Une matrice est un tableau rectangulaire de nombres, additionné et multiplié selon des règles conçues pour que l’algèbre matricielle représente la composition des applications linéaires. Les matrices résolvent les systèmes linéaires, pilotent les suites récurrentes couplées, et comptent les chemins dans les réseaux — les mathématiques derrière les moteurs de recherche et les algorithmes de plus court chemin.
30.1 Algèbre matricielle
Définition 30.1(Matrice)
Une matrice m×n est un tableau de nombres réels à m lignes et n colonnes : A=(aij), où aij est l’entrée de la ligne i, colonne j. Deux matrices de même taille s’additionnent entrée par entrée, et λA=(λaij).
Définition 30.2(Produit matriciel)
Soit A de taille m×n et B de taille n×p. Le produit AB est la matricem×p dont l’entrée (i,j) est
(AB)ij=k=1∑naikbkj
(la règle « ligne i de A multipliée par colonne j de B »).
Exemple 30.3
(1324)(0111)=(2437), tandis que (0111)(1324)=(3446) : la multiplication matricielle n’est pas commutative.
Proposition 30.4(Règles de l’algèbre matricielle)
Dès que les tailles rendent les produits significatifs :
(AB)C=A(BC),A(B+C)=AB+AC,(A+B)C=AC+BC,
et la matrice identitéIn (uns sur la diagonale, zéros ailleurs) satisfait ImA=AIn=A pour A de taille m×n.
Démonstration. Toutes se vérifient entrée par entrée à partir de Définition 30.2 ; l’associativité, la seule non triviale, revient à échanger deux sommes finies : ((AB)C)ij=∑l(∑kaikbkl)clj=∑kaik(∑lbklclj)=(A(BC))ij. ∎
Définition 30.5(Inverse)
Une matrice carrée A de taille n est inversible s’il existe une matriceB avec AB=BA=In ; B est alors unique, notée A−1.
Proposition 30.6(Inverse d’une matrice 2×2)
Soit A=(acbd) et detA=ad−bc (le déterminant). Alors A est inversible si et seulement si detA=0, auquel cas
A−1=ad−bc1(d−c−ba).
Démonstration. Un calcul donne A(d−c−ba)=(d−c−ba)A=(ad−bc)I2 ; si ad−bc=0, diviser. Réciproquement, si ad−bc=0, les colonnes de A sont proportionnelles, et de même les colonnes de AB pour toute B ; mais les colonnes de I2 ne le sont pas, donc aucune B ne peut vérifier AB=I2. ∎
Méthode 30.7(Systèmes linéaires)
Le système {ax+by=ecx+dy=f est l’équation matricielle AX=Y avec X=(xy), Y=(ef). Si detA=0, sa solution unique est X=A−1Y. Le même formalisme traite néquations à n inconnues.
30.2 Puissances de matrices et suites récurrentes
Définition 30.8
Pour une matrice carrée A et k∈N, Ak=A×⋯×A (k facteurs), avec A0=I.
Méthode 30.9(Cas diagonal-plus-nilpotent et diagonalisable)
Deux façons standards de calculer Ak :
Si A=λI+N avec N2=0, la formule du binôme (valable ici car I et N commutent) se réduit à deux termes : Ak=λkI+kλk−1N.
Si l’on trouve une Pinversible avec A=PDP−1 et D diagonale, alors Ak=PDkP−1, et Dk se calcule entrée par entrée. (Trouver une telle P de façon systématique est la théorie de la diagonalisation, développée à l’université ; à ce niveau P est donnée.)
Exemple 30.10(Suites couplées)
Soient un+1=3un+vn et vn+1=un+3vn. En posant Xn=(unvn) et A=(3113), on obtient Xn+1=AXn, donc Xn=AnX0. Les suites auxiliaires sn=un+vn et dn=un−vn vérifient sn+1=4sn et dn+1=2dn, donc sn=4ns0, dn=2nd0 et
(En coulisse : (1,1) et (1,−1) sont des directions propres de A.)
30.3 Graphes et chemins
Définition 30.11(Graphe, matrice d’adjacence)
Un graphe est constitué de sommets 1,2,…,n et d’arêtes joignant certaines paires de sommets (couples ordonnés pour un graphe orienté). Sa matrice d’adjacence est la matricen×nM avec mij=1 s’il y a une arête de i vers j, et 0 sinon. Un chemin de longueur k de i vers j est une suite de k arêtes consécutives menant de i à j.
Le nombre de chemins de longueur k du sommet i au sommet j est l’entrée (i,j) de Mk.
Démonstration. Récurrence sur k. Pour k=1 c’est la définition de M. Supposer le résultat pour k. Un chemin de longueur k+1 de i à j est un chemin de longueur k de i vers un certain sommet l, suivi d’une arête de l vers j ; par les principes d’addition et de multiplication, leur nombre est
l=1∑n(Mk)ilmlj=(Mk+1)ij.
∎
Exemple 30.13
Pour le graphe triangle (3 sommets, toutes les paires jointes), M=011101110 et M2=211121112 : depuis chaque sommet il y a 2 chemins de longueur 2 vers soi-même (via l’un ou l’autre voisin) et 1 vers chaque autre sommet.
30.4 Exercices
Exercice 30.1★
Soient A=(1021) et B=(2101). Calculer A+B, AB, BA et A2.
Solution
Solution de Exercice 30.1.
A+B=(3122),AB=(4121),BA=(2143),A2=(1041).
Noter AB=BA.
Exercice 30.2★
Déterminer si les matrices suivantes sont inversibles, et calculer les inverses lorsqu’ils existent :
A=(2153),B=(3264).
Solution
Solution de Exercice 30.2.
detA=6−5=1=0 : A−1=(3−1−52). detB=12−12=0 : B n’est pas inversible.
Exercice 30.3★
Résoudre par inversion matricielle le système {2x+5y=1x+3y=2.
Solution
Solution de Exercice 30.3.
Le système est AX=Y avec A comme dans l’Exercice 30.2 et Y=(12) :
X=A−1Y=(3−1−52)(12)=(−73):x=−7,y=3.
Exercice 30.4★★
Soit A=(2012)=2I+N avec N=(0010).
Vérifier que N2=0 et que I et N commutent.
En déduire Ak pour tout k∈N et vérifier la formule pour k=2 par calcul direct.
Solution
Solution de Exercice 30.4.
1.N2=(0010)(0010)=0, et I commute avec toute matrice.
2. Comme les deux termes commutent, la formule du binôme s’applique et tous les termes contenant N2 s’annulent :
Ak=(2I+N)k=2kI+k2k−1N=(2k0k2k−12k).
Vérification pour k=2 : A2=(2012)2=(4044), et la formule donne 22=4, 2×2=4. ✓
Exercice 30.5★★
Soient A=(0111) et Fn la suite de Fibonacci (F0=0, F1=1, Fn+2=Fn+1+Fn). Montrer par récurrence que pour n≥1,
An=(Fn−1FnFnFn+1),
et en déduire l’identité Fn+1Fn−1−Fn2=(−1)n. (Indication : les déterminants se multiplient : det(MN)=detMdetN, ce que l’on peut vérifier pour les matrices2×2.)
Solution
Solution de Exercice 30.5.
Récurrence. Pour n=1 : A1=(0111)=(F0F1F1F2). Supposer la formule pour n ; alors
Identité. Pour les matrices2×2, le développement montre det(MN)=detMdetN ; d’où det(An)=(detA)n=(−1)n, et detAn=Fn−1Fn+1−Fn2. (C’est l’identité de Cassini.)
Exercice 30.6★★
Un graphe orienté sur les sommets {1,2,3} a les arêtes 1→2, 2→3, 3→1 et 1→3.
2.(M3)11=1 : exactement un chemin fermé de longueur 3 au sommet 1, à savoir 1→2→3→1. (Le chemin 1→3→1 n’a que longueur 2, et 1→3 puis 3→1 puis 1→3 se termine en 3.)
Exercice 30.7★★
Une société d’autopartage déplace des véhicules entre deux villes A et B. Chaque semaine, 80% des voitures en A restent en A et 20% passent en B ; 30% des voitures en B passent en A et 70% restent. Soient an,bn les proportions de la flotte dans chaque ville.
Écrire Xn+1=MXn avec Xn=(anbn) et identifier M.
Trouver les proportions d’équilibre (résoudre MX=X avec a+b=1).
Montrer que cn=an−0.6 vérifie cn+1=0.5cn, et conclure que la répartition de la flotte converge vers l’équilibre.