Une suite est une liste de nombres produits par une règle : les soldes successifs d’un compte d’épargne, les tailles d’une population année après année. Ce chapitre étudie les deux familles qui dominent les applications — les suitesarithmétiques, qui croissent par pas égaux, et les suitesgéométriques, qui croissent par rapports égaux. La théorie rigoureuse des limites est développée dans le Chapitre 20.
13.1 Définir une suite
Définition 13.1(Suite)
Une suite(un) associe à chaque entier n≥0 (ou n≥1) un nombre réelun, son terme d’indice n. Une suite peut être donnée
explicitement, par une formule de un en fonction de n : par exemple un=n2+1 ;
par récurrence, par son premier terme et une règle pour passer de chaque terme au suivant : par exemple u0=3 et un+1=2un−1.
Exemple 13.2
Pour un=n2+1 : u0=1, u1=2, u2=5, et u10=101 directement. Pour u0=3, un+1=2un−1 : u1=5, u2=9, u3=17 — chaque terme a besoin du précédent ; atteindre u10 prend dix étapes (ou une formule générale, voir l’Exercice 13.11).
13.2 Suites arithmétiques
Définition 13.3(Suite arithmétique)
Une suite est arithmétique de raisond si chaque terme s’obtient du précédent en ajoutant d :
un+1=un+dpour tout n.
De façon équivalente : la différence un+1−un est constante, égale à d.
Théorème 13.4(Terme général)
Si (un) est arithmétique de premier terme u0 et de raison d, alors
un=u0+ndpour tout n≥0,et plus geˊneˊralement un=up+(n−p)d.
Démonstration. Pour aller de u0 à un, la règle « ajouter d » est appliquée n fois : une étape donne u1=u0+d, deux étapes donnent u2=u0+2d, et après n étapes chaque application a contribué un d, donc un=u0+nd. (Ce « et ainsi de suite » est rendu rigoureux par récurrence dans le Chapitre 20.) La formule générale suit en comptant les n−p étapes de up à un. ∎
Théorème 13.5(Somme des entiers consécutifs)
Pour tout entier n≥1 :
1+2+⋯+n=2n(n+1).
Plus généralement, une somme de termes consécutifs d’une suite arithmétique égale
(nombre de termes)×2premier terme+dernier terme.
Démonstration. Écrire la somme S deux fois, la seconde à l’envers, et additionner colonne par colonne :
Il y a n colonnes, chacune sommant à n+1, donc 2S=n(n+1). Pour une suite arithmétique générale le même appariement fonctionne : premier + dernier = second + avant-dernier =…, car avancer d’un pas à gauche (+d) est compensé par reculer d’un pas à droite (−d). ∎
Exemple 13.6
1+2+⋯+100=2100×101=5050. La somme des impairs 1+3+⋯+99 (50 termes) est 50×21+99=2500.
13.3 Suites géométriques
Définition 13.7(Suite géométrique)
Une suite est géométrique de raisonq=0 si chaque terme s’obtient du précédent en multipliant par q :
un+1=qunpour tout n.
De façon équivalente, lorsqu’aucun terme ne s’annule : le rapport unun+1 est constant, égal à q.
Théorème 13.8(Terme général)
Si (un) est géométrique de premier terme u0 et de raison q, alors
un=u0qnpour tout n≥0,et plus geˊneˊralement un=upqn−p.
Démonstration. Même comptage d’étapes que dans le Théorème 13.4 : de u0 à un, la règle « multiplier par q » est appliquée n fois, contribuant un facteur qn. ∎
Théorème 13.9(Somme géométrique)
Pour tout réel q=1 et tout entier n≥0 :
1+q+q2+⋯+qn=1−q1−qn+1.
Démonstration. Soit S=1+q+⋯+qn. Multiplier par q : qS=q+q2+⋯+qn+1. Soustraire :
S−qS=(1+q+⋯+qn)−(q+q2+⋯+qn+1)=1−qn+1,
car chaque terme intermédiaire apparaît une fois dans chaque somme et s’annule. Donc (1−q)S=1−qn+1, et diviser par 1−q=0 donne la formule. ∎
Exemple 13.10
1+2+4+⋯+210=1−21−211=211−1=2047 : doubler des grains de riz sur les cases d’un échiquier submerge n’importe quel grenier bien avant la 64-ième case, où le total est 264−1≈1.8×1019.
Pas égaux contre rapports égaux : une suite arithmétique (un+1=un+0.9, bleu) suit une droite, une suite géométrique (un+1=1.2un, rouge) suit une courbe exponentielle qui finit par la dépasser.
Méthode 13.11(Reconnaître le type d’une suite)
Calculer un+1−un et simplifier. Si le résultat est une constante d, la suite est arithmétique. Sinon calculer unun+1 (termes non nuls) et simplifier : une constante q signifie géométrique. Si ni l’un ni l’autre n’est constant, la suite n’est d’aucun des deux types — ne jamais conclure des seuls premiers termes.
Exemple 13.12
Pour un=3×5n : unun+1=3×5n3×5n+1=5 pour tout n : géométrique de raison 5. Pour un=n2 : u1−u0=1 mais u2−u1=3, et u0u1 n’est même pas défini — ni arithmétique ni géométrique.
Que devient un lorsque n devient très grand ? Pour une suite arithmétique avec d>0, les termes u0+nd dépassent tout nombre fixé éventuellement. Pour une suite géométrique avec 0<q<1, les termes u0qn se contractent vers 0 : multiplier à répétition par 0.9, disons, érode toute valeur de départ. Et pour q>1 les termes explosent, comme dans l’Exemple 13.10.
Remarque 13.16
Ces affirmations peuvent être rendues parfaitement précises — « les termes finissent par rester à toute distance donnée de 0 » — et prouvées. C’est la théorie des limites, le thème d’ouverture du Chapitre 20.
un+1−un=4(n+1)−1−4n+1=4 : arithmétique de raison 4.
vnvn+1=3n+22n+1⋅2n3n+1=32 : géométrique de raison 32.
w0=0, w1=2, w2=6 : les différences 2 et 4 diffèrent, donc non arithmétique ; w0w1 n’est même pas défini, et les rapports w1w2=3=w2w3=2 : ni l’un ni l’autre.
Exercice 13.6★★
Un théâtre a 20 rangées : 16 sièges dans la première, et chaque rangée a 2 sièges de plus que la précédente. Combien de sièges dans la dernière rangée ? Dans tout le théâtre ?
Solution
Solution de Exercice 13.6.
Les tailles des rangées sont arithmétiques : premier terme 16, raison 2. La dernière (20-ième) rangée a 16+19×2=54 sièges. Le total est 20×216+54=700 sièges.
Exercice 13.7★★
Une population de bactéries double toutes les heures ; à midi il y en a 500. Combien y en a-t-il à 20 h ? Au bout de combien d’heures complètes la population dépasse-t-elle d’abord un million ? (Résoudre en essayant des puissances successives de 2.)
Solution
Solution de Exercice 13.7.
Après n heures la population est 500×2n. À 20 h, n=8 : 500×256=128000 bactéries. Il faut 500×2n>106, c’est-à-dire 2n>2000 : comme 210=1024 et 211=2048, la population dépasse d’abord un million après 11 heures complètes, à 23 h.
Exercice 13.8★★
Chaque mois, un épargnant dépose 100 euros sur un compte qui rapporte 0.2% d’intérêts par mois sur le solde existant (les intérêts sont crédités juste avant le dépôt). Soit cn le solde juste après le n-ième dépôt, donc c1=100 et cn+1=1.002cn+100. Calculer c2 et c3, et expliquer pourquoi (cn) n’est ni arithmétique ni géométrique.
Solution
Solution de Exercice 13.8.
c2=1.002×100+100=200.20 et c3=1.002×200.20+100≈300.60. Les différences c2−c1=100.20 et c3−c2≈100.40 ne sont pas égales, donc (cn) n’est pas arithmétique ; les rapports c1c2=2.002 et c2c3≈1.50 ne sont pas égaux non plus, donc ce n’est pas géométrique. (Les récurrences mixtes « multiplier puis ajouter » comme celle-ci se résolvent par l’astuce de suite auxiliaire de l’Exercice 13.11.)
où n!=1×2×⋯×n. (Pour (vn), comparer vnvn+1 à 1.)
Solution
Solution de Exercice 13.9.
un+1−un=(n+1)2−8(n+1)−n2+8n=2n−7 : négatif pour n≤3, positif pour n≥4. Donc (un) décroît jusqu’à u4=16−32=−16, puis croît : elle n’est pas monotone.
(vn) a des termes positifs et
vnvn+1=(n+1)!3n+1⋅3nn!=n+13,
qui est >1 pour n≤1, =1 pour n=2, et <1 pour n≥3 : la suite croît jusqu’à v2=v3=29, puis décroît.
Exercice 13.10★★
La somme des n premiers termes d’une suite arithmétique avec u0=3 et d=4 égale 903. Trouver n. (Mettre en place une équation du second degré en n et utiliser le Chapitre 10.)
Solution
Solution de Exercice 13.10.
Les n premiers termes sont u0,…,un−1, avec u0=3 et un−1=3+4(n−1)=4n−1. Leur somme est
n×23+(4n−1)=n(2n+1)=903,
donc 2n2+n−903=0. Ici Δ=1+4×2×903=7225=852, et n=4−1+85=21 (la racine négative est rejetée). Vérification : 21×43=903.
Exercice 13.11★★★
Soit u0=3 et un+1=2un−1.
Calculer u1,u2,u3 et conjecturer une formule pour un.
Soit vn=un−1. Montrer que (vn) est géométrique, donner sa raison et son premier terme.
En déduire une formule explicite pour un et vérifier la conjecture.
Solution
Solution de Exercice 13.11.
1.u1=5, u2=9, u3=17 : chaque terme est un de plus que 4,8,16, ce qui suggère un=2n+1+1.
2. Avec vn=un−1 :
vn+1=un+1−1=2un−1−1=2(un−1)=2vn,
donc (vn) est géométrique de raison 2 et de premier terme v0=u0−1=2.
3. D’où vn=2×2n=2n+1 et un=vn+1=2n+1+1, confirmant la conjecture. (Le nombre 1 soustrait dans vn est le point fixe de x↦2x−1 ; la même idée réapparaît pour un+1=aun+b dans le Chapitre 20.)