Mathematics · Livre 2 · Grades 10–12

Mathématiques du lycée

Mathématiques du lycée · Grades 10–12

29Arithmétique

L’arithmétique étudie les entiers : divisibilité, nombres premiers, restes. Longtemps considérée comme la plus pure des mathématiques pures, elle protège désormais tout paiement en ligne : le cryptosystème RSA repose sur les théorèmes de Bézout, Gauss et Fermat prouvés dans ce chapitre.

29.1 Divisibilité et division euclidienne

Définition 29.1 (Divisibilité)

Soient a,bZa, b \in \Z. On dit que bb divise aa, noté bab \mid a, s’il existe kZk \in \Z avec a=kba = kb. On dit aussi que aa est un multiple de bb.

Proposition 29.2

Si cac \mid a et cbc \mid b, alors cc divise toute combinaison entière au+bvau + bv (u,vZu, v \in \Z). Si aba \mid b et bab \mid a avec a,bNa,b \in \N, alors a=ba = b. Si aba \mid b et b0b \neq 0, alors ab\abs a \leq \abs b.

Démonstration. Écrire a=kca = kc, b=lcb = lc : alors au+bv=(ku+lv)cau + bv = (ku + lv)c. Les autres points suivent de a=kb\abs{a} = \abs{k}\,\abs{b} avec k1\abs k \geq 1 lorsque b=ka0b = ka \neq 0.

Théorème 29.3 (Division euclidienne)

Soient aZa \in \Z et bNb \in \N^*. Il existe un unique couple (q,r)Z×N(q, r) \in \Z \times \N tel que

a=bq+ret0r<b.a = bq + r \qquad\text{et}\qquad 0 \leq r < b .

qq est le quotient et rr le reste.

Démonstration. Existence. L’ensemble des multiples de bb ne dépassant pas aa a un plus grand élément bqbq (il est non vide et majoré) ; poser r=abqr = a - bq. Par maximalité, b(q+1)>ab(q+1) > a, donc 0r<b0 \leq r < b. Unicité. Si bq+r=bq+rbq + r = bq' + r' avec 0r,r<b0 \leq r, r' < b, alors b(qq)=rrb(q - q') = r' - r et rr<b\abs{r' - r} < b : un multiple de bb de valeur absolue strictement inférieure à bb doit être 00, donc r=rr = r' et q=qq = q'.

29.2 Congruences

Définition 29.4 (Congruence)

Soit nNn \in \N^*. Deux entiers a,ba, b sont congrus modulo nn, noté ab(modn)a \equiv b \pmod n, si n(ab)n \mid (a - b) — de façon équivalente, si aa et bb ont le même reste dans la division euclidienne par nn.

Proposition 29.5 (Compatibilité avec les opérations)

Si ab(modn)a \equiv b \pmod n et cd(modn)c \equiv d \pmod n, alors

a+cb+d,acbd,akbk (kN)(modn).a + c \equiv b + d, \qquad ac \equiv bd, \qquad a^k \equiv b^k \ (k \in \N) \pmod n .

Démonstration. nn divise (ab)+(cd)=(a+c)(b+d)(a-b) + (c-d) = (a+c) - (b+d), et acbd=a(cd)+d(ab)ac - bd = a(c - d) + d(a - b) est aussi un multiple de nn. La règle des puissances suit par récurrence à partir de la règle du produit.

Méthode 29.6 (Calculer des puissances modulo nn)

Pour calculer akmodna^k \bmod n, réduire la base modulo nn, puis chercher une petite puissance de aa congrue à ±1\pm1, et s’en servir pour simplifier l’exposant. Par exemple 2100mod72^{100} \bmod 7 : comme 23=81(mod7)2^3 = 8 \equiv 1 \pmod 7 et 100=3×33+1100 = 3\times33 + 1,

2100=(23)33×2133×2=2(mod7).2^{100} = \left(2^{3}\right)^{33} \times 2 \equiv 1^{33}\times 2 = 2 \pmod 7 .

29.3 PGCD, Bézout et Gauss

Définition 29.7 (PGCD)

Soient a,ba, b des entiers non tous deux nuls. Le plus grand commun diviseur gcd(a,b)\gcd(a, b) est le plus grand entier divisant à la fois aa et bb. Lorsque gcd(a,b)=1\gcd(a,b) = 1, aa et bb sont dits premiers entre eux.

Proposition 29.8 (Algorithme d’Euclide)

Si a=bq+ra = bq + r (b0b \neq 0), alors gcd(a,b)=gcd(b,r)\gcd(a, b) = \gcd(b, r). Itérer la division euclidienne calcule donc gcd(a,b)\gcd(a,b) : le pgcd est le dernier reste non nul.

Démonstration. Tout diviseur commun de aa et bb divise r=abqr = a - bq (Proposition 29.2), donc est un diviseur commun de bb et rr ; et réciproquement, puisque a=bq+ra = bq + r. Les deux couples ont les mêmes diviseurs communs, donc le même pgcd. L’algorithme se termine car les restes forment une suite strictement décroissante d’entiers positifs ou nuls.

Exemple 29.9

gcd(252,198)\gcd(252, 198) : 252=198+54252 = 198 + 54 ; 198=3×54+36198 = 3\times54 + 36 ; 54=36+1854 = 36 + 18 ; 36=2×18+036 = 2 \times 18 + 0. Donc gcd(252,198)=18\gcd(252,198) = 18.

Théorème 29.10 (Identité de Bézout)

Soient a,ba, b des entiers non tous deux nuls, et d=gcd(a,b)d = \gcd(a,b). Il existe u,vZu, v \in \Z tels que

au+bv=d.au + bv = d .

En particulier, aa et bb sont premiers entre eux si et seulement s’il existe des entiers u,vu, v avec au+bv=1au + bv = 1.

Démonstration. Remonter l’algorithme d’Euclide : chaque reste est une combinaison entière des deux précédents, et les données initiales a,ba, b sont des combinaisons d’elles-mêmes ; par substitutions descendantes, le dernier reste non nul dd est une combinaison entière de aa et bb. (Dans Exemple 29.9 : 18=5436=54(1983×54)=4×54198=4(252198)198=4×2525×19818 = 54 - 36 = 54 - (198 - 3\times54) = 4\times54 - 198 = 4(252 - 198) - 198 = 4\times252 - 5\times198.)

Pour l’équivalence : si gcd(a,b)=1\gcd(a,b) = 1, Bézout fournit u,vu, v ; réciproquement, tout diviseur commun de aa et bb divise au+bv=1au + bv = 1, ce qui force gcd(a,b)=1\gcd(a,b) = 1.

Théorème 29.11 (Lemme de Gauss)

Soient a,b,cZa, b, c \in \Z. Si abca \mid bc et gcd(a,b)=1\gcd(a, b) = 1, alors aca \mid c.

Démonstration. Bézout donne au+bv=1au + bv = 1 ; multiplier par cc : acu+bcv=cacu + bcv = c. Les deux termes du membre de gauche sont des multiples de aa (le second car abca \mid bc), donc cc l’est aussi.

Corollaire 29.12

Si aca \mid c, bcb \mid c et gcd(a,b)=1\gcd(a,b) = 1, alors abcab \mid c.

Démonstration. Écrire c=akc = ak. De bakb \mid ak et gcd(a,b)=1\gcd(a,b)=1, Gauss donne bkb \mid k, disons k=blk = bl ; alors c=ablc = abl.

29.4 Nombres premiers

Définition 29.13 (Premier)

Un entier p2p \geq 2 est premier si ses seuls diviseurs positifs sont 11 et pp.

Proposition 29.14

Tout entier n2n \geq 2 a un diviseur premier ; si nn n’est pas premier, il a un diviseur premier n\leq \sqrt n. Si un premier pp divise un produit abab, alors pap \mid a ou pbp \mid b (lemme d’Euclide).

Démonstration. Le plus petit diviseur d2d \geq 2 de nn est premier (tout diviseur propre de dd serait un plus petit diviseur de nn). Si n=den = de est composé avec 2de2 \leq d \leq e, alors d2de=nd^2 \leq de = n, donc dnd \leq \sqrt n. Pour le lemme d’Euclide : si pap \nmid a, alors gcd(p,a)=1\gcd(p, a) = 1 (les seuls diviseurs de pp sont 11 et pp), et le lemme de Gauss donne pbp \mid b.

Théorème 29.15 (Euclide)

Il existe une infinité de nombres premiers.

Démonstration. Étant donnée une liste finie p1,,pkp_1, \dots, p_k de premiers, considérer N=p1p2pk+1N = p_1 p_2 \cdots p_k + 1. Un certain premier pp divise NN ; mais aucun pip_i ne divise NN (le reste est 11), donc pp est un premier hors de la liste. Aucune liste finie n’épuise les premiers.

Théorème 29.16 (Théorème fondamental de l’arithmétique)

Tout entier n2n \geq 2 est un produit de premiers, et cette factorisation est unique à l’ordre des facteurs près :

n=p1α1p2α2prαr,p1<p2<<pr premiers, αi1.n = p_1^{\alpha_1} p_2^{\alpha_2} \cdots p_r^{\alpha_r}, \qquad p_1 < p_2 < \dots < p_r \text{ premiers},\ \alpha_i \geq 1 .

Démonstration. Existence, par récurrence forte : nn premier est sa propre factorisation ; sinon n=den = de avec 2d,e<n2 \leq d, e < n, et les deux se factorisent par l’hypothèse de récurrence. Unicité : supposer p1ps=q1qtp_1\cdots p_s = q_1 \cdots q_t (premiers, avec répétitions autorisées). Par le lemme d’Euclide, p1p_1 divise un certain qjq_j, et étant premier, p1=qjp_1 = q_j ; annuler et recommencer. Les deux factorisations coïncident terme à terme.

Théorème 29.17 (Petit théorème de Fermat)

Soit pp premier et aZa \in \Z avec pap \nmid a. Alors

ap11(modp).a^{p-1} \equiv 1 \pmod p .

Pour tout aZa \in \Z (sans hypothèse de primalité relative), apa(modp)a^p \equiv a \pmod p.

Démonstration. Considérer les p1p - 1 entiers a,2a,3a,,(p1)aa, 2a, 3a, \dots, (p-1)a modulo pp. Aucun n’est 0\equiv 0 (si pkap \mid ka avec 1kp11 \leq k \leq p-1, le lemme d’Euclide force pkp \mid k, impossible), et ils sont deux à deux distincts modulo pp (si kalaka \equiv la, alors p(kl)ap \mid (k - l)a, donc pklp \mid k - l, donc k=lk = l). D’où, modulo pp, ce sont les nombres 1,2,,p11, 2, \dots, p-1 dans un certain ordre. En multipliant toutes les congruences :

ap1(p1)!(p1)!(modp).a^{p-1}\,(p-1)! \equiv (p-1)! \pmod p .

Comme pp ne divise aucun de 1,,p11, \dots, p-1, l’usage répété du lemme d’Euclide permet d’annuler (p1)!(p-1)!, d’où ap11a^{p-1} \equiv 1. La seconde forme suit en multipliant par aa (et est triviale lorsque pap \mid a).

Exemple 29.18 (Application à la cryptographie)

Le théorème de Fermat rend l’exponentiation modulo nn réversible lorsque les exposants sont bien choisis — le cœur du cryptosystème RSA. Avec p,qp, q grands premiers et n=pqn = pq, on publie nn et un exposant ee ; le chiffrement est xxemodnx \mapsto x^e \bmod n. Déchiffrer requiert un exposant dd avec ed1(mod(p1)(q1))ed \equiv 1 \pmod{(p-1)(q-1)}, que seul celui qui connaît pp et qq peut calculer — et retrouver p,qp, q à partir de nn signifie factoriser un nombre de centaines de chiffres, ce qu’aucun algorithme connu ne fait en temps raisonnable.

29.5 Exercices

Exercice 29.1

Calculer le quotient et le reste de la division euclidienne de 20262026 par 1717, et de 2026-2026 par 1717.

Solution

Solution de Exercice 29.1.

17×119=202317 \times 119 = 2023, donc 2026=17×119+32026 = 17 \times 119 + 3 : quotient 119119, reste 33. Pour 2026-2026 : 2026=17×(120)+14-2026 = 17\times(-120) + 14 (en effet 17×120=204017 \times 120 = 2040 et 20402026=142040 - 2026 = 14) : quotient 120-120, reste 1414 (le reste doit être dans [0,17)\intco{0}{17}, donc ce n’est pas 3-3).

Exercice 29.2

Quel est le reste de 71007^{100} modulo 1010 ? (Quel est le dernier chiffre de 71007^{100} ?)

Solution

Solution de Exercice 29.2.

Modulo 1010 : 72=49917^2 = 49 \equiv 9 \equiv -1. D’où 7100=(72)50(1)50=1(mod10)7^{100} = \left(7^2\right)^{50} \equiv (-1)^{50} = 1 \pmod{10} : le dernier chiffre de 71007^{100} est 11.

Exercice 29.3

À l’aide de l’algorithme d’Euclide, calculer gcd(1071,462)\gcd(1071, 462), et trouver des entiers u,vu, v avec 1071u+462v=gcd(1071,462)1071u + 462v = \gcd(1071, 462).

Solution

Solution de Exercice 29.3.

Euclide : 1071=2×462+1471071 = 2\times462 + 147 ; 462=3×147+21462 = 3\times147 + 21 ; 147=7×21+0147 = 7\times21 + 0. Donc gcd=21\gcd = 21.

Remontée : 21=4623×147=4623(10712×462)=7×4623×107121 = 462 - 3\times147 = 462 - 3(1071 - 2\times462) = 7\times462 - 3\times1071. Ainsi u=3u = -3, v=7v = 7 : 1071×(3)+462×7=211071\times(-3) + 462\times7 = 21.

Exercice 29.4

Montrer que pour tout nZn \in \Z, n2n^2 est congru à 00 ou 11 modulo 44. En déduire qu’un entier 3(mod4)\equiv 3 \pmod 4 n’est jamais somme de deux carrés.

Solution

Solution de Exercice 29.4.

Tout entier est 0,1,2\equiv 0, 1, 2 ou 3(mod4)3 \pmod 4, et en élevant au carré : 0200^2 \equiv 0, 1211^2 \equiv 1, 22=402^2 = 4 \equiv 0, 32=913^2 = 9 \equiv 1. Donc n20n^2 \equiv 0 ou 1(mod4)1 \pmod 4. Une somme de deux carrés est alors congrue à 0+00 + 0, 0+10 + 1 ou 1+11 + 1, c.-à-d. à 00, 11 ou 2(mod4)2 \pmod 4 — jamais à 33.

Exercice 29.5 ★★

Montrer que pour tout nNn \in \N, n(n+1)(2n+1)n(n+1)(2n+1) est divisible par 66.

Solution

Solution de Exercice 29.5.

Divisibilité par 22 : parmi nn et n+1n + 1, l’un est pair. Divisibilité par 33 : si n0n \equiv 0, alors 3n3 \mid n ; si n1(mod3)n \equiv 1 \pmod 3, alors 2n+1302n + 1 \equiv 3 \equiv 0 ; si n2n \equiv 2, alors n+10n + 1 \equiv 0. Dans tous les cas 33 divise le produit. Comme gcd(2,3)=1\gcd(2,3) = 1, le Corollaire 29.12 donne 6n(n+1)(2n+1)6 \mid n(n+1)(2n+1). (Cela reprouve aussi que n(n+1)(2n+1)6\frac{n(n+1)(2n+1)}{6}, la somme des carrés de l’Exercice 20.1, est un entier.)

Exercice 29.6 ★★

Résoudre dans Z\Z la congruence 5x3(mod11)5x \equiv 3 \pmod{11}. (Indication : trouver l’inverse de 55 modulo 1111.)

Solution

Solution de Exercice 29.6.

On cherche l’inverse de 55 modulo 1111 : en testant (ou Bézout), 5×9=45=44+11(mod11)5 \times 9 = 45 = 44 + 1 \equiv 1 \pmod{11}. En multipliant la congruence par 99 :

x9×3=275(mod11).x \equiv 9 \times 3 = 27 \equiv 5 \pmod{11}.

Les solutions sont les entiers x=5+11kx = 5 + 11k, kZk \in \Z. (Vérification : 5×5=253(mod11)5\times5 = 25 \equiv 3 \pmod{11}.)

Exercice 29.7 ★★

Résoudre dans Z×Z\Z \times \Z l’équation diophantienne

17x40y=1,17x - 40y = 1,

puis décrire toutes les solutions de 17x40y=617x - 40y = 6.

Solution

Solution de Exercice 29.7.

gcd(17,40)=1\gcd(17, 40) = 1, donc des solutions existent. Euclide : 40=2×17+640 = 2\times17 + 6 ; 17=2×6+517 = 2\times6 + 5 ; 6=5+16 = 5 + 1. En remontant : 1=65=6(172×6)=3×617=3(402×17)17=3×407×171 = 6 - 5 = 6 - (17 - 2\times6) = 3\times6 - 17 = 3(40 - 2\times17) - 17 = 3\times40 - 7\times17. D’où 17×(7)40×(3)=117\times(-7) - 40\times(-3) = 1 : la solution particulière (x0,y0)=(7,3)(x_0, y_0) = (-7, -3).

Solution générale de 17x40y=117x - 40y = 1 : en soustrayant la relation particulière, 17(x+7)=40(y+3)17(x + 7) = 40(y + 3) ; comme gcd(17,40)=1\gcd(17, 40) = 1, Gauss donne 40x+740 \mid x + 7, donc x=7+40kx = -7 + 40k puis y=3+17ky = -3 + 17k, kZk \in \Z (qui toutes vérifient).

Pour 17x40y=617x - 40y = 6, multiplier la solution particulière par 66 : (x1,y1)=(42,18)(x_1, y_1) = (-42, -18), et le même raisonnement donne

x=42+40k,y=18+17k,kZ.x = -42 + 40k, \qquad y = -18 + 17k, \qquad k \in \Z .

(Par ex. k=2k = 2 : x=38x = 38, y=16y = 16 ; en effet 17×3840×16=646640=617\times38 - 40\times16 = 646 - 640 = 6.)

Exercice 29.8 ★★

Montrer que 2\sqrt2 est irrationnel, en utilisant l’unicité de la factorisation en premiers (comparer l’exposant de 22 des deux côtés de a2=2b2a^2 = 2b^2).

Solution

Solution de Exercice 29.8.

Supposer 2=ab\sqrt2 = \frac ab avec a,bNa, b \in \N^* ; alors a2=2b2a^2 = 2b^2. Dans la factorisation d’un carré, tout exposant est pair ; donc l’exposant de 22 dans a2a^2 est pair, tandis que dans 2b22b^2 il est impair (un de plus qu’un nombre pair). Deux factorisations du même entier avec des exposants de 22 différents contredisent l’unicité du Théorème 29.16. Donc aucune telle fraction n’existe : 2Q\sqrt2 \notin \Q.

Exercice 29.9 ★★★

Soit pp un nombre premier.

  1. Montrer que pour 1kp11 \leq k \leq p - 1, pp divise (pk)\dbinom{p}{k}. (Indication : utiliser k(pk)=p(p1k1)k\binom pk = p\binom{p-1}{k-1}, Exercice 27.7, et le lemme de Gauss.)
  2. En déduire, par récurrence sur a0a \geq 0, une autre preuve du petit théorème de Fermat sous la forme apa(modp)a^p \equiv a \pmod p.
Solution

Solution de Exercice 29.9.

1. De k(pk)=p(p1k1)k\binom pk = p \binom{p-1}{k-1}, pp divise k(pk)k\binom pk. Pour 1kp11 \leq k \leq p-1, pkp \nmid k et pp premier donnent gcd(p,k)=1\gcd(p, k) = 1, donc le lemme de Gauss fournit p(pk)p \mid \binom pk.

2. Récurrence sur aa. Pour a=0a = 0 : 0p00^p \equiv 0. Supposer apa(modp)a^p \equiv a \pmod p. Par la formule du binôme,

(a+1)p=k=0p(pk)akap+1(modp),(a+1)^p = \sum_{k=0}^{p} \binom pk a^k \equiv a^p + 1 \pmod p,

tous les termes du milieu s’annulant modulo pp par le point 1. Par l’hypothèse de récurrence, (a+1)pa+1(modp)(a+1)^p \equiv a + 1 \pmod p. Cela prouve apaa^p \equiv a pour tout aNa \in \N, et le cas a<0a < 0 suit en écrivant aa+kpa \equiv a + kp pour un représentant positif convenable.

Exercice 29.10 ★★★

(Problème chinois des restes.) Trouver tous les entiers nn tels que

n2(mod3),n3(mod5),n2(mod7).n \equiv 2 \pmod 3, \qquad n \equiv 3 \pmod 5, \qquad n \equiv 2 \pmod 7 .

(Indication : résoudre les deux premières conditions, puis incorporer la troisième ; les coefficients de Bézout aident.)

Solution

Solution de Exercice 29.10.

n2(mod3)n \equiv 2 \pmod 3 et n3(mod5)n \equiv 3 \pmod 5 : écrire n=2+3sn = 2 + 3s ; alors 2+3s3(mod5)2 + 3s \equiv 3 \pmod 5, c.-à-d. 3s1(mod5)3s \equiv 1 \pmod 5. L’inverse de 33 modulo 55 est 22 (3×2=613\times2 = 6 \equiv 1), donc s2(mod5)s \equiv 2 \pmod 5, disons s=2+5ts = 2 + 5t, et n=8+15tn = 8 + 15t : les deux premières conditions signifient n8(mod15)n \equiv 8 \pmod{15}.

En ajoutant n2(mod7)n \equiv 2 \pmod 7 : 8+15t2(mod7)8 + 15t \equiv 2 \pmod 7, et 151(mod7)15 \equiv 1 \pmod 7, donc t61(mod7)t \equiv -6 \equiv 1 \pmod 7, disons t=1+7ut = 1 + 7u. D’où n=23+105un = 23 + 105u :

n23(mod105).n \equiv 23 \pmod{105}.

(Vérification : 23=3×7+2=5×4+3=7×3+223 = 3\times7 + 2 = 5\times4 + 3 = 7\times3 + 2.)

29.6 Problème : codes secrets et clés de contrôle

Problème 29.1

Devoir du week-end — les congruences gardent tous les codes-barres et toutes les cartes bancaires, et le petit théorème de Fermat fait tourner la serrure des secrets du monde

G. H. Hardy se vantait en 1940 de ce que la théorie des nombres fût « non souillée » par les applications. Quatre-vingts ans plus tard, chaque bip de code-barres, chaque paiement par carte et chaque message chiffré le contredisent — et précisément avec les outils de ce chapitre : les congruences (Proposition 29.5), les inverses de Bézout (Théorème 29.10) et le petit théorème de Fermat (Exercice 29.9). Ce problème contrôle les codes, force une version jouet de la serrure, et apprend pourquoi la vraie serrure tient bon.

Partie I — Aisance avec les congruences.

  1. Calculer 2026mod72026 \bmod 7 ; puis le chiffre des unités de 71007^{100} (trouver le cycle des puissances de 77 modulo 1010).
  2. Exponentiation rapide (Méthode 29.6) : calculer 5117mod135^{117} \bmod 13 (partir de 5215^2 \equiv -1).
  3. Résoudre 3x5(mod7)3x \equiv 5 \pmod 7.
  4. Dérouler l’algorithme d’Euclide sur (97,35)(97, 35), remonter les calculs pour trouver des entiers u,vu, v tels que 97u+35v=197u + 35v = 1, et en déduire l’inverse de 3535 modulo 9797.
  5. Énoncer précisément quand aa est inversible modulo nn, et quel théorème fournit l’inverse.

Partie II — Clés de contrôle.

  1. ISBN à dix chiffres : les dix chiffres d1d10d_1 \dots d_{10} d’un code de livre doivent vérifier 10d1+9d2++2d9+1d100(mod11)10d_1 + 9d_2 + \dots + 2d_9 + 1d_{10} \equiv 0 \pmod{11}. Vérifier l’ISBN réel 03064061520\,306\,40615\,2.
  2. Démontrer que ce dispositif détecte toute erreur sur un seul chiffre : si un chiffre change de d≢0d \not\equiv 0, la somme pondérée change de wdw d avec 1w101 \leq w \leq 10 — pourquoi cela ne peut-il jamais être 0(mod11)\equiv 0 \pmod{11} (Théorème 29.11) ?
  3. Démontrer qu’il détecte aussi toute transposition de deux chiffres adjacents distincts. Puis expliquer le secret de conception : quelle propriété de 1111 a fait fonctionner les deux démonstrations, et qu’est-ce qui pourrait mal tourner avec le module 1010 ?
  4. Les codes-barres EAN à treize chiffres pondèrent les chiffres par 1,3,1,3,1, 3, 1, 3, \dots modulo 1010. Calculer la clé de contrôle qui complète 978294019905978\,2940199\,05. Quelles transpositions adjacentes l’EAN échoue-t-il à détecter ? (Quand a-t-on 2(ab)0(mod10)2(a - b) \equiv 0 \pmod{10} ?)
  5. Les cartes bancaires emploient la formule de Luhn : en partant de la droite, doubler un chiffre sur deux (en retranchant 99 si le double dépasse 99), tout sommer, et exiger un multiple de 1010. Vérifier le numéro de test 45391488034364674539\,1488\,0343\,6467.
  6. En une phrase : qu’est-ce que le module premier a offert à l’ISBN et que l’EAN et Luhn, enchaînés à 1010, ne peuvent pas avoir ?

Partie III — La serrure de Fermat.

  1. Un piège avant le trésor : calculer 210mod3412^{10} \bmod 341, en déduire 2340mod3412^{340} \bmod 341 — puis factoriser 341341. Que dit cet exemple (un pseudo-premier de Fermat) sur l’emploi du petit théorème de Fermat comme test de primalité ?
  2. RSA en miniature : prenons p=3p = 3, q=11q = 11, de sorte que n=33n = 33 et (p1)(q1)=20(p-1)(q-1) = 20 ; l’exposant public est e=3e = 3. Déterminer l’exposant privé dd tel que 3d1(mod20)3d \equiv 1 \pmod{20} (méthode de la question 4).
  3. Chiffrer le message m=4m = 4 : calculer c=m3mod33c = m^3 \bmod 33.
  4. Déchiffrer : calculer cdmod33c^d \bmod 33 (en utilisant c2(mod33)c \equiv -2 \pmod{33}) et retrouver le message.
  5. Pourquoi le déchiffrement fonctionne toujours : montrer que m21mm^{21} \equiv m à la fois modulo 33 et modulo 1111 (le petit théorème de Fermat dans chacun des deux mondes), et conclure modulo 3333 (le Théorème 29.11 recolle les deux congruences). Où la forme particulière 21=ed=1+20k21 = ed = 1 + 20k est-elle intervenue ?
  6. La sûreté de la serrure : tout le monde connaît nn et ee ; retrouver dd exige (p1)(q1)(p-1)(q-1), donc les facteurs de nn. Notre 3333 se factorise à vue — pourquoi le même dispositif, avec un nn de six cents chiffres, protège-t-il les banques du monde entier ? (Une phrase sur l’asymétrie entre multiplier et factoriser.)

Partie IV — Classiques.

  1. Le vieux dénombrement chinois des soldats (à comparer avec l’Exercice 29.10) : un effectif de soldats laisse un reste de 22 lorsqu’on les range par 33 et un reste de 33 lorsqu’on les range par 55. Déterminer tous les effectifs possibles, et expliquer pourquoi la réponse est unique modulo 1515.
  2. Enfin des démonstrations d’une ligne : à partir de 101(mod9)10 \equiv 1 \pmod 9, démontrer que tout nombre est congru à la somme de ses chiffres modulo 99 ; à partir de 101(mod11)10 \equiv -1 \pmod{11}, établir la règle de la somme alternée pour 1111. (Le volume précédent les démontrait par de l’algèbre explicite — admirer la compression.)
  3. Pour finir — Hardy face au code-barres : récapituler la trousse du chapitre (arithmétique des congruences, inverses de Bézout, petit théorème de Fermat, recollement de modules premiers entre eux) et l’endroit où chacun s’est enclenché dans ce problème ; puis rendre le verdict moderne sur la « non-souillure ».
Solution

Solution de Problème 29.1.

1. 2026=289×7+32026 = 289 \times 7 + 3, donc 20263(mod7)2026 \equiv 3 \pmod 7. Puissances de 77 modulo 1010 : 7,9,3,17, 9, 3, 1, cycle de longueur 44 ; comme 1000(mod4)100 \equiv 0 \pmod 4, le chiffre des unités de 71007^{100} est 11.

2. 52=251(mod13)5^2 = 25 \equiv -1 \pmod{13}, donc 5116=(52)58(1)58=15^{116} = \left(5^2\right)^{58} \equiv (-1)^{58} = 1 et 51175(mod13)5^{117} \equiv 5 \pmod{13}.

3. L’inverse de 33 modulo 77 est 55 (car 15115 \equiv 1) : x5×5=254(mod7)x \equiv 5 \times 5 = 25 \equiv 4 \pmod 7.

4. 97=2×35+2797 = 2 \times 35 + 27 ; 35=27+835 = 27 + 8 ; 27=3×8+327 = 3 \times 8 + 3 ; 8=2×3+28 = 2 \times 3 + 2 ; 3=2+13 = 2 + 1. En remontant : 1=97×13+35×(36)1 = 97 \times 13 + 35 \times (-36). Donc 35×(36)1(mod97)35 \times (-36) \equiv 1 \pmod{97} : l’inverse de 3535 est 3661(mod97)-36 \equiv 61 \pmod{97}.

5. aa est inversible modulo nn exactement lorsque gcd(a,n)=1\gcd(a, n) = 1 : Bézout fournit au+nv=1au + nv = 1, c’est-à-dire au1au \equiv 1 ; réciproquement, l’existence d’un inverse force le pgcd à diviser 11.

6. 010+39+08+67+46+05+64+13+52+21=132=12×110(mod11)0{\cdot}10 + 3{\cdot}9 + 0{\cdot}8 + 6{\cdot}7 + 4{\cdot}6 + 0{\cdot}5 + 6{\cdot}4 + 1{\cdot}3 + 5{\cdot}2 + 2{\cdot}1 = 132 = 12 \times 11 \equiv 0 \pmod{11} : le code est valide.

7. La somme change de wdwd avec 1w101 \leq w \leq 10 et 1d91 \leq \abs d \leq 9 : comme 1111 est premier et ne divise aucun des deux facteurs, il ne peut pas diviser le produit (Théorème 29.11 et Proposition 29.14) : la somme modifiée n’est jamais de nouveau 0\equiv 0, et toute erreur sur un seul chiffre déclenche l’alarme.

8. Échanger deux chiffres adjacents aa et bb (de poids w+1w + 1 et ww) change la somme de (w+1)b+wa(w+1)awb=ba≢0(w+1)b + wa - (w+1)a - wb = b - a \not\equiv 0 dès que aba \neq b : c’est détecté. Le secret est la primalité de 1111 : modulo 1010, des produits comme 5×25 \times 2 s’annulent sans qu’aucun facteur ne soit nul, si bien qu’une erreur de ±2\pm 2 sur un poids 55 (ou une transposition malchanceuse) pourrait passer.

9. Somme pondérée des douze chiffres : 119119 ; la clé doit la compléter jusqu’à un multiple de 1010, c’est donc 11 (code complet 9782940199051978\,2940199\,051). L’EAN rate les transpositions adjacentes vérifiant 2(ab)0(mod10)2(a - b) \equiv 0 \pmod{10}, c’est-à-dire ab=5\abs{a - b} = 5 : échanger un 22 et un 77, par exemple, passe inaperçu — c’est le prix du sympathique module 1010.

10. En doublant un chiffre sur deux à partir de la droite et en repliant (16716 \to 7, etc.), la somme vaut 800(mod10)80 \equiv 0 \pmod{10} : la carte de test est validée.

11. Avec un module premier, tous les poids sont inversibles, si bien que toutes les erreurs simples et toutes les transpositions adjacentes sont attrapées — c’est le luxe de l’ISBN ; les dispositifs modulo 1010 conservent des chiffres commodes pour l’humain et acceptent un petit angle mort.

12. 210=1024=3×341+11(mod341)2^{10} = 1024 = 3 \times 341 + 1 \equiv 1 \pmod{341}, donc 2340=(210)3412^{340} = \left(2^{10}\right)^{34} \equiv 1. Et pourtant 341=11×31341 = 11 \times 31 est composé : il passe le test de Fermat en base 22 sans être premier. Morale : la congruence de Fermat est nécessaire, non suffisante — tester la primalité réclame des outils plus fins (et en reçoit, dans les volumes universitaires).

13. 3d1(mod20)3d \equiv 1 \pmod{20} : d=7d = 7 (car 21=20+121 = 20 + 1).

14. c=43=6431(mod33)c = 4^3 = 64 \equiv 31 \pmod{33}.

15. 31231 \equiv -2 : (2)7=128(-2)^7 = -128, et 128+4×33=4-128 + 4 \times 33 = 4 : le chiffré se déchiffre en m=4m = 4. La serrure tourne.

16. Modulo 33 : si 3m3 \nmid m, alors m21m^2 \equiv 1 (Fermat), donc m21=m(m2)10mm^{21} = m \cdot \left(m^2\right)^{10} \equiv m ; si 3m3 \mid m, les deux membres sont 0\equiv 0. Modulo 1111 : m101m^{10} \equiv 1 ou bien 11m11 \mid m, et m21=m(m10)2mm^{21} = m \cdot \left(m^{10}\right)^2 \equiv m. Ainsi 33 et 1111 divisent tous deux m21mm^{21} - m, et comme ils sont premiers entre eux, leur produit 3333 le divise aussi (Gauss) : m21m(mod33)m^{21} \equiv m \pmod{33}. L’exposant ed=21=1+20ked = 21 = 1 + 20k a été bâti pour que les deux exposants de Fermat (22 et 1010, qui divisent 2020) disparaissent.

17. Multiplier deux nombres premiers de 300300 chiffres prend une microseconde ; les retrouver à partir de leur produit met en échec tout algorithme connu et tous les ordinateurs du monde — la serrure est une rue à sens unique. (Notre n=33n = 33 est cette rue à l’échelle du jouet, parcourable dans les deux sens.)

18. En testant les restes (ou en construisant par Bézout) : n8(mod15)n \equiv 8 \pmod{15}, d’où les effectifs 8,23,38,53,8, 23, 38, 53, \dots Unicité modulo 1515 : deux solutions diffèrent d’un multiple de 33 et d’un multiple de 55, donc de 1515 (33 et 55 étant premiers entre eux, Gauss). Le général qui commande à 10001000 soldats annonce « 88 » après trois rassemblements rapides — l’antique astuce de comptage.

19. 101(mod9)10 \equiv 1 \pmod 9 donne 10k110^k \equiv 1, donc dk10kdk\sum d_k 10^k \equiv \sum d_k : un nombre et la somme de ses chiffres sont congrus modulo 99 (et modulo 33). Et 101(mod11)10 \equiv -1 \pmod{11} donne dk10k(1)kdk\sum d_k 10^k \equiv \sum (-1)^k d_k : c’est la règle alternée. Deux règles d’enfance, une ligne chacune.

20. Les congruences ont fait des restes une arithmétique (partie I) ; Bézout a frappé les inverses qui résolvent les congruences linéaires et fournissent le dd de RSA (questions 4 et 13) ; le petit théorème de Fermat a ouvert et refermé la serrure (questions 15 et 16) ; le recollement de modules premiers entre eux a compté les soldats et achevé la démonstration (questions 16 et 18). Verdict sur Hardy : le plus pur théorème qu’il connût garde aujourd’hui chacun de nos achats — la pureté, avec le temps, est la chose la plus applicable qui soit.

Termes définis dans ce chapitre

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