Une suite est une liste de nombres réels indexés par les entiers naturels. Les suites modélisent des évolutions discrètes — populations comptées année par année, soldes d’un compte bancaire, approximations successives d’un nombre — et leurs limites sont la première rencontre sérieuse avec l’infini. Ce chapitre met en place le vocabulaire, le principe de récurrence, et les théorèmes fondamentaux de convergence.
20.1 Raisonnement par récurrence
Théorème 20.1(Principe de récurrence)
Soit P(n) un énoncé dépendant d’un entier n, et soit n0∈N. Si
(initialisation)P(n0) est vrai, et
(hérédité) pour tout n≥n0, P(n) implique P(n+1),
alors P(n) est vrai pour tout n≥n0.
Démonstration. Supposons, par l’absurde, que l’ensemble A des entiers n≥n0 pour lesquels P(n) est faux est non vide. Alors A a un plus petit élément m.1 Comme P(n0) est vrai, m>n0, donc m−1≥n0 et m−1∈/A, c’est-à-dire P(m−1) est vrai. L’hérédité appliquée à n=m−1 montre alors que P(m) est vrai, contredisant m∈A. ∎
Exemple 20.2
Prouvons l’inégalité de Bernoulli : pour tout réel a>0 et tout n∈N,
(1+a)n≥1+na.
Initialisation. Pour n=0, les deux membres valent 1. Hérédité. Supposons (1+a)n≥1+na pour un certain n∈N. Comme 1+a>0, multiplier les deux membres par 1+a préserve l’inégalité :
(1+a)n+1≥(1+na)(1+a)=1+(n+1)a+na2≥1+(n+1)a.
Par récurrence, l’inégalité vaut pour tout n∈N.
Méthode 20.3(Rédiger une démonstration par récurrence)
Toujours rendre l’énoncé P(n) explicite avant de commencer. Une démonstration complète a trois parties visibles : l’initialisation, l’hérédité (« supposons P(n) ; prouvons P(n+1) »), et la conclusion invoquant le principe de récurrence. L’erreur la plus courante est de prouver l’hérédité sans jamais utiliser l’hypothèse P(n) : si cela arrive, soit la preuve est fausse, soit la récurrence n’était pas nécessaire.
20.2 Vocabulaire des suites
Définition 20.4(Suite)
Une suite est une fonctionu:N→R (ou de {n∈N:n≥n0} vers R). L’image de n s’écrit un, et la suite elle-même (un)n∈N ou simplement (un).
Une suite peut être définie explicitement, par une formule un=f(n), ou par récurrence, par son premier terme et une relation un+1=f(un).
Définition 20.5(Monotonie)
Une suite(un) est croissante si un+1≥un pour tout n, décroissante si un+1≤un pour tout n, et monotone si elle est croissante ou décroissante. Elle est strictement croissante (resp. décroissante) lorsque les inégalités sont strictes.
Méthode 20.6(Étudier la monotonie d’une suite)
Trois techniques standard :
étudier le signe de un+1−un ;
si tous les termes sont positifs, comparer unun+1 à 1 ;
si un=f(n) avec f définie sur [0,+∞), utiliser les variations de f.
Définition 20.7(Suite bornée)
Une suite(un) est majorée s’il existe M∈R avec un≤M pour tout n ; minorée s’il existe m∈R avec un≥m pour tout n ; et bornée si les deux valent.
20.2.1 Suites arithmétiques et géométriques
Définition 20.8(Suites arithmétiques et géométriques)
Une suite(un) est arithmétique de raison r si un+1=un+r pour tout n, et géométrique de raison q si un+1=qun pour tout n.
Proposition 20.9(Forme explicite et sommes)
Soit n∈N.
Si (un) est arithmétique de raison r, alors un=u0+nr et
u0+u1+⋯+un=(n+1)2u0+un.
Si (un) est géométrique de raison q=1, alors un=u0qn et
u0+u1+⋯+un=u01−q1−qn+1.
Démonstration. Les formes explicites suivent par des récurrences immédiates. Pour la somme arithmétique, écrire S=u0+⋯+un et ajouter la même somme écrite à l’envers : chacune des n+1 sommes de colonnes égale u0+un, donc 2S=(n+1)(u0+un). Pour la somme géométrique, calculer S−qS : tous les termes s’annulent par paires sauf le premier et le dernier, donc (1−q)S=u0(1−qn+1). ∎
20.3 Limite d’une suite
Définition 20.10(Suite convergente)
Une suite(un)converge vers le nombre réelℓ si tout intervalle ouvert contenant ℓ contient tous les termes un à partir d’un certain rang. On écrit alors n→+∞limun=ℓ.
De façon équivalente : pour tout ε>0, il existe N∈N tel que pour tout n≥N, ∣un−ℓ∣≤ε.
Convergence de un=2+n(−1)n vers ℓ=2 : pour ε>0 donné, tous les termes à partir de l’indice N sont dans la bande [ℓ−ε,ℓ+ε].
Définition 20.11(Divergence vers l’infini)
La suite(un)tend vers +∞ si pour tout A∈R, il existe N∈N tel que un≥A pour tout n≥N. On écrit n→+∞limun=+∞ ; la définition de limun=−∞ est analogue. Une suite qui ne converge pas est dite divergente.
Remarque 20.12
Une suite peut diverger sans tendre vers ±∞ : la suiteun=(−1)n ne prend que les valeurs 1 et −1 et n’a pas de limite.
Les formes indéterminées sont (+∞)+(−∞), 0×∞, ∞∞ et 00.
Démonstration. On prouve la règle de la somme pour des limites finies ; les autres cas sont analogues et laissés en exercice. Soit ε>0. Il existe N1,N2 tels que ∣un−ℓ∣≤ε/2 pour n≥N1 et ∣vn−ℓ′∣≤ε/2 pour n≥N2. Pour n≥max(N1,N2), l’inégalité triangulaire donne
∣(un+vn)−(ℓ+ℓ′)∣≤∣un−ℓ∣+∣vn−ℓ′∣≤ε.
∎
Méthode 20.15(Lever une forme indéterminée)
Face à une forme indéterminée, factoriser le terme dominant. Par exemple
Si un≤vn à partir d’un certain rang et un→+∞, alors vn→+∞.
(Théorème des gendarmes) Si un≤vn≤wn à partir d’un certain rang et (un) et (wn) convergent toutes deux vers la même limite ℓ, alors (vn)converge vers ℓ.
Démonstration.1. Soit A∈R. Comme un→+∞, il existe N avec un≥A pour n≥N ; en élargissant N si besoin, vn≥un≥A pour n≥N.
2. Soit ε>0. À partir d’un certain rang, à la fois ℓ−ε≤un et wn≤ℓ+ε valent, d’où ℓ−ε≤un≤vn≤wn≤ℓ+ε, c’est-à-dire ∣vn−ℓ∣≤ε. ∎
Exemple 20.17
Pour tout n≥1, −n1≤n(−1)n≤n1, et les deux bornes tendent vers 0 ; d’où n(−1)n→0.
Théorème 20.18(Théorème de la convergence monotone)
Démonstration partielle. On prouve le troisième énoncé. Soit (un)croissante et non majorée, et soit A∈R. Comme A n’est pas un majorant, il existe N avec uN≥A ; par monotonie, un≥uN≥A pour tout n≥N. D’où un→+∞.
Les deux énoncés de convergence s’appuient sur la propriété de la borne supérieure de R ; ils sont admis à ce niveau (et prouvés en première année d’université). ∎
Remarque 20.19
Le théorème garantit l’existence de la limite mais n’en donne pas la valeur. Une suitecroissantemajorée par Mconverge vers un certain ℓ≤M, pas nécessairement vers M.
Théorème 20.20(Limite des suites géométriques)
Soit q∈R.
Si q>1, alors qn→+∞.
Si q=1, alors qn→1.
Si ∣q∣<1, alors qn→0.
Si q≤−1, alors (qn) diverge et n’a pas de limite.
Démonstration.1. Écrire q=1+a avec a>0. L’inégalité de Bernoulli (Exemple 20.2) donne qn≥1+na→+∞, et on conclut par comparaison (Théorème 20.16).
2. Immédiat.
3. Si q=0 l’assertion est claire. Sinon ∣q∣<1 donne 1/∣q∣>1, donc (1/∣q∣)n→+∞ par le point 1, d’où ∣q∣n→0, et −∣q∣n≤qn≤∣q∣n permet de conclure par le théorème des gendarmes.
4. Pour q≤−1, (q2n) prend des valeurs ≥1 tandis que (q2n+1) prend des valeurs ≤−1 : aucune limite unique ne peut attirer les deux sous-suites. ∎
Les trois comportements de (qn) : divergence vers +∞ pour q>1 (rouge), convergence vers 0 pour ∣q∣<1 (bleu), et oscillation amortie — encore convergence vers 0 — pour −1<q<0 (orange).
prouver par récurrence que (un) reste dans un intervalleI sur lequel f se comporte bien (et, souvent, que (un) est monotone) ;
déduire la convergence du théorème de la convergence monotone ;
passer à la limite dans la relation un+1=f(un) : si f est continue et un→ℓ∈I, alors ℓ satisfait f(ℓ)=ℓ (voir le Chapitre 21) ; résoudre cette équation et sélectionner la bonne racine.
Construction en escalier pour un+1=un+2, u0=0 (Exercice 20.6) : chaque marche verticale lit f(un) sur la courbe, chaque marche horizontale la ramène par y=x. La suite monte vers le point fixeℓ=2, où la courbe rencontre la droite.
Exemple 20.22
Soit u0=2 et un+1=21(un+un2). On vérifie par récurrence que un≥2 pour tout n (l’inégalité 21(x+2/x)≥2 pour x>0 équivaut à (x−2)2≥0), puis que (un) est décroissante, car
un+1−un=2un2−un2≤0.
Décroissante et minorée, (un)converge vers un certain ℓ≥2, qui doit satisfaire ℓ=21(ℓ+2/ℓ), c’est-à-dire ℓ2=2. D’où un→2. C’est l’algorithme d’Héron, déjà utilisé par les Babyloniens ; sa convergence est extrêmement rapide (u3 donne déjà 2 à huit décimales).
20.5 Exercices
Exercice 20.1★
Prouver par récurrence que pour tout n∈N,
12+22+⋯+n2=6n(n+1)(2n+1).
Solution
Solution de Exercice 20.1.
Soit P(n) l’énoncé ∑k=1nk2=6n(n+1)(2n+1). Initialisation : pour n=0 les deux membres valent 0 (somme vide). Hérédité : supposons P(n). Alors
Comme 2n2+7n+6=(n+2)(2n+3), c’est 6(n+1)(n+2)(2(n+1)+1), qui est P(n+1). Par récurrence, P(n) vaut pour tout n.
Exercice 20.2★
Étudier la monotonie des suites définies pour n≥1 par
an=nn+1,bn=n2n,cn=n2−10n.
Solution
Solution de Exercice 20.2.
an+1−an=n+1n+2−nn+1=n(n+1)n(n+2)−(n+1)2=n(n+1)−1<0 : (an) est strictement décroissante.
(bn) a des termes positifs et bnbn+1=n+12n+1⋅2nn=n+12n≥1⟺2n≥n+1⟺n≥1 : (bn) est croissante (strictement pour n≥2).
cn+1−cn=(n+1)2−10(n+1)−n2+10n=2n−9, qui est négatif pour n≤4 et positif pour n≥5 : (cn) décroît jusqu’à c5=−25, son minimum, puis croît. Elle n’est pas monotone.
Exercice 20.3★
Calculer les limites des suites de termes généraux
un=2n2+53n2−n+1,vn=n+1−n,wn=3n+12n−3n.
Solution
Solution de Exercice 20.3.
Factoriser les termes dominants :
un=n2(2+5/n2)n2(3−1/n+1/n2)n→+∞23.
Multiplier par le conjugué :
vn=n+1+n(n+1)−n=n+1+n1n→+∞0.
Diviser numérateur et dénominateur par 3n :
wn=1+(1/3)n(2/3)n−1n→+∞1+00−1=−1,
en utilisant limqn=0 pour ∣q∣<1.
Exercice 20.4★
Soit (un) la suite arithmétique avec u0=5 et raison r=3, et (vn) la suite géométrique avec v0=8 et raison q=21. Calculer un, vn, ∑k=0nuk et ∑k=0nvk, et les limites des quatre expressions lorsque n→+∞.
Solution
Solution de Exercice 20.4.
un=5+3n→+∞ et vn=8⋅(1/2)n=23−n→0. Les sommes sont
où n!=1×2×⋯×n. Pour la seconde limite, borner nnn! par un terme d’une suite géométrique.
Solution
Solution de Exercice 20.5.
Comme −1≤cosn≤1,
n+1n−1≤n+1n+cosn≤1,
et n+1n−1→1, donc la limite est 1 par le théorème des gendarmes.
Pour la seconde limite, écrire
0≤nnn!=n1⋅n2⋯nn≤n1,
car chaque facteur nk avec 2≤k≤n est au plus 1. Comme n1→0, le théorème des gendarmes donne nnn!→0. (La borne géométrique suggérée fonctionne aussi : chaque facteur avec k≤n/2 est au plus 21, donnant la borne plus forte (1/2)⌊n/2⌋.)
En déduire que (un)converge et déterminer sa limite.
Solution
Solution de Exercice 20.6.
1.u0=0∈[0,2]. Si 0≤un≤2, alors 2≤un+2≤4, donc 2≤un+1≤2 ; en particulier 0≤un+1≤2. Par récurrence la propriété vaut pour tout n.
2.un+1−un=un+2−un. Pour x∈[0,2], x+2≥x⟺x+2≥x2⟺(2−x)(x+1)≥0, ce qui est vrai. D’où (un) est croissante.
3.Croissante et majorée par 2, (un)converge vers un certain ℓ∈[0,2]. En passant à la limite dans un+1=un+2 (l’application x↦x+2 est continue) on obtient ℓ=ℓ+2, donc ℓ2−ℓ−2=0, c’est-à-dire ℓ∈{−1,2}. Comme ℓ≥0, limun=2.
Exercice 20.7★★
Un patient prend une dose de 1 unité d’un médicament chaque matin. Pendant chaque période de 24 heures, le corps élimine 40% du médicament présent. Soit un la quantité de médicament dans le corps juste après la dose du jour n, de sorte que u0=1.
Justifier que un+1=0.6un+1.
Soit vn=un−2.5. Montrer que (vn) est géométrique et en déduire une formule explicite pour un.
Déterminer la quantité de médicament à long terme dans le corps.
Solution
Solution de Exercice 20.7.
1. Entre deux doses, 40% du médicament est éliminé, donc la quantité un devient 0.6un ; la dose suivante ajoute 1 unité : un+1=0.6un+1.
2.vn+1=un+1−2.5=0.6un+1−2.5=0.6(un−2.5)=0.6vn : (vn) est géométrique de raison 0.6 et de premier terme v0=1−2.5=−1.5. D’où vn=−1.5×0.6n et
un=2.5−1.5×0.6n.
3. Comme 0.6n→0, un→2.5 : la quantité de médicament se stabilise à 2.5 unités.
Exercice 20.8★★
Soit (un) définie par u0=3 et un+1=un+24un−1.
Montrer que pour tout n, an≤bn. (Indication : étudier la monotonie de (bn−an).)
Montrer que des suites adjacentes convergent toutes deux vers la même limite.
Application : montrer que les suitesan=∑k=0nk!1 et bn=an+n⋅n!1 (n≥1) sont adjacentes. (Leur limite commune est le nombre e, étudié dans le Chapitre 23.)
Solution
Solution de Exercice 20.10.
1. La suitedn=bn−an satisfait dn+1−dn=(bn+1−bn)−(an+1−an)≤0, donc (dn) est décroissante ; comme dn→0, on obtient dn≥0 pour tout n (une suitedécroissante avec un terme négatif resterait en dessous pour toujours, empêchant la limite 0). D’où an≤bn.
2. De an≤bn≤b0, la suitecroissante(an) est majorée, donc elle converge vers un certain ℓ. De même (bn), décroissante et minorée par a0, converge vers un certain ℓ′. Alors ℓ′−ℓ=lim(bn−an)=0, donc ℓ=ℓ′.
3.(an) est (strictement) croissante car an+1−an=(n+1)!1>0. Pour (bn),
donc (bn) est décroissante. Enfin bn−an=nn!1→0. Les deux suites sont adjacentes, donc convergent vers une limite commune.
20.6 Problème : la suite de Héron, enfin jugée
Problème 20.1
Devoir du week-end — la récurrence certifie, la convergence monotone tranche, et la recette de 2 vieille de deux mille ans obtient enfin sa démonstration (avec, pour dessert, la merveilleuse moyenne de Gauss)
Trois fois déjà cette série a croisé la recette de Héron — moyenner l’estimation avec 2/estimation — et trois fois elle n’a pu qu’observer que la recette fonctionne. Ce chapitre possède enfin les instruments du jugement : la récurrence (Théorème 20.1), le théorème de convergence monotone (Théorème 20.18) et les limites de suites récurrentes. Le verdict, et la vitesse certifiée, occupent le cœur de ce problème ; autour de lui, les pièges classiques de la récurrence, la divergence la plus lente des mathématiques, et la convergence la plus rapide que Gauss ait jamais rencontrée.
Partie I — Échauffements par récurrence.
Démontrer par récurrence que 1+3+5+⋯+(2n−1)=n2 (l’escalier des nombres impairs, dessiné dans le volume précédent, à présent certifié).
Démontrer par récurrence que 2n>n pour tout n∈N.
Démontrer par récurrence l’inégalité de Bernoulli : pour x≥0 et n∈N, (1+x)n≥1+nx.
Le piège classique : « toutes les billes sont de la même couleur — c’est vrai pour une bille ; et si n billes quelconques sont toujours d’une seule couleur, alors parmi n+1 billes les n premières partagent une couleur, les n dernières aussi, donc les n+1 également ». Tout enfant sait que la conclusion est absurde : trouver l’étape exacte où la récurrence se rompt.
Démontrer par récurrence que 4n−1 est divisible par 3 pour tout n∈N.
Partie II — Le procès de Héron. On pose x0=2 et xn+1=21(xn+xn2).
Calculer x1, x2, x3 sous forme de fractions exactes (de vieilles connaissances).
Démontrer l’identité clé
xn+12−2=(2xnxn2−2)2≥0,
et en déduire par récurrence que xn>0 et xn2>2 pour tout n.
Montrer que (xn) est strictement décroissante (calculer xn+1−xn et utiliser la question 7).
Invoquer le théorème de convergence monotone : pourquoi (xn) converge-t-elle vers une limite L≥1 ?
Identifier la limite : passer la relation de récurrence à la limite (Proposition 20.14) et conclure L=2. Énoncer le verdict historique : après deux mille ans de loyaux services, la recette de Héron est démontrée convergente.
La vitesse certifiée : avec en=xn−2, démontrer que
en+1=2xnen2,
et en déduire en+1≤22en2 : l’erreur est élevée au carré à chaque pas — le doublement des décimales observé depuis le volume précédent, désormais théorème.
Confirmer numériquement : calculer e0,e1,e2,e3 (à partir de la question 6) et vérifier que chaque en2en+1 est proche de 2xn1.
Partie III — La divergence la plus lente.
L’Exercice 20.9 a démontré H2k≥1+2k pour les sommes harmoniques. Combien de termes garantissent Hn>10 ? (Une puissance de deux fera l’affaire ; s’émerveiller de sa taille.)
Par contraste, les sommes géométriques1+21+41+⋯+2n1=2−2n1 convergent vers 2 (Théorème 20.20) : l’intuition de la tablette de chocolat du volume précédent, enfin devenue un énoncé sur les limites. En écrire la démonstration en deux lignes.
Entre les deux : montrer que les sommes Sn=1+41+91+⋯+n21 convergent, en majorant k21≤k(k−1)1=k−11−k1 (pour k≥2), en télescopant, puis en appliquant la convergence monotone. (La limite, 6π2, est l’un des miracles d’Euler, démontré dans les volumes universitaires.)
Énoncer en deux phrases la morale des questions 13 à 15 : que décide « les termes tendent vers 0 » quant à la convergence des sommes — et que ne décide-t-elle pas ?
Calculer M(1,2) à six décimales (combien d’itérations a-t-il fallu ?). Le 30 mai 1799, Gauss calcula M(1,2) à onze décimales, reconnut M(1,2)π dans une intégrale connue, et écrivit qu’un « nouveau champ de l’analyse » venait de s’ouvrir — c’était le cas : les intégrales elliptiques, racontées dans les volumes universitaires. Terminer par le classement des vitesses de convergence observées dans ce problème, de la plus lente à la plus rapide.
Solution
Solution de Problème 20.1.
1. Vrai pour n=1 (1=12). Si 1+3+⋯+(2n−1)=n2, alors en ajoutant l’impair suivant : n2+(2n+1)=(n+1)2 : hérédité. Par récurrence, c’est vrai pour tout n≥1.
2.20=1>0. Si 2n>n, alors 2n+1=2⋅2n>2n≥n+1 pour n≥1 (et le cas n=0 se vérifie directement) : hérédité, c’est fait.
3.n=0 : 1≥1. Si (1+x)n≥1+nx, multiplions par 1+x≥1>0 : (1+x)n+1≥(1+nx)(1+x)=1+(n+1)x+nx2≥1+(n+1)x.
4. C’est le passage de n=1 à n=2 : parmi deux billes, « les n premières » et « les n dernières » sont deux billes uniques disjointes — aucune bille commune ne fait le pont entre les deux groupes, donc rien n’oblige leurs couleurs à coïncider. L’argument d’hérédité exige en silence que les deux groupes se chevauchent, ce qui n’est vrai qu’à partir de n≥2 ; avec l’initialisation en n=1, la chaîne ne démarre jamais.
5.40−1=0=3×0. Si 4n−1=3k, alors 4n+1−1=4(4n−1)+3=3(4k+1) : hérédité.
6.x1=23, x2=1217, x3=408577.
7.xn+12−2=4xn2(xn2+2)2−8xn2=4xn2(xn2−2)2 : un carré divisé par un nombre positif, donc ≥0, et même >0 dès que xn2=2. Récurrence : x0=2>0 avec x02=4>2 ; si xn>0 et xn2>2, alors xn+1 (moyenne de nombres positifs) est positif et xn+12−2>0.
8.xn+1−xn=2xn2−xn2<0 d’après la question 7 : la suite est strictement décroissante.
9.Décroissante et minorée (par 1, puisque xn2>2>1 et xn>0) : par le théorème de convergence monotone, (xn)converge vers une limite L≥1.
10. Les limites respectent l’algèbre : de xn+1=21(xn+xn2) et xn→L≥1>0 on tire L=21(L+L2), donc L2=2 et, L étant positif, L=2. Verdict : convergence démontrée, limite identifiée — Héron est acquitté avec les honneurs.
11.xn+1−2=2xnxn2−22xn+2=2xn(xn−2)2 : c’est exactement en+1=2xnen2, et xn>2 donne en+1≤22en2. Erreur élevée au carré : chaque pas double le nombre de décimales exactes, comme on l’observait déjà dans le volume précédent.
12.e0≈0.5858, e1≈0.0858, e2≈0.00245, e3≈2.1×10−6. Rapports : e02e1≈0.25=2x01 ; e12e2≈0.333=2x11 ; e22e3≈0.353≈2x21 : le théorème à l’œuvre.
13.H218≥1+9=10 : il faut environ 260000 termes (218=262144) rien que pour dépasser 10 — une divergence au pas de tortue (et Hn>100 demanderait plus de termes qu’il n’y a d’atomes dans une bibliothèque).
14.Sn=2−2n1 (somme géométrique), et 2n1→0 (Théorème 20.20), donc Sn→2 : la tablette de chocolat indéfiniment croquée tend vers le tout sans jamais l’atteindre — dans la langue officielle des limites, cette fois.
15. Pour k≥2 : k21≤k(k−1)1=k−11−k1, donc Sn≤1+(1−n1)<2 : la suite est croissante et majorée, donc convergente (convergence monotone). Euler a plus tard nommé la limite : 6π2.
16. Que les termes tendent vers 0 est nécessaire pour que les sommes se stabilisent, mais ne décide de rien : les termes harmoniques n1→0 et pourtant les sommes explosent ; les termes n21→0 et les sommes convergent. Toute la question est de savoir à quelle vitesse les termes meurent — c’est la théorie des séries, construite dans les volumes universitaires.
17.a1=2≈1.41421, b1=1.5 ; a2≈1.45648, b2≈1.45711 : deux itérations suffisent déjà à faire coïncider trois décimales — une vitesse sidérante.
18.bn+1−an+1=2an+bn−anbn=2(bn−an)2≥0 : les moyennes restent ordonnées. (an) est croissante : an+1=anbn≥an⋅an=an ; et (bn) est décroissante par un argument symétrique.
19.bn−anbn+1−an+1=2(bn−an)(bn+an)(bn−an)2=2(bn+an)bn−an≤21 : l’écart est au moins divisé par deux, donc bn−an→0 ; avec la question 18, les suites sont adjacentes et partagent une limite M(1,2).
20. La troisième itération donne a3≈b3≈1.456791 : M(1,2)≈1.456791 en trois tours de manivelle (l’écart est à peu près élevé au carré, comme chez Héron). Classement des vitesses rencontrées dans ce problème, de la plus lente à la plus rapide : les sommes harmoniques (divergence glaciale), les sommes géométriques (erreur divisée par deux à chaque pas), Héron et la moyennearithmético-géométrique (erreur élevée au carré à chaque pas) — et c’est la vitesse surnaturelle de cette dernière qui a dit à Gauss qu’il venait de tomber sur un nouveau filon d’analyse.
Toute partie non vide de N a un plus petit élément ; cette propriété de N est prise comme axiome. ↩