain avec 10001\,000 billets. La réponse (63%\approx 63\,\%, et non 100%100\,\% !) cache une constante célèbre : calculer 0.99910000.999^{1000} et garder le nombre 0.3680.368 en tête pour l’an prochain.
  4. Pour finir — le portrait de la binomiale : la liste de reconnaissance (nn fixé, indépendance, pp constant) ; le triangle de Pascal comme table ; la cloche comme forme ; npnp et np(1p)np(1-p) comme boussole ; et ses deux héritiers qui attendent l’an prochain — la courbe en cloche continue et la loi des grands nombres. Une phrase pour chacun.
Solution

Solution de Problème 19.1.

1. Lignes : 11 ; 111\,1 ; 1211\,2\,1 ; 13311\,3\,3\,1 ; 146411\,4\,6\,4\,1 ; 151010511\,5\,10\,10\,5\,1 ; 16152015611\,6\,15\,20\,15\,6\,1. Symétrie : choisir les kk objets que l’on prend est le même acte que choisir les nkn - k que l’on laisse.

2. 1+4+6+4+1=16=241 + 4 + 6 + 4 + 1 = 16 = 2^4 ; 1+5+10+10+5+1=32=251 + 5 + 10 + 10 + 5 + 1 = 32 = 2^5. Démonstration : les (nk)\binom nk dénombrent les parties de chaque taille d’un ensemble à nn éléments, et les parties sont au nombre de 2n2^n (chaque élément est dedans ou dehors, indépendamment).

3. Comités de kk personnes choisies parmi n+1n + 1, dont l’une s’appelle Zoé : ceux qui ne contiennent pas Zoé sont au nombre de (nk)\binom nk (on choisit les kk parmi les autres) ; ceux qui la contiennent sont au nombre de (nk1)\binom{n}{k-1} (on choisit ses k1k - 1 collègues). Total : (nk)+(nk1)\binom nk + \binom{n}{k-1}.

4. Ligne 77 du triangle : 1721351\,7\,21\,35\,\dots, d’où 3535. Par la formule : 7×6×53×2×1=35\frac{7 \times 6 \times 5}{3 \times 2 \times 1} = 35.

5. 1+3+6+10=20=(63)1 + 3 + 6 + 10 = 20 = \binom63. Cascade : (63)=(52)+(53)=(52)+(42)+(43)=(52)+(42)+(32)+(33)\binom63 = \binom52 + \binom53 = \binom52 + \binom42 + \binom43 = \binom52 + \binom42 + \binom32 + \binom33 — chaque application de la règle de Pascal détache une marche de l’escalier.

6. Nombre nn de rebonds fixé ; chaque rebond est une épreuve de Bernoulli indépendante de même paramètre p=12p = \frac12 ; le numéro de case compte les succès (les rebonds à droite) : les trois cases de la Méthode 19.11 sont cochées, d’où B ⁣(n,12)\mathcal B\!\left(n, \frac12\right).

7. Probabilités 116,416,616,416,116\frac{1}{16}, \frac{4}{16}, \frac{6}{16}, \frac{4}{16}, \frac{1}{16} pour les cases 0,,40, \dots, 4 : la case centrale 22 est la plus chargée.

8. Effectifs attendus =1024×(10k)/1024=(10k)= 1024 \times \binom{10}{k}/1024 = \binom{10}{k} : case centrale (105)=252\binom{10}{5} = 252 billes ; case 77 : (107)=120\binom{10}{7} = 120 ; chaque case du bord : 11 bille. Un centre élevé qui redescend symétriquement jusqu’à des bords ténus : la cloche.

9. E=np=5\E = np = 5 ; V=np(1p)=2.5V = np(1 - p) = 2.5 ; σ1.58\sigma \approx 1.58. À moins de 2σ2\sigma : les cases 22 à 88 portent

45+120+210+252+210+120+451024=1002102498%\frac{45 + 120 + 210 + 252 + 210 + 120 + 45}{1024} = \frac{1002}{1024} \approx 98\,\%

des billes — bien mieux que les 75%75\,\% tout-terrain de Tchebychev (Problème 17.1) : les formes en cloche se concentrent fort.

10. E=6\E = 6, V=10×0.6×0.4=2.4V = 10 \times 0.6 \times 0.4 = 2.4, σ1.55\sigma \approx 1.55 : le tas garde sa forme de cloche mais fait glisser son sommet sur la case 66 — une planche inclinée est une pièce truquée rendue visible.

11. Le numéro de case est une somme de nombreuses poussées aléatoires petites, indépendantes et de même taille — et de telles sommes s’organisent toujours en cloche : la plupart des poussées se compensent, les extrêmes exigent l’unanimité. Les tailles, les erreurs de mesure et d’innombrables grandeurs naturelles sont de même des sommes de nombreux petits effets indépendants, ce qui explique que la même silhouette apparaisse partout ; le théorème qui le certifie est le théorème central limite.

12. Un balayage : une équipe gagne les 44 matchs : 2×(12)4=182 \times \left(\frac12\right)^4 = \frac18.

13. Sept matchs exigent un score de 3333 après six : (63)(12)6=2064=516\binom63 \left(\frac12\right)^6 = \frac{20}{64} = \frac{5}{16}.

14. Fin en 55 matchs : le vainqueur remporte le cinquième et 33 des quatre premiers : 2×(43)(12)5=142 \times \binom43 \left(\frac12\right)^5 = \frac14. Fin en 66 : 2×(53)(12)6=5162 \times \binom53 \left(\frac12\right)^6 = \frac{5}{16}. Loi sur 4,5,6,74, 5, 6, 7 : 18,14,516,516\frac18, \frac14, \frac{5}{16}, \frac{5}{16} (de somme 11). Longueur espérée : 418+514+6516+7516=5.81254 \cdot \frac18 + 5 \cdot \frac14 + 6 \cdot \frac{5}{16} + 7 \cdot \frac{5}{16} = 5.8125 matchs. Les séries de six et sept matchs sont les plus probables — le suspense est inscrit dans le format.

15. Victoire en 44 : 0.64=0.12960.6^4 = 0.1296 ; en 55 : (43)0.63×0.4×0.6=0.2074\binom43\,0.6^3 \times 0.4 \times 0.6 = 0.2074 ; en 66 : (53)0.63×0.42×0.6=0.2074\binom53\,0.6^3 \times 0.4^2 \times 0.6 = 0.2074 ; en 77 : (63)0.63×0.43×0.6=0.1659\binom63\,0.6^3 \times 0.4^3 \times 0.6 = 0.1659. Total : environ 0.7100.710 : une équipe à 60%60\,\% par match remporte 71%71\,\% des séries — la série amplifie l’avantage.

16. Finale unique : 60%60\,\%. Meilleur des trois : p2+2p2q=0.36+0.288=0.648p^2 + 2p^2 q = 0.36 + 0.288 = 0.648. L’échelle 60%65%71%60\,\% \to 65\,\% \to 71\,\% se poursuit avec la longueur : davantage de matchs moyennent la chance (la loi des grands nombres en miniature), si bien que les finales longues couronnent le talent — ce qui est précisément ce que les ligues vendent.

17. Pièce équilibrée : E=50\E = 50, σ=25=5\sigma = \sqrt{25} = 5 ; z=62505=2.4z = \frac{62 - 50}{5} = 2.4 : au-delà de la convention des 2σ2\sigma — la pièce mérite une enquête.

18. P(X=0)=0.98500.364\P(X = 0) = 0.98^{50} \approx 0.364 ; P(X=1)=50×0.02×0.98490.372\P(X = 1) = 50 \times 0.02 \times 0.98^{49} \approx 0.372 ; P(X=2)=(502)0.022×0.98480.186\P(X = 2) = \binom{50}{2} 0.02^2 \times 0.98^{48} \approx 0.186. Donc P(X3)10.922=0.078\P(X \geq 3) \approx 1 - 0.922 = 0.078, soit environ 7.8%7.8\,\% — au-dessus du seuil de 5%5\,\%, ce qui ne suffit pas (encore) à rejeter l’annonce ; un second lot mauvais changerait l’histoire.

19. P(au moins un gain)=10.999100010.368=0.632\P(\text{au moins un gain}) = 1 - 0.999^{1000} \approx 1 - 0.368 = 0.632 : mille billets à une chance sur mille ne donnent pas la certitude mais 63%63\,\%. Le 0.3680.368 récurrent est 1e\frac1e déguisé — la constante ee fera son entrée officielle l’an prochain.

20. Reconnaissance : nn fixé, indépendance, pp constant — alors, et seulement alors, la loi est binomiale. Table : le triangle de Pascal, ligne nn. Forme : la cloche, symétrique pour p=12p = \frac12, décalée sinon. Boussole : centre npnp, dispersion np(1p)\sqrt{np(1-p)} — les cotes z des décisions. Héritiers : la courbe en cloche continue dont les tas s’approchent, et la loi des grands nombres qui explique pourquoi les grandes planches ne mentent jamais.

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