Mathematics · Book 2 · Grades 10–12

Mathématiques du lycée

Mathématiques du lycée · Grades 10–12

34Sommes de variables aléatoires et loi des grands nombres

Pourquoi les casinos gagnent-ils toujours à la fin, et pourquoi les sondages fonctionnent-ils ? Parce que les moyennes de nombreuses quantités aléatoires indépendantes fluctuent de moins en moins. Ce chapitre le prouve : linéarité de l’espérance, additivité de la variance pour des variables indépendantes, inégalité de Bienaymé–Tchebychev, et loi des grands nombres.

34.1 Sommes de variables aléatoires

Étant données deux variables aléatoires X,YX, Y sur le même univers fini Ω\Omega, la somme X+YX + Y est la variable aléatoire ωX(ω)+Y(ω)\omega \mapsto X(\omega) + Y(\omega).

Théorème 34.1 (Linéarité de l’espérance)

Pour toutes variables aléatoires X,YX, Y sur Ω\Omega et a,bRa, b \in \R :

E(X+Y)=E(X)+E(Y),E(aX+b)=aE(X)+b.\E(X + Y) = \E(X) + \E(Y), \qquad \E(aX + b) = a\E(X) + b .

Aucune hypothèse d’indépendance n’est nécessaire.

Démonstration. Écrire l’espérance comme somme sur les issues : comme P(X=x)=ω:X(ω)=xP({ω})\P(X = x) = \sum_{\omega : X(\omega) = x} \P(\{\omega\}), en regroupant les termes on obtient E(X)=ωΩP({ω})X(ω)\E(X) = \sum_{\omega \in \Omega} \P(\{\omega\})\,X(\omega). Alors

E(X+Y)=ωP({ω})(X(ω)+Y(ω))=ωP({ω})X(ω)+ωP({ω})Y(ω)=E(X)+E(Y).\E(X + Y) = \sum_{\omega} \P(\{\omega\})\bigl(X(\omega) + Y(\omega)\bigr) = \sum_{\omega} \P(\{\omega\})X(\omega) + \sum_{\omega} \P(\{\omega\})Y(\omega) = \E(X) + \E(Y). \qedhere

Définition 34.2 (Variables aléatoires indépendantes)

XX et YY sont indépendantes si pour toutes valeurs x,yx, y :

P(X=x et Y=y)=P(X=x)P(Y=y).\P(X = x \text{ et } Y = y) = \P(X = x)\,\P(Y = y).

Plusieurs variables X1,,XnX_1, \dots, X_n sont indépendantes si cette règle de produit vaut pour tout choix de valeurs de toute sous-famille.

Proposition 34.3

Si XX et YY sont indépendantes, E(XY)=E(X)E(Y)\E(XY) = \E(X)\,\E(Y).

Démonstration.

E(XY)=x,yxy  P(X=x et Y=y)=x,yxyP(X=x)P(Y=y)=(xxP(X=x))(yyP(Y=y)).\begin{aligned} \E(XY) &= \sum_{x, y} xy\;\P(X = x \text{ et } Y = y) = \sum_{x, y} xy\,\P(X=x)\P(Y=y) \\ &= \Bigl(\sum_x x\P(X=x)\Bigr)\Bigl(\sum_y y\P(Y=y)\Bigr). \qedhere \end{aligned}

Théorème 34.4 (Variance d’une somme)

Si XX et YY sont indépendantes, alors

V(X+Y)=V(X)+V(Y).\V(X + Y) = \V(X) + \V(Y).

Plus généralement, pour X1,,XnX_1, \dots, X_n indépendantes : V(X1++Xn)=V(X1)++V(Xn)\V(X_1 + \dots + X_n) = \V(X_1) + \dots + \V(X_n).

Démonstration. En utilisant König–Huygens (Proposition 33.3) et la linéarité :

V(X+Y)=E((X+Y)2)(EX+EY)2=E(X2)+2E(XY)+E(Y2)E(X)22E(X)E(Y)E(Y)2=V(X)+V(Y)+2(E(XY)E(X)E(Y)),\begin{align*} \V(X + Y) &= \E\bigl((X+Y)^2\bigr) - \bigl(\E X + \E Y\bigr)^2\\ &= \E(X^2) + 2\E(XY) + \E(Y^2) - \E(X)^2 - 2\E(X)\E(Y) - \E(Y)^2\\ &= \V(X) + \V(Y) + 2\bigl(\E(XY) - \E(X)\E(Y)\bigr), \end{align*}

et le dernier crochet s’annule pour des variables indépendantes (Proposition 34.3). Le cas général suit par récurrence.

Exemple 34.5 (Binomiale revisitée)

Une variable binomiale XB(n,p)X \sim \mathcal B(n, p) est une somme X=X1++XnX = X_1 + \dots + X_n de nn variables de Bernoulli indépendantes. D’où, structurellement :

E(X)=np,V(X)=np(1p),\E(X) = np, \qquad \V(X) = np(1-p),

retrouvant Théorème 33.8 sans aucun calcul.

Proposition 34.6 (Moyenne empirique)

Soient X1,,XnX_1, \dots, X_n indépendantes de même loi que XX (espérance μ\mu, variance σ2\sigma^2), et soit Mn=X1++XnnM_n = \frac{X_1 + \dots + X_n}{n} leur moyenne empirique. Alors

E(Mn)=μ,V(Mn)=σ2n,σ(Mn)=σn.\E(M_n) = \mu, \qquad \V(M_n) = \frac{\sigma^2}{n}, \qquad \sigma(M_n) = \frac{\sigma}{\sqrt n}.

Démonstration. La linéarité donne E(Mn)=nμn=μ\E(M_n) = \frac{n\mu}{n} = \mu ; l’indépendance donne V(X1++Xn)=nσ2\V(X_1 + \dots + X_n) = n\sigma^2, et diviser par nn multiplie la variance par 1n2\frac{1}{n^2} (Proposition 33.4).

La quantité σn\frac{\sigma}{\sqrt n} est la loi de la racine carrée fondamentale : pour diviser par deux les fluctuations d’une moyenne, il faut quadrupler la taille de l’échantillon.

La loi de la racine carrée : chaque quadruplement de la taille de l’échantillon ne divise l’écart-type de la moyenne que par deux.
La loi de la racine carrée : chaque quadruplement de la taille de l’échantillon ne divise l’écart-type de la moyenne que par deux.

34.2 Inégalités de concentration

Théorème 34.7 (Inégalité de Markov)

Si X0X \geq 0 et a>0a > 0 :

P(Xa)E(X)a.\P(X \geq a) \leq \frac{\E(X)}{a}.

Démonstration. Dans E(X)=ipixi\E(X) = \sum_i p_i x_i (tous les termes positifs), ne garder que les termes avec xiax_i \geq a : chacun vaut au moins apia\,p_i, donc E(X)axiapi=aP(Xa)\E(X) \geq a \sum_{x_i \geq a} p_i = a\,\P(X \geq a).

Théorème 34.8 (Inégalité de Bienaymé–Tchebychev)

Pour toute variable aléatoire XX et tout ε>0\varepsilon > 0 :

P(XE(X)ε)V(X)ε2.\P\bigl(\abs{X - \E(X)} \geq \varepsilon\bigr) \leq \frac{\V(X)}{\varepsilon^2}.

Démonstration. Appliquer l’inégalité de Markov à la variable positive Y=(XE(X))2Y = (X - \E(X))^2 avec a=ε2a = \varepsilon^2 :

P(XE(X)ε)=P(Yε2)E(Y)ε2=V(X)ε2.\P\bigl(\abs{X - \E(X)} \geq \varepsilon\bigr) = \P(Y \geq \varepsilon^2) \leq \frac{\E(Y)}{\varepsilon^2} = \frac{\V(X)}{\varepsilon^2}. \qedhere

Concentration : Bienaymé–Tchebychev borne la probabilité que X tombe dans les queues (en rouge), à distance au moins  de son espérance, par (X)/ 2.
Concentration : Bienaymé–Tchebychev borne la probabilité que XX tombe dans les queues (en rouge), à distance au moins ε\varepsilon de son espérance, par V(X)/ε2\V(X)/\varepsilon^2.

Théorème 34.9 (Loi des grands nombres)

Soient X1,,XnX_1, \dots, X_n indépendantes de même loi (espérance μ\mu, variance σ2\sigma^2) et MnM_n leur moyenne empirique. Pour tout ε>0\varepsilon > 0 :

P(Mnμε)σ2nε2n+0.\P\bigl(\abs{M_n - \mu} \geq \varepsilon\bigr) \leq \frac{\sigma^2}{n\,\varepsilon^2} \xrightarrow[n \to +\infty]{} 0 .

La moyenne empirique se concentre autour de l’espérance.

Démonstration. Bienaymé–Tchebychev appliqué à MnM_n, d’espérance μ\mu et de variance σ2n\frac{\sigma^2}{n} (Proposition 34.6).

Remarque 34.10

Ce théorème est le pont entre théorie des probabilités et statistique : la fréquence d’un événement sur de nombreuses répétitions indépendantes approche sa probabilité (prendre XiX_i l’indicatrice de l’événement, de sorte que μ=p\mu = p). Il justifie l’estimation d’une probabilité par simulation (méthode de Monte-Carlo) et d’une proportion dans une population par un sondage — quantitativement : voir Chapitre 35.

Méthode 34.11 (Utiliser Bienaymé–Tchebychev)

Pour garantir P(Mnμε)α\P(\abs{M_n - \mu} \geq \varepsilon) \leq \alpha, il suffit que nσ2αε2n \geq \frac{\sigma^2}{\alpha\,\varepsilon^2}. La borne est grossière (les fluctuations réelles sont en général bien plus petites) mais parfaitement générale : elle n’exige rien sur la loi au-delà d’une variance finie.

34.3 Exercices

Exercice 34.1

On lance deux dés équilibrés ; soit SS la somme. En utilisant la linéarité (pas la loi de SS !), calculer E(S)\E(S) ; puis calculer V(S)\V(S) en utilisant l’indépendance, sachant qu’un dé équilibré a pour variance 3512\frac{35}{12}.

Solution

Solution de Exercice 34.1.

Chaque dé a pour espérance 1+2++66=72\frac{1 + 2 + \dots + 6}{6} = \frac{7}{2}, donc par linéarité E(S)=72+72=7\E(S) = \frac72 + \frac72 = 7. Les dés sont indépendants, donc V(S)=3512+3512=3565.83\V(S) = \frac{35}{12} + \frac{35}{12} = \frac{35}{6} \approx 5.83.

Exercice 34.2

Soit XB(100, 0.5)X \sim \mathcal B(100,\ 0.5). Borner P(X75)\P(X \geq 75) par l’inégalité de Markov, puis P(X5025)\P(\abs{X - 50} \geq 25) par Bienaymé–Tchebychev. Comparer.

Solution

Solution de Exercice 34.2.

E(X)=50\E(X) = 50 et V(X)=100×0.25=25\V(X) = 100 \times 0.25 = 25.

Markov (X0X \geq 0) : P(X75)5075=23\P(X \geq 75) \leq \frac{50}{75} = \frac23.

Bienaymé–Tchebychev : P(X5025)25252=0.04\P(\abs{X - 50} \geq 25) \leq \frac{25}{25^2} = 0.04 — et cela borne même l’événement bilatéral, dont X75X \geq 75 est la moitié. Tchebychev est bien plus fin ici car il exploite la variance, pas seulement la moyenne. (La vraie valeur de P(X75)\P(X \geq 75) est inférieure à 10610^{-6} : les deux bornes sont grossières.)

Exercice 34.3

On lance une pièce équilibrée nn fois et FnF_n désigne la fréquence de pile. Quelle taille nn doit-on prendre pour que, par la borne de Bienaymé–Tchebychev, P(Fn0.50.05)0.05\P\bigl(\abs{F_n - 0.5} \geq 0.05\bigr) \leq 0.05 ?

Solution

Solution de Exercice 34.3.

FnF_n est la moyenne empirique de nn variables de Bernoulli (12)\left(\frac12\right), de variance σ2=14\sigma^2 = \frac14. La borne

P(Fn0.50.05)1/4n×0.052=100n\P\left(\abs{F_n - 0.5} \geq 0.05\right) \leq \frac{1/4}{n \times 0.05^2} = \frac{100}{n}

est 0.05\leq 0.05 dès que n2000n \geq 2000.

Exercice 34.4 ★★

Une investisseuse répartit son capital également entre nn actifs indépendants, chacun de rendement espéré μ=5%\mu = 5\% et d’écart-type σ=20%\sigma = 20\%. Calculer l’espérance et l’écart-type du rendement du portefeuille MnM_n, et le nombre d’actifs nécessaires pour ramener l’écart-type sous 4%4\%. Quel principe financier cela illustre-t-il ?

Solution

Solution de Exercice 34.4.

Par la Proposition 34.6, E(Mn)=5%\E(M_n) = 5\% (la diversification ne change pas le rendement espéré) et σ(Mn)=20%n\sigma(M_n) = \frac{20\%}{\sqrt n}. Exiger 20n<4\frac{20}{\sqrt n} < 4 donne n>5\sqrt n > 5, c.-à-d. n26n \geq 26. C’est le principe de diversification : répartir le capital sur des risques indépendants divise le risque (écart type) par n\sqrt n sans réduire le rendement espéré.

Exercice 34.5 ★★

Soient XX et YY indépendantes, toutes deux uniformes sur {1,2,3}\{1, 2, 3\}.

  1. Donner la loi de S=X+YS = X + Y et calculer E(S)\E(S), V(S)\V(S) directement à partir de celle-ci.
  2. Retrouver les deux valeurs par linéarité et additivité de la variance.
Solution

Solution de Exercice 34.5.

1. En comptant les 99 couples équiprobables : SS prend les valeurs 2,3,4,5,62, 3, 4, 5, 6 avec probabilités 19,29,39,29,19\frac19, \frac29, \frac39, \frac29, \frac19. D’où E(S)=2+6+12+10+69=4\E(S) = \frac{2 + 6 + 12 + 10 + 6}{9} = 4 et E(S2)=4+18+48+50+369=1569=523\E(S^2) = \frac{4 + 18 + 48 + 50 + 36}{9} = \frac{156}{9} = \frac{52}{3}, donc V(S)=52316=43\V(S) = \frac{52}{3} - 16 = \frac43.

2. Une variable : E(X)=2\E(X) = 2, E(X2)=1+4+93=143\E(X^2) = \frac{1 + 4 + 9}{3} = \frac{14}{3}, V(X)=1434=23\V(X) = \frac{14}{3} - 4 = \frac23. Puis E(S)=2+2=4\E(S) = 2 + 2 = 4 et, par indépendance, V(S)=23+23=43\V(S) = \frac23 + \frac23 = \frac43. Mêmes valeurs.

Exercice 34.6 ★★

Montrer que l’additivité de la variance peut échouer sans indépendance : calculer V(X+Y)\V(X + Y) pour Y=XY = X, et comparer avec V(X)+V(Y)\V(X) + \V(Y). Pour quelles variables XX a-t-on V(2X)=2V(X)\V(2X) = 2\V(X) ?

Solution

Solution de Exercice 34.6.

Avec Y=XY = X : V(X+Y)=V(2X)=4V(X)\V(X + Y) = \V(2X) = 4\V(X), tandis que V(X)+V(Y)=2V(X)\V(X) + \V(Y) = 2\V(X). Les deux coïncident seulement lorsque V(X)=0\V(X) = 0, c.-à-d. lorsque XX est constante — donc l’additivité exige vraiment l’indépendance (ici XX est maximalement dépendante d’elle-même).

Exercice 34.7 ★★

Un dé est soupçonné d’être pipé. On le lance 12001200 fois et on obtient un six 260260 fois (f=0.2167f = 0.2167 au lieu de 160.1667\frac16 \approx 0.1667). Sous l’hypothèse que le dé est équilibré, borner P(Fn160.05)\P\bigl(\abs{F_n - \frac16} \geq 0.05\bigr) par Bienaymé–Tchebychev, et discuter si l’hypothèse d’équité est plausible.

Solution

Solution de Exercice 34.7.

Sous l’hypothèse d’équilibre, FnF_n est la moyenne de n=1200n = 1200 variables de Bernoulli avec p=16p = \frac16, σ2=1656=536\sigma^2 = \frac16\cdot\frac56 = \frac{5}{36} :

P(Fn160.05)5/361200×0.0025=51080.046.\P\left(\abs{F_n - \tfrac16} \geq 0.05\right) \leq \frac{5/36}{1200 \times 0.0025} = \frac{5}{108} \approx 0.046 .

L’écart observé est exactement 0.050.05 : un événement qu’un dé équilibré produit avec probabilité au plus 4.6%4.6\% — et comme Tchebychev est très conservateur, la vraie probabilité est bien plus petite. L’hypothèse d’équilibre n’est pas plausible ; le dé est très probablement pipé.

Exercice 34.8 ★★★

(Une meilleure inégalité pour la pièce.) Soient XB(n, p)X \sim \mathcal B(n,\ p) et Fn=XnF_n = \frac Xn.

  1. Montrer que p(1p)14p(1-p) \leq \frac14 pour p[0,1]p \in \intcc{0}{1}.
  2. En déduire la borne indépendante de la loi P(Fnpε)14nε2\P\bigl(\abs{F_n - p} \geq \varepsilon\bigr) \leq \frac{1}{4n\varepsilon^2}.
  3. Combien de personnes faut-il interroger pour que la fréquence observée soit à moins de 33 points de la vraie proportion avec probabilité au moins 95%95\%, en utilisant cette borne ? (Les vrais sondages utilisent des estimations plus fines, mais l’ordre de grandeur est correct.)
Solution

Solution de Exercice 34.8.

1. p(1p)=14(p12)214p(1-p) = \frac14 - \left(p - \frac12\right)^2 \leq \frac14.

2. FnF_n a pour espérance pp et pour variance p(1p)n14n\frac{p(1-p)}{n} \leq \frac{1}{4n} ; Bienaymé–Tchebychev donne

P(Fnpε)p(1p)nε214nε2,\P\bigl(\abs{F_n - p} \geq \varepsilon\bigr) \leq \frac{p(1-p)}{n\varepsilon^2} \leq \frac{1}{4n\varepsilon^2},

valable quel que soit le pp inconnu.

3. Avec ε=0.03\varepsilon = 0.03 et niveau 0.050.05 :

14n(0.03)20.05    n14×0.0009×0.055556.\frac{1}{4n(0.03)^2} \leq 0.05 \iff n \geq \frac{1}{4 \times 0.0009 \times 0.05} \approx 5556 .

Environ 56005600 personnes suffisent par cette borne grossière (la réponse classique par approximation normale est plus proche de 11001100, voir le Chapitre 35).