Une variable aléatoire attache un nombre à chaque issue d’une expérience : un gain, un compte, une durée. Son espérance est la moyenne à long terme des valeurs qu’elle produit, sa variance mesure leur dispersion. La star de ce chapitre est la loi binomiale, qui compte les succès dans des épreuves indépendantes répétées. Les variables aléatoires et la loi binomiale ont été rencontrées dans les Chapitres 18 et 19 ; ce chapitre les revoit et les approfondit, avec les outils combinatoires du Chapitre 27 désormais disponibles.
33.1 Variables aléatoires discrètes
Définition 33.1(Variable aléatoire, loi)
Une variable aléatoire sur un univers fini Ω est une fonctionX:Ω→R. Sa loi (ou distribution) est la donnée de ses valeurs possibles x1,…,xk et des probabilités
Démonstration. La première est un réarrangement de la somme définissante. Pour la seconde, aX+b s’écarte de sa moyenne de a(X−E(X)), et le carré multiplie par a2. ∎
Exemple 33.5(Jeux équitables)
Un jeu coûte 2 euros ; on lance un dé, et le joueur reçoit la valeur affichée si elle est au moins 5, rien sinon. Le gain G prend les valeurs −2 (probabilité64), 3 (61), 4 (61) :
E(G)=6−8+3+4=−61<0.
En moyenne, le joueur perd 17 centimes par partie : le jeu est défavorable (comme la plupart des jeux réels).
33.2 Épreuves de Bernoulli et loi binomiale
Définition 33.6(Loi de Bernoulli)
Une épreuve de Bernoulli est une expérience à deux issues, succès (probabilitép) et échec (q=1−p). L’indicatrice X de succès (X=1 en cas de succès, 0 en cas d’échec) suit la loi de BernoulliB(p) :
E(X)=p,V(X)=p(1−p).
(En effet E(X)=p, E(X2)=p, et König–Huygens donne V(X)=p−p2.)
Définition 33.7(Loi binomiale)
Répéter une épreuve de Bernoullin fois indépendamment, et soit X le nombre total de succès. La loi de X est la loi binomialeB(n,p).
Trois épreuves de Bernoulli : exactement (23)=3 des 23 chemins donnent deux succès (en rouge), chacun de probabilitép2(1−p), donc P(X=2)=3p2(1−p).
Théorème 33.8
Si X∼B(n,p), alors pour 0≤k≤n :
P(X=k)=(kn)pk(1−p)n−k,
et
E(X)=np,V(X)=np(1−p).
Démonstration. Une suite spécifiée d’issues avec k succès et n−k échecs a pour probabilitépk(1−p)n−k par indépendance ; le nombre de telles suites est le nombre de façons de placer les k succès parmi les n épreuves, soit (kn) (Chapitre 27). En sommant sur les suites on obtient la formule — et la formule du binôme confirme ∑kP(X=k)=(p+q)n=1.
La formule de la variance se prouve de façon analogue avec l’identité k(k−1)(kn)=n(n−1)(k−2n−2), donnant E(X(X−1))=n(n−1)p2, d’où V(X)=n(n−1)p2+np−(np)2=np(1−p). (Une preuve structurelle — la variance d’une somme de variables indépendantes — arrive avec Théorème 34.4.) ∎
La loiB(20,0.3) : moyennenp=6, écart-type npq≈2.05.
Méthode 33.9(Reconnaître une situation binomiale)
Vérifier les trois ingrédients avant d’écrire X∼B(n,p) : un nombre fixén d’épreuves ; deux issues par épreuve avec la mêmeprobabilité de succès p ; indépendance des épreuves (tirage avec remise, ou dans une grande population). Puis utiliser
P(X≥1)=1−(1−p)n
pour « au moins un succès », et une calculatrice ou des tables cumulatives pour P(X≤k) en général.
Exemple 33.10
Combien de fois faut-il lancer un dé pour avoir au moins 99% de chance d’obtenir un six ? Avec X∼B(n,61) : P(X≥1)=1−(65)n≥0.99 signifie (65)n≤0.01, c’est-à-diren≥ln(5/6)ln0.01≈25.3 : à partir de n=26 lancers.
E(X)=−0.3+0+0.8+0.5=1. E(X2)=0.3×1+0+0.4×4+0.1×25=4.4, donc par König–Huygens V(X)=4.4−1=3.4 et σ(X)=3.4≈1.84.
Exercice 33.2★
Un QCM a 10 questions, chacune à 4 choix dont un seul est correct. Un élève répond uniformément au hasard, indépendamment. Soit X le nombre de réponses correctes.
Une compagnie d’assurance assure n=400 clients ; chacun déclare un sinistre dans l’année avec probabilitép=0.05, indépendamment. Soit X le nombre de sinistres. Identifier la loi de X et calculer son espérance et son écart-type.
Solution
Solution de Exercice 33.3.
Essais identiques indépendants : X∼B(400,0.05), donc E(X)=20 réclamations et
σ(X)=400×0.05×0.95=19≈4.4.
Exercice 33.4★★
Dans le jeu de l’Exemple 33.5, l’organisateur veut un jeu équitable (E(G)=0) en changeant le prix d’entrée c. Trouver c. Calculer la variance du gain pour cette version équitable ; « équitable » est-il la même chose que « sans risque » ?
Solution
Solution de Exercice 33.4.
Le paiement P reçu vérifie E(P)=65+6=611, donc le prix équitable est c=611≈1.83 euros. Le gain équitable G=P−611 prend les valeurs −611,619,625 avec probabilités64,61,61 :
Un jeu équitable a un gain moyen nul mais ses issues fluctuent encore : équitable n’est pas sans risque.
Exercice 33.5★★
Un joueur de basket marque ses lancers francs avec probabilité0.7. Elle tire 8 fois (tirs indépendants). Calculer la probabilité qu’elle marque : exactement 6 ; au moins 6 ; au moins une fois. Quel est le nombre le plus probable de paniers ?
P(X≥1)=1−(0.3)8≈0.99993. Mode : (n+1)p=6.3, donc la valeur la plus probable est k∗=6 (Exercice 33.7).
Exercice 33.6★★
Une compagnie aérienne sait que chaque passager ayant réservé se présente avec probabilité0.9, indépendamment. Un vol a 100 places et la compagnie vend 104 billets. Exprimer, à l’aide d’une loi binomiale, la probabilité que plus de passagers se présentent qu’il n’y a de places, et la borner numériquement avec une calculatrice (donner l’expression exacte).
Solution
Solution de Exercice 33.6.
Le nombre de passagers se présentant est X∼B(104,0.9) ; le vol est en surréservation lorsque X≥101 :
P(X≥101)=k=101∑104(k104)(0.9)k(0.1)104−k≈0.006.
Vendre 4% de billets de plus que de places provoque un incident sur seulement environ 0.6% des vols — l’économie derrière la surréservation.
Exercice 33.7★★
Soit X∼B(n,p). Montrer que
P(X=k)P(X=k+1)=k+1n−k⋅1−pp,
et en déduire que la loi croît jusqu’à k∗=⌊(n+1)p⌋ et décroît ensuite (le mode de la binomiale).
en utilisant (k+1n)=(kn)k+1n−k. Ce rapport est ≥1 ssi (n−k)p≥(k+1)(1−p) ssi np−kp≥k−kp+1−p ssi k≤(n+1)p−1. Donc les probabilités croissent strictement tant que k+1≤(n+1)p et décroissent ensuite : le maximum est atteint en k∗=⌊(n+1)p⌋ (partagé avec k∗−1 lorsque (n+1)p est un entier).
Exercice 33.8★★★
(Saint-Pétersbourg, apprivoisé.) On lance une pièce équilibrée jusqu’à l’apparition de pile, mais au plus 10 fois. Soit N le nombre de lancers utilisés, et le joueur reçoit 2N euros si pile est apparu, 0 sinon.
Donner la loi de N restreinte aux issues gagnantes : P(pile d’abord au lancer k)=2−k pour 1≤k≤10, et vérifier la probabilité totale de gagner.
Calculer le gain espéré. Que deviendrait-il sans le plafond de 10 lancers ?
Solution
Solution de Exercice 33.8.
1. Pile d’abord au lancer k signifie k−1 faces puis pile : probabilité(21)k−1⋅21=2−k, pour 1≤k≤10. Probabilité totale de gagner ∑k=1102−k=1−2−10=10241023 (le jeu n’est perdu que sur dix faces consécutives).
2. Gain espéré :
k=1∑102k⋅2−k=k=1∑101=10 euros.
Sans le plafond, la somme ∑k≥11 diverge : le gain espéré est infini, bien que le jeu paie presque toujours un petit montant — le célèbre paradoxe de Saint-Pétersbourg, montrant que l’espérance seule ne mesure pas la valeur d’un jeu.