L’arithmétique étudie les entiers : divisibilité, nombres premiers, restes. Longtemps considérée comme la plus pure des mathématiques pures, elle protège désormais tout paiement en ligne : le cryptosystème RSA repose sur les théorèmes de Bézout, Gauss et Fermat prouvés dans ce chapitre.
29.1 Divisibilité et division euclidienne
Définition 29.1(Divisibilité)
Soient a,b∈Z. On dit que bdivisea, noté b∣a, s’il existe k∈Z avec a=kb. On dit aussi que a est un multiple de b.
Proposition 29.2
Si c∣a et c∣b, alors c divise toute combinaison entière au+bv (u,v∈Z). Si a∣b et b∣a avec a,b∈N, alors a=b. Si a∣b et b=0, alors ∣a∣≤∣b∣.
Démonstration. Écrire a=kc, b=lc : alors au+bv=(ku+lv)c. Les autres points suivent de ∣a∣=∣k∣∣b∣ avec ∣k∣≥1 lorsque b=ka=0. ∎
Théorème 29.3(Division euclidienne)
Soient a∈Z et b∈N∗. Il existe un unique couple (q,r)∈Z×N tel que
a=bq+ret0≤r<b.
q est le quotient et r le reste.
Démonstration.Existence. L’ensemble des multiples de b ne dépassant pas a a un plus grand élément bq (il est non vide et majoré) ; poser r=a−bq. Par maximalité, b(q+1)>a, donc 0≤r<b. Unicité. Si bq+r=bq′+r′ avec 0≤r,r′<b, alors b(q−q′)=r′−r et ∣r′−r∣<b : un multiple de b de valeur absolue strictement inférieure à b doit être 0, donc r=r′ et q=q′. ∎
29.2 Congruences
Définition 29.4(Congruence)
Soit n∈N∗. Deux entiers a,b sont congrus modulo n, noté a≡b(modn), si n∣(a−b) — de façon équivalente, si a et b ont le même reste dans la division euclidienne par n.
Proposition 29.5(Compatibilité avec les opérations)
Si a≡b(modn) et c≡d(modn), alors
a+c≡b+d,ac≡bd,ak≡bk(k∈N)(modn).
Démonstration.n divise (a−b)+(c−d)=(a+c)−(b+d), et ac−bd=a(c−d)+d(a−b) est aussi un multiple de n. La règle des puissances suit par récurrence à partir de la règle du produit. ∎
Méthode 29.6(Calculer des puissances modulo n)
Pour calculer akmodn, réduire la base modulo n, puis chercher une petite puissance de a congrue à ±1, et s’en servir pour simplifier l’exposant. Par exemple 2100mod7 : comme 23=8≡1(mod7) et 100=3×33+1,
2100=(23)33×2≡133×2=2(mod7).
29.3 PGCD, Bézout et Gauss
Définition 29.7(PGCD)
Soient a,b des entiers non tous deux nuls. Le plus grand commun diviseurgcd(a,b) est le plus grand entier divisant à la fois a et b. Lorsque gcd(a,b)=1, a et b sont dits premiers entre eux.
Proposition 29.8(Algorithme d’Euclide)
Si a=bq+r (b=0), alors gcd(a,b)=gcd(b,r). Itérer la division euclidienne calcule donc gcd(a,b) : le pgcd est le dernier reste non nul.
Démonstration. Tout diviseur commun de a et b divise r=a−bq (Proposition 29.2), donc est un diviseur commun de b et r ; et réciproquement, puisque a=bq+r. Les deux couples ont les mêmes diviseurs communs, donc le même pgcd. L’algorithme se termine car les restes forment une suite strictement décroissante d’entiers positifs ou nuls. ∎
Soient a,b des entiers non tous deux nuls, et d=gcd(a,b). Il existe u,v∈Z tels que
au+bv=d.
En particulier, a et b sont premiers entre eux si et seulement s’il existe des entiers u,v avec au+bv=1.
Démonstration. Remonter l’algorithme d’Euclide : chaque reste est une combinaison entière des deux précédents, et les données initiales a,b sont des combinaisons d’elles-mêmes ; par substitutions descendantes, le dernier reste non nul d est une combinaison entière de a et b. (Dans Exemple 29.9 : 18=54−36=54−(198−3×54)=4×54−198=4(252−198)−198=4×252−5×198.)
Pour l’équivalence : si gcd(a,b)=1, Bézout fournit u,v ; réciproquement, tout diviseur commun de a et b divise au+bv=1, ce qui force gcd(a,b)=1. ∎
Théorème 29.11(Lemme de Gauss)
Soient a,b,c∈Z. Si a∣bc et gcd(a,b)=1, alors a∣c.
Démonstration. Bézout donne au+bv=1 ; multiplier par c : acu+bcv=c. Les deux termes du membre de gauche sont des multiples de a (le second car a∣bc), donc c l’est aussi. ∎
Corollaire 29.12
Si a∣c, b∣c et gcd(a,b)=1, alors ab∣c.
Démonstration. Écrire c=ak. De b∣ak et gcd(a,b)=1, Gauss donne b∣k, disons k=bl ; alors c=abl. ∎
29.4 Nombres premiers
Définition 29.13(Premier)
Un entier p≥2 est premier si ses seuls diviseurs positifs sont 1 et p.
Proposition 29.14
Tout entier n≥2 a un diviseur premier ; si n n’est pas premier, il a un diviseur premier≤n. Si un premierp divise un produit ab, alors p∣a ou p∣b (lemme d’Euclide).
Démonstration. Le plus petit diviseur d≥2 de n est premier (tout diviseur propre de d serait un plus petit diviseur de n). Si n=de est composé avec 2≤d≤e, alors d2≤de=n, donc d≤n. Pour le lemme d’Euclide : si p∤a, alors gcd(p,a)=1 (les seuls diviseurs de p sont 1 et p), et le lemme de Gauss donne p∣b. ∎
Démonstration. Étant donnée une liste finie p1,…,pk de premiers, considérer N=p1p2⋯pk+1. Un certain premierp divise N ; mais aucun pi ne divise N (le reste est 1), donc p est un premier hors de la liste. Aucune liste finie n’épuise les premiers. ∎
Théorème 29.16(Théorème fondamental de l’arithmétique)
Tout entier n≥2 est un produit de premiers, et cette factorisation est unique à l’ordre des facteurs près :
Démonstration.Existence, par récurrence forte : npremier est sa propre factorisation ; sinon n=de avec 2≤d,e<n, et les deux se factorisent par l’hypothèse de récurrence. Unicité : supposer p1⋯ps=q1⋯qt (premiers, avec répétitions autorisées). Par le lemme d’Euclide, p1 divise un certain qj, et étant premier, p1=qj ; annuler et recommencer. Les deux factorisations coïncident terme à terme. ∎
Pour tout a∈Z (sans hypothèse de primalité relative), ap≡a(modp).
Démonstration. Considérer les p−1 entiers a,2a,3a,…,(p−1)a modulo p. Aucun n’est ≡0 (si p∣ka avec 1≤k≤p−1, le lemme d’Euclide force p∣k, impossible), et ils sont deux à deux distincts modulo p (si ka≡la, alors p∣(k−l)a, donc p∣k−l, donc k=l). D’où, modulo p, ce sont les nombres 1,2,…,p−1 dans un certain ordre. En multipliant toutes les congruences :
ap−1(p−1)!≡(p−1)!(modp).
Comme p ne divise aucun de 1,…,p−1, l’usage répété du lemme d’Euclide permet d’annuler (p−1)!, d’où ap−1≡1. La seconde forme suit en multipliant par a (et est triviale lorsque p∣a). ∎
Exemple 29.18(Application à la cryptographie)
Le théorème de Fermat rend l’exponentiation modulo n réversible lorsque les exposants sont bien choisis — le cœur du cryptosystème RSA. Avec p,q grands premiers et n=pq, on publie n et un exposant e ; le chiffrement est x↦xemodn. Déchiffrer requiert un exposant d avec ed≡1(mod(p−1)(q−1)), que seul celui qui connaît p et q peut calculer — et retrouver p,q à partir de n signifie factoriser un nombre de centaines de chiffres, ce qu’aucun algorithme connu ne fait en temps raisonnable.
29.5 Exercices
Exercice 29.1★
Calculer le quotient et le reste de la division euclidienne de 2026 par 17, et de −2026 par 17.
Solution
Solution de Exercice 29.1.
17×119=2023, donc 2026=17×119+3 : quotient 119, reste 3. Pour −2026 : −2026=17×(−120)+14 (en effet 17×120=2040 et 2040−2026=14) : quotient −120, reste 14 (le reste doit être dans [0,17), donc ce n’est pas−3).
Exercice 29.2★
Quel est le reste de 7100 modulo 10 ? (Quel est le dernier chiffre de 7100 ?)
Solution
Solution de Exercice 29.2.
Modulo 10 : 72=49≡9≡−1. D’où 7100=(72)50≡(−1)50=1(mod10) : le dernier chiffre de 7100 est 1.
Exercice 29.3★
À l’aide de l’algorithme d’Euclide, calculer gcd(1071,462), et trouver des entiers u,v avec 1071u+462v=gcd(1071,462).
Solution
Solution de Exercice 29.3.
Euclide : 1071=2×462+147 ; 462=3×147+21 ; 147=7×21+0. Donc gcd=21.
Remontée : 21=462−3×147=462−3(1071−2×462)=7×462−3×1071. Ainsi u=−3, v=7 : 1071×(−3)+462×7=21.
Exercice 29.4★
Montrer que pour tout n∈Z, n2 est congru à 0 ou 1 modulo 4. En déduire qu’un entier ≡3(mod4) n’est jamais somme de deux carrés.
Solution
Solution de Exercice 29.4.
Tout entier est ≡0,1,2 ou 3(mod4), et en élevant au carré : 02≡0, 12≡1, 22=4≡0, 32=9≡1. Donc n2≡0 ou 1(mod4). Une somme de deux carrés est alors congrue à 0+0, 0+1 ou 1+1, c.-à-d. à 0, 1 ou 2(mod4) — jamais à 3.
Exercice 29.5★★
Montrer que pour tout n∈N, n(n+1)(2n+1) est divisible par 6.
Solution
Solution de Exercice 29.5.
Divisibilité par 2 : parmi n et n+1, l’un est pair. Divisibilité par 3 : si n≡0, alors 3∣n ; si n≡1(mod3), alors 2n+1≡3≡0 ; si n≡2, alors n+1≡0. Dans tous les cas 3 divise le produit. Comme gcd(2,3)=1, le Corollaire 29.12 donne 6∣n(n+1)(2n+1). (Cela reprouve aussi que 6n(n+1)(2n+1), la somme des carrés de l’Exercice 20.1, est un entier.)
Exercice 29.6★★
Résoudre dans Z la congruence5x≡3(mod11). (Indication : trouver l’inverse de 5 modulo 11.)
Solution
Solution de Exercice 29.6.
On cherche l’inverse de 5 modulo 11 : en testant (ou Bézout), 5×9=45=44+1≡1(mod11). En multipliant la congruence par 9 :
x≡9×3=27≡5(mod11).
Les solutions sont les entiers x=5+11k, k∈Z. (Vérification : 5×5=25≡3(mod11).)
gcd(17,40)=1, donc des solutions existent. Euclide : 40=2×17+6 ; 17=2×6+5 ; 6=5+1. En remontant : 1=6−5=6−(17−2×6)=3×6−17=3(40−2×17)−17=3×40−7×17. D’où 17×(−7)−40×(−3)=1 : la solution particulière (x0,y0)=(−7,−3).
Solution générale de 17x−40y=1 : en soustrayant la relation particulière, 17(x+7)=40(y+3) ; comme gcd(17,40)=1, Gauss donne 40∣x+7, donc x=−7+40k puis y=−3+17k, k∈Z (qui toutes vérifient).
Pour 17x−40y=6, multiplier la solution particulière par 6 : (x1,y1)=(−42,−18), et le même raisonnement donne
x=−42+40k,y=−18+17k,k∈Z.
(Par ex. k=2 : x=38, y=16 ; en effet 17×38−40×16=646−640=6.)
Exercice 29.8★★
Montrer que 2 est irrationnel, en utilisant l’unicité de la factorisation en premiers (comparer l’exposant de 2 des deux côtés de a2=2b2).
Solution
Solution de Exercice 29.8.
Supposer 2=ba avec a,b∈N∗ ; alors a2=2b2. Dans la factorisation d’un carré, tout exposant est pair ; donc l’exposant de 2 dans a2 est pair, tandis que dans 2b2 il est impair (un de plus qu’un nombre pair). Deux factorisations du même entier avec des exposants de 2 différents contredisent l’unicité du Théorème 29.16. Donc aucune telle fraction n’existe : 2∈/Q.
Montrer que pour 1≤k≤p−1, p divise (kp). (Indication : utiliser k(kp)=p(k−1p−1), Exercice 27.7, et le lemme de Gauss.)
En déduire, par récurrence sur a≥0, une autre preuve du petit théorème de Fermat sous la forme ap≡a(modp).
Solution
Solution de Exercice 29.9.
1. De k(kp)=p(k−1p−1), p divise k(kp). Pour 1≤k≤p−1, p∤k et ppremier donnent gcd(p,k)=1, donc le lemme de Gauss fournit p∣(kp).
2. Récurrence sur a. Pour a=0 : 0p≡0. Supposer ap≡a(modp). Par la formule du binôme,
(a+1)p=k=0∑p(kp)ak≡ap+1(modp),
tous les termes du milieu s’annulant modulo p par le point 1. Par l’hypothèse de récurrence, (a+1)p≡a+1(modp). Cela prouve ap≡a pour tout a∈N, et le cas a<0 suit en écrivant a≡a+kp pour un représentant positif convenable.
Exercice 29.10★★★
(Problème chinois des restes.) Trouver tous les entiers n tels que
n≡2(mod3),n≡3(mod5),n≡2(mod7).
(Indication : résoudre les deux premières conditions, puis incorporer la troisième ; les coefficients de Bézout aident.)
Solution
Solution de Exercice 29.10.
n≡2(mod3) et n≡3(mod5) : écrire n=2+3s ; alors 2+3s≡3(mod5), c.-à-d.3s≡1(mod5). L’inverse de 3 modulo 5 est 2 (3×2=6≡1), donc s≡2(mod5), disons s=2+5t, et n=8+15t : les deux premières conditions signifient n≡8(mod15).
En ajoutant n≡2(mod7) : 8+15t≡2(mod7), et 15≡1(mod7), donc t≡−6≡1(mod7), disons t=1+7u. D’où n=23+105u :