Actionnez un interrupteur : une lampe s’allume, parce qu’un générateur à des kilomètres pousse de la charge dans une boucle de cuivre à travers votre mur. Les années précédentes ont cartographié le circuit — intensité, tension, loi d’Ohm. Ce chapitre le rouvre avec le livre de comptes du Chapitre 9 : ce que compte le compteur, pourquoi les fils minces chauffent, pourquoi le réseau tourne à 400kV.
12.1 La charge en mouvement
Définition 12.1(Intensité et coulomb)
Un courant électrique est un écoulement ordonné de charge (des électrons, dans un métal). Son intensité I, en ampères (A), est la charge qui traverse une section du fil par seconde : un courant permanent I pendant un temps t transporte la charge
q=It,
en coulombs (C), avec 1C=1As. La charge élémentaire est e=1.6×10−19C. L’intensité se mesure avec un ampèremètre, inséré en série.
Exemple 12.2(Foudre contre téléphone)
Un coup de foudre transporte quelque 3.0×104A pendant environ 1.0×10−4s : q=3.0×104×10−4=3.0C. Votre téléphone, à 2.0A, déplace la même charge toutes les 1.5 secondes.
Définition 12.3(Tension et volt)
La tensionU entre deux points d’un circuit, en volts (V), est l’énergie échangée par unité de charge qui voyage entre eux : 1V=1J/C, donc une charge q traversant un dipôle sous tension U échange avec lui l’énergieE=qU. Un voltmètre, branché en dérivation, la mesure.
Proposition 12.4(Lois des circuits)
Dans un circuit en régime permanent :
loi des nœuds : les intensités qui arrivent à un nœud s’ajoutent aux intensités qui en partent ;
loi des mailles (série) : les tensions le long d’un chemin s’ajoutent : UAC=UAB+UBC ;
loi des branches parallèles : deux branches joignant les mêmes deux points portent la même tension.
Démonstration. En régime permanent la charge ne s’accumule nulle part, donc ce qui entre dans un nœud en sort. L’énergie par coulomb est additive le long d’un chemin et ne dépend que de ses extrémités — pas de la branche prise entre elles. ∎
12.2 Loi d’Ohm et réseaux de résistances
Définition 12.5(Résistance)
La résistance d’un conducteur est le rapport R=U/I de la tension à ses bornes à l’intensité qui le traverse, mesurée en ohms (Ω) : 1Ω=1V/A.
Proposition 12.6(Loi d’Ohm)
Pour un conducteur métallique maintenu à température fixe, R est constante : tension et intensité sont proportionnelles,
U=RI.
Démonstration.Admis à ce niveau.∎
Remarque 12.7
Une loi expérimentale, non universelle : une diode, un filament de lampe chauffante ou votre propre peau ne l’obéissent pas. Pourquoi les métaux l’obéissent est dérivé dans les volumes universitaires.
Proposition 12.8(Résistances en série et en parallèle)
Démonstration. Série : le même I traverse les deux et les tensions s’ajoutent (Proposition 12.4), donc U=(R1+R2)I. Parallèle : les deux sont sous la même U et les intensités s’ajoutent, donc I=R1U+R2U. ∎
Série (à gauche) : une intensité, les tensions s’ajoutent. Parallèle (à droite) : une tension, les intensités s’ajoutent.
Exemple 12.9(Résistance équivalente)
R1=100Ω et R2=150Ω : en série, 250Ω ; en parallèle, 250100×150=60Ω — moins que chacune : le courant a une seconde route.
12.3 Énergie et puissance dans un circuit
Proposition 12.10(Puissance électrique)
Un dipôle sous tensionU traversé par une intensité I reçoit de l’énergie au taux
Une résistanceR parcourue par une intensité I dissipe
P=RI2=RU2.
Démonstration. Substituer la loi d’Ohm dans P=UI : P=(RI)I=RI2=U(U/R)=U2/R. ∎
Exemple 12.12(Lire une plaque signalétique)
Une bouilloire marquée « 230V – 2200W » tire I=P/U=2200/230=9.6A et a une résistanceR=U2/P=2302/2200=24Ω. Pendant 150s elle consomme E=2200×150=3.3×105J≈0.09kWh — environ deux centimes.
Puissances d’appareils sur un axe logarithmique : tout ce qui chauffe (rouge) vit un facteur dix au-dessus de tout ce qui calcule ou éclaire (bleu).
12.4 L’effet Joule : du grille-pain au pylône
Définition 12.14(Effet Joule)
La dissipation P=RI2 qui transforme l’énergie électrique en chaleur dans chaque résistance est l’effet Joule. Radiateurs, bouilloires, grille-pain et ampoules à filament sont des résistances par conception ; un fusible est un fil mince calibré pour fondre — ouvrant le circuit — lorsque l’intensité dépasse son calibre.
Exemple 12.15(Pourquoi les pylônes tournent haut)
Un village a besoin de P=100kW à travers une ligne de résistanceRℓ=5.0Ω. Livré à U=500V : I=P/U=200A et la ligne gaspille RℓI2=200kW — le double de la livraison : absurde. À U=20kV : I=5.0A et RℓI2=125W. Quarante fois moins d’intensité, 1600 fois moins de pertes.
La livraison de l’Exemple 12.15 : élever U à P=UI fixé diminue I, et la perte chute avec I2.
Remarque 12.16(La règle de fer du réseau)
À puissance livrée fixe P=UI, la perte en ligne RℓI2=RℓP2/U2 chute comme le carré de la tension de transport. D’où : élever (400kV) pour voyager, abaisser (230V) pour vivre.
Remarque 12.17(Sécurité domestique)
Une ligne à 230Vfusible à 16A fournit au plus 230×16≈3.7kW : deux bouilloires à la fois fondent le fusible — par conception le maillon le plus mince, le plus faible, bien moins cher qu’un incendie dans le mur.
12.5 Piles réelles : force électromotrice
Définition 12.18(f.é.m. et résistance interne)
Une pile convertit l’énergie chimique en énergie électrique. Sa force électromotrice (f.é.m.) E, en volts, est l’énergie qu’elle cède à chaque coulomb qui la traverse ; sa résistance interner rend compte de l’effet Joule dans sa propre chimie. Modèle : une source idéale E en série avec r (calligraphique E : E est l’énergie).
Proposition 12.19(Tension aux bornes)
Une pile délivrant une intensité I présente à ses bornes
Une pile (E=9.0V, r=1.0Ω) alimente une ampoule de résistanceR=8.0Ω. La boucle obéit à E=rI+RI, donc I=E/(R+r)=1.0A et U=9.0−1.0×1.0=8.0V : l’ampoule reçoit 8.0W tandis que la pile gaspille 1.0W en se chauffant.
Caractéristique de décharge de la pile de l’Exemple 12.20 : les points mesurés s’alignent sur la droite U=E−rI, de pente −r=−1.0V/A.
Remarque 12.21(Récepteurs)
Un moteur ou une batterie en charge fait tourner la conversion à l’envers : il absorbe sous U=E′+r′I, convertissant E′I en mouvement ou en chimie et perdant r′I2. Les sources poussent, les récepteurs résistent.
Exemple 12.22(Rendement d’une pile)
Le rendement (Définition 9.12) de la décharge ci-dessus : utile UI=8.0W sur EI=9.0W, donc η=U/E=8/9≈0.89 — qui chute quand l’intensité monte : les piles qui travaillent fort chauffent.
12.6 Exercices
Exercice 12.1★
Une batterie de téléphone se charge à un régime permanent de 2.0A pendant 90min. Quelle charge traverse le câble, en coulombs ? Combien de charges élémentaires est-ce (e=1.6×10−19C) ?
Solution
Solution de Exercice 12.1.
q=It=2.0×90×60=1.1×104C. Nombre de charges élémentaires : q/e=1.08×104/1.6×10−19≈6.8×1022.
Exercice 12.2★
Une résistance de 220Ω sous 12V : quelle intensité circule ? Un élément chauffant tire 0.50A sous 230V : quelle résistance ?
Solution
Solution de Exercice 12.2.
I=U/R=12/220=0.055A=55mA ; R=U/I=230/0.50=460Ω.
Exercice 12.3★
Calculer la résistance équivalente de R1=120Ω et R2=60Ω en série, puis en parallèle. Laquelle est plus petite que les deux, et pourquoi ?
Solution
Solution de Exercice 12.3.
Série : 120+60=180Ω. Parallèle : 180120×60=40Ω — plus petite que les deux : même tension, mais le courant a une seconde voie, donc plus d’intensité totale et moins de résistance.
Branché (même résistance) sur une alimentation à 115V, quelle puissance délivre-t-il ? Pourquoi pas la moitié ?
Solution
Solution de Exercice 12.6.
1.R=U2/P=2302/1200=44Ω ; I=P/U=1200/230=5.2A.
2.P′=U′2/R=1152/44.1=300W : un quart, pas la moitié, car diviser U par deux divise aussi I par deux, et P=UI∝U2.
Exercice 12.7★★
R1=40Ω et R2=20Ω en série sous 12V. Calculer l’intensité, la tension aux bornes de chaque résistance, et la puissance dissipée dans chacune ; vérifier que les puissances s’ajoutent en UI.
Solution
Solution de Exercice 12.7.
Rs=60Ω, donc I=12/60=0.20A. U1=R1I=8.0V, U2=4.0V (somme 12V) ; P1=U1I=1.6W, P2=0.8W : total 2.4W=UI=12×0.20, comme il se doit.
Exercice 12.8★★
R1=60Ω et R2=30Ω en parallèle sous 12V. Calculer l’intensité de chaque branche, l’intensité totale, et la résistance équivalente de deux manières.
Solution
Solution de Exercice 12.8.
I1=12/60=0.20A, I2=12/30=0.40A, total I=0.60A. Équivalente : R=U/I=12/0.60=20Ω, et en effet 60+3060×30=20Ω.
Exercice 12.9★★
Une pile délivre U=5.5V à I=0.50A, et U=4.0V à I=2.0A. Trouver sa f.é.m. E et sa résistance interner, puis l’intensité de court-circuit E/r.
Solution
Solution de Exercice 12.9.
E−0.50r=5.5 et E−2.0r=4.0 ; en soustrayant, 1.5r=1.5, donc r=1.0Ω et E=6.0V. Court-circuit : E/r=6.0A.
Exercice 12.10★★
Une ligne de cuisine à 230V est protégée par un fusible de 16A. Une bouilloire de 2.2kW et un grille-pain de 1.0kW tournent ensemble : le fusible tient-il ? Quelqu’un ajoute un radiateur de 1.5kW : montrer qu’il fond.
Solution
Solution de Exercice 12.10.
Bouilloire 2200/230=9.6A, grille-pain 1000/230=4.3A : total 13.9A<16A, le fusible tient. Radiateur 1500/230=6.5A : total 20.4A>16A, il fond (équivalemment, 4.7kW>230×16≈3.7kW).
Exercice 12.11★★
Un atelier a besoin de 10kW à travers un câble d’alimentation de résistance2.0Ω. Calculer l’intensité et la perte Joule si la puissance est livrée à 200V, puis à 4.0kV. Comparer les deux pertes et expliquer le rapport.
Solution
Solution de Exercice 12.11.
À 200V : I=104/200=50A, perte RI2=2.0×502=5.0kW — la moitié de la livraison. À 4.0kV : I=2.5A, perte 2.0×2.52=12.5W. Rapport 400=202 : vingt fois la tension signifie vingt fois moins d’intensité, et la perte va en I2.
Exercice 12.12★★★
Avec trois résistances identiques de 60Ω, lister chaque résistance équivalente distincte (série, parallèle, mixte) ; calculer chacune.
Solution
Solution de Exercice 12.12.
Quatre montages : tous en série, 3×60=180Ω ; tous en parallèle, 60/3=20Ω ; un en série avec deux en parallèle, 60+30=90Ω ; un en parallèle avec deux en série, 18060×120=40Ω.
Exercice 12.13★★★
Une pile (E=4.5V, r=1.5Ω) alimente une résistanceR=6.0Ω.
2. Par l’indication, P=E2/[(R−r)2/R+4r] ; le crochet est minimal (=4r) exactement lorsque R=r, donc Pmax=E2/(4r)=4.52/6.0=3.4W.
Exercice 12.14★★★
Une bouilloire de 2.2kW de rendement0,90 amène 1.0kg d’eau de 20∘C à ébullition (chauffer l’eau demande 4180J par kilogramme et par degré). Calculer la chaleur requise, l’énergie électrique tirée, le temps de chauffe, et le coût à 0,25 euro par kWh.
Solution
Solution de Exercice 12.14.
Chaleur : Q=1.0×4180×(100−20)=3.3×105J. Électrique : E=Q/0.90=3.7×105J. Temps : t=E/P=3.7×105/2200≈170s, moins de trois minutes. Coût : 3.7×105/3.6×106≈0.10kWh, environ 2,6 centimes.
Exercice 12.15★★★
Une batterie de voiture : E=12.7V, r=0.020Ω, capacité 60Ah.
3. Les phares sont aux bornes : pendant le démarrage, la tension aux bornes chute de 12.7 à 9.7V, donc ils reçoivent moins de puissance et baissent.
12.7 Problème : Du barrage au grille-pain
Problème 12.1
Problème du week-end — le voyage de mille kilomètres d’un kilowatt-heure, de l’eau qui tombe jusqu’au pain qui dore, avec la facture complète du trajet
Un barrage de montagne retient de l’eau à 200m au-dessus de ses turbines, qui avalent 50m3 — 5.0×104kg — par seconde ; turbine et alternateur convertissent avec un rendement0,90. À travers une ligne de résistance totale Rℓ=32Ω (1000km aller-retour) la centrale alimente une ville où votre grille-pain de 900W attend sous 230V. L’alternateur sort 20kV ; des transformateurs (rendement0,99 chacun) convertissent les tensions à volonté. L’électricité se vend à 0,25 euro par kWh ; g=9.81N/kg.
Partie I — Au barrage.
Quelle énergie potentielle l’eau qui tombe libère-t-elle chaque seconde ? En déduire la puissance disponible pour les turbines.
Le grille-pain dissipe RI2 : expliquer en une phrase pourquoi la même formule est la perte sur la ligne, le produit dans la cuisine.
Le grille-pain partage un fusible de 16A avec une bouilloire de 2.2kW : le fusible tient-il ? Un radiateur de 2.0kW s’ajoute : et maintenant ?
Partie IV — L’audit.
Le câblage propre de la maison, résistance0.05Ω, porte les 13.5A de la question 15 : calculer la perte et sa fraction des environ 3.1kW livrés.
Enchaîner les rendements (turbine–alternateur, élévation, ligne, abaissement, câblage de maison) en un rendement global du réseau.
Combien de kilogrammes (et de mètres cubes) d’eau du barrage doivent tomber pour qu’unkilowatt-heure atteigne votre grille-pain ?
Évaluer la fraction perdue RℓP/U2 de la question 9 à U=20kV. Que signifie une valeur supérieure à 1 ?
La chute — le prix de la distance : en deux phrases, que coûte un kilowatt-heure toasté à la montagne, quelle fraction meurt en route, et quel unique tour le rend possible ?
Solution
Solution de Problème 12.1.
1. Chaque seconde, Ep=mgh=5.0×104×9.81×200=9.8×107J : puissance disponible 98MW.
2.0.90×98=88MW.
3.I=P/U=8.8×107/2.0×104=4.4×103A.
4.RℓI2=32×(4.4×103)2≈6.2×108W=620MW — sept fois la sortie de la centrale : transmettre à 20kV est impossible.
5. Avec P=UI fixe, seule l’élévation de U diminue I : un transformateur.
6.I=8.8×107/4.0×105=220A.
7.RℓI2=32×2202≈1.6MW.
8.1.6/88≈0.018 : environ 1,8%.
9. Fraction =RℓI2/P=Rℓ(P/U)2/P=RℓP/U2∝1/U2 : de 20kV à 400kV elle chute d’un facteur 202=400, et en effet 620MW/400≈1.6MW.
10.RℓI=32×220≈7.1kV : 1,8% de 400kV, la même fraction que la question 8, puisque RℓI/U=RℓI2/UI.
11.1kWh=3.6×106J : le compteur multiplie la puissance tirée par le temps pendant lequel elle est tirée, et additionne.
12.I=900/230=3.9A ; R=U2/P=2302/900≈59Ω.
13.E=900×180=1.6×105J=0.045kWh : environ 1,1 centime.
14. La physique de RI2 est identique ; seul le but diffère — sur la ligne la chaleur est indésirable, dans le grille-pain la chaleur est le produit.
15.3.9+9.6=13.5A<16A : tient. Radiateur 2000/230=8.7A : total 22.2A>16A, le fusible fond.
16.0.05×13.52=9.1W : 9.1/3100≈0.3% de la puissance livrée — négligeable sur des fils courts.
17.η=0.90×0.99×0.982×0.99×0.997≈0.86.
18. Un kilowatt-heure toasté demande 3.6×106/0.86≈4.2×106J en amont : m=E/(gh)=4.2×106/(9.81×200)≈2.1×103kg, environ 2.1m3 d’eau.
19.RℓP/U2=32×8.8×107/(2.0×104)2≈7. Une « fraction » supérieure à 1 signifie que la ligne dissiperait plus qu’elle ne transporte : la livraison ne peut pas se faire du tout à cette tension.
20. Un kilowatt-heure toasté coûte à la montagne environ deux tonnes — 2.1m3 — d’eau tombant de 200m, et quelque 14% de l’énergie meurt en route, surtout dans les turbines et transformateurs (moins de 2% sur 1000km de ligne). L’unique tour qui rend le voyage possible est le transformateur : élever à 400kV divise l’intensité par 20 et la perte Joule par 400.