L’intégration répond à deux questions à la fois : quelle est l’aire sous une courbe, et comment récupérer une fonction à partir de son taux de variation ? Le théorème fondamental du calcul énonce que ce sont la même question — la découverte la plus profonde et la plus utile des mathématiques du XVIIe siècle.
25.1 L’intégrale d’une fonction continue
Définition 25.1(Intégrale d’une fonction positive)
Positivité : si a≤b et f≥0 sur [a,b], alors ∫abf≥0 ; si f≤g, alors ∫abf≤∫abg.
Démonstration. Chasles et la positivité sont immédiates d’après l’interprétation en aires (les aires s’ajoutent lorsque les régions sont juxtaposées ; une région de hauteur positive a une aire positive). La comparaison suit en appliquant la positivité à g−f. La linéarité est intuitive pour la somme de fonctions positives (empiler les aires) et se prouve rigoureusement à l’université ; elle est admise ici. ∎
Si F est une primitive de f sur un intervalleI, les primitives de f sur I sont exactement les fonctionsF+c, c∈R. Étant donnés x0∈I et y0∈R, il existe une unique primitive avec F(x0)=y0.
Démonstration. Si G′=F′=f, alors (G−F)′=0 sur l’intervalleI, donc G−F est constante.1 Réciproquement toute F+c est une primitive. La condition F(x0)=y0 fixe la constante. ∎
est la primitive de f sur I s’annulant en a. Par conséquent, pour toute primitiveG de f et a,b∈I :
∫abf(t)dt=[G(t)]ab=G(b)−G(a).
L’idée de la démonstration : l’incrément F(x+h)−F(x) est l’aire de la bande étroite (orange), encadrée entre les rectangles de hauteurs f(x) et f(x+h) sur une base de longueur h.
Démonstration lorsque f est croissante. Fixer x∈I et h>0 avec x+h∈I. Par Chasles,
F(x+h)−F(x)=∫xx+hf(t)dt.
Comme f est croissante, f(x)≤f(t)≤f(x+h) pour t∈[x,x+h], et par comparaison d’intégrales (l’intégrale d’une constante c sur un intervalle de longueur h est ch) :
hf(x)≤F(x+h)−F(x)≤hf(x+h),
donc
f(x)≤hF(x+h)−F(x)≤f(x+h).
Lorsque h→0+, f(x+h)→f(x) par continuité, et le théorème des gendarmes donne que le taux d’accroissement tend vers f(x) ; le cas h<0 est symétrique. D’où F′=f, et F(a)=0. Le cas général (non monotone) continu est prouvé à l’université.
Enfin, si G est une primitive quelconque, G=F+c (Proposition 25.4), donc G(b)−G(a)=F(b)−F(a)=∫abf. ∎
Exemple 25.6
∫01x2dx=[3x3]01=31 : l’aire sous la parabole est un tiers du carré unité, comme Archimède le savait.
Méthode 25.7(Reconnaître la forme u′×(quelque chose en u))
Pour intégrer un produit, chercher un facteur qui est la dérivée d’une fonction intérieure u, à une constante multiplicative près. Par exemple dans ∫01xex2dx, le facteur x est 21(x2)′ :
Démonstration. La règle du produit donne (uv)′=u′v+uv′ ; en intégrant les deux membres sur [a,b] et en utilisant le théorème fondamental pour le premier membre, on obtient [uv]ab=∫abu′v+∫abuv′. ∎
Démonstration. Intégrer les inégalités m≤f(t)≤M sur [a,b] et diviser par b−a>0. ∎
Méthode 25.12(Aire entre deux courbes)
Si f≥g sur [a,b], l’aire entre les deux courbes est ∫ab(f(x)−g(x))dx. Si les courbes se croisent, découper l’intervalle aux points de croisement et intégrer ∣f−g∣ morceau par morceau.
L’aire entre la droite y=x+1 (rouge) et la paraboley=x2−1 (bleu) est ∫−12((x+1)−(x2−1))dx=29.
25.4 Exercices
Exercice 25.1★
Calculer
∫12(3x2−x21)dx,∫0π/2costdt,∫012t+1dt.
Solution
Solution de Exercice 25.1.
∫12(3x2−x21)dx=[x3+x1]12=(8+21)−2=213.
∫0π/2costdt=[sint]0π/2=1.
Avec u=2t+1, 2t+11=21uu′ :
∫012t+1dt=21[ln(2t+1)]01=2ln3.
Exercice 25.2★
Trouver la primitiveF de f(x)=xex2 sur R telle que F(0)=1.
Solution
Solution de Exercice 25.2.
xex2=21(x2)′ex2 a pour primitives21ex2+c. La condition F(0)=1 donne 21+c=1, donc
F(x)=2ex2+1.
Exercice 25.3★
Calculer la valeur moyenne de f(t)=sint sur [0,π], et interpréter le résultat sur un graphique.
Solution
Solution de Exercice 25.3.
μ=π1∫0πsintdt=π1[−cost]0π=π2≈0.64.
Graphiquement, le rectangle de base [0,π] et de hauteur π2 a la même aire que l’arche de la courbe du sinus.
Pour n∈N, soit In=∫011+ttndt. Montrer que In+In+1=n+11, et que 0≤In≤n+11.
En déduire que 1−21+31−⋯+n(−1)n−1n→+∞ln2.
Solution
Solution de Exercice 25.6.
1.I=[ln(1+t)]01=ln2.
2.
In+In+1=∫011+ttn(1+t)dt=∫01tndt=n+11.
Sur [0,1], 0≤1+ttn≤tn, donc par comparaison 0≤In≤n+11.
3. À partir de la récurrence, par une récurrence télescopique,
In=(−1)n(I0−(1−21+⋯+n(−1)n−1)),
c.-à-d.k=1∑nk(−1)k−1=ln2−(−1)nIn (rappel : I0=ln2). Comme ∣In∣≤n+11→0, la somme harmonique alternée tend vers ln2.
Exercice 25.7★★
La vitesse d’un train (en m/s) pendant les 100 premières secondes après le départ est modélisée par v(t)=30(1−e−t/50). Calculer la distance parcourue pendant ces 100 secondes, et la vitesse moyenne du train sur l’intervalle.
Numériquement d≈1500+203=1703 m. Vitesse moyenne : 100d=15(1+e−2)≈17.0 m/s.
Exercice 25.8★★★
Pour n≥1, soit Sn=n1k=1∑n1+k/n1.
Interpréter Sn comme une aire de rectangles approximant une région sous la courbe de t↦1+t1 sur [0,1].
En utilisant la monotonie de t↦1+t1, montrer que
Sn≤∫011+tdt≤Sn+n1(1−21),
et en déduire n→+∞limSn=ln2.
Solution
Solution de Exercice 25.8.
1.Sn est l’aire totale de n rectangles de largeur n1 et de hauteurs f(nk), k=1,…,n, où f(t)=1+t1 : c’est l’approximation par rectangles « à extrémité droite » de l’aire sous f sur [0,1].
2.f est décroissante, donc sur chaque intervalle[nk−1,nk], f(nk)≤f(t)≤f(nk−1) ; en intégrant et en sommant sur k :
Sn≤∫01f(t)dt≤Sn+n1(f(0)−f(1))=Sn+2n1.
(Le terme intermédiaire de l’affichage de l’exercice, avec f(0)−f(1)=1−21, est exactement cette borne.) D’où 0≤ln2−Sn≤2n1→0, donc Sn→ln2.
Exercice 25.9★★★
(Intégrales de Wallis.) Pour n∈N, soit Wn=∫0π/2sinntdt.
Calculer W0 et W1.
En écrivant sinn+2t=sint⋅sinn+1t et en intégrant par parties, montrer que Wn+2=n+2n+1Wn.
En déduire W2, W3, W4 et montrer que (Wn) est décroissante et positive.
le crochet s’annulant aux deux extrémités. D’où Wn+2=(n+1)(Wn−Wn+2), c.-à-d.Wn+2=n+2n+1Wn.
3.W2=21W0=4π, W3=32W1=32, W4=43W2=163π. Sur (0,2π), 0<sint<1, donc sinn+1t≤sinnt avec inégalité stricte à l’intérieur ; en intégrant, 0<Wn+1≤Wn (en fait <) : (Wn) est décroissante et positive.