Une suite est une liste de nombres réels indexés par les entiers naturels. Les suites modélisent des évolutions discrètes — populations comptées année par année, soldes d’un compte bancaire, approximations successives d’un nombre — et leurs limites sont la première rencontre sérieuse avec l’infini. Ce chapitre met en place le vocabulaire, le principe de récurrence, et les théorèmes fondamentaux de convergence.
20.1 Raisonnement par récurrence
Théorème 20.1(Principe de récurrence)
Soit P(n) un énoncé dépendant d’un entier n, et soit n0∈N. Si
(initialisation)P(n0) est vrai, et
(hérédité) pour tout n≥n0, P(n) implique P(n+1),
alors P(n) est vrai pour tout n≥n0.
Démonstration. Supposons, par l’absurde, que l’ensemble A des entiers n≥n0 pour lesquels P(n) est faux est non vide. Alors A a un plus petit élément m.1 Comme P(n0) est vrai, m>n0, donc m−1≥n0 et m−1∈/A, c’est-à-dire P(m−1) est vrai. L’hérédité appliquée à n=m−1 montre alors que P(m) est vrai, contredisant m∈A. ∎
Exemple 20.2
Prouvons l’inégalité de Bernoulli : pour tout réel a>0 et tout n∈N,
(1+a)n≥1+na.
Initialisation. Pour n=0, les deux membres valent 1. Hérédité. Supposons (1+a)n≥1+na pour un certain n∈N. Comme 1+a>0, multiplier les deux membres par 1+a préserve l’inégalité :
(1+a)n+1≥(1+na)(1+a)=1+(n+1)a+na2≥1+(n+1)a.
Par récurrence, l’inégalité vaut pour tout n∈N.
Méthode 20.3(Rédiger une démonstration par récurrence)
Toujours rendre l’énoncé P(n) explicite avant de commencer. Une démonstration complète a trois parties visibles : l’initialisation, l’hérédité (« supposons P(n) ; prouvons P(n+1) »), et la conclusion invoquant le principe de récurrence. L’erreur la plus courante est de prouver l’hérédité sans jamais utiliser l’hypothèse P(n) : si cela arrive, soit la preuve est fausse, soit la récurrence n’était pas nécessaire.
20.2 Vocabulaire des suites
Définition 20.4(Suite)
Une suite est une fonctionu:N→R (ou de {n∈N:n≥n0} vers R). L’image de n s’écrit un, et la suite elle-même (un)n∈N ou simplement (un).
Une suite peut être définie explicitement, par une formule un=f(n), ou par récurrence, par son premier terme et une relation un+1=f(un).
Définition 20.5(Monotonie)
Une suite(un) est croissante si un+1≥un pour tout n, décroissante si un+1≤un pour tout n, et monotone si elle est croissante ou décroissante. Elle est strictement croissante (resp. décroissante) lorsque les inégalités sont strictes.
Méthode 20.6(Étudier la monotonie d’une suite)
Trois techniques standard :
étudier le signe de un+1−un ;
si tous les termes sont positifs, comparer unun+1 à 1 ;
si un=f(n) avec f définie sur [0,+∞), utiliser les variations de f.
Définition 20.7(Suite bornée)
Une suite(un) est majorée s’il existe M∈R avec un≤M pour tout n ; minorée s’il existe m∈R avec un≥m pour tout n ; et bornée si les deux valent.
20.2.1 Suites arithmétiques et géométriques
Définition 20.8(Suites arithmétiques et géométriques)
Une suite(un) est arithmétique de raison r si un+1=un+r pour tout n, et géométrique de raison q si un+1=qun pour tout n.
Proposition 20.9(Forme explicite et sommes)
Soit n∈N.
Si (un) est arithmétique de raison r, alors un=u0+nr et
u0+u1+⋯+un=(n+1)2u0+un.
Si (un) est géométrique de raison q=1, alors un=u0qn et
u0+u1+⋯+un=u01−q1−qn+1.
Démonstration. Les formes explicites suivent par des récurrences immédiates. Pour la somme arithmétique, écrire S=u0+⋯+un et ajouter la même somme écrite à l’envers : chacune des n+1 sommes de colonnes égale u0+un, donc 2S=(n+1)(u0+un). Pour la somme géométrique, calculer S−qS : tous les termes s’annulent par paires sauf le premier et le dernier, donc (1−q)S=u0(1−qn+1). ∎
20.3 Limite d’une suite
Définition 20.10(Suite convergente)
Une suite(un)converge vers le nombre réelℓ si tout intervalle ouvert contenant ℓ contient tous les termes un à partir d’un certain rang. On écrit alors n→+∞limun=ℓ.
De façon équivalente : pour tout ε>0, il existe N∈N tel que pour tout n≥N, ∣un−ℓ∣≤ε.
Convergence de un=2+n(−1)n vers ℓ=2 : pour ε>0 donné, tous les termes à partir de l’indice N sont dans la bande [ℓ−ε,ℓ+ε].
Définition 20.11(Divergence vers l’infini)
La suite(un)tend vers +∞ si pour tout A∈R, il existe N∈N tel que un≥A pour tout n≥N. On écrit n→+∞limun=+∞ ; la définition de limun=−∞ est analogue. Une suite qui ne converge pas est dite divergente.
Remarque 20.12
Une suite peut diverger sans tendre vers ±∞ : la suiteun=(−1)n ne prend que les valeurs 1 et −1 et n’a pas de limite.
Les formes indéterminées sont (+∞)+(−∞), 0×∞, ∞∞ et 00.
Démonstration. On prouve la règle de la somme pour des limites finies ; les autres cas sont analogues et laissés en exercice. Soit ε>0. Il existe N1,N2 tels que ∣un−ℓ∣≤ε/2 pour n≥N1 et ∣vn−ℓ′∣≤ε/2 pour n≥N2. Pour n≥max(N1,N2), l’inégalité triangulaire donne
∣(un+vn)−(ℓ+ℓ′)∣≤∣un−ℓ∣+∣vn−ℓ′∣≤ε.
∎
Méthode 20.15(Lever une forme indéterminée)
Face à une forme indéterminée, factoriser le terme dominant. Par exemple
Si un≤vn à partir d’un certain rang et un→+∞, alors vn→+∞.
(Théorème des gendarmes) Si un≤vn≤wn à partir d’un certain rang et (un) et (wn) convergent toutes deux vers la même limite ℓ, alors (vn)converge vers ℓ.
Démonstration.1. Soit A∈R. Comme un→+∞, il existe N avec un≥A pour n≥N ; en élargissant N si besoin, vn≥un≥A pour n≥N.
2. Soit ε>0. À partir d’un certain rang, à la fois ℓ−ε≤un et wn≤ℓ+ε valent, d’où ℓ−ε≤un≤vn≤wn≤ℓ+ε, c’est-à-dire ∣vn−ℓ∣≤ε. ∎
Exemple 20.17
Pour tout n≥1, −n1≤n(−1)n≤n1, et les deux bornes tendent vers 0 ; d’où n(−1)n→0.
Théorème 20.18(Théorème de la convergence monotone)
Démonstration partielle. On prouve le troisième énoncé. Soit (un)croissante et non majorée, et soit A∈R. Comme A n’est pas un majorant, il existe N avec uN≥A ; par monotonie, un≥uN≥A pour tout n≥N. D’où un→+∞.
Les deux énoncés de convergence s’appuient sur la propriété de la borne supérieure de R ; ils sont admis à ce niveau (et prouvés en première année d’université). ∎
Remarque 20.19
Le théorème garantit l’existence de la limite mais n’en donne pas la valeur. Une suitecroissantemajorée par Mconverge vers un certain ℓ≤M, pas nécessairement vers M.
Théorème 20.20(Limite des suites géométriques)
Soit q∈R.
Si q>1, alors qn→+∞.
Si q=1, alors qn→1.
Si ∣q∣<1, alors qn→0.
Si q≤−1, alors (qn) diverge et n’a pas de limite.
Démonstration.1. Écrire q=1+a avec a>0. L’inégalité de Bernoulli (Exemple 20.2) donne qn≥1+na→+∞, et on conclut par comparaison (Théorème 20.16).
2. Immédiat.
3. Si q=0 l’assertion est claire. Sinon ∣q∣<1 donne 1/∣q∣>1, donc (1/∣q∣)n→+∞ par le point 1, d’où ∣q∣n→0, et −∣q∣n≤qn≤∣q∣n permet de conclure par le théorème des gendarmes.
4. Pour q≤−1, (q2n) prend des valeurs ≥1 tandis que (q2n+1) prend des valeurs ≤−1 : aucune limite unique ne peut attirer les deux sous-suites. ∎
Les trois comportements de (qn) : divergence vers +∞ pour q>1 (rouge), convergence vers 0 pour ∣q∣<1 (bleu), et oscillation amortie — encore convergence vers 0 — pour −1<q<0 (orange).
prouver par récurrence que (un) reste dans un intervalleI sur lequel f se comporte bien (et, souvent, que (un) est monotone) ;
déduire la convergence du théorème de la convergence monotone ;
passer à la limite dans la relation un+1=f(un) : si f est continue et un→ℓ∈I, alors ℓ satisfait f(ℓ)=ℓ (voir le Chapitre 21) ; résoudre cette équation et sélectionner la bonne racine.
Construction en escalier pour un+1=un+2, u0=0 (Exercice 20.6) : chaque marche verticale lit f(un) sur la courbe, chaque marche horizontale la ramène par y=x. La suite monte vers le point fixe ℓ=2, où la courbe rencontre la droite.
Exemple 20.22
Soit u0=2 et un+1=21(un+un2). On vérifie par récurrence que un≥2 pour tout n (l’inégalité 21(x+2/x)≥2 pour x>0 équivaut à (x−2)2≥0), puis que (un) est décroissante, car
un+1−un=2un2−un2≤0.
Décroissante et minorée, (un)converge vers un certain ℓ≥2, qui doit satisfaire ℓ=21(ℓ+2/ℓ), c’est-à-dire ℓ2=2. D’où un→2. C’est l’algorithme d’Héron, déjà utilisé par les Babyloniens ; sa convergence est extrêmement rapide (u3 donne déjà 2 à huit décimales).
20.5 Exercices
Exercice 20.1★
Prouver par récurrence que pour tout n∈N,
12+22+⋯+n2=6n(n+1)(2n+1).
Solution
Solution de Exercice 20.1.
Soit P(n) l’énoncé ∑k=1nk2=6n(n+1)(2n+1). Initialisation : pour n=0 les deux membres valent 0 (somme vide). Hérédité : supposons P(n). Alors
Comme 2n2+7n+6=(n+2)(2n+3), c’est 6(n+1)(n+2)(2(n+1)+1), qui est P(n+1). Par récurrence, P(n) vaut pour tout n.
Exercice 20.2★
Étudier la monotonie des suites définies pour n≥1 par
an=nn+1,bn=n2n,cn=n2−10n.
Solution
Solution de Exercice 20.2.
an+1−an=n+1n+2−nn+1=n(n+1)n(n+2)−(n+1)2=n(n+1)−1<0 : (an) est strictement décroissante.
(bn) a des termes positifs et bnbn+1=n+12n+1⋅2nn=n+12n≥1⟺2n≥n+1⟺n≥1 : (bn) est croissante (strictement pour n≥2).
cn+1−cn=(n+1)2−10(n+1)−n2+10n=2n−9, qui est négatif pour n≤4 et positif pour n≥5 : (cn) décroît jusqu’à c5=−25, son minimum, puis croît. Elle n’est pas monotone.
Exercice 20.3★
Calculer les limites des suites de termes généraux
un=2n2+53n2−n+1,vn=n+1−n,wn=3n+12n−3n.
Solution
Solution de Exercice 20.3.
Factoriser les termes dominants :
un=n2(2+5/n2)n2(3−1/n+1/n2)n→+∞23.
Multiplier par le conjugué :
vn=n+1+n(n+1)−n=n+1+n1n→+∞0.
Diviser numérateur et dénominateur par 3n :
wn=1+(1/3)n(2/3)n−1n→+∞1+00−1=−1,
en utilisant limqn=0 pour ∣q∣<1.
Exercice 20.4★
Soit (un) la suite arithmétique avec u0=5 et raison r=3, et (vn) la suite géométrique avec v0=8 et raison q=21. Calculer un, vn, ∑k=0nuk et ∑k=0nvk, et les limites des quatre expressions lorsque n→+∞.
Solution
Solution de Exercice 20.4.
un=5+3n→+∞ et vn=8⋅(1/2)n=23−n→0. Les sommes sont
où n!=1×2×⋯×n. Pour la seconde limite, borner nnn! par un terme d’une suite géométrique.
Solution
Solution de Exercice 20.5.
Comme −1≤cosn≤1,
n+1n−1≤n+1n+cosn≤1,
et n+1n−1→1, donc la limite est 1 par le théorème des gendarmes.
Pour la seconde limite, écrire
0≤nnn!=n1⋅n2⋯nn≤n1,
car chaque facteur nk avec 2≤k≤n est au plus 1. Comme n1→0, le théorème des gendarmes donne nnn!→0. (La borne géométrique suggérée fonctionne aussi : chaque facteur avec k≤n/2 est au plus 21, donnant la borne plus forte (1/2)⌊n/2⌋.)
En déduire que (un)converge et déterminer sa limite.
Solution
Solution de Exercice 20.6.
1.u0=0∈[0,2]. Si 0≤un≤2, alors 2≤un+2≤4, donc 2≤un+1≤2 ; en particulier 0≤un+1≤2. Par récurrence la propriété vaut pour tout n.
2.un+1−un=un+2−un. Pour x∈[0,2], x+2≥x⟺x+2≥x2⟺(2−x)(x+1)≥0, ce qui est vrai. D’où (un) est croissante.
3.Croissante et majorée par 2, (un)converge vers un certain ℓ∈[0,2]. En passant à la limite dans un+1=un+2 (l’application x↦x+2 est continue) on obtient ℓ=ℓ+2, donc ℓ2−ℓ−2=0, c’est-à-dire ℓ∈{−1,2}. Comme ℓ≥0, limun=2.
Exercice 20.7★★
Un patient prend une dose de 1 unité d’un médicament chaque matin. Pendant chaque période de 24 heures, le corps élimine 40% du médicament présent. Soit un la quantité de médicament dans le corps juste après la dose du jour n, de sorte que u0=1.
Justifier que un+1=0.6un+1.
Soit vn=un−2.5. Montrer que (vn) est géométrique et en déduire une formule explicite pour un.
Déterminer la quantité de médicament à long terme dans le corps.
Solution
Solution de Exercice 20.7.
1. Entre deux doses, 40% du médicament est éliminé, donc la quantité un devient 0.6un ; la dose suivante ajoute 1 unité : un+1=0.6un+1.
2.vn+1=un+1−2.5=0.6un+1−2.5=0.6(un−2.5)=0.6vn : (vn) est géométrique de raison 0.6 et de premier terme v0=1−2.5=−1.5. D’où vn=−1.5×0.6n et
un=2.5−1.5×0.6n.
3. Comme 0.6n→0, un→2.5 : la quantité de médicament se stabilise à 2.5 unités.
Exercice 20.8★★
Soit (un) définie par u0=3 et un+1=un+24un−1.
Montrer que pour tout n, an≤bn. (Indication : étudier la monotonie de (bn−an).)
Montrer que des suites adjacentes convergent toutes deux vers la même limite.
Application : montrer que les suitesan=∑k=0nk!1 et bn=an+n⋅n!1 (n≥1) sont adjacentes. (Leur limite commune est le nombre e, étudié dans le Chapitre 23.)
Solution
Solution de Exercice 20.10.
1. La suitedn=bn−an satisfait dn+1−dn=(bn+1−bn)−(an+1−an)≤0, donc (dn) est décroissante ; comme dn→0, on obtient dn≥0 pour tout n (une suitedécroissante avec un terme négatif resterait en dessous pour toujours, empêchant la limite 0). D’où an≤bn.
2. De an≤bn≤b0, la suitecroissante(an) est majorée, donc elle converge vers un certain ℓ. De même (bn), décroissante et minorée par a0, converge vers un certain ℓ′. Alors ℓ′−ℓ=lim(bn−an)=0, donc ℓ=ℓ′.
3.(an) est (strictement) croissante car an+1−an=(n+1)!1>0. Pour (bn),