Mathematics · Book 2 · Grades 10–12

Mathématiques du lycée

Mathématiques du lycée · Grades 10–12

19La loi binomiale

Répéter la même expérience oui/non plusieurs fois, indépendamment, et compter les succès : la loi résultante — la binomiale — est la plus importante de toutes les lois discrètes. Ce chapitre la construit avec des arbres et le comptage de chemins ; la formule fermée pour les comptages de chemins (avec factorielles) vient avec les outils de dénombrement du Chapitre 27, et la loi est revue dans le Chapitre 33.

19.1 Épreuves de Bernoulli

Définition 19.1 (Épreuve de Bernoulli)

Une épreuve de Bernoulli est une expérience à exactement deux issues : succès, de probabilité pp, et échec, de probabilité 1p1 - p. La variable aléatoire XX égale à 11 en cas de succès et 00 en cas d’échec suit la loi de Bernoulli B(p)\mathcal B(p) ; alors

E(X)=p,V(X)=p(1p).\E(X) = p, \qquad \V(X) = p(1 - p).

Démonstration des deux formules. E(X)=p×1+(1p)×0=p\E(X) = p \times 1 + (1-p) \times 0 = p ; et comme X2=XX^2 = X (00 et 11 sont leurs propres carrés), E(X2)=p\E(X^2) = p, donc par la Proposition 18.13, V(X)=pp2=p(1p)\V(X) = p - p^2 = p(1-p).

Définition 19.2 (Épreuves indépendantes répétées)

Répéter une épreuve de Bernoulli nn fois indépendamment signifie : l’issue de chaque épreuve n’a aucune influence sur les autres, et la probabilité de toute suite complète d’issues est le produit des probabilités le long du chemin correspondant de l’arbrepp pour chaque succès, 1p1 - p pour chaque échec.

Exemple 19.3

Trois épreuves indépendantes de probabilité de succès pp. La suite SES (succès, échec, succès) a pour probabilité p(1p)p=p2(1p)p(1-p)p = p^2(1-p) — et il en va de même pour toute suite avec exactement deux succès, quelles que soient les positions : seul le nombre de S et de E compte.

19.2 Comptage de chemins et coefficients binomiaux

Définition 19.4 (Coefficient binomial)

Dans l’arbre de nn épreuves indépendantes, le coefficient binomial (nk)\binom{n}{k} (lu « nn parmi kk ») est le nombre de chemins contenant exactement kk succès.

Exemple 19.5

(32)=3\binom{3}{2} = 3 : les chemins SSE, SES, ESS. De même (30)=1\binom{3}{0} = 1 (le chemin EEE), (31)=3\binom{3}{1} = 3 et (33)=1\binom{3}{3} = 1. Par convention et par l’arbre, (n0)=(nn)=1\binom n0 = \binom nn = 1 pour tout nn.

L’arbre de n = 3 épreuves : 32 = 3 chemins (rouge) portent exactement deux succès, chacun de probabilité p2(1-p).
L’arbre de n=3n = 3 épreuves : (32)=3\binom{3}{2} = 3 chemins (rouge) portent exactement deux succès, chacun de probabilité p2(1p)p^2(1-p).

Proposition 19.6 (Règle de Pascal)

Pour 1kn11 \leq k \leq n - 1 :

(nk)=(n1k1)+(n1k).\binom{n}{k} = \binom{n-1}{k-1} + \binom{n-1}{k}.

Démonstration. Classer les chemins de l’arbre à nn épreuves avec kk succès selon leur dernière épreuve. Ceux qui se terminent par un succès s’obtiennent d’un chemin des n1n-1 premières épreuves avec k1k - 1 succès : il y en a (n1k1)\binom{n-1}{k-1}. Ceux qui se terminent par un échec prolongent un chemin avec kk succès parmi les n1n-1 premières : (n1k)\binom{n-1}{k}. Tout chemin est d’exactement l’un des deux types.

La règle de Pascal engendre les coefficients ligne par ligne — chaque entrée est la somme des deux au-dessus d’elle :

11112113311464115101051\begin{array}{ccccccccccc} &&&&&1&&&&&\\ &&&&1&&1&&&&\\ &&&1&&2&&1&&&\\ &&1&&3&&3&&1&&\\ &1&&4&&6&&4&&1&\\ 1&&5&&10&&10&&5&&1 \end{array}

Remarque 19.7

Une formule fermée, (nk)=n!k!(nk)!\binom nk = \frac{n!}{k!(n-k)!}, avec une théorie systématique du dénombrement, est établie dans le Chapitre 27. À ce niveau, le triangle de Pascal calcule tout coefficient dont on a besoin.

19.3 La loi binomiale

Théorème 19.8 (Loi binomiale)

Soit XX le nombre de succès dans nn épreuves de Bernoulli indépendantes de paramètre pp. Alors XX suit la loi binomiale B(n,p)\mathcal B(n, p) :

P(X=k)=(nk)pk(1p)nk,k=0,1,,n.\P(X = k) = \binom{n}{k}\, p^k (1-p)^{n-k}, \qquad k = 0, 1, \dots, n .

Démonstration. L’événement X=kX = k est la collection de tous les chemins avec exactement kk succès. Chaque tel chemin a pour probabilité pk(1p)nkp^k(1-p)^{n-k} : le produit le long du chemin contient kk facteurs pp et nkn - k facteurs 1p1-p, dans un certain ordre (Définition 19.2). Il y a (nk)\binom nk tels chemins (Définition 19.4), et leurs probabilités s’additionnent.

Exemple 19.9

Un quiz a 55 questions indépendantes, chacune à 44 choix ; un élève répond au hasard, donc chaque question est un succès avec p=14p = \frac14. Le nombre XX de bonnes réponses suit B(5,14)\mathcal B\left(5, \frac14\right), et, en utilisant la ligne 55 du triangle de Pascal :

P(X=2)=(52)(14)2(34)3=10×116×2764=27010240.26.\P(X = 2) = \binom52 \left(\frac14\right)^2\left(\frac34\right)^3 = 10 \times \frac{1}{16} \times \frac{27}{64} = \frac{270}{1024} \approx 0.26 .

La probabilité d’au moins une bonne réponse utilise le complémentaire : P(X1)=1P(X=0)=1(34)50.76\P(X \geq 1) = 1 - \P(X = 0) = 1 - \left(\frac34\right)^5 \approx 0.76.

Proposition 19.10 (Espérance et variance)

Si XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p) :

E(X)=np,V(X)=np(1p).\E(X) = np, \qquad \V(X) = np(1-p).

Justification. Écrire X=X1+X2++XnX = X_1 + X_2 + \dots + X_n, où XiX_i vaut 11 si la ii-ième épreuve réussit : chaque XiX_i est une variable de Bernoulli d’espérance pp (Définition 19.1). Les moyennes s’additionnent — sommer les nn contributions donne E(X)=np\E(X) = np. Que les variances s’additionnent aussi pour des variables indépendantes est vrai mais plus délicat : la formule de variance est admise à ce niveau et prouvée dans le Chapitre 34.

La loi B(10, 0.5) (dix lancers d’une pièce équilibrée) : centrée en (X) = np = 5, symétrique, avec presque toute la probabilité entre 2 et 8.
La loi B(10,0.5)\mathcal B(10, 0.5) (dix lancers d’une pièce équilibrée) : centrée en E(X)=np=5\E(X) = np = 5, symétrique, avec presque toute la probabilité entre 22 et 88.

Méthode 19.11 (Reconnaître une situation binomiale)

Avant d’écrire XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p), vérifier trois ingrédients : un nombre fixe nn d’épreuves, décidé à l’avance ; chaque épreuve a deux issues avec la même probabilité de succès pp ; les épreuves sont indépendantes (avec remise, ou dispositifs séparés). Tirer sans remise dans une petite population n’est pas binomial — la probabilité change à chaque tirage (Exercice 18.6).

19.4 Échantillonnage : l’observation est-elle surprenante ?

La loi binomiale répond à une question très pratique : si la probabilité de succès est vraiment pp, quels comptes de succès sont plausibles ?

Exemple 19.12

Une machine est censée produire au plus 10%10\,\% de pièces défectueuses. Dans un lot de 1010 pièces, 44 sont défectueuses. Malchance ou machine cassée ? Si la machine est en bon état, le nombre de défectueuses suit B(10,0.1)\mathcal B(10, 0.1), et

P(X4)=1P(X3)10.987=0.013:\P(X \geq 4) = 1 - \P(X \leq 3) \approx 1 - 0.987 = 0.013 :

environ une chance sur 8080. Observer un événement aussi improbable est un signal fort — on rejette l’hypothèse que la machine fonctionne encore à 10%10\,\%, tout en gardant à l’esprit que la décision pourrait être fausse avec une probabilité d’environ 0.0130.013.

Méthode 19.13 (Règle de décision à partir d’un modèle binomial)

Pour juger un nombre observé kk de succès contre une hypothèse XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p) : calculer la probabilité, sous l’hypothèse, d’un résultat au moins aussi extrême que kk. Si cette probabilité est très petite (une convention courante : sous 5%5\,\%), rejeter l’hypothèse ; sinon l’observation est compatible avec elle. Le seuil est un choix, pas un théorème — la statistique quantifie le risque, et l’utilisateur l’accepte.

19.5 Exercices

Exercice 19.1

Prolonger le triangle de Pascal jusqu’à la ligne 77, et donner les valeurs de (62)\binom62, (73)\binom{7}{3} et (74)\binom74.

Solution

Solution de Exercice 19.1.

Lignes 66 et 77 :

1, 6, 15, 20, 15, 6, 1et1, 7, 21, 35, 35, 21, 7, 1.1,\ 6,\ 15,\ 20,\ 15,\ 6,\ 1 \qquad\text{et}\qquad 1,\ 7,\ 21,\ 35,\ 35,\ 21,\ 7,\ 1 .

D’où (62)=15\binom62 = 15, (73)=35\binom73 = 35, (74)=35\binom74 = 35 (la symétrie (73)=(74)\binom73 = \binom74 reflète l’échange des succès et des échecs).

Exercice 19.2

Un dé équilibré est lancé 44 fois ; XX compte les six. Justifier que XB(4,16)X \sim \mathcal B\left(4, \frac16\right) et calculer P(X=0)\P(X = 0), P(X=1)\P(X = 1) et P(X2)\P(X \geq 2).

Solution

Solution de Exercice 19.2.

Nombre fixe d’épreuves (44 lancers), deux issues par lancer (six ou non, p=16p = \frac16), lancers indépendants : XB(4,16)X \sim \mathcal B(4, \frac16).

P(X=0)=(56)4=62512960.48,P(X=1)=4×16(56)3=50012960.39,\P(X=0) = \left(\frac56\right)^4 = \frac{625}{1296} \approx 0.48, \qquad \P(X=1) = 4 \times \frac16\left(\frac56\right)^3 = \frac{500}{1296} \approx 0.39,
P(X2)=1625+5001296=17112960.13.\P(X \geq 2) = 1 - \frac{625 + 500}{1296} = \frac{171}{1296} \approx 0.13 .

Exercice 19.3

Lequel des cas suivants est binomial ? Justifier.

  1. Nombre de faces dans 2020 lancers d’une pièce équilibrée.
  2. Nombre d’as dans 55 cartes distribuées d’un jeu.
  3. Nombre de jours de pluie la semaine prochaine, si chaque jour est pluvieux avec probabilité 0.30.3 indépendamment.
Solution

Solution de Exercice 19.3.

1. Binomiale B(20,12)\mathcal B(20, \frac12) : nn fixe, même pp, lancers indépendants.

2. Pas binomiale : les cartes sont distribuées sans remise, donc la probabilité d’un as change d’une carte à l’autre et les tirages ne sont pas indépendants.

3. Binomiale B(7,0.3)\mathcal B(7, 0.3) par l’hypothèse d’indépendance énoncée.

Exercice 19.4

XB(50,0.2)X \sim \mathcal B(50, 0.2). Donner E(X)\E(X), V(X)\V(X) et σ(X)\sigma(X).

Solution

Solution de Exercice 19.4.

E(X)=50×0.2=10\E(X) = 50 \times 0.2 = 10 ; V(X)=50×0.2×0.8=8\V(X) = 50 \times 0.2 \times 0.8 = 8 ; σ(X)=222.83\sigma(X) = 2\sqrt2 \approx 2.83.

Exercice 19.5 ★★

Un archer touche la cible avec probabilité 0.70.7 à chaque tir, indépendamment. En 66 tirs, calculer la probabilité d’exactement 44 touches, et d’au moins 55 touches.

Solution

Solution de Exercice 19.5.

XB(6,0.7)X \sim \mathcal B(6, 0.7).

P(X=4)=(64)(0.7)4(0.3)2=15×0.2401×0.090.324.\P(X = 4) = \binom64 (0.7)^4 (0.3)^2 = 15 \times 0.2401 \times 0.09 \approx 0.324 .
P(X5)=(65)(0.7)5(0.3)+(0.7)6=6×0.16807×0.3+0.1176490.420.\P(X \geq 5) = \binom65 (0.7)^5(0.3) + (0.7)^6 = 6 \times 0.16807 \times 0.3 + 0.117649 \approx 0.420 .

Exercice 19.6 ★★

Un test vrai/faux a 88 questions ; un élève devine chaque réponse. Quelle est la probabilité de réussir (au moins 66 bonnes réponses) ?

Solution

Solution de Exercice 19.6.

XB(8,12)X \sim \mathcal B\left(8, \frac12\right) ; chaque chemin a pour probabilité 1256\frac{1}{256}, donc

P(X6)=(86)+(87)+(88)256=28+8+1256=372560.14.\P(X \geq 6) = \frac{\binom86 + \binom87 + \binom88}{256} = \frac{28 + 8 + 1}{256} = \frac{37}{256} \approx 0.14 .

Deviner fait réussir environ une fois sur sept.

Exercice 19.7 ★★

Chaque boîte de céréales achetée contient la figurine A ou la figurine B, avec probabilité 12\frac12 chacune, indépendamment. Un collectionneur achète 55 boîtes. Calculer la probabilité qu’il obtienne au moins une figurine de chaque type. (Complémentaire : toutes A ou toutes B.)

Solution

Solution de Exercice 19.7.

Le complémentaire de « au moins une de chaque » est « les cinq identiques » : toutes A ou toutes B, chacune de probabilité (12)5=132\left(\frac12\right)^5 = \frac1{32}. D’où

P(un de chaque type)=1232=1516.\P(\text{un de chaque type}) = 1 - \frac{2}{32} = \frac{15}{16} .

Exercice 19.8 ★★

Un basketteur marque des lancers francs avec probabilité pp, indépendamment. Soit XB(3,p)X \sim \mathcal B(3, p) le nombre de réussites en trois tirs. Exprimer P(X=3)\P(X = 3) et P(X1)\P(X \geq 1) en fonction de pp, et trouver pour quel pp la probabilité de marquer les trois égale 2764\frac{27}{64}.

Solution

Solution de Exercice 19.8.

P(X=3)=p3\P(X = 3) = p^3 et P(X1)=1(1p)3\P(X \geq 1) = 1 - (1-p)^3. Résoudre p3=2764=(34)3p^3 = \frac{27}{64} = \left(\frac34\right)^3 donne p=34p = \frac34 (la fonction cube est strictement croissante, Chapitre 11, donc la solution est unique).

Exercice 19.9 ★★

Combien de fois faut-il lancer une pièce équilibrée pour que la probabilité d’obtenir au moins une face dépasse 0.990.99 ? (Complémentaire, puis essayer des valeurs successives de nn.)

Solution

Solution de Exercice 19.9.

P(au moins une face)=1(12)n\P(\text{au moins une face}) = 1 - \left(\frac12\right)^n, donc la condition est (12)n<0.01\left(\frac12\right)^n < 0.01, c’est-à-dire 2n>1002^n > 100. Comme 26=642^6 = 64 et 27=1282^7 = 128 : à partir de n=7n = 7 lancers.

Exercice 19.10 ★★

En utilisant la règle de Pascal (Proposition 19.6) et (n0)=(nn)=1\binom n0 = \binom nn = 1, prouver que les entrées de chaque ligne du triangle de Pascal somment à 2n2^n : interpréter les deux côtés comme le comptage de tous les chemins de l’arbre.

Solution

Solution de Exercice 19.10.

La somme de la ligne nn compte tous les chemins de l’arbre à nn épreuves, classés par leur nombre de succès. Mais l’arbre double ses chemins à chaque épreuve (chaque chemin se scinde en S et E), donc il a 2n2^n chemins au total. D’où k(nk)=2n\sum_{k} \binom nk = 2^n. Alternativement, par récurrence : la ligne 00 somme à 1=201 = 2^0, et la règle de Pascal fait que chaque entrée de la ligne nn contribue à exactement deux entrées de la ligne n+1n+1, donc les sommes de lignes doublent.

Exercice 19.11 ★★★

Un politicien prétend avoir 60%60\,\% d’approbation. Dans un échantillon aléatoire de 1010 personnes, seulement 33 approuvent.

  1. Sous l’affirmation, quelle loi suit le nombre XX d’approbations dans l’échantillon ? Calculer P(X3)\P(X \leq 3).
  2. En utilisant la règle de décision de la Méthode 19.13 avec un seuil de 5%5\,\%, l’observation est-elle compatible avec l’affirmation ?
Solution

Solution de Exercice 19.11.

1. Sous l’affirmation, XB(10,0.6)X \sim \mathcal B(10, 0.6). En sommant les premiers termes :

P(X3)=(0.4)10+10(0.6)(0.4)9+45(0.6)2(0.4)8+120(0.6)3(0.4)70.0001+0.0016+0.0106+0.0425=0.0548.\begin{align*} \P(X \leq 3) &= (0.4)^{10} + 10(0.6)(0.4)^9 + 45(0.6)^2(0.4)^8 + 120(0.6)^3(0.4)^7\\ &\approx 0.0001 + 0.0016 + 0.0106 + 0.0425 = 0.0548 . \end{align*}

2. Un résultat au moins aussi extrême que celui observé (33 approbations ou moins) a une probabilité d’environ 5.5%5.5\,\% — juste au-dessus du seuil de 5%5\,\%. En appliquant strictement la règle, l’observation est (de justesse) compatible avec l’affirmation et on ne la rejette pas. L’exemple montre à quel point les décisions limites sont sensibles au choix du seuil : avec une convention à 6%6\,\% la conclusion s’inverserait.